Jacques Poitou
Accueil
Plan du site
Langages | Ecritures | Ecritures latines | Ecriture chinoise | Numérique | Cryptographie | Typographie | Reproduction et transmission | Censure | Jeux
Expressions latines | non olet | vulgum pecus | steak tartare | Nous sommes tous... | Je suis Charlie | casserole | Mots arabes | Mots hongrois | La Crimée à Paris | roms, tsiganes, gitans, etc. | hébreu, israélite, juif, etc. | solution finale, holocauste, shoah, etc.

La Russie dans le vocabulaire français (deuxième partie) | Première partie | Bibliographie

  L'Armée rouge est rouge de tout le sang qu'elle a versé pour le salut de l'Europe ! Elle a sauvé ceux à qui elle faisait peur. Elle a été le rempart d'une culture que ses ennemis l'accusaient de vouloir détruire.

    François Mauriac. Paris, 27 octobre 1944. (Mauriac 1986 : 131)

N.B. Les termes russes sont translittérés selon la norme ISO 9:1995. Entre parenthèses figure le cas échéant une graphie française usuelle.

voirEcritures du russe
voirTranscription et translittération des caractères cyrilliques

agit-prop
apparatchik
astrakan
baba
bélouga
bérésina
blini
bolchévik
caviar
chapka
cocktail Molotov
cosaque
datcha
goulag
icône
intelligentsia
kalachnikov
kopeck
léninisme
mammouth
mazout
moujik
niet
nihilisme
nomenklatura
noms de personnes
orgues de Staline
parka
perestroika
pogrom
Raskolinikov
russe :
bains
baiser
billard  
boire
casserole
charlotte  
chaussettes
cornichons
cuisine
emprunts
montagnes
poupées
roulette
service
samizdat
samovar
soviet
stalinien
stakhanovisme
steppe
taïga
Tchernobyl
troïka
trotskiste
ttsar
ukase
village Potemkine
vodka
yourte
zakouski

russe, à la russe

Moscovites, Russiens, Russes

Aussi bien le substantif utilisé en français pour désigner les habitants que l'adjectif ont changé au cours des siècles, en partie en liaison avec le nom de l'Etat.

Premier terme employé : Moscovie (et son dérivé moscovite) à partir du nom de la ville, lui-même homonyme du nom de la rivière qui y coule. En russe Москва (Moskva), francisé en Moscou (anciennement Moscow) pour la ville et Moskova pour la rivière. Les termes de Moscovie et moscovite sortent définitivement de l'usage au XVIIIe siècle.

russien et russe sont issus de Русь (Rus′). L'origine du terme est l'objet de différentes hypothèses dont celle qui prévaut actuellement est celle d'une origine scandinave. Selon Issatschenko (1980 : 30-31), Rus' viendrait du finnois Ruotsi, qui désignerait les Suédois et serait lui-même issu du vieux-suédois rōþs(-mæn) ou rōþs(-karkar) = "rameurs".

Russien est le terme le plus ancien, il cède progressivement la place à Russe. Voltaire (1768 : 316) justifie ainsi son choix du terme Russe :

Les gazettes & d'autres mémoires depuis quelque tems emploient le mot de Russiens ; mais comme ce mot se rapproche trop de Prussiens, je m'en tiens à celui de Russes que presque tous nos auteurs leur ont donné ; & il m'a paru que le Peuple le plus étendu de la Terre doit être connu par un terme qui le distingue absolument des autres Nations.

Cependant, Russien subsiste jusqu'au XXe siècle dans les dérivés Grand-Russien, Petit-Russien et Blanc-Russien des toponymes Grande Russie, Petite Russie et Russie blanche.

L'adjectif russe (ou la locution à la russe) est attribué en français à tout un ensemble hétéroclite de choses qui n'ont pas toujours un rapport direct avec des réalités spécifiquement russes.

  bains russes  

L'usage des bains (russe баня, banâ) est une tradition ancestrale des Russes, et particulièrement les bains de vapeur où chaleur va de pair avec humidité. Ce n'est certes pas une pratique spécialement russe (cf. les thermes romains, les saunas ou les hammams), mais elle revêt en Russie plusieurs caractéristiques spécifiques : la nudité, avec espaces séparés strictement pour hommes et femmes ; l'utilisation de rameaux de bouleau ou de chêne (веник, venik = balai) pour se frotter ou se flageller (ou se faire frotter ou flageller) ; le contraste entre la température extrême des bains chauds et celle de l'eau glaciale avec laquelle on s'asperge immédiatement en sortant de l'étuve ou dans laquelle on se trempe, entre la température dans les bains et dehors en hiver. Parmi les établissements de bains réputés : à Moskva (Moscou) le Sanduny, de grand luxe, fondé en 1808, à Sankt Peterburg les bains Âmskie, dont la publicité précise qu'ils ont été fréquentés – entre autres – par Dostoevskij et par le jeune Vladimir Il'ič Ul'ânov qui sera connu plus tard sous le nom de Lenin.

– revue de différents établissements de bains à Moskva et à Sankt Peterburg :
http://fr.rbth.com/tourisme/2015/05/21/entre_feu_et_glace_les_meilleurs_banias_de_moscou_et_de_saint-peters_33723
– site du Sanduny (nombreuses photos) : http://eng.sanduny.ru/

Ces bains ont été remarqués, parfois pratiqués et rapportés par les voyageurs occidentaux en Russie – plus ou moins fidèlement (Kabakova & Stroev 1997). Voici p.  ex. ce qu'en rapporte Olearius (1661 : 167-169) :

[…] les bains ; qui sont ſi communs en Moscouie, qu'il n'y a point de Ville, ny de Village qui n'ait ſes eſtuues publiques & particulieres, en grand nombre. […]
Eſtant à Aſtrachan, j'eus la curioſité d'y entrer ſans me faire connoiſtre, & j'y trouuay les eſtuues ſeparées d'vne cloiſon d'ais. Mais outre que l'on voyoit aiſément de l'vne à l'autre par les iointures, les hommes & les femmes entroient & ſortoient par vne meſme porte, & ceux & celles qui auoient le plus de modeſtie, ſe couuroient d'vne poignée de fueilles qu'ils font ſeicher l'Eſté, & l'Hyuer on les détremple dans l'eau chaude pour les faire reuenir ; mais les autres eſtoient tous nuds, & les femmes ne craignoient point de venir parler en cét eſtat leurs maris, en la preſence des autres hommes.
C'eſt vne chose merueilleuſe de voir à quel poinct ces corps accouſtumés & endurcis au froid, peuuent souffrir la chaleur, & comment, apres qu'ils n'en peuuent plus, ils ſortent de ces eſtuues, nuds comme la main, tant les hommes que les femmes, & ſe iettent dans l'eau froide, ou ſ'en font verſer sur le corps, & comment en Hyuer ils ſe veautrent dans la neige. Noſtre ieuneſſe prenoit quelquefois plaiſir à ſ'aller promener deuant ces eſtuues publiques, pour voir les diuerſes poſtures des femmes qui en ſortoient, & qui ſe diuertiſſoient dans l'eau, & qui au lieu d'en auoir honte, ſe plaiſoient à leur dire des mots de gueule, & ne ſe faſchoient point quand quelqu'vn de nos gens ſe iettoit dans l'eau, pour ſe baigner auec elles. Ce que nous n'auons pas ſeulement veu en Moscouie, mais auſſi en Liuonie, où les habitans, mais particulierement les Finlandois, qui y sont habitués, en ſortant de ces eſtuues au plus froid de l'Hyuer, ſe iettent dans la neige, & ſ'en frottent le corps comme de ſauon : puis rentrent aux eſtuues pour joüir d'vne chaleur plus moderée ; ſans que l'on voye que ce changement de qualités contraires au dernier degré, faſſe tort à leur santé. On n'en ſçauroit trouuer la cauſe qu'en l'accouſtumance ; parce qu'y ayant eſté nourris dés leur premiere jeuneſſe, & cette habitude ſ'eſtant couertie comme en nature, ils ſ'endurciſſent au froid & chaud indifferemment.
A Narua nous auions de ieunes garçons Moſcouites de huict, neuf & dix ans, qui nous ſeruoient à la cuisine & à tourner la broche. Ces petits frippons ſ'arreſtoient ſouuent plus d'vne demy-heure ſur la glace, les pieds nuds, comme les oyes, au plus froid de l'Hyuer, ſans qu'ils en teſmoignaſſent d'en eſtre incommodés. Les eſtuues des Allemans, qui demeurent en Moſcouie & en Liuonie, ſont fort belles, & l'on ſ'y baigne fort agreablement. Le paué eſt couuert de fueilles de pins battües & réduites en poudre, de toutes sortes d'herbes & de fleurs, qui rendent vne for bonne odeur, auſſi bien que la leſſiue qu'ils dont fort odorante. Le long des murailles il y a des bancs, où l'on ſe couche pour ſuer, & pour ſe faire frotter ; & il y en a de plus hauts les vns que les autres ; afin de prendre tel degré de chaleur que l'on veut, & ils ſont tous couuerts de linceuls blancs et d'oreilliers remplis de foin. On donne à chacun vne ſeruãte, qui ſe met en chemiſe pour frotter, lauer, baigner, eſſuyer, & rendre pour tous les les autres ſeruices neceſſaires. En entrant elle vous offre sur vne aſſiette quelques tranches de refort, auec vn peu de ſel, & ſi vous eſtes des amis de la maison, la maiſtreſſe meſme, ou la fille vous vient preſenter vne certaine compoſition, meſlée de vin & de bierre, dans laquelle on met du pain eſmieté, du citron par petits carreaux, du ſucre & vn peu de muſcade. Quand on manque à cette ciuilité, il faut croire que le maiſtre du logis ne fait pas beaucoup d'eſtat de ſon hoſte. Apres le bain on ſe couche dans le lict, puis on ſe leue pour manger, & apres le repas on ſe recouche pour dormir.

Au début du 19e siècle, les premiers bains à la russe ouvrent en Allemagne ("russische Dampfbäder"), puis en France ("bains russes"), d'abord pour leurs vertus thérapeutiques (v. p. ex. Pochhammer 1824, Lambert 1836). Mais la pratique des bains russes déborde rapidement du monde médical. Ainsi, dans son guide de Paris, Joanne (1867 : LXVI) mentionne trois établissements qui proposent des bains à la russe :

– "les bains Thiéblemont, rues Vivienne, 47, et Saint-Marc, 16, où l'on trouve, outre les bains ordinaires, des bains algériens, russes, orientaux, et des appareils d'hydrothérapie" ;
– "les bains Florian-Cernette, rue Neuve-Saint-Augustin, 9 (bains, douches de vapeur et d'air chaud, fumigations, etc.)" ;
– "les bains Sainte-Anne (bains de vapeur, russes, etc.), rue Sainte-Anne, 63 et passage Choiseul".

Ce genre d'établissements a disparu. En subsiste au 8 avenue des Gobelins une inscription dûment rénovée au-dessus de la porte d'entrée "BAINS / Bains russes / Vapeur Douches". Mais en ce XXIe siècle, un nouvel établissement au nom de "Bains russes" a ouvert ses portes à Paris. A part le fait qu'il offre à ses clients les services habituels de ce genre d'établissements (différents types de douches, étuves, massages, etc.), il se distingue essentiellement (d'après les témoignages des visiteurs) par deux caractéristiques : 1. c'est un établissement naturiste, mixte (le tarif pour les femmes est de 37 % moins élevé que pour les hommes…) – à la différence des bains en Russie ; 2. un "charme slave" y est instillé à la fois par un personnel à l'accent slave et par le thé russe et la vodka que l'on y sert.

  baiser à la russe

baiser = baiser sur la bouche – "A première vue, ils [= les baisers échangés entre les leaders politiques] sont d'ordre purement protocolaire. Néanmoins, la technique elle-même de ces baisers (souvent triple, parfois sur la bouche et même à pleine bouche), et aussi le fait qu'ils soient accompagnés d'assurances d'amitié personnelle et d'attachement cordial, révèlent une certaine composante intime de l'événement. Les journalistes russes publient avec un plaisir particulier les photos des dirigeants qui s'embrassent et parfois toute une série de ces photos représente des hommes politiques qui s'embrassent en s'enlaçant, qui se hissent sur la pointe des pieds, se tendent l'un vers l'autre d'une manière émouvante, ferment les yeux et donnent à leurs visages une expression d'abandon, etc."
    (Toporkov 1997 : 520)

– Ci-contre  : les camarades Leonid Ilič Brežnev (Brejnev), secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique, et Erich Honecker, secrétaire général du Parti socialiste unifié d'Allemagne. Peinture (d'après une photo) sur un tronçon conservé du mur à Berlin, East Side Gallery (Mühlenstraße), Berlin, 1991. Légende : "Mon Dieu, aide-moi à surmonter cet amour mortel".
© Jacques Poitou 1991.

  billard russe

= variété de billard. Selon un article publié par l'agence RIA Novosti, "le billard a vu le jour en Russie en 1798 [Il faut lire 1698.]. Pierre le Grand amena une table de Hollande et l'installa dans son palais pour que les gentilshommes attendant d'être reçus par l'empereur ne perdent pas le temps. Ce jeu passionna aussi bien les chefs que les subordonnés."
    Source : http://fr.ria.ru/sports/20050520/40385946.html, consulté le 2014-06-04.

  boire à la russe

= vider son verre cul-sec et le jeter par-dessus son épaule. Boire son verre de vodka cul-sec fait partie des traditions russes. Quant à casser le verre ensuite, est-ce vraiment une habitude, et si c'en est une, d'où vient-elle ? – Dans La Foire de Sorotchints, Gogol (1966 : 26) évoque un acte qui y ressemble :

Voilà qui me plaît, disait Tchérévik, légèrement éméché, en voyant son futur gendre se verser une bonne pinte d'eau-de-vie, la vider sans sourciller, puis jeter sa chope et la briser en mille morceaux.

  casserole russe

= casserole ronde à bords droits et hauts

  charlotte russe (ou à la russe)

= gâteau préparé dans un moule garni de biscuits à la cuillère et fourré avec un "fromage bavarois à la vanille", fait avec de la crème bouillante, une gousse de vanille, du sucre en poudre, de la colle de poisson et de fromage à la Chantilly, selon Marie-Antoine Carême (1815 : I, 146 et II, 120), qui précise : "Quelques personnes nomment cette charlotte à la russe, tandis que je l'ai dénommée à la parisienne, attendu que j'en eus l'idée pendant mon établissement ; car les premières qui aient paru, ce fut chez les ministres de la Police et des Relations extérieures où je les ai envoyées toutes moulées au moment du service, avec les commandes de pâtisserie qui m'étaient faites pour ces grandes maisons." – Le nom à la parisienne est destiné à différencier ce gâteau d'une recette anglaise de charlotte, gâteau cuit au four. Peut-être le refus par Carême du nom de charlotte à la russe dans ce livre paru en 1815 est-il dû au fait que le souvenir de la débâcle de la Grande Armée dans la campagne de Russie (1812) était encore trop vif ? Mais le terme de charlotte russe s'est imposé peu après – Marie-Antoine Carême ayant lui-même officié brièvement dans les cuisines de Sa Majesté le tsar Aleksandr Ier.

Une variété de charlotte russe a reçu en Autriche le nom de Malakofftorte, après la guerre de Crimée (1854-1856) – en l'honneur de la prise de la tour Malahov (Malakoff), sise aux abords de Sevastopol' (Sébastopol), par les troupes françaises commandées par Aimable Pélissier, qui reçut pour cela à la fois un bâton de maréchal et le titre de duc de Malakoff.

voirLa Crimée à Paris

  chaussettes russes

= bandes de toile qu'on enroule autour du pied. Introduites en Russie par Pjëtr Ier (Pierre le Grand) qui les avait vu utiliser aux Pays-Bas, elles ont été utilisées dans l'armée russe (mais également dans d'autres pays) jusqu'à la fin du XXe siècle. En russe : портянки (portânki). L'appellation de chaussettes russes est spécifiquement française.

  cornichons à la russe

= gros cornichons préparés dans la saumure et avec des aromates (notamment de l'aneth). En russe Малосольные огурцы (malosol'nye ogurcy, concombres salés). L'appellation de cornichons à la russe est spécifiquement française. On les appelle aussi malossol.

  emprunts russes

Des emprunts importants furent émis par la Russie entre 1888 et 1917, et du fait d'une campagne publicitaire intense et du soutien des autorités françaises, des centaines de milliers de Français y souscrivirent : cela paraissait être un placement sûr et face à l'Allemagne, le gouvernement français était particulièrement intéressé à développer de bonnes relations avec la Russie. Plus de 13 milliards de francs-or furent ainsi placés, et ils contribuèrent à la modernisation de la Russie.
Au lendemain de la révolution d'Octobre, le gouvernement soviétique répudia toutes les dettes de l'Empire russe (29 décembre 1917) et il les annula sans compensations ni indemnités le 23 janvier 1918. Les épargnants perdirent donc tout l'argent qu'ils avaient ainsi placé.
Un accord fut conclu à ce sujet en 1997 entre les gouvernements français et russe, mais les héritiers des épargants ne récupérèrent pas la mise de leurs ancêtres.

– L'expression emprunts russes est parfois utilisée à propos d'emprunts (ou de prêts) colossaux dont on pense qu'ils seront à fonds perdus. – faire le coup des emprunts russes = emprunter des sommes importantes en sachant qu'on ne les remboursera jamais.

  montagnes russes

montagnes
A l'origine – au plus tard au XVIIe siècle –, en Russie, on installait de grands tobogans couverts de glace et de neige sur lesquels on glissait à vive allure avec des luges. Mais le jeu se développa pour toutes les saisons. Voici comment madame de Staël (1904 : 346-347) décrit ce qu'elle en vit à Sankt Peterburg en 1812 :

on imitait, pendant l'été, ces traîneaux dont la rapidité console les Russes de l'hiver ; on roulait sur des planches, du haut d'une montagne en bois, avec la vitesse d'un éclair. Ce jeu charmait les femmes aussi bien que les hommes, et leur faisait partager un peu ces plaisirs de la guerre qui consistent dans l'émotion du danger et dans la promptitude animée de tous les mouvements.

– Ci-contre : montagnes artificielles en Russie, installées (sauf erreur) sur la Neva glacée.
Image dans Belehrungs- und Unterhaltungsblatt.

Cette attraction parvint en France au début du XIXe siècle, et on compta à Paris au moins quatre sites proposant le plaisir de glisser du haut d'un promontoire construit à cette fin : "montagnes russes" de la barrière du Roule (actuellement 17e arrondissement), "montagnes russes" dans la salle de l'Odéon (6e), "promenades aériennes" des jardins Beaujon (8e), montagne artificielle de Belleville (20e).

Ce jeu se répandit ensuite dans d'autres pays d'Europe et en Amérique, où l'installation fut petit à petit perfectionnée : circuits en courbes, avec montées et descentes, le tout avec des boucles de plus en plus vertigineuses et des vitesses de plus en plus impressionnantes pour les amateurs de sensations de plus en plus fortes.

Les montagnes russes actuelles difèrent profondément des tobogans originels, mais le terme témoigne bien de leur pays d'origine. Le nom russe témoigne, lui, du pays où elles ont été le plus perfectionnées : aмериканские горки, amerikanskie gorki (montagnes américaines).

– Ci-contre : promenades aériennes des jardins Beaujon.
    Image dans La Mésangère 1827.

montagnes

par extension : désigne un circuit, une route caractérisée par une succession de montées et de descentes

par métaphore : situation changeante, avec une alternance de moments agréables et désagréables, de hauts et de bas, d'espoirs et de désespoirs, de sautes d'humeur, que ce soit dans le cadre de négociations, de performances sportives, de résultats boursiers, etc.

  poupées russes

matriochka On appelle poupées russes des poupées creuses en bois, peintes, de même forme et de tailles différentes qui s'emboîtent l'une dans l'autre. En russe : matrëška (матрёшка, matriochka), pluriel matrëški (матрёшки).

Les matriochkas, qui s'inscrivent dans la tradition ancienne des œufs peints, représentent la famille (la mère et ses enfants et petits enfants) et symbolisent la fécondité et la prospérité. Les premières n'ont vu le jour qu'à la fin du XIXe siècle.

L'expression poupées russes est utilisée en français pour représenter, par comparaison, des choses qui s'emboîtent l'une dans l'autre, qu'il s'agisse de choses concrètes ou abstraites, d'institutions ou d'opérations.

Des poupées russes à toutes les sauces. Dans les occurrences suivantes, glanées dans les pages actualités Google le 2017-03-28, le contenu sémantique de poupée russe se dilue par rapport aux matriochkas d'origine.

"On dirait une poupée russe : vous choisissez Madame Le Pen, vous soulevez et c’est Monsieur Macron qui sort." – Propos de Bruno Retailleau lors d'un meeting électoral de son candidat à l'élection présidentielle, François Fillon (droite), à propos de deux autres candidats.
    http://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/nantes-francois-fillon-actionne-la-machine-regonfler-les-troupes-4888136
"C'est un peu la poupée russe spatiale du rêve spatial, la manière ultime de voler", lance-t-il. – Propos de l'astronaute Thomas Pesquet à propos d'une sortie dans l'espace.
    http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/envoye-spatial/envoye-spatial-une-sortie-dans-le-cosmos-c-est-un-peu-la-poupee-russe-du-reve-spatial-pour-thomas-pesquet_1983489.html
"Sévérac-d’Aveyron, la commune poupée russe" – Ladite commune est issue de la fusion de cinq communes.
    http://www.midilibre.fr/2016/10/05/severac-d-aveyron-la-commune-poupee-russe,1404449.php
"La McLaren 720S est le premier modèle à casser la politique de la poupée russe chez McLaren. Alors que tous les modèles reposaient sur le même châssis et le même moteur, la 720S inaugure une cellule Monocage II plus légère et un V8 4,0 litres biturbo de 720 ch."
    http://www.larevueautomobile.com/Actu/Mclaren-720s-le-configurateur-est-en-ligne-12422.html

  préparations culinaires à la russe

Différentes recettes françaises portent la mention à la russe : préparations de viandes et, plus souvent, hors d'œuvre. Il en existe d'innombrables variantes. Ainsi, des œufs à la russe consistent en un demi blanc d'œuf cuit et farci avec un appareil contenant, outre le jaune d'œuf broyé, du caviar, des œufs de saumon, du thon, des anchois ou des œufs de lump, et, souvent, de la crème fraîche, ou de la macédoine avec de la mayonnaise, etc. Une salade russe est un mélange de légumes coupés en petits morceaux et assaisonné d'une mayonnaise.

Plusieurs plats connus en France portent le nom d'éminentes personnalités russes qu'ils honorent ainsi (mais pour quelles raisons et dans quelles circonstances ?). Les recettes, dont l'origine est souvent incertaine, sont l'objet de nombreuses variantes.

poulet Demidoff (Anatolij Nikolaevič Demidov, 1813-1870) – fricassée de poulet servie avec du riz aux truffes et aux champignons

glace Nesselrode (Karl Vasil'evič Nesselrode, 1780-1862) – bombe glacée aux marrons

veau Orloff (Aleksej Fëdorovič Orlov, 1787-1862) – rôti de veau découpé en tranches et garni de diverses façons

fraises Romanoff (dynastie des Romanov, 1613-1917) – fraises arrosées de liqueur et servies avec une crème Chantilly vanillée

bœuf Stroganoff (Aleksandr Grigor'evič Stroganov, 1795-1891, ou Pavel Aleksandrovič Stroganov, 1774-1817 ?) – sauté de filet de bœuf à la crème. Voir des hypothèses quant à son origine dans un article de La Voix de la Russie : http://french.ruvr.ru/2013_04_27/Le-B-uf-Stroganov/.

N.B. L'orthographe usuelle dans les noms des recettes correspond à des usages anciens de transcription du russe en français.
voirTranscription et translittération des caractères cyrilliques

Les croquettes Pojarski (ou côtelettes Pojarski) – faites de veau haché – doivent leur nom à Dariâ Požarski, qui les prépara un jour, dans une auberge de Toržok, au poète Puškin (Pouchkine), qui les a ensuite célébrées.

Enfin, des générations ont pu savourer la crème Francorusse, créée en France et nommée ainsi à l'époque de l'alliance – si prometteuse, pensait-on, sur les plans diplomatique, militaire, économique et financier ! – avec la Russie (de la dernière décennie du XIXe siècle à 1917). La marque Francorusse fut rachetée en 1997 par Ancel, filiale créée en 1919 par la société allemande Dr. Oetker, elle-même créée en 1891.

   roulette russe

= jeu (?) que l'on pratique avec un revolver : on place une balle dans le barillet, on le fait tourner de façon à ce que l'on ne sache pas dans quel emplacement se trouve la balle, et le revolver à la tempe, on tire. Si le barillet peut contenir six balles et qu'on en met une seule, on a exactement un risque sur six d'être tué. Amusant, n'est-ce pas ? – En russe : pyсская рулетка (russkaâ ruletka).

L'origine de la roulette russe est inconnue. Elle est évidemment postérieure à l'invention du revolver à barillet dans la première moitié du XIXe siècle, et mentionnée au plus tard en 1937 dans un récit de Georges Surdez (Surdez 1937 : 16), Russian Roulette. Surdez en situe la pratique dans l'armée russe pendant la Première Guerre mondiale. Le sergent Bukowski, d'origine russe, demande au narrateur :

"Feldheim," he says, "did you ever hear of Russian Roulette ?"
When I said I had not, he told me all about it. When he was with the Russian Army in Rumania, around 1917, and things were cracking up, so that their officers felt that they were not only losing prestige, money, family and country, but were being also dishonored before their colleagues of the Allied armies, some officer would suddenly pull out his revolver, anywhere, at the table, in a café, at a gathering of friends, remove a cartridge from the cylinder, spin the cylinder, snap it back in place, put it to his head and pull the trigger. There were five chances to one that the hammer would set off a live artridge and blow his brains all over the place. Sometimes it happened, sometimes not. When it did, there was nothing more to be said or done ; when it didn't, the fellow waited another day.

Peut-être était-ce une adaptation d'un jeu plus ancien. Chose sûre en tout cas : en France en ce XXIe siècle, on "joue" toujours à la roulette russe, avec les conséquences mortelles que l'on imagine. La presse française s'en est fait encore une fois l'écho en 2014.

par métaphore : entreprise dans laquelle on se lance tout en sachant que les chances de succès sont très limitées

Dans les occurrences suivantes, le contenu sémantique de roulette russe est plus ou moins réduit au concept de hasard : événement dont l'issue est incertaine et imprédictible, politique aux effets imprédictibles et vraisemblablement négatifs. – Il est question, dans ces occurrences, de l'élection présidentielle de 2017, dont il semblait difficile de prédire l'issue même à quelques jours du scrutin.

"Avec un système parlementaire, il y aurait une nouvelle donne politique intéressante en France. Or, on la joue à la roulette russe à cause de la présidentielle", a estimé le cofondateur de Mediapart." – 2017-04-11.
    https://www.rts.ch/info/monde/8550013-edwy-plenel-la-presidentielle-francaise-se-joue-a-la-roulette-russe-.html
"La présidentielle à la roulette russe". – Titre d'un article de Paris Match, 2017-04-20.
    http://www.parismatch.com/Actu/Politique/La-presidentielle-a-la-roulette-russe-1236818
"Moi, je n'appartiens pas à l'amicale du Kremlin et je ne jouerai pas l'Europe à la roulette russe". – Interview de Benoit Hamon, candidat à l'élection présidentielle, 2017-04-21. Double référence à la roulette russe et à la Russie, Hamon dénonçant ainsi l'attitude considérée comme pro-russe d'autres candidats.
    http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/benoit-hamon-sur-la-russie-moi-je-n-appartiens-pas-a-l-amicale-du-kremlin-936645.html

roulette belge : variante de la roulette russe avec une balle dans chaque trou du barillet (donc : mort assurée), – par métaphore : entreprise qui ne peut qu'échouer ou avoir des conséquences négatives. Cette expression est à rapprocher des blagues belges, comme il s'en raconta beaucoup en France à partir des années quatre-vingt du siècle dernier : les Belges y apparaissaient systématiquement comme un peu demeurés.

L'expression roulette belge remonte au plus tard aux années quatre-vingt dix du XXe siècle. Selon un article du Monde du 2015-06-29, elle a été utilisée en 1993 par l'homme politique Charles Pasqua à propos de la nomination d'Edouard Balladur comme premier ministre. Pasqua aurait dit à Jacques Chirac, alors chef de leur parti : "Jacques, si tu laisses Edouard aller à Matignon, ce sera comme si tu jouais à la roulette belge : celle où il y a une balle dans chaque trou du barillet."
    http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2015/06/29/mort-de-charles-pasqua-homme-de-reseaux-et-de-bons-mots_4664182_3382.html, consulté le 2017-04-22.

  service à la russe

= type de service des plats lors d'un repas : les plats sont apportés sur une petite table, et le serveur se charge de préparer les assiettes devant le client. Dans le service dit à la française, les plats sont apportés ensemble sur la table, chacun se servant soi-même (ou étant servi par son domestique). L'appellation française serait liée aux repas fastueux servis chez Aleksandr Borisovič Kuragin (1752-1818), ambassadeur de Russie à Paris de 1808 à 1812.

samizdat

= publications clandestines en URSS (surtout à partir des années soixante du XXe siècle), reproduites avec des moyens rudimentaires (machine à écrire, carbone) et diffusées "sous le manteau"
< russe самиздат (samizdat, = édité par soi-même)

– Le terme a été employé avec le même sens dans d'autres pays d'Europe de l'Est avant 1989.

samovar

= grande bouilloire composée d'un réchaud traditionnellement à charbon et d'une chaudière avec un robinet, permettant d'obtenir de l'eau chaude, p. ex. pour le thé
< russe самовар (samovar, = qui bout [varit], par soi-même [samo] (selon le TLFi).

soviet

= conseil de délégués élus.
< russe совет (sovet, = conseil) < calque du grec συμβούλιον, symboylion

Lors de la révolution de 1905 et de celles de 1917 se constituèrent des conseils de délégués élus des ouvriers, des soldats et des paysans. A l'automne 1917, le mot d'ordre "Tout le pouvoir aux soviets", propagé par les bolchéviks, fut de plus en plus populaire. Le 7 novembre, suite à l'insurrection menée contre le gouvernement provisoire par les bolchéviks au nom du soviet de Petrograd, le IIe congrès panrusse des soviets des députés des soldats et des ouvriers réuni au même moment proclama l'instauration d'une république socialiste soviétique et nomma un Conseil des commissaires du peuple présidé par Lénine (révolution d'Octobre). En 1922 fut proclamée l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS, CCCP en russe), constituée de républiques fédératives dont la plus importante était la Russie. En français, on appela l'URSS (prononcé [y.ɛ.ʁɛ.sɛs] ou [yʁs]) également par les termes les Soviets (voir le premier album d'Hergé Tintin au pays des Soviets) ou la Russie soviétique, la Russie des Soviets – ou simplement la Russie. – En décembre 1991, les différentes républiques fédératives ayant proclamé leur indépendance, l'URSS cessa d'exister.

Parmi la très abondante littérature sur les soviets et l'URSS, mentionnons juste quatre titres :

– le reportage sans complaisance effectué par le journaliste Albert Londres (1884-1932) en Russie en 1920 (en pleine période de guerre civile) et publié dans l'Excelsior à partir du 12 mai 1920 ; disponible sur Gallica (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4605023s) et publié récemment en livre (papier et numérique) sous le titre Dans la Russie des soviets.

Tintin au pays des soviets (1929), écrit et dessiné par un Belge de 22 ans, Georges Remi, alias Hergé – première histoire d'une longue série. Publié en album en 1930 et rapidement épuisé, Tintin au pays des soviets n'est réédité que cinquante ans plus tard, en 1981, deux ans avant la mort de son auteur, et seulement en fac-similé – à la différence des autres premières histoires de Tintin, comme Tintin au Congo, retravaillé par Hergé et réédité en couleurs dans le même format que les albums suivants.

Retour de l'U.R.S.S. suivi de Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S., publié par André Gide en 1936 et 1937. Suite à son voyage en URSS, Gide, parti a priori enthousiaste, fait part de ses déceptions. Les vives critiques qu'il reçoit l'amèrent à compléter, dans les Retouches, son analyse – et donc sa condamnation – de l'évolution de l'URSS.

Au Pays de Staline, livre écrit par Fernand Grenier, membre du comité central du Parti communiste français, en réponse "à tous ces coquins de l'antisoviétisme" (p. 249) et publié aux Editions sociales en 1950. En voici la conclusion : "Merci, chère Union soviétique, merci, cher Staline, de nous avoir donné, par votre exemple, à la fois le sens de l'humain et la certitude de l'avenir." (p. 248).

– par extension : comité de délégués élus (ailleurs qu'en URSS)

élection à la soviétique : désigne ironiquement une élection dans laquelle un candidat (bien qu'en concurrence avec d'autres) obtient un score supérieur à 90 % des suffrages, comme c'était le cas dans les élections à liste unique en URSS jusqu'en 1988, ainsi que dans les autres pays d'Europe orientale..

soviétiser : processus de transformations par lesquelles un régime politique, économique et social semblable à celui de l'URSS est instauré dans différents pays, notamment en Europe orientale

stakhanovisme

= méthode de travail permettant d'accroître le rendement. – Adjectif : stakhanoviste.

Le terme est dérivé du nom d'un mineur de Kadievka (Donbass), Aleksej Grigor´evič Stahanov (Stakhanov, 1906-1977), qui, en 1935, abattit une quantité de charbon qui dépassait de beaucoup la norme prescrite : quatorze fois plus ! Record dû à une organisation différente du travail : ce jour-là, au fond de la mine, Stakhanov fut aidé en permanence par des boiseurs et il utilisa son marteau-piqueur sans interruption pendant cinq heures et quarante-cinq minutes (Depretto 1982). Ce record ponctuel donna lieu en URSS à un vaste mouvement d'encouragement des initiatives susceptibles d'augmenter le rendement. Stakhanov lui-même fut fêté et bénéficia de multiples privilèges. En 1945, il écrivit à Staline pour lui demander "une bonne petite voiture" et la rénovation de son appartement (Khlevniuk 2017 : 545).

en français, on appelle stakhanoviste (substantif), souvent avec ironie, quelqu'un qui manifeste au travail une ardeur effrénée et jugée excessive.

stalinisme, stalinien

Termes relatifs à Iosif Vissarionovič Džugašvili (1878-1953), dit Stalin (Стали, Staline), Soso (pour sa maman et ses copains de classe), Koba (pour ses camarades de combat), uncle Joe (pour ses collègues et amis Churchill et Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale). D'origine géorgienne, il fut le principal dirigeant de l'Union soviétique après la mort de Lénine, et pendant plus d'un quart de siècle, jusqu'à sa mort.

Koba = héros populaire géorgien, personnage principal d'un roman de l'écrivain géorgien Aleksandr Kazbegi (1848-1893), Le parricide (1882).
Stalin < сталь, stal" = acier < allemand Stahl

stalinisme : système et pratiques idéologiques et politiques instaurés en Union soviétique à partir du milieu des années vingt sous l'autorité de Staline et considérés par les uns comme la continuation du léninisme, par les autres comme une perversion du léninisme. Le terme stalinisme a des connotations le plus souvent péjoratives (dictature, répression, arbitraire, etc.), car utilisé essentiellement par les adversaires et critiques de la politique de Staline. Les défenseurs de Staline ont, eux, généralement évité le terme de stalinisme (de même que staliniste), pour bien signifier que Staline n'était à leux yeux que le continuateur fidèle de l'œuvre de Lénine. Voir par exemple ce qu'en dit Henri Barbusse (1935 : 312) : "C'est en Staline plus que nulle part ailleurs, que se trouvent la pensée et la parole de Lénine. Il est le Lénine d'aujourd'hui."

stalinien (adjectif) : renvoie aux pratiques et aux comportements politiques mis en œuvre en Union soviétique par Staline, actuellement le plus souvent avec connotations péjoratives

par extension : renvoie aux pratiques politiques semblables à celles mises en œuvre en URSS par Staline, que ce soit dans des pays où a été instauré un régime politique semblable ou dans les partis le préconisant

par métaphore : qualifie des pratiques considérées comme répréhensibles vis-à-vis d'opposants politiques (condamnations "arbitraires", "acharnement" judiciaire, fausses accusations, "lynchage médiatique", etc.) – méthodes staliniennes, procès stalinien

stalinien (substantif) : membre d'un parti ayant adopté les conceptions de Staline

stal : troncation de stalinien (substantif), connotations négatives – un vieux stal

stalin Le terme stalinien (adjectif ou substantif) eut, surtout entre 1945 et 1956, des connotations positives chez les adhérents et sympathisants du parti communiste (qui représentait un bon quart de l'électorat en France). Outre son statut de premier "pays socialiste", l'URSS était auréolée du prestige que lui valait sa contribution décisive à la guerre contre l'Allemagne hitlérienne (1941-1945).

Ci-contre : page de couverture d'une brochure publiée par le Parti communiste français (PCF) en 1949 à l'occasion du soixante-dixième anniversaire de "notre cher et grand Staline", dont le nom est "synonyme de vaillance et de bonté, d'amour et de paix", comme le précisa le camarade Maurice Thorez, secrétaire général du Parti.

– Voir aussi le film Staline, l'homme que nous aimons le plus, produit en 1949 (texte et diction par le camarade Paul Eluard) :
   http://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-494-161-0-0.html.

– Parmi les innombrables cadeaux rassemblés par le Parti pour l'anniversaire de Staline, voici le chef d'œuvre que lui offrit le camarade Pablo Picasso :
    http://www.photo.rmn.fr/archive/93-003806-2C6NU0HQ4PRO.html

Selon les archives russes accessibles depuis 1991, Staline est né le 6 décembre 1878. Pour des raisons inconnues, la date a été changée dans les années vingt en 21 décembre 1879. (voir Khlevniuk 2017 : 41-42)

Mais après le XXe congrès du parti communiste soviétique (1956) et la dénonciation des pratiques de Staline par Nikita Sergeevič Hruŝëv (Khrouchtchev), l'adjectif et le substantif stalinien se chargèrent de connotations négatives, qui s'amplifièrent au fur et à mesure des révélations sur la période en question… et du déclin du parti communiste en France.

Conte (1994 : 357) évoque un journaliste soviétique auquel ses parents donnèrent le joli prénom de Mèlsor, acronyme de "Marks, Èngel's, Lenin, Stalin, Oktâbr'skaâ Revolûciâ". Dans le sillage de la déstalinisation (à partir de 1956), Mèlsor fit supprimer le -s- de son prénom et s'appela désormais Mèlor.

La commune d'Essômes-sur-Marne (Aisne) est la seule en France à avoir encore une rue Staline, qui forme un triangle avec la rue Churchill et la rue Roosevelt. Mais dans plusieurs villes françaises, des toponymes évoquent la victoire soviétique de Stalingrad (Сталинград, 2 février 1943), où fut liquidée la VIe armée allemande : cette victoire marquait la fin du mythe de l'invincibilité allemande. A Paris, le Rond-point de la Villette fut renommé place de Stalingrad en 1945, avant d'être renommé place de la bataille de Stalingrad en 1993. C'est qu'entre temps, la ville russe de Stalingrad, qui s'était appelée Caricyn (Царицын, Tsaritsyn) jusqu'en 1925, avait été débaptisée en Volgograd (Волгоград) en 1961. – Mais à Paris, on peut toujours prendre le métro à Stalingrad, et c'est l'une des stations de métro les plus fréquentées : plus de sept millions d'entrées par an.

steppe

= "grande plaine inculte, sans arbres, au climat sec, à la végétation pauvre et herbeuse (plantes xérophiles, graminées" (Robert 1984 : 6, 357)
< russe степь (step')

Voici le tableau que dans Taras Boulba, Gogol (1966 : 401) présente de la steppe du sud de la Russie :

La nature ne pouvait rien avoir conçu de plus beau. Toute la surface de la terre formait un océan vert et doré, éclaboussé de milliers de fleurs de toutes sortes. Parmi les herbes aux longues tiges minces pointaient des bleuets aux teintes claires, foncées, violettes ; les genêts aux fleurs d'or faisaient saillir leur cimes piramydales ; le trèfle blanc, avec ses fleurs en forme d'ombrelles, en émaillait la surface ; un épi de blé, venu on ne sait d'où, s'enflait au plus épais de l'herbe. A ses pieds, entre ses tiges minces, des perdrix furetaient en allongeant le cou. L'air était rempli de cris de milliers d'oiseaux de toutes sortes. Dans le ciel, des éperviers planaient, immobiles, les ailes déployées, les yeux dardés sur l'herbe haute. Les cris d'une nuée d'oies sauvages qui passaient dans le lointain se répercutaient à la surface de quelque étang invisible. A coup d'ailes mesurés, une mouette s'élevait au dessus de l'herbe et se baignait avec délices dans les vagues bleues de l'air. La voici qui se perd là-haut dans le ciel, où elle n'est plus qu'un point noir qui apparaît et disparaît. La voici qui retourne ses ailes et miroite un instant dans le soleil. Steppes, steppes, bon Dieu que vous êtes belles !

Evocation musicale des steppes dans Dans les steppes de l'Asie centrale, de Aleksandr Porfir'evič Borodin (1833-1887).

– Ecouter Dans les steppes de l'Asie centrale, orchestration du théâtre Mariinskij (= théatre Kirov de 1935 à 1996, Sankt Peterburg), sous la direction de Valerij Abislovič Gergiev (d'origine ossète) :
https://www.youtube.com/watch?v=YZ1ZeZx2yaI

La steppe russe est évoquée dans la chanson Plaine ma plaine – version française, créée par Francis Blanche, de la chanson russe Полюшко-поле (Polôško-pole, 1934 ; texte de Viktor Mihajlovič Gusev, mélodie de Lev Konstantinovič Knipper) :

Plaine, ma plaine, / Plaine, ô mon immense plaine / Où traîne encore le cri des loups, / Grande steppe blanche de chez nous.
Plaine, ma plaine, / Dans l'immensité de neige, / Entends-tu le pas des chevaux / Entends-tu le bruit de ces galops […]

Mais pas de paysage poétique dans le texte russe original : c'est une chanson d'encouragement pour les soldats de l'Armée rouge.

– Version originelle interprétée par l'ensemble Aleksandrov (= les chœurs de l'Armée rouge) ; interprétation ancienne :
http://sovmusic.ru/m/polpol2.mp3
– Version française chantée par Armand Mestral (1917-2000, né Zelikson, fils du sculpteur d'origine russe Serge Zelikson) :
https://www.youtube.com/watch?v=MIqN69rHwjs

par extension : plaine stérile

taïga

= "formation végétale constituée par la forêt de conifères assez ouverte et interrompue par des tourbières, s'étendant en ceinture au nord de l'Eurasie (Sibérie, notamment) et de l'Amérique, et faisant la transition entre la toundra au nord et la forêt tempérée dense au sud ; vaste étendue possédant ce type de formation végétale" (TLFi)
< russe тайга (tajga) < langue mongole

Tchernobyl

Černobyl (Чернобыл, Tchernobyl) est le nom d'une petite ville soviétique connue dans le monde entier depuis 1986 pour sa centrale nucléaire, appelée par métonymie du même nom. Tchernobyl se situait à l'époque dans les régions occidentales de l'URSS. Elle se trouve actuellement en Ukraine, près de la frontière avec le Belarus.

Le 26 avril 1986, l'un des réacteurs de la centrale explosa lors d'un test, et l'explosion provoqua un dégagement considérable de radioactivité qui se répandit sur une grande partie de l'Europe et contamina durablement des régions entières (les plus touchées se trouvent en Belarus). Près de trente ans après, Tchernobyl reste le plus grave accident nucléaire jamais enregistré (sans oublier les bombes atomiques larguées volontairement par l'armée américaine en 1945 sur les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki – des dizaines de milliers de victimes civiles).

De là l'emploi de Tchernobyl comme nom commun pour désigner un accident nucléaire majeur (un autre Tchernobyl, un nouveau Tchernobyl) ou toute autre catastrophe majeure : un Tchernobyl culturel (à propos de l'incendie d'une grande bibliothèque universitaire à Moskva [Moscou] le 31 janvier 2015).

troïka

= véhicule (grand traîneau ou landau) tiré par trois chevaux attelés de front ; ensemble de trois chevaux attelés de front
par métaphore : ensemble de trois personnes dirigeant un Etat ou une entreprise
– par métonymie : système de direction à trois
< russe тройка (trojka) = attelage de trois (chevaux), groupe de trois dirigeants politiques < tri (= trois) + suffixe -ojka

Dans les luttes internes au parti communiste soviétique pour la succession de Lénine à partir de 1923, trois dirigeants, Stalin (Staline), Zinov'ev (Zinoviev) et Kamenev constituèrent une troïka contre un quatrième, Trotckij (Trotski). Quelques années plus tard, renversement d'alliance : Zinoviev, Kamenev et Trotski s'allièrent contre Staline, qui réussit cependant à s'imposer. Zinoviev et Kamenev furent exécutés en 1936, Trotski assassiné en 1940.

A la suite de la crise financière de 2008, on a appelé troïka l'ensemble constitué de la Banque centrale européenne (BCE), de la Commission européenne et du Fond monétaire international (FMI). La troïka était chargée d'assurer une aide financière à certains pays européens (Chypre, Grèce, Irlande, Portugal), tout en demandant des mesures strictes de redressement et d'austérité. La troïka fut sévèrement critiquée, surtout en Grèce, à la fois pour ses méthodes et les conséquences de sa politique, notamment sur le plan social. Après la victoire de la gauche radicale aux élections grecques en janvier 2015 et la constitution du gouvernement Tsipras, le terme honni de troïka fut remplacé officiellement par "les institutions", mais il reste d'usage courant.

trotskisme, trotskiste

Termes relatifs à Lev Davidovič Bronštejn, dit Trockij (Троцкий, Trotski, 1879-1940), dirigeant révolutionnaire, l'un des principaux artisans, avec Lénine, de la révolution d'Octobre et l'un des principaux dirigeants soviétiques de 1917 jusqu'au milieu des années vingt, opposant, ensuite, à la politique de l'Union soviétique, exilé et assassiné à Mexico en 1940.

Selon Max Eastman (Leon Trotsky : The Portrait of a Youth), le nom de Trotski fut choisi par Bronštejn pour un faux passeport lors de son évasion en 1902. C'était le nom du gardien-chef de la prison d'Odessa, où il avait été précédemment incarcéré. En choisissant ce nom, il voulait aussi cacher ses origines juives à la police tsariste.
    https://www.marxists.org/history/etol/writers/eastman/works/1920s/portrait/ch08.htm

trotskisme : conceptions politiques de Trotski

trotskiste (adjectif) : qualifie les actes ou les conceptions de Trotski, de ses partisans et des adeptes du trotskisme en Union soviétique et ailleurs dans le monde

trotskiste (substantif) : partisan des conceptions de Trotski – tel l'auteur de l'article afférent de l'Encyclopædia universalis, Michel Lequenne, qui y présente son idole comme "un révolutionnaire complet, autant homme de pensée que d'action, qui, plus heureux que Marx et Engels, put vérifier dans la pratique l'exactitude de ses théories ; plus heureux que Lénine, ne subit de momification ni de son corps ni – pire – de son enseignement, et, au prix le plus lourd (les cadavres des siens, surtout de ses quatre enfants, jonchant le chemin d'une vie de lutte impitoyable, bouclée par le coup de piolet qui lui défonça le crâne), réalisa un type humain qui esquisse l'homme à venir." [sic]

trotsk : troncation de trotskiste (substantif), employée dans les milieux non-trotskistes d'extrême-gauche. – Rien à voir, directement du moins, avec la ville de Trock (Trotsk), comme avait été appelée en l'honneur de Trotski, de 1923 à 1929, la ville de Gatčina (Гатчина, Gatchina), située dans l'actuelle région de Leningrad (qui s'étend – comme on sait – autour de Sankt Peterburg).

tsar

= empereur de toutes les Russies. – Même si le terme était employé auparavant, Ivan IV fut le premier à se faire proclamer tsar (1547), pour marquer ainsi que la Russie était le successeur des empires byzantin et romain. En 1721, Piëtr Ier (Pierre le Grand) prit le titre, plus occidental, d'empereur, tsar restant cependant lˈappellation usuelle.
< russe царь (car´) < latin Caesar

L'orthographe attestée la première en français est czar – "Le czar sous sa peau d'ours et son bonnet de martre' (Hugo 1879 : 6). C'est celle qui figure dans l'ouvrage de Sigismund Freyherr [baron] zu Herberstain, Neyperg und Guetenhag (1486-1566), Rerum Moscoviticarum Commentarii (1ère édition 1549, édition allemande sous le titre Moscovia der Hauptstat in Reissen, 1557). Herbertstain était un diplomate autrichien et son ouvrage, fruit de voyages qu'il effectua en Russie, contribua à la connaissance de ce pays en Europe occidentale. Il y donne l'orthographe czar, qu'il rattache à l'allemand Kayser (= empereur), mais il estime que c'est l'équivalent sémantique de roi – le terme de czar étant plus valorisé que le terme russe de король (korol')...

L'équivalence entre tsar et roi apparaît d'ailleurs bien dans ce passage de la pièce Malheur d'avoir de l'esprit d'Aleksandr Sergeevič Griboedov : "Moi, si j'étais nommé censeur, / J'aurais l'œil sur la fable. Ah çà, mort de ma vie ! / On s'y gausse sans fin des lions et des aigles. / Mais vous aurez beau dire : / Ils n'en sont pas moins tsars, tout animaux qu'ils sont. (Griboïedov Pouchkine Lermontov 1973 : 79)

par analogie : personne à la tête d'un grand secteur économique (tsar de la finance, de l'acier, de la presse), personne qui domine un secteur culturel ou sportif (tsar de la musique, tsar de la natation)

ukase, oukase

= édit promulgué par le tsar
< russe указ (ukaz = édit, décret) < verbe ukazat' (= décréter)

par métaphore : ordre impératif, arbitraire (ironique)

village Potemkine

Grigorij Aleksandrovič Potëmkin (Potemkine, 1739-1791) fut un homme d'Etat qui s'illustra notamment lors de la guerre russo-turque au terme de laquelle l'Empire russe s'agrandit d'importants territoires baptisés "Nouvelle Russie" (sud-est de l'Ukraine actuelle) et de la Crimée. Mais il fut aussi un favori de l'impératrice Ekaterina (Catherine II). On dit qu'en 1787, lors du voyage de l'impératrice dans les territoires de Nouvelle Russie et de Crimée, dont Potemkine était le gouverneur, il usa de différents stratagèmes pour lui montrer combien ces régions étaient florissantes. C'est du moins le récit qu'en fit l'ambassadeur de Saxe en Russie, Georg von Helbig (qui n'était pas du voyage) :

Avec le début de la belle saison, on commença alors le voyage par voie fluviale et en cet instant, la machinerie théâtrale fut mise en marche, nul ne se laissa tromper par sa féérie, hormis l'impératrice. Quand la souveraine voyagea par voie de terre, ces trompe-l'œil continuèrent avec encore plus d'intensité sur tout le trajet dans les gouvernements du prince Potemkine. […] A quelque distance, on croyait voir des villages, mais les maisons et les clochers étaient seulement peints sur des planches. D'autres villages proches venaient juste d'être construits et ils semblaient être habités. Les habitants y avaient souvent été amenés de 40 lieues à la ronde. Le soir, on leur disait de quitter leurs maisons et d'aller la nuit en toute hâte dans d'autres villages, où ils n'habiteraient que pour quelques heures, juste le temps que l'impératrice soit passée. Il va de soi que l'on avait promis à ces gens des dédommagements, et il est à peine pensable qu'on ne leur donna rien. Et pourtant, ce fut ainsi. […] Des troupeaux de bétail furent emmenés la nuit d'un endroit à l'autre, et la souveraine les admira souvent cinq à six fois.
Les chemins, plus encore en Crimée, étaient excellents, mais ils n'avaient été achevés que quelques jours auparavant, et comme on les avait faits avec grande hâte, ils n'étaient pas destinés à durer. Dans les villes par lesquelles passait la souveraine, Potemkine avait l'impudence de l'emmener partout et de lui montrer les entrepôts dans lesquels les sacs de céréales étaient remplis de sable. Les maisons dans lesquelles l'impératrice entra avaient l'équipement ménager le plus précieux. Tout le nécessaire y avait été apporté de loin. On l'avait pris à des marchands à la condition qu'ils le récupérerait après usage et qu'on leur rachéterait les pièces abîmées. Mais personne ne pensa à dédommager ces gens comme on le leur avait promis, ou seulement à leur rendre le moindre des objets prêtés.
    (Helbig 1798 : 300-301. Traduit par moi, JP)

D'où l'expression "villages Potemkine". Mais peut-être faut-il y voir des racontars ou tout au moins des exagérations dues aux opposants à Potemkine à la cour de Sankt Peterburg. Voici ce que rapporte Louis-Philippe de Ségur, ambassadeur de France en Russie, qui était, lui, du voyage :

Le prince Potemkine, extraordinaire en tout et toujours, se montrait aussi actif dans ses gouvernements qu'il paraissait indolent à Pétersbourg.
Tout ce que sa vive imagination, son pouvoir illimité et la connaissance du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir de moyens pour exalter sa tête, pour flatter son amour-propre, était employé avec un art inconcevable.
Il savait, par une espèce de prodige, lutter contre tous les obstacles, vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'œil sur l'uniformité des plaines sablonneuses, l'esprit sur l'ennui d'une longue marche, et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.
Toutes les stations étaient mesurées de façon à éviter la plus légère lassitude ; il avait soin de ne faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs ou villes situées dans des positions pittoresques. D'immenses troupeaux animaient les prairies ; des groupes de paysans vivifiaient les plages ; une foule innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles, qui chantaient des airs rustiques de leur pays, nous environnaient sans cesse ; rien n'était oublié.
Il faut convenir que, si ce premier ministre, médiocre général, politique capricieux, se montrait fort loin d'être un grand homme d'Etat, il était au moins le plus grand et le plus habile des hommes de cour.
Cependant, en retranchant tout ce qu'il y avait d'artifice dans ses créations, on y reconnaissait aussi quelques réalités : lorsqu'il avait pris possession de son immense gouvernement, on n'y comptait que deux cent quatre mille habitans ; et sous son administration la population, en très peu d'années, s'était élevée à huit cent mille, nombre encore faible pour une province longue de deux cents lieues et large de cent.
Cet accroissement se composait de colons grecs, allemands, polonais, d'invalides, de soldats et de matelots congédiés. Un Français, établi depuis trois ans dans cette contrée, me dit qu'en la parcourant chaque année, il trouvait de nombreux villages établis et florissans, dans les lieux qu'un an auparavant il avait laissés déserts.
    (Ségur 1826 : 131-133)

Selon Troyat (1977 : 388-389), la mise en valeur réelle de ces régions par Potemkine est incontestable, mais :

Pour être digne de l'impératrice, il ajoute la réalité à la fiction. Il introduit, dans le présent, les couleurs d'un avenir possible. Catherine se rend bien compte qu'il y a beaucoup d'artifice dans cette présentation optimiste de son pays. Mais elle sait faire la part de l'authenticité et celle de l'hommage. Habituée aux arcs de triomphe et aux salves d'artillerie, elle trouve presque naturel qu'on enjolive la vérité.

Henri Troyat, de son vrai nom Lev Aslanovič Tarasov (1911-2007), né à Moskva, est d'origine arménienne.

En tout cas, l'expression est restée, et dans plusieurs langues, y compris en russe : Потёмкинские деревни (Potëmkinskie derevin).

– A part les villages, le nom de Potemkine a été donné très officiellement à un cuirassé, dont la mutinerie, en 1905, a été immortalisée par le film Le Cuirassé Potemkine (1925) de Sergej Mihajlovič Èjzenštejn (Eisenstein) et – en France – par la chanson Potemkine (1965), texte de Georges Coulonges, musique et interprétation de Jean Tenenbaum, dit Jean Ferrat. Jean Ferrat était d'origine russe par son père, exilé en France au début du XXe siècle, déporté et assassiné à Auschwitz. Cette chanson fut à l'époque interdite à la radio-télévision française.

– Voir le film d'Eisenstein sur Youtube : plusieurs versions existent, de plus ou moins bonne qualité, avec sous-titres en français ou en anglais.
 Ecouter Potemkine chanté par Jean Ferrat : https://www.youtube.com/watch?v=MK6o_aldOcA

voirLa Crimée à Paris

vodka

= eau-de-vie de grain (orge ou seigle)
< russe водка (vodka) < вода (voda = eau) ; cf. latin unda

– Substantif féminin actuellement, mais d'abord masculin (le masculin ne disparaît définitivement qu'à la fin du XIXe siècle).

La production de vodka remonte au XIVe siècle en Russie et en Pologne, mais le terme lui-même ne se popularisa que dans le courant du XIXe siècle : auparavant, on parlait simplement d'"eau-de-vie". Les périodes de développement de la production et de la consommation (activité lucrative pour l'Etat qui perçoit les taxes) alternèrent avec les périodes de lutte contre l'alcoolisme et d'augmentation des prix (avec pertes de revenu pour l'Etat du fait du développement de la production clandestine d'une vodka frelatée). – En ce début de XXIe siècle, les marques de vodka russe les plus courantes sont Столичная, Stolicnaâ (Stolichnaya) et Русский Стандар, Russkij Standart. La part de la vodka frelatée dans la consommation est estimée à plus de la moitié…

La Russie est le pays où la consommation de vodka par habitant est la plus importante : 13,9 litres par habitant en 2012. Elle est suivie par le Belarus (11,3 l), l'Ukraine (7,7 l) et la Pologne (7,0 l). Non sans raison : "D'après Pierre le Grand, "la joie de la Russie, c'est de boire", mais elle n'a pas grand chose à boire ; 2 à 4 millions d'hectolitres de vin ; 4 millions d'hectolitres de bière pour une population de plus de 130 millions d'habitants dans la Russie d'Europe. Si elle veut donc se livrer à la joie, elle doit consommer de l'eau de vie." (Guyot 1917 : 104)
    Source des statistiques de consommation :
    http://www.economist.com/blogs/graphicdetail/2013/06/daily-chart-9 (consulté le 2015-07-11)

En ce qui concerne la consommation d'alcool pur, la Russie se trouve aussi dans le peloton de tête (avec le Bélarus, la Lituanie, la Roumanie et l'Ukraine) : 15,1 litres par habitant de plus de 15 ans et par an. A comparer avec la France : 12,2 litres. (Statistiques 2010 de l'OMS)

Voici – en apéritif – quatre exemples de la façon de "s'enivrer comme seul un Russe en est capable" (Gogol 1966 : 389) au plus haut sommet de l'Etat :

– Le tsar Piëtr (Pierre le Grand, 1672-1725) instaura une pénalité pour les convives qui arrivaient en retard à une fête : boire illico une grande coupe de vodka.

– 7 novembre 1943 : réception somptueuse à Moskva [Moscou] pour l'anniversaire de la révolution d'Octobre, à l'invitation de Molotov, commissaire du peuple aux Affaires étrangères. "On but beaucoup ce soir-là, même trop. Molotov allait d'un invité à l'autre, portant d'innombrables toasts… Vers la fin de la soirée, il fallut le soutenir des deux côtés pour qu'il pût traverser les grands salons Spiridonovka, où les invités se pressaient. […] Il tenait l'alcool bien mieux que les autres. Les premiers à s'en aller furent les diplomates japonais […]. Mais ils furent suivis par une procession d'Excellences, que l'on emmenait les pieds devant. L'ambassadeur britannique s'était proprement effondré sur une table couverte de verres. […] Molotov avait quelque chose d'un grand boyard de Moscovie quand il contemplait, épanoui, les ambassadeurs en tenue de gala qui s'effondraient la tête la première et étaient emportés par des serviteurs russes dont la mine navrée cachait mal des gloussements de plaisir." (Werth 2010 : 2, 234-235)

– Petit jeu lors d'un dîner au Kremlin début 1948, raconté par l'ancien dirigeant yougoslave Milovan Djilas (1991 : 191) : "Au début du dîner, quelqu'un – je crois bien que ce fut Staline lui-même – proposa que chacun devinât combien le thermomètre, dehors, marquait de degrés au-dessous de zéro, et que chacun fût, en guise de punition, obligé de boire un nombre de verres de vodka égal au nombre de degrés inexact qu'il aurait indiqué. […] Je me souviens que Beria fit une erreur de trois degrés et qu'il dit l'avoir fait exprès pour boire davantage."

Boris Nikolaevič El'cin (Eltsine), qui fut président de la fédération de Russie de 1990 à 1999, apparut plusieurs fois ivre dans l'exercice de ses fonctions, avec – notamment – quelques difficultés à se tenir debout.

Deux témoignages sur la consommation générale d'alcool en Russie. D'abord celui d'Adam Olearius (1656 : 194-195), qui participa à plusieurs voyages diplomatiques en Russie au milieu du XVIIe siècle :

Le vice de l'ivrognerie est si commun chez ces peuples dans toutes les conditions, chez les ecclésiastiques et chez les laïcs, hommes et femmes de haute et de basse condition, jeunes et vieux, que quand on les voit ici ou là coucher dans les rues et se retourner dans l'ordure, on n'y fait pas attention comme à quelque chose d'habituel et de quotidien. […] A notre époque, il y avait toutes sortes de cabarets et de tavernes, de telle sorte que celui qui voulait n'avait qu'à y entrer s'asseoir et il pouvait boire pour son argent, et les gens du peuple apportaient alors dans la taverne ce qu'ils avaient pu ganer, et ils y restaient jusqu'à ce que leur bourse soit vide, ils enlevaient alors leurs habits et même leur chemise et la donnaient au cabaretier, et ils retournaient ensuite chez eux aussi nus que quand ils étaient venus au monde. En 1643, quand je logeais à Novgorod à l'hôtel de Lübeck non loin d'un cabaret, je vis en sortir quelques-uns de ces gars ivres et nus, certains sans bonnet, les autres sans souliers et sans bas. Entre autres, j'en vis un qui avait vendu son kaftan pour boire et sortait en chemise, et ayant rencontré un bon ami qui se dirigeait lui aussi vers le cabaret, il y retourna avec lui. Quelques heures plus tard, il ressortit sans chemise, il n'avait plus sur lui que ses caleçons. Et quand je lui demandai où son kaftan était passé, qui le lui avait donc volé, il répondit avec leur habituel je butzfui mar, c'est la faute au cabaretier. Eh, si le kaftan et la chemise y sont restés, les caleçons peuvent y rester aussi. Sur quoi il retourna dans le cabaret et en ressortit après tout nu, il prit une poignée de pissenlits qui poussaient près du cabaret, en couvrit ses parties honteuses et s'en alla ainsi chez lui, joyeux et en chantant. [traduit par moi, JP]

Second témoignage : celui d'un médecin militaire qui participa à la campagne de Russie en 1812 (Roy 1856 : 152-153) :

Il n'existe pas un peuple dans le monde qui ait un goût aussi décidé pour les boissons alcooliques que le peuple russe. Les liqueurs les plus spiritueuses sont toujours celles qu'il préfère. Nos vins n'ont aucun attrait pour lui, parce qu'ils causent peu d'effet sur les papilles émoussées de leur palais, et sur un gosier brûlé par l'usage trop réitéré de l'eau-de-vie de grain. Cette eau-de-vie, qu'ils appellent wodka, est faite sans soin ; elle a une odeur et un goût d'empyreume qui en rend l'usage insupportable aux personnes qui n'y sont pas accoutumées.

L'homme du peuple boit dans toutes les occasions et à toutes les heures de la journée. Est-il gai et content, il boit pour exalter sa joie. A-t-il quelque sujet de chagrin ou de désespoir, il va boire pour se consoler. Lorsqu'il a reçu la bastonnade, il se croit au comble s'il ne peut pas aller noyer son chagrin dans un pot. Mais a-t-il quelques kopecks dans sa poche, il court, le dos encore tout meurti des coups qu'il vient de recevoir, dans le cabaret le plus proche, dépose sans mot dire son argent sur le comptoir, avale la liqueur tout d'un trait, pousse de la gorge un gros soupir convulsif, s'essuie les moustaches et continue son chemin. Le voilà consolé : il ne sent plus les coups de bâton ; mais il n'est plus bon à rien ; ses jambes refusent de le porter, et il se laisse tomber dans le premier coin.

C'est particulièrement les jours de fête que le peuple russe se livre à son goût immodéré pour les boissons spiritueuses. Il n'est pas rare, lors d'une grande solennité, pendant l'âpre saison, de voir emporter des hommes que le froid a saisis et glacés. Ces scènes sont surtout très-fréquentes dans les villes, et les écoles d'anatomie de Saint-Pétersbourg et de Moscou ne sont pas embarrassées, pendant l'hiver, de se procurer des sujets pour la dissection. Sous le règne de Catherine II, un particulier qui s'était enrichi dans la ferme des eaux-de-vie, crut devoir, dans un jardin public, donner un banquet à la populace de Saint-Pétersbourg, pour lui témoigner sa reconnaissance des bénéfices immenses qu'elle lui avait procurés. Tous les convives burent à discrétion, et un grand nombre étant tombés sous la table, y restèrent gelés. Lorsque la fête fut finie, on eût pu se croire au milieu d'un champ de bataille, en voyant emporter des centaines de morts et de mourants. Un statisticien, d'après des calculs qui paraissent faits avec soin et exactitude, a évalué à deux cent mille par an, sur toute l'étendue de l'empire, le nombre des décès porduits par la funeste passion des liqueurs fortes.

De nos jours, la consommation excessive de vodka a une conséquence directe : l'espérance de vie de la population masculine est en Russie nettement inférieure à la moyenne européenne – moins de soixante-cinq ans, contre plus de soixante-dix huit ans en France. Il en va de même pour l'Ukraine et le Belarus.

Suite – notamment – à l'exil de producteurs russes après la révolution d'Octobre, la production de vodka s'est développée en dehors de la Russie et de la Pologne. C'est le cas de la vodka Eristoff ou de la vodka Smirnoff, dont la production a été réimplantée en Europe occidentale dans les années vingt.

Différences culturelles. Le terme vodka désigne en russe et en français le même breuvage, mais le contexte culturel, la façon dont la vodka est consommée, diffère radicalement. En Russie, la vodka se boit glacée, pure et cul-sec, accompagnée de zakouskis (ou au minimum d'un cornichon). En Europe occidentale et en Amérique du Nord, par contre, on la consomme principalement dans des cocktails, surtout depuis les années quatre-vingt du XXe siècle. Il en existe de très nombreuses variétés, parmi lesquelles un "cocktail molotov" (vodka, bière et grenadine) et un "cocktail kalachnikov" (plusieurs recettes)…

vodka orange : cocktail composé de jus d'orange (beaucoup, en principe) et de vodka (un peu : un cinquième ou un quart...).

Autre utilisation : un sorbet citron arrosé de vodka – on appelle cela un colonel (mais pourquoi donc ?). Des restaurants proposent également un général (glace vanille et whisky), qui semble avoir été nommé par analogie avec le colonel. Certains ont même imaginé des commandants, des capitaines, etc., avec d'autres parfums et d'autres alcools.

yourte

= hutte conique en peau
< russe юрта (ôrta) < turc yurt

zakouski

= hors-d'œuvre russes ou polonais variés
< russe закуски (zakuski), pluriel de zakuska (= collation) < zakusít (= manger un morceau) < kusát (= mordre) < kus (= morceau) (selon TLFi)

– En français, zakouski est considéré comme un singulier ; pluriel zakouskis (depuis la réforme de l'orthographe de 1990)

Voici une description de la façon dont ces hors-d'œuvre sont consommés ; la scène se passe en 1900 à bord du Rurik, à Port-Arthur (base russe dans le nord-est de la Chine, = Lüshun) (Henry 1901 : 414) :

Les "Iakouskas", autrement dit les hors-d'œuvre, qui, en Russie, se prennent à part, sont disposés dans le salon. On fait là presque un vrai repas : du caviar, du jambon, du foie gras, etc..... et surtout de la vodka, une terrible eau-de-vie dont nous ne nous méfions pas assez. Un officier russe vous en verse un petit verre et vous offre de trinquer avec lui ; impossible de refuser, n'est-ce-pas ? Et en Russie, quand on trinque, on vide son verre d'une seule lampée. Comme il ne faut pas faire de jaloux, vous êtes bien obligé de recommencer la même cérémonie avec cinq ou six Russes.

– amuse-gueules variés, servis avec l'apéritif


En guise de conclusion : aux origines russes du Chant des partisans

voirAux origines russes du Chant des partisans


Références bibliographiques


© Jacques Poitou 2017.