Jacques Poitou
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vulgum pecus, de Horace à Queneau


N.B. Les graphies des mots latins sont unifiées : pas de ligature <æ>, pas de distinction entre <i> et <j> ni entre <u> et <v>.

voir"Expressions latines" (termes français à aspect latin)
voirEcriture et prononciation du latin

Deux mots latins...

Références : Freund 1883 : II, 728 et III, 606.

uulgus, i, n : le commun des hommes, le grand nombre, la masse, la foule, les gens, le public, le vulgaire, tout le monde.

quod in uulgus gratum esse sentimus (Cicéron, Att., 2, 12, 3)
ce que nous sentons devoir être agréable au public, flatter le goût général

– avec une idée accessible de mépris, la masse populaire, la foule, le peuple, la populace, le vulgaire ; la multitude.

Sapientis judicium a iudicio uulgi discrepat (Cicéron, Brut., 53, 198)
le jugement du sage diffère de celui de la multitude

Gaffiot (1964 : 1697) indique que uulgus est attesté au masculin (accusatif uulgum) comme archaïsme chez certains écrivains, notamment dans l'expression in uulgum.

pecus, pecoris, n : bétail.

– terme de mépris ou d'injure, en parlant des hommes, troupeau

… utilisés, entre autres, par Horace

Quintus Horatius Flaccus (–65-8)

Quum prorepserunt primis animalia terris,
Mutum et turpe pecus, glandem atque cubilia propter,
Unguibus et pugnis, dein fustibus, atque ita porro
Pugnabant armis, quae post fabricauerat usus ;
Donec verba, quibus uoces sensusque notarent,
Nominaque inuenere (Horace, Satires I, 3, v. 99-104)

Quand les hommes, troupeau muet encore et hideux, sortirent de la terre naissante pour ramper à sa surface, ils se servirent de leurs ongles et de leurs poings, puis de bâtons, et enfin des armes qu'avait fabriquées leur expérience, pour se disputer du gland et des tanières ; enfin leur voix trouva des sons et des mots pour rendre leurs pensées. (traduction: J. Liez – Horace 1872 : 187)

O imitatores, seruum pecus, ut mihi sæpe
Bilem, sæpe jocum uestri movere tumultus :
(Horace, Epîtres I, 19, v. 19-20)

O imitateurs, troupeau d'esclaves, combien de fois vos efforts ont remué ma bile ! combien de fois ils ont provoqué ma gaieté ! (traduction : Alph. Trognon – Horace 1872 : 321)

Odi profanum uulgus, et arceao (Horace, Odes III, 1, v. 1)

Je hais le profane vulgaire, et je le chasse. (traduction : Léon Halévy – Horace 1872 : 67)

Naissance de l'expression vulgum pecus

Selon le TLFi, la première attestation de vulgum pecus date de 1843.

Je ne crois pas avoir fait un travail indifférent en rendant accessibles au Public de 1843 (à l'occasion du Déserteur de Monsigny) les beautés d'ouvrages qu'il n'aurait pas appréciées si on les lui avait offertes dans la la langue que l'on chantait en 1769. ll fallait, pour les faire comprendre, les traduire dans le style auquel le Public s'est habitué. L'œuvre textuelle du maître n'est pas perdue pour le savant et le curieux : elle restera dans sa bibliothèque. Pour le vulgum pecus, elle se révèle avec les seules conditions possibles d'existence, des formes moins surannnées que celles qui auraient déguisé à des oreilles inexpérimentées la pensée du créateur de l'œuvre. (Lettre de Ad. Adam datée du 1er novembre 1843, in : Descombes 1865 : 241-242)

Cette expression française à l'aspect latin n'est pas latine : vulgus et pecus sont, en latin, deux substantifs. Le créateur de cette expression a certainement cru utiliser une citation latine comme celle rencontrée chez Horace, seruum pecus. Il en a alors conservé un moule "CV.C_um pecus" et l'a rempli avec vulg, du français vulgaire (cf. le vulgaire). En tout cas, cette expression est une création bien française : elle n'est pas usitée dans d'autres langues.

– Ci-contre : affiche de l'atelier populaire des Beaux-Arts (Atelier populaire 1968 : 65). Le vulgum pecus ?

vulgum
2 juin 1968. Retour à l'ordre.

Du vulgum pecus au vulgus pecum

L'existence en latin de finales en -us et en -um peut favoriser aussi des confusions entre les deux termes : voir les expressions figurant chez Horace : mutum pecus, seruum pecus ou profanum uulgus. En tout cas, dans les résultats des requêtes de recherche de Google (pages en français, consulté le 2011-12-18), uulgus pecum est également représenté, bien que six fois moins que vulgum pecus.

Du vulgum pecus au vulgue homme Pécusse

Dans Zazie dans le métro, Raymond Queneau (1903-1976) réanalyse l'expression sur les plans morphologique et graphique :

[Turandot] revient au problème concret et présent, à la liquette ninque, celle qu'il n'est pas si facile de laver.
– Tu devrais courir après la gamine, qu'il conseille à Gabriel.
– Pour qu'il m'arrive la même chose qu'à toi ? pour que je me fasse linnecher par le vulgue homme Pécusse ?
Turandot haussa les épaules.
– Toi aussi, qu'il dit d'un ton méprisant, tu causes, tu causes, c'est tout ce que tu sais faire. (Queneau 1959 : 40-41)

N.B. Les graphies employées par Queneau correspondent à la prononciation française traditionnelle du latin, telle qu'elle était enseignée au lycée jusque dans les années cinquante du siècle dernier. On prononçait donc [vyl.gɔm.pe.kys], alors que la prononciation dite restituée serait, compte non tenu des accents, [wul.gum.pe.kus]. De même, deux lignes plus haut, "la liquette ninque" est issu de l'expression latine hic et nunc prononcée traditionnellement [i.kɛt.nœ̃k].

voirPrononciation du latin

En anglais…

En anglais, une autre expression est employée dans le même sens : the hoi polloi, issue du grec οἱ πολλοί (les nombreux). Elle est attestée dès le XVIIe siècle dans un essai de John Dryden, Of Dramatick Poesie An Essay (1668) :

If by the People you understand the Multitude, the ὁι πoλλὶ, 'tis no matter what they think ; they are sometimes in the right, sometimes in the wrong : their Judgment is a meer Lottery. Est ubi plebs recte putat, est ubi peccat. Horace says it of the Vulgar, judging Poesie. (Dryden 1717 : 76)


Références bibliographiques

Atelier populaire. Présenté par lui-même. Paris : UUU, 1968. Bibliothèque de mai.

Dryden, John, 1717. The Dramatick Works of John Dryden in six Volumes. Volume I. London : J. Tonson. Document en ligne sur le site Google Livres, consulté le 2013-02-21.
http://books.google.com/.

Freund, Guill[aume], 1924. Grand dictionnaire de la langue latine. Trois tomes. Paris : Firmin-Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-11-14 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58464809, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816172w, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816285v.

Gaffiot, Félix, 1964, Dictionnaire illustré latin-français. Paris : Hachette.
Egalement en ligne sur le site personnel de Gérard Jeanneau.
http://www.prima-elementa.fr/Gaffiot/.

Horace, 1872. Œuvres complètes. Traduction de la collecton Panckoucke. Paris : Garnier frères. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-12-18.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5810278v.

Maurice, Charles [= Descombes, Charles-Maurice], 1865. Histoire anecdotique du théâtre de la littérature et de diverses impressions contemporaines. Tirées du coffre d'un journaliste avc sa vie à tort et à travers. Paris : Henri Plon. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-12-18.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5810278v.

Queneau, Raymond, 1959. Zazie dans le métro. Paris : Gallimard. Collection folio.

Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne.
http://atilf.atilf.fr.


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