Jacques Poitou
Accueil
Plan du site
Langages | Ecritures | Ecritures latines | Ecriture chinoise | Numérique | Cryptographie | Typographie | Reproduction et transmission | Censure | Jeux
Expressions latines | non olet | vulgum pecus | steak tartare | Nous sommes tous... | Je suis Charlie | casserole | Mots arabes | Mots hongrois | La Crimée à Paris | roms, tsiganes, gitans, etc. | hébreu, israélite, juif, etc. | solution finale, holocauste, shoah, etc.

La Russie dans le vocabulaire français

  L'Armée rouge est rouge de tout le sang qu'elle a versé pour le salut de l'Europe ! Elle a sauvé ceux à qui elle faisait peur. Elle a été le rempart d'une culture que ses ennemis l'accusaient de vouloir détruire.

    François Mauriac. Paris, 27 octobre 1944. (Mauriac 1986 : 131)

Ne figurent pas ici des termes qui sont utilisés en français uniquement pour désigner des réalités spécifiquement russes (comme boïard, knout ou rouble). Sont par contre mentionnés des termes français qui, sans être d'origine russe, renvoient d'une façon ou d'une autre à des réalités russes (comme caviar ou cocktail Molotov) ou ont transité par le russe.

N.B. Les termes russes sont translittérés selon la norme ISO 9:1995. Entre parenthèses figure le cas échéant une graphie française usuelle.

voirEcritures du russe
voirTranscription et translittération des caractères cyrilliques

Ambigüités. – Le terme Russie peut renvoyer à des territoires d'extensions diverses. Ce peut être : 1. le territoire de la fédération de Russie, qui compte environ 80 % de russophones ; 2. les territoires peuplés principalement de slaves orientaux, c'est-à-dire ce qu'on a appelé Grande Russie, Petite-Russie (= l'Ukraine) et Russie blanche (= le Belarus) ; 3. le territoire de l'Empire russe ou de l'URSS à leur extension maximale (respectivement avant 1904 et après 1945).

agit-prop
apparatchik
astrakan
baba
bélouga
bérésina
blini
bolchévik
caviar
chapka
cocktail Molotov
cosaque
datcha
goulag
icône
intelligentsia
kalachnikov
kopeck
léninisme
mammouth
mazout
moujik
niet
nihilisme
nomenklatura
noms de personnes
orgues de Staline
parka
perestroika
pogrom
Raskolinikov
russe :
bains
baiser
billard  
boire
casserole
charlotte  
chaussettes
cornichons
cuisine
emprunts
montagnes
poupées
roulette
service
samizdat
samovar
soviet
stalinien
stakhanovisme
steppe
taïga
Tchernobyl
troïka
trotskiste
ttsar
ukase
village Potemkine
vodka
yourte
zakouski

agit-prop

– abréviation de отдел агитации и пропаганды (otdel agitacii i propagandy) = département pour l'agitation et la propagande au sein du parti communiste soviétique. Des responsables à l'agit-prop furent mis en place à tous les échelons de l'appareil en URSS, de même dans les autres partis affiliés à la IIIe Internationale (Komintern).

par extension : actions massives de propagande en faveur de telle ou telle cause (valeur péjorative)

apparatchik

= cadre du parti communiste soviétique, qui fait partie de son appareil
< russe аппаратчик (apparatčik)

par extension : homme ou femme de l'appareil d'un parti ou d'un syndicat ; connotations souvent péjoratives (carriériste, bureaucrate)

astrakan

= "fourrure bouclée d'agneau caracul mort-né, préparée à l'origine à Astrakan ou selon les procédés en usage dans cette ville" (TLFi)
< russe : ville d'Astrahan´ (Астрахань, Astrakhan)

par analogie : bouclé (adjectif) ou de même couleur (grise ou noire) que l'astrakan

baba

– gâteau rond contenant notamment des raisins de Corinthe et imbibé de rhum
< russe баба, polonais baba = forme hypocoristique de russe бабушка (babuška), polonais babcia = grand-mère, vieille femme ; baba désigne aussi une sorte de brioche ronde – le lien entre ces deux significations repose, selon le TLFi, sur l'analogie de forme entre le gâteau et une vieille femme – aussi bien en Russie qu'en Pologne.

L'origine de ce gâteau en France est en relation avec la personne du roi déchu de Pologne, Stanisław Leszczyński (1677-1766), dont la fille Maria fut donnée comme épouse à Louis XV en 1725. La recette polonaise du gateau aurait été importée en France par la cour de Stanisław, réfugié en France, puis modifiée, enrichie par le pâtissier alsacien de la jeune reine, Nicolas Stohrer, et par bien d'autres chefs ensuite. Dans l'Almanach des gourmands (1806), Grimod de la Reynière mentionne le baba à propos des raisins de Corinthe ; il indique : "On en fait surtout beaucoup d'usage dans les babas, espèce de biscuit de Savoie au safran, que le roi de Pologne Stanislas Ier a fait connoître en France, et dont les meilleurs se fabriquent à Paris, chez M. Rouget, pâtissier célèbre." (Almanach des Gourmands : 47) Voir aussi la recette qu'en donne Carême (1815 : 34-36) sous le nom de "baba polonais". Précisons que si le baba originel semble n'avoir été ni spécifiquement polonais ni spécifiquement russe, ce sont des Polonais qui l'ont fait connaître en France.

La pâtisserie Stohrer, fondée en 1730 rue Montorgueil à Paris, indique sur son site une autre origine du nom du gâteau : Stanisław Leszczyński lui aurait donné le nom d'Ali Baba, personnage célèbre des contes des Mille et une nuits dont la traduction en français était parue quelques années auparavant. – Affirmation qui n'est mentionnée ni par le TLFi ni par Rey (1998). Mais actuellement, la pâtisserie Stohrer propose sur son catalogue un baba au rhum "nature" – "création de Monsieur Stohrer à la cour du Roi Louis XV" – et un autre, baptisé Ali Baba, avec crème pâtissière et raisins de Corinthe – "création de Monsieur Stohrer pour le Roi Stanislas de Pologne à la cour de Nancy".

Il se peut que l'expression argotique l'avoir dans le baba (= se faire avoir) soit dérivée du nom du gâteau, par analogie entre la forme et la consistance du gâteau et le postérieur ; cf. l'avoir dans le cul, se faire baiser, de même sens. D'autres expressions dans lesquelles figure baba (être baba, babacool) ne sont pas de même origine.

bélouga, beluga

1. = "esturgeon de grande taille que l'on trouve surtout dans la mer Caspienne et la mer Noire" (Académie 9e). Le caviar beluga est le plus réputé.
< russe белуга (beluga) < russe белый (belyj = blanc)

2. = "grand cétacé odontocète des régions polaires, de couleur claire, voisin du narval, souvent appelé petite baleine blanche, dauphin blanc ou marsouin blanc" (Académie 9e).
< russe белуха (beluha) < russe белый (belyj = blanc)

bérésina, bérézina

< russe : rivière de la Berezina (Березина) < берёэа (berëza = bouleau)

= grande catastrophe, échec marquant, déroute, notamment sur le plan électoral

Le sens qu'a pris ce terme est issu de la façon dont a été perçu et recensé le franchissement de la Berezina par l'armée napoléonienne, lors de la retraite de Russie, fin novembre 1812. Sans avoir obtenu la capitulation du tsar Aleksandr Ier, Napoléon avait dû repartir de Moskva (Moscou), qui avait été incendié, et ce qui restait de la Grande Armée était sans cesse harcelé par les forces russes commandées par Mihail Illarionovič Kutuzov. Lors de la traversée de la Berezina, une grande partie des troupes réussit à poursuivre sa fuite, mais les pertes furent considérables (de part et d'autre). Dans la mesure où les armées napoléoniennes échappèrent à l'anéantissement total, le passage de la Berezina est considéré comme une "victoire" militaire.

Mais alors qu'à Paris, les victoires de Napoléon sont célébrées par de nombreux toponymes – de la gare d'Austerlitz aux boulevards des Maréchaux , de même que celles de l'armée française lors de la guerre de Crimée (1853-1856) – du pont de l'Alma à la rue de Crimée –, nulle rue de la Berezina. Seule une petite rue de la Moskova, près du boulevard Ney, évoque la campagne de Russie.

voirLa Crimée à Paris

Pourtant, il existe un Passage des Beresinas... dans la littérature, sous la plume de Céline (1894-1961, de son vrai nom Louis Destouches). Dans Voyage au bout de la nuit (1932), Céline évoque une Impasse des Beresinas : "l’Impasse des Beresinas, derrière les Folies-Bergère, à présent disparue, où les petits chiens venaient avec leurs petites filles, en laisse, faire leurs besoins" (Céline 1981 : 72). Quelques pages plus loin (p. 75, également p. 359), il est question d'un passage des Beresinas : "Au passage des Beresinas, tout le monde se connaissait de boutique en boutique, comme dans une véritable petite province, depuis des années coincée entre deux rues de Paris, c’est-à-dire qu’on s’y épiait et s’y calomniait humainement jusqu’au délire." Quatre ans plus tard, dans Mort à crédit (1936), le passage des Beresinas est le lieu où le narrateur, Ferdinand (second prénom de Louis Destouches), passe son enfance – transposition du passage Choiseul (2e arrondissement de Paris) où l'auteur vécut de 1899 à 1907 : "Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine des petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. Tout le monde s’est mis à suffoquer. Le Passage devenait conscient de son ignoble asphyxie !…" (p. 568) Pour Henri Godard (note p. 1295), l'impasse et le passage des Beresinas mentionnés dans le Voyage ne sont qu'"un premier croquis" du Passage décrit dans Mort à crédit. Quant au nom inventé par Céline, il l'a été visiblement par analogie formelle avec le passage des Panoramas, situé à quelques centaines de mètres du passage Choiseul. Mais pourquoi des Beresinas ? Godard mentionne une histoire de Scènes de la Bohême d'Henry Murger (1851 : 236-247) dans laquelle un peintre soumet à un jury le même tableau successivement sous divers noms, en modifiant juste quelques détails : Passage du Rubicon, Passage de la mer Rouge, Passage de la Bérézina, avant d'envisager : Passage des Panoramas. Est-ce cet ouvrage qui a donné à Céline l'idée du nom du Passage ?

Paradoxe : pendant toute la campagne de Napoléon en Russie, les forces russes n'ont remporté aucune victoire militaire décisive, mais au bout du compte, Kutuzov a atteint son objectif : la liquidation du gros de la Grande Armée. Moins de deux ans après, les troupes russes feront leur entrée à Paris. – "Remporter cent victoires en cent combats n'est pas ce qu'il y a de mieux, le mieux est de soumettre l'ennemi sans combattre", avait dit Sun Zi au VIe siècle avant notre ère. (Sun Zi 2006 : 112)

La Berezina est devenue le symbole de cette débâcle spectaculaire.

minard Carte des pertes napoléoniennes dessinée par Charles-Joseph Minard.

Cliquez sur la vignette pour voir l'image en grand.

Dans La Guerre et la Paix, Lev Nikolaevič Tolstoj (1958 : 1440) donne l'analyse suivante du rôle du passage de la Berezina dans la réalité et dans l'imaginaire :

Les troupes françaises continuaient à fondre régulièrement selon une progression mathématique rigoureuse. Même ce passage de la Bérésina, sur lequel on a tellement écrit, au lieu d'être un élément décisif de la campagne, ne fut qu'un pas de plus dans l'œuvre de destruction de l'armée française. Si l'on a tellement écrit et si l'on écrit enore, du côté français, cela vient uniquement de ce que les malheurs de l'armée française, auparavant tous semblables, se trouvaient soudain groupés là, autour de ce pont écroulé, en un spectacle tragique, bien fait pour se graver dans les mémoires. Du côté russe, si l'on a tellement parlé et écrit à propos de la Bérésina, c'est parce que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg, on avait dressé un plan (celui de Pfuhl), qui prévoyait sur cette rivière un traquenard stratégique où tomberait Napoléon. Chacun était certain que tout se passerait dans la réalité comme sur un plan, aussi s'empressa-t-on d'affirmer que le passage de la Bérésina avait justement causé la perte des Français. En réalité, les conséquences de ce passage furent beaucoup moins désastreuses pour eux que leurs pertes en hommes et en canons à Krasnoïé, et à cet égard, les chiffres sont probants.

Dans Expiation, Victor Hugo (s.d. : 167-168) brosse un tableau saisissant de la retraite de Russie ; en voici le début :

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
[…]

Que se serait-il passé sans l'incendie de Moscou et la débâcle du retour ? Lors de conversations ultérieures, sur l'île de Sainte-Hélène, Napoléon dit qu'il aurait pris ses quartiers à Moscou, et qu'ensuite :

Au premier retour de la belle saison, j'eusse donc marché aux ennemis ; je les eusse battus ; j'eusse été maître de leur empire. Mais Alexandre, croyez-le bien, ne m'eût pas amené jusque là. Il eût passé avant par toutes les conditions que j'eusse dictées ; et alors la France eût enfin commencé à pouvoir jouir. Et vraiment cela a tenu à bien peu de chose ! car j'avais été pour combattre des hommes en armes, et non la nature en courroux : j'ai défait des armées, mais je n'ai pu vaincre les flammes, la gelée, l'engourdissement, la mort ! Le destin a dû être plus fort que moi. Et pourtant, quel malheur pour la France, pour l'Europe !
    (Las Cases s.d. : 144)

Mais il n'en fut pas ainsi... Dans le récit La tempête de neige, Aleksandr Sergeevič Puškin (Pouchkine) présente ainsi l'ambiance en Russie après la victoire sur Napoléon :

La guerre s'acheva glorieusement. Nos régiments revenaient de l'étranger. Le peuple courait à leur rencontre. La musique jouait les chansons des pays conquis : Vive Henri IV, des valses tyroliennes et des airs de Joconde. Les officiers, partis pour la campagne presque adolescents, revenaient mûris dans l'air des batailles et couverts de décorations. Les soldats conversaient gaiement et mêlaient dans leurs phrases des mots allemands ou français. Epoque inoubliable ! Temps de gloire et d'enthousiasme ! Avec quelle force le mot "Patrie" faisait battre un cœur russe ! Combien douces étaient les larmes du revoir ! En chacun de nous le sentiment de la fierté nationale et l'amour pour le Tsar se fondaient ! Quant au Tsar lui-même, quels instants il vivait !
Les femmes, les femmes russes étaient alors incomparables ! Leur froideur habituelle cédait, et, avec un enthousiasme enivré, elles criaient : "Hourra !" devant l'arrivée des vainqueurs.
      Et bonnets de voler en l'air.
Est-il un officier d'alors qui ne reconnaîtrait pas avoir reçu de la femme russe sa meilleure et sa plus précieuse récompense ?...
    (Griboïedov Pouchkine Lermontov 1973 : 273-274)

Laissons le mot de la fin à Zazie (dans le métro) :

– Zazie, déclare Gabriel en prenant un air majestueux trouvé sans peine dans son répertoire, si ça te plaît de voir vraiment les Invalides et le tombeau véritable du vrai Napoléon, je t'y conduirai.
– Napoléon mon cul, réplique Zazie. Il m'intéresse pas du tout, cet enflé, avec son chapeau à la con.
    (Queneau 1959 : 18)

  embérésiné

embérésiné. – Employé par Céline dans Voyage au bout de la nuit (1932) : "Plaisir d'abord ! Que crèvent les quatre cent mille hallucinés embérésinés jusqu’au plumet ! qu’il se disait le grand vaincu, pourvu que Poléon tire encore un coup ! Quel salaud !" (Céline 1981 : 353)

  B comme Bérézina

plan B, B comme Bérézina. – L'expression "plan B" a été utilisée en 2005 dans les débats qui ont précédé le référendum sur le traité constitutionnel européen : le dirigeant socialiste Laurent Fabius, partisan du non au référendum, a affirmé pour justifier sa position qu'il existait une alternative à ce traité, appelée par lui "plan B". En complétant "B comme Bérézina", il s'agissait d'affirmer que cette alternative n'en était pas une et que ses effets seraient catastrophiques. Cette expression a été réutilisée à plusieurs reprises depuis.

Mais plan B comme Bérézina a aussi servi de modèle pour d'autres créations. A l'hiver 2017, alors que le candidat de la droite à l'élection présidentielle, François Fillon, était fragilisé par des révélations sur son rapport à l'argent, des voix s'élevèrent pour réclamer un "plan B". Certains à droite en refusèrent l'idée ("plan B comme Bérésina"), affirmant qu'il n'y avait qu'un "plan F comme Fillon". D'autres suggérèrent des plans aux noms d'autres hommes politiques de droite : "plan B comme Baroin", "plan B comme Bertrand", "plan J comme Juppé", "plan N comme Nihous", "plan R comme Retailleau", "plan S comme Sarkozy", "plan W comme Wauquiez". Dans le même contexte apparurent d'autres plans : "plan A comme abracadabrantesque", "plan C comme Chirac", "plan H comme honte", "plan K comme kärcher", "plan M comme Marine Le Pen", "plan R comme retrait".
Des plans du type "plan [lettre] comme …" sont attestés dans d'autres contextes sur les pages de Google : toutes les lettres de l'alphabet sont représentées.
    – Expressions relevées sur Google, consulté le 2017-04-23.

blini

= sorte de petite crêpe assez épaisse, servie chaude, et garnie de différents ingrédients (caviar, crème, oignons, etc.)
< russe блины (bliny), pluriel de блин (blin) < verbe vieux-slave signifiant moudre. Le terme a désigné d'abord l'instrument servant à moudre, puis ce qui a été moulu, puis la crêpe elle-même (selon Rey 1998 : 422).

– En français, blini est considéré comme un singulier ; pluriel blinis.

bolchévik

– substantif (bolchévik) et adjectif (bolchévik, bolchévique) : nom des partisans des thèses de Lenin (Lénine) au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie qui, en 1917, menèrent à bien la révolution d'Octobre ; qualification ou qualité des membres du parti de Lénine : le parti bolchévik.

Bolchéviks et menchéviks. – Lors du IIe congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (1903), les quarante-trois délégués (représentant cinquante-et-une voix en tout) se divisèrent sur la question des statuts. Face à Martov qui prônait un parti largement ouvert, Lénine défendit la conception d'un parti formé de révolutionnaires professionnels. Voici comment est présentée cette divergence dans l'Histoire du parti communiste soviétique publiée à Moskva (Moscou) en 1938 :

Deux formules s'affrontaient : la formule de Lénine qu'appuyaient Plékhanov et les iskristes [= partisans de l'Iskra, journal fondé par Lénine] fermes, et la formule de Martov qu'appuyaient Axelrod, Zassoulitch, les iskristes instables, Trotski et tous les éléments opportunistes du congrès.

La formule de Lénine disait : Peuvent être membres du Parti tous ceux qui en reconnaissent le programme, soutiennent matériellement le Parti et adhèrent à l'une de ses organisations. La formule de Martov, tout en considérant la reconnaissance du programme et le soutien matériel du Parti comme des conditions indispensables de l'affiliation au Parti, ne tenait cependant pas la participation à l'une de ses organisations pour une condition de l'adhésion ; elle estimait qu'un membre du Parti pouvait ne pas être membre d'une de ses organisations.

Lénine regardait le Parti comme un détachement organisé, dont les adhérents ne s'attribuent pas eux-mêmes la qualité de membres, mais sont admis dans le Parti par une de ses organisations et se soumettent par conséquent à la discipline du Parti. Tandis que Martov regardait le Parti comme quelque chose d'informe au point de vue organisation, dont les adhérents s'attribuent eux-mêmes la qualité de membres et ne sont, par conséquent, pas tenus de se soumettre à la discipline du Parti, puisqu'ils n'entrent pas dans une de ses organisations. (Histoire... 1 : 41)

Bien que la position de Lénine eût été minoritaire sur cette question, le départ de sept délégués fit basculer la majorité lors de l'élection des organismes centraux du parti : les partisans de Lénine en sortirent vainqueurs.

Dès ce moment, on appela bolchéviks [du mot "bolchinstvo"*, majorité], les partisans de Lénine, qui avaient recueilli la majorité lors des élections au congrès ; les adversaires de Lénine, restés en minorité, furent appelés menchéviks [du mot "menchinstvo"*, minorité]. (Histoire… 42)

* большинство (bol´šinstvo), меньшинство (men´šinstvo).

– Pour le détail des débats à ce congrès, voir le texte de Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), consulté ici dans le tome 7 de l'édition allemande des Œuvres (Lenin 1973 : 197-430).

En 1912, les bolchéviks se constituèrent en parti autonome, qui prit le nom de parti communiste (bolchévik) lors du VIIe congrès en 1918. Le qualificatif bolchévik fut supprimé au XIXe congrès en 1952.

par extension : membres des partis communistes, adeptes des conceptions de Lénine, qualité desdits partis ou desdits membres

Dérivés

bolchévisme : conception léniniste de l'action révolutionnaire. – bolchéviste : terme désormais désuet pour bolchévik.

bolchévisation : transformations auxquelles les partis ouvriers doivent procéder en leur sein pour devenir de véritables partis selon la conception léniniste (centralisme démocratique, discipline, etc.). La bolchévisation concerna après la Première Guerre mondiale les partis qui adhérèrent à la IIIe Internationale et, après la Seconde Guerre mondiale, essentiellement les partis au pouvoir en Europe orientale. – Verbe : bolchéviser.

bolcho : troncation de bolchévik avec suffixation parasitaire. Terme au moins ironique, mais souvent péjoratif pour désigner les partisans (ou partisans supposés) d'une révolution radicale (comme la révolution d'Octobre en Russie). Cf. coco (troncation de communiste) et – à l'opposé – facho (troncation de fasciste).

    Ci-contre, extrait d'une affiche de propagande (1919) : le bolchévik avec le couteau entre les dents.
        Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9013236t.

bolcho

caviar

caviar
Assortiment de caviar chez Eliseev à Sankt Peterburg, 2014.
480 euros les 100 grammes
= œufs d'esturgeon salés. De couleur noire ou gris foncé. Originellement produit dans les pays riverains de la mer Caspienne et de la mer Noire (essentiellement en Iran et en Russie), le caviar est produit maintenant principalement dans d'autres pays, en tête desquels l'Italie, la France et la Chine. Il s'agit de caviar d'élevage, et non plus de caviar sauvage.

Dans les représentations qu'on en a, la consommation de caviar est essentiellement associée à la Russie, à la vodka et au luxe. Car le caviar coûte très cher : en France, les cent grammes peuvent dépasser les cinq mille euros…
manger du caviar à la louche : être assez riche pour ne pas être obligé de consommer le caviar seulement à la petite cuiller.

< vénitien caviaro, italien caviale < turc kavyar < iranien khāviār. En russe, le caviar s'appelle чёрная икра (čërnaâ ikra, = caviar noir).

Mais le caviar n'a pas toujours été considéré comme un produit de luxe. Dans sa description de la Moscovie, Jordan (1698 : 104) indique :

Le Peuple se nourrit ordinairement du grain mondé, des navets, des choux, des concombres, & du poisson salé : Ils estiment beaucoup un certain mets qu'ils font avec de œufs de poisson, notamment ceux d'esturgeons : Ils en ostent la peau, les laissent mitonner dans le sel l'espace de sept à huit jours & y ajoutent du poivre, avec de l'huile & du vinaigre, & trouvent cette espece de salade excellente ; les étrangers ne la trouvent pas mauvaise, & pretendent que cela aiguise l'appetit et fortifie la nature.

Peut-être cette indication est-elle empruntée à celle, plus précise, que présente Olearius (1656 : 204) dans son récit de voyage :

Ils ont aussi un plat très commun qu'ils appellent Ikari ; il est préparé avec les œufs de grands poissons, en particulier de l'esturgeaon et de la carpe. Ils arrachent les œufs de la peau qui les entoure, les salent. Et quand ils sont restés ainsi 6 ou 8 jours, ils les mélangent avec du poivre et des oignons hachés fin, certains y ajoutent du vinaigre et de l'huile d'olive et le servent. Ce n'est pas un mauvais mets en particulier quand au lieu de vinaigre, on l'arrose de jus de citron, cela doit donner bon appétit et avoir une énergie qui stimule la nature. On sale ces sortes d'œufs sur la Volga, surtout près d'Astrakhan, on les fait sécher en partie au soleil, on les verse dans des centaines de tonnes et on les envoie dans d'autres pays, en particulier en Italie, où on le considère même comme un mets délicat qu'on appelle Caviaro. [traduit par moi, JP]

Selon Roy (1856 : 123), qui évoque la situation au début du XIXe siècle, le caviar était consommé en Russie sous trois formes : frais, compacté et séché. Mais surtout sous ces deux dernières formes, le caviar n'est pas toujours apprécié des auteurs français. Ainsi, Maigne (1892 : 138) indique (à propos de la forme compactée) :

On obtient ainsi une pâte qui semble infecte à nos palais habitués à la délicate cuisine française, mais salubre et très riche en principes assimilables et réparateurs, qui forme un des aliments nationaux de la Russie.

Arnou (1904 : 136) en donne cette description mitigée :

Le caviar ainsi préparé a l'aspect du savon vert en pâte pour la consistance et la couleur ; son odeur est pénétrante et ammoniacale, sa saveur âcre et piquante. C'est un mets assez apprécié, apéritif et recommandé par ses qualités hygiéniques. Le caviar frais ne se conserve pas. On en prépare pour les expéditions que l'on met en petites boîtes soudées et passées à la vapeur.

Par contre, surtout le caviar frais est considéré comme un mets recherché. Ainsi, le chef cuisinier Urbain Dubois (1888 : 77), qui officia pendant un temps en Russie, écrit :

c'est un excellent hors d'œuvre qu'on commence à manger beaucoup en France. – On ne mange le caviar frais qu'en hiver, car dans les autres saisons, on ne le fait pas voyager ; mais on peut toujours manger du caviar pressé et conservé en boîte, qui est excellent. […] – On sert le caviar frais ou salé, tout à fait naturel ; on l'accompagne seulement avec des citrons coupés et quelquefois de la ciboulete ou oignon haché. On le mange à l'aide de couteaux en cristal.

par extension : préparation alimentaire fine constituée d'autres ingrédients : caviar rouge (œufs de saumon ; en russe : красная икрa, krasnaâ ikra), caviar d'aubergine, etc.

gauche caviar : terme péjoratif désignant des personnes fortunées qui se disent de gauche. Il est apparu dans les années quatre-vingt du XXe siècle, après la victoire du socialiste François Mitterrand à l'élection présidentielle de 1981. Dans une émission de Karambolage (sur Arte) qui lui était consacrée en 2007, la gauche-caviar était décrite ainsi :

Le représentant de la gauche caviar fait la navette entre son bel appartement parisien et sa villa en Normandie, il s’approvisionne à la Grande épicerie du Bon Marché ; ses enfants jouent dans le bac à sable du Jardin du Luxembourg et étudieront plus tard dans un des lycées prestigieux situés à proximité. Parmi les grandes figures de la gauche caviar, il y a l’ancien ministre de la culture Jack Lang, l’ex-Premier ministre Laurent Fabius – archétype du grand bourgeois qui essaie de s’acoquiner avec de petites gens, mais aussi des artistes et des stars comme Juliette Gréco, Emmanuelle Béart ou encore le philosophe à la chemise blanche et au décolleté plongeant, Bernard-Henry Lévy.
    Source : http://www.arte.tv/magazine/karambolage/fr/le-portrait-la-gauche-caviar-karambolage

par métaphore : "en Russie, tache noire dont l'autorité se sert pour dérober à l'œil du lecteur certaines lignes d'un journal" (Littré 1886 : 66). – caviarder un article : "supprimer en biffant à l'encre noire les passages d'un écrit interdits par la censure", "censurer" (TLFi).

chapka

= coiffure de fourrure à rabats pour les oreilles
< russe шапка (šapka) à côté de ушанка (ušanka)

cocktail Molotov

= bouteille incendiaire

Un cocktail Molotov est une arme aisée à confectionner avec une simple bouteille et un liquide incendiaire. Utilisée dans différents conflits armés dans la première moitié du XXe siècle, son nom est d'origine finlandaise.

Lors de la guerre que l'URSS mena contre la Finlande en 1939-1940, elle utilisa entre autres des bombes à sous-munitions. Le camarade Vâčeslav Mihajlovič Molotov (1890-1986, né Skrâbin), à l'époque président du Conseil des commissaires du peuple et commissaire du peuple aux Affaires étrangères, déclara un jour que loin d'avoir des intentions destructrices, l'URSS avait au contraire le souci d'apporter de la nourriture à la population finlandaise. Les bombes soviétiques furent alors baptisées par les Finlandais "paniers à pain de Molotov". Et les bouteilles incendaires utilisées par l'armée finlandaise contre les chars de l'Armée rouge furent présentées comme un complément adéquat desdits "paniers à pain" et baptisées "cocktails Molotov".

Le nom s'est ensuite diffusé en Europe d'une langue à l'autre : allemand Molotowcocktail (forme courte Molli), anglais Molotov cocktail, russe Коктейль Молотова – koktejl´ Molotova.

Par la suite, le nom de Molotov a été donné à différentes choses qui ont un rapport avec le cocktail, par le biais d'un trait sémantique commun [+ explosif] : salle de concert, troupe de théâtre, gâteau, agence publicitaire, service télévisuel, bar, etc.

Si, du fait du cocktail, Molotov a un sème [+ explosif], le nom lui-même de Molotov dégage une impression de force : il est dérivé de молот (molot) = marteau.

cosaque

cosaque Substantif et adjectif.
<
polonais kozak, russe казак (kazak) < langues turques quzzak (= aventurier)

A l'origine, les cosaques étaient des populations semi-nomades indépendantes implantées entre la mer Caspienne et la mer Noire. Elles formaient des communautés militaires sous la direction d'un ataman (атаман < turc ata = père, ancêtre). Les cosaques furent à la fois mercenaires, guerriers redoutables et pillards. Ils s'étendirent progressivement dans tout le sud de l'empire russe et s'y fondèrent dans le monde slave. Dans Taras Boulba, Gogol (1966 : 388) les présente ainsi : "la Cosaquerie, ce penchant généreux et débridé de la nature russe", "une étonnante expression de la force russe : la pierre à feu des malheurs l'avait fait jaillir du sein de la nation."

A partir du XVIIIe siècle, les cosaques furent intégrés dans l'armée russe où ils constituèrent des troupes d'élites : ils s'illustrèrent autant dans les guerres (p. ex. contre l'armée napoléonienne en 1812-1814) que dans la répression des mouvements révolutionnaires et nationaux. Au lendemain de la révolution d'Octobre 1917, ils furent nombreux à soutenir les armées blanches contre le jeune Etat soviétique. Pendant la seconde guerre mondiale, ils furent également plusieurs dizaines de milliers à se battre aux côtés des agresseurs allemands.


Ci-contre : Image d'Epinal, Nancy, 1915. "Charge de cosaques : la terreur des boches".
    Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b550018237

– Estampe présentant le bivouac des cosaques sur les Champs-Elysées le 31 mars 1814 :
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69540615

par métaphore : personnage violent, brute. – à la cosaque : brutalement

– dans l'argot de l'école militaire de Saint-Cyr (1893 : 15) = maladroit. – avoir l'air cosaque : "gourmé, empêtré ; avoir l'air d'un nouveau. On a l'air cosaque jusqu'au pékin de melon, c'est-à-dire jusqu'au jour où on devient ancien".

cosaque (féminin) : danse à la manière des cosaques – "la danse la plus déchaînée, la plus endiablée qui se soit jamais vue, cette danse qui, du nom de ses puissants inventeurs, a été baptisée la "cosaque"" (Gogol 1966 : 406)

casaque : "manteau militaire à larges manches". – tourner casaque : "tourner le dos à l'ennemi, s'enfuir, changer d'avis, d'opinion, de parti". – par analogie : "tunique assez large, que portent les femmes" et "veste de soie portée en course par les jockeys" (Académie 9e). – Que casaque et cosaque sont de même origine n'est qu'une hypothèse...

datcha

= maison de campagne
< russe дача (dača) < verbe signifiant donner

– connotations éventuellement ironiques quand ce terme ne renvoie pas à des maisons de campagne russes.

goulag

= abréviation de Главное управление лагерей (Glavnoe upravlenie lagerej, Direction générale des camps). Désiɡne la structure administrative et par métonymie, les camps administrés par cette administration en URSS.

Dans la lutte menée contre toutes les oppositions dès le lendemain de la révolution d'Octobre, le pouvoir soviétique institua entre autres des camps de travaux forcés. Ces camps prirent petit à petit une extension considérable jusqu'au début des années cinquante. En 1934, leur administration fut regroupée sous l'égide du commissariat du peuple aux Affaires intérieures (НКВД, NKVD).

Elimination des opposants, "rééducation par le travail", les camps fournissaient aussi une main d'œuvre bon marché pour la réalisation de grands projets – comme celui du canal de la Mer blanche à la Baltique (Belomorkanal) ouvert en 1930 et célébré entre autres par Maksim Gor'kij (voir Soljénitsyne 1974 : II, 63-80).

La réalité des camps était connue en Europe occidentale dès avant la Seconde Guerre mondiale : dans les Retouches à mon retour d'URSS publiées en 1937, André Gide (1978 : 144-146) les évoque. Le livre de V.A. Kravchenko J'ai choisi la liberté ! publié en France en 1947 en parle. La nouvelle d'Aleksandr Isaevič Solženicyn (Soljénitsyne) Une journée d'Ivan Denissovitch publiée en 1962 raconte en détail la vie d'un détenu dans les camps, où Soljénitsyne avait lui-même passé huit ans. Mais le terme goulag n'a été vraiment popularisé que dans les années soixante-dix, suite à la publication – à l'étranger – de l'œuvre monumentale de Soljénitsyne, L'Archipel du Goulag (1974).

L'organisation des camps de travail forcé en URSS n'était pas une invention nouvelle. Un régime semblable existait déjà avant 1917, la katorga, décrit par Fëdor Mihajlovič Dostoevskij, qui y avait passé quatre ans, dans Souvenirs de la maison des morts (1861). L'origine en remonte au tsar Pjëtr (Pierre le Grand), qui avait, notamment, utilisé les forçats pour la construction de la nouvelle capitale, Sankt Peterburg. – Mais dans la Russie des tsars, le système des camps était loin de connaître l'extension qu'il connut à l'époque soviétique : plus de deux millions et demi de détenus au début des années cinquante.

par extension : camps de travaux forcés dans quelque pays que ce soit.

par métaphore : situation, conditions de vie insupportables, dues à des décisions autoritaires. C'est le goulag ! = C'est l'enfer !

Ci-contre : dessin de Jean Plantureux, dit Plantu, et couverture d'un recueil de caricatures publié en 1983, deux ans après l'élection de François Mitterrand comme président de la République et l'arrivée de la gauche au pouvoir : réactions du patronat face à aux mesures prises par Mitterrand.

goulag

par analogie : du titre du livre de Soljénitsyne dérive un modèle "archipel de ___", employé avec des compléments à valeur négative : archipel de la mort, de la torture, de la misère, de la déconnexion, etc. Ils désignent des lieux dispersés sur une vaste aire géographique (comme les camps soviétiques).

icône

1. = peinture religieuse sur bois, dans l'église orthodoxe
< russe икона (ikona) < grec εἰκών = image)

2. = signe dont la forme (visuelle ou sonore) reproduit la forme de ce qu'il désigne (terme issu de la sémiotique de Charles Pierce)
– "Figure incarnant un stéréotype socioculturel" (TLFi)
< anglais icon < grec (εἰκών = image)

intelligentsia

= classe des intellectuels dans la Russie tsariste au XIXe siècle
< russe интеллигенция (intelligenciâ), polonais inteligencja < latin intelligentia (= compréhension)

– dans d'autres pays : ensemble des intellectuels

kalachnikov

= fusil d'assaut conçu en 1947 par Mihail Timofeevič Kalašnikov (1919-2013), d'où son nom originel AK 47 (Автомат Калашникова, Avtomat Kalašnikova). Des millions d'exemplaires en ont été produits depuis. Peu avant sa mort, Kalašnikov a fait part d'un sentiment de culpabilité, à la pensée de tous les gens tués à la kalachnikov un peu partout dans le monde.

– par troncation : kalach. Règlement de compte à la kalach. > kalacher (verbe, d'apparition récente, semble-t-il) = tuer à la kalachnikov

kopeck

= unité monétaire russe équivalent à un centième de rouble (0,014 centime d'euro au cours actuel [septembre 2015])
< russe копейка (kopejka) < копьё (kop´ë, = lance : le motif de la pièce représente le tsar à cheval et muni d'une lance)

ne pas avoir un kopeck : être sans le sou

léninisme, léniniste

Termes relatifs à Vladimir Il'ič Ul'ânov, dit Lenin (Ленин, Lénine, 1870-1924), principal dirigeant de la fraction bolchévique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, théoricien et dirigeant de la révolution d'Octobre 1917 et principal dirigeant du nouveau pouvoir soviétique.

– Le nom Lenin est apparenté à Ленa, Lena. Mais pourquoi ce pseudonyme ? Lena est le nom d'un fleuve en Sibérie, mais ce n'est pas dans cette région que Lénine a été déporté de 1897 à 1900. Lena est aussi un prénom féminin.

léninisme : idées défendues par Lénine sur les luttes de classes, la révolution prolétarienne, le parti du prolétariat et la dictature du prolétariat. Après la mort de Lénine en 1924, ces conceptions furent synthétisées par Staline dans des conférences à l'université Sverdlov et publiées sous le titre Les Principes du léninisme. Selon Staline (1970 : 10), "le léninisme est le marxisme de l'époque de l'impérialisme et de la révolution prolétarienne. Plus exactement : le léninisme est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat en particulier." Le léninisme n'étant, selon ses défenseurs, qu'un développement des idées avancées au XIXe siècle par Karl Marx et Friedrich Engels, on en vint à parler de marxisme-léninisme (abréviation : ML). Dans le même temps, le corps de Lénine était embaumé et placé dans un mausolée construit sur la place Rouge à Moskva (Moscou). Cela inspira à Vladimir Vladimirovič Maâkovskij (Maïakovski, 1893-1930) les vers suivants dans son grand poème Vladimir Ilitch Lénine :

Je crains
               que les cortèges et les mausolées,
les adorations
                       au statut institué
n'aillent noyer
                       sous une onction désodorée
Lénine
            et sa simplicité.

    (Maïakovski 2005 : 183)

léniniste (substantif) : partisan des conceptions avancées et mises en pratique par Lénine. – A la veille de 1968, marxiste-léniniste a désigné en France, par opposition aux trotskistes, guévaristes, anarchistes, situationnistes, etc., les partisans des conceptions de Mao Zedong (1893-1976), appelés aussi ML en abrégé (les ML : [lɛ.ɛ.mɛl]) ou pro-chinois et organisés essentiellement dans deux petits groupes rivaux, l'Union des jeunesses communistes (marxistes-léninistes) et le Parti communiste marxiste-léniniste de France.

léniniste (adjectif) : renvoie aux conceptions avancées et mises en pratique par Lénine

mammouth

= "éléphant fossile du Quaternaire, possédant de grandes défenses courbes et une fourrure à longs poils" (Académie 9e)
< russe мамонт (mamont, de même sens), origine incertaine

par métaphore : personnage important, institution, entreprise ou projet gigantesque (substantif ou adjectif)

mazout

= "résidu de la distillation du pétrole, formé d'un mélange de carbures solides et liquides" (Robert 1984 : 4, 325)
< russe мазут (mazut) < langue turque < arabe makhuzulat = déchets

moujik

= paysan en Russie. Dans l'Empire russe, la paysannerie vivait jusqu'en 1860 sous le régime du servage, qui faisait des paysans – des "âmes" – des sujets attachés à leurs seigneurs, corvéables, punissables, achetables et vendables (voir le trafic des "âmes mortes" auquel se livre Pavel Ivanovič Čičikov dans le roman de Nikolaj Vasil´evič Gogol' [1966]). Le servage, aggravé à l'époque des Lumières du fait du pouvoir plus important accordé aux nobles – les boyards –, ne fut aboli qu'en 1861, sans que la situation des paysans, contraints de racheter leurs terres, s'améliore sensiblement.
< russe мужик (mužik) < муж (muž, homme) ; mužik est un diminutif de muž (les paysans considérés comme n'étant pas majeurs…)

– Les caractéristiques prêtées aux moujiks (inculte, frustre, grossier, au bas de l'échelle sociale) du fait de leur situation sociale font que le terme est parfois employé comme insulte : espèce de moujik !

niet

< russe нет (net, = non)

= réponse négative définitive à une demande. C'est niet, niet et niet : variante par laquelle on exprime le caractère irrévocable du refus.

L'emploi de ce mot en français (et dans d'autres langues d'Europe occidentale) est-il lié à la façon dont était perçu, vers la fin des années quarante du XXe siècle, Vâčeslav Mihajlovič Molotov, ministre soviétique des Affaires étrangères jusqu'en 1949 ? En tout cas, celui-ci fut appelé par les journalistes occidentaux "monsieur Niet", du fait de la politique soviétique d'opposition aux exigences occidentales. Au Conseil de sécurité de l'ONU, de 1946 à fin 1948, l'URSS fut le seul membre permanent à faire usage de son droit de véto, et elle le fit vingt-sept fois.

nihilisme

< latin nihil = rien ; < russe нигилизм, nigilizm

Le terme apparaît en français – sans lien avec le russe – au XVIIIe siècle dans le domaine philosophique, au sens de négation de toute croyance. Au XIXe siècle, il se charge d'une dimension politique, par référence aux nihilistes russes : "doctrine, apparue en Russie dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, qui n'admettait aucune contrainte de la société sur l'individu et qui aboutit au terrorisme radical ; mouvement terroriste se réclamant de cette doctrine, qui passa à l'action vers 1870" (TLFi). Le terme russe apparaît en Russie dans la première moitié du XIXe siècle, il est popularisé plus tard en Russie et à l'étranger par le roman de Ivan Sergeevič Turgenev Pères et fils (1862), traduit en français en 1863 : "Un nihiliste est un homme qui ne s’incline devant aucune autorité, qui n’accepte aucun principe, sans examen, quelque soit le crédit dont jouisse ce principe.", dit Arcade à propos de son ami Bazarov. (Tourguéniev 1982 : 546)

Mais en français, son sens s'élargit : "disposition d'esprit caractérisée par le pessimisme et le désenchantement moral" (TLFi).

nihiliste : adjectif et substantif.

nomenklatura

= ensemble de hauts responsables de l'administration et du Parti en URSS, disposant également de divers privilèges. En voici la définition selon un manuel soviétique :

La Nomenklatura constitue la liste des postes les plus importants, les candidatures sont préalablement examinées, recommandées et sanctionnées par un comité du Parti d'arrondissement, de ville, de région, etc. Il faut également l'accord du comité de parti pour que soient libérées de leur fonction les personnes admises à faire partie de la Nomenklatura dudit comité. La Nomenklatura comprend des personnes occupant des postes clés. (in Voslensky 1980 : 30)

< russe номенклатура (nomenklatura) < latin nomenclatura < latin nomenclator (= "celui qui s'adresse à quelqu'un en l'appelant par son nom") < nomen + calare (appeler) (d'après Rey 1998 : 2389)

par extension : classe dirigeante d'un pays

Noms de personnes

  Prénoms

Différents prénoms sont habituellement associés à la Russie (parfois à des personnes précises – dirigeants politiques, artistes – ou à des œuvres artistiques). Leur origine lointaine est rarement slave, mais leur forme marque leur passage par le monde slave (notamment, pour les prénoms féminins, avec la finale russe caractéristique en -a). En voici quelques-uns :

Aleksandr (Александр, Alexandre). < grec Ἀλέξανδρος, Alexandros < ἀλέξω, alexō = venir au secours de quelqu'un + ἀνδρός, andros = génitif de ἀνήρ, anīr = homme. – Saša (Саша, Sacha) = forme hypocoristique de Aleksandr. – L'homme de théâtre français Alexandre Guitry (1885-1957), né à Sankt Peterburg, s'est fait appeler Sacha.

Boris (Борис), d'origine incertaine. – Associé éventuellement à l'opéra Boris Godunov (1869-1874) de Modest Petrovič Musorgskij (Moussorgski).

– Dmitrij (Дмитрий) < grec Δημήτριος, Dīmītrios = dévoué à Dīmītīr (Demeter) < Δημήτηρ, Dīmītīr = déesse des moissons < δῆμος, = terre + μήτηρ, mītīr = mère.

Ekaterina (Екатерина) < grec Αἰκατερίνα, Aikaterina – que l'on relie à καθαρός, katharos = pur. – Katâ (Катя, Katia) = forme hypocoristique de Ekaterina.

Galina (Галина) < grec γαλήνη, galīnī = calme, sérénité.

Igor' (Игорь) < scandinave Ingvarr = protégé par le dieu Ingvi. – Associé éventuellement à l'opéra Le Prince Igor (1890) de Aleksandr Porfir'evič Borodin, ainsi qu'au compositeur Igor' Fëdorovič Stravinskij (1882-1971).

Irina (Ирина) < grec ειρήνη, eirīnī = paix.

Ivan (Иван) < grec Ἰωάννης, Iōannīs < hébreu (Dieu rend grâce). – Associé éventuellement au premier tsar russe, Ivan IV (1530-1584), dit le Terrible, et au film du même nom de Sergej Mihajlovič Èjzenštejn (Eisenstein). Ivan Ivanovitch est une façon de désigner typiquement un Russe, sans doute parce que la répétition du même prénom juste suffixé dans la seconde occurrence est étrangère aux habitudes natives, incongrue, et est donc aisément associable à un pays étranger. En allemand, Iwan peut désigner familièrement les Russes, comme Russkoff en français.

Kirill (Кирилл, Cyrille) < grec Κύριλλος, Kurillos < kύριος, maître. – Associé éventuellement à l'un des deux moines originaires de Thessalonique qui ont créé ou formalisé l'alphabet glagolitique, ainsi qu'au nom même de l'écriture cyrillique.

Nadežda (Надежда) < nadežda = espoir < arabe Nâdya, Nâdiya = celle qui appelle < nâdaha = appeler. – Nadiâ. (Надия) = forme hypocoristique de Nadežda. – Autres formes françaises : Nadège, Nadine (avec suffixation en -ine comme Sandrine).

Nikita (Никита) < grec Νικήτας, Nikītas = vainqueur. – Associé éventuellement au dirigeant soviétique Nikita Sergeevič Hruŝëv (1894-1971, Khrouchtchev).

Olga (Ольга), féminin de Олeг, Oleg < scandinave helgi = saint (cf. allemand heilig, anglais holy).

Ôrij (Ю́рий, Youri) = forme usuelle de Георгий, Georgij < grec Γεώργιος, Geōrgyos < γεωργός, geōrgos = cultivateur. – Associé éventuellement à Ûri Alekseeviič Gagarin (1934-1968), premier homme à avoir été dans l'espace.

Sofiâ (София, Соня) < grec Σοφία, Sofia = sagesse. – Sonâ (Соня, Sonia) = forme hypocoristique de Sofiâ.

Svetlana (Светлана) < calque d'un prénom grec de base φως, fōs = lumière, russe свет, svet.

Tamara (Тамара) < hébreu Thamar = palmier-dattier (riche symbolique…).

Tat'âna (Татьяна, Tatiana) < latin Tatiana, féminin de Tatianus, diminutif de Tatius "roi des Sabins, qui, par la suite, partagea le souverain pouvoir avec Romulus" (Freund 1883 : III, 411).

Vera (Bepa) < calque du grec Πίστις, Pistis < πίστις, pistis = foi.

Vladimir (Владимир) < vieux-slave ; = grand par sa puissance (composé de deux termes dont le premier signifie "puissance" et le second "célèbre" (apparenté à mir = paix). – Associé éventuellement à plusieurs dirigeants russes : Vladimir dit le Grand (958-1015), Grand Prince de la Rus' kievienne, Vladimir Il´ič Ul'ânov, dit Lenin (1870-1924), premier dirigeant soviétique, Vladimir Vladimirovič Putin (1950-, Poutine), actuel président de la Fédération de Russie.

N.B. Les indications étymologiques ci-dessus reposent principalement sur Vasmer (1958) et Tanet & Hordé (2009).

Parmi les prénoms fréquents en France (attribués plus de 1 500 fois en une seule année entre 1950 et 2010), sont d'origine russe : Dimitri, Katia, Nadia, Sacha et Sonia.
    Source des statistiques : http://dataaddict.fr/prenoms

    Cas particulier : Nathalie

< substantif latin natalis = jour de la naissance < adjectif natalis < nascor, natus = naître. Freund (1883 : II, 543) donne également Natalis comme surnom romain, avec une occurence chez Tacite. L'édition de 1499 en français de la Légende dorée (Voragine 1499 : 201) cite Natalice, femme d'Adrien, martyr chrétien (IIIe-IVe s.) à Nicomédie ; elle est décrite comme "ſa femme ieune belle & noble / & mariee du temps de quatorze ans ſans plus". Tous les deux furent sanctifiés et ils sont particulièrement révérés dans l'église orientale, (Les vies des saints : 66-69). Selon Du Cange (1885 : 572), Natalia désigne la fête des saints ("Festus dies Sanctorum a Christianis cultus"), en Russie le 26 août. Mais par sa signification, le nom renvoie à la naissance du Christ.

La graphie Nathalie (avec h) s'est imposée dans la première moitié du XIXe siècle, peut-être par analogie avec Athalie.

Nathalie n'est pas un prénom typiquement russe (forme russe : Наталия, Nataliâ ; forme hypocoristique : Наташа, Nataša), mais il doit à une chanson de Gilbert Bécaud, Nathalie (texte de Pierre Delanoë, 1964), une part de sa popularité en France ainsi que son association avec la Russie (dans une version initiale du texte, le guide s'appelait Natacha) :

La place Rouge était vide / Devant moi marchait Nathalie / Il avait un joli nom mon guide / Nathalie
La place Rouge était blanche / La neige faisait un tapis / Et je suivais par ce froid dimanche / Nathalie
Elle parlait en phrases sobres / De la révolution d´Octobre / Je pensais déjà / Qu´après le tombeau de Lénine / On irait au café Pouchkine / Boire un chocolat
[…]
Que ma vie me semble vide / Mais je sais qu´un jour à Paris / C´est moi qui lui servirai de guide / Nathalie, Nathalie

– Ecouter Nathalie chanté par Gilbert Bécaud (vidéo) :
   https://www.youtube.com/watch?v=tBRxZ27qozE

Depuis le début des années soixante, la popularité de Nathalie comme prénom féminin était déjà sur une pente nettement ascendante : attribué 2 800 fois en 1960, il l'avait été 12 500 fois en 1963. Mais le succès de la chanson contribua à accentuer cette progression : de 1965 à 1971, Nathalie fut le prénom le plus attribué en France (30 000 fois, soit plus de 7 % des filles en 1965 – un record !), avant d'être détrôné par Sandrine.

C'était aussi une période faste pour les relations franco-soviétiques : 1960 – les chœurs de l'Armée rouge à Paris, visite en France de Nikita Sergeevič Hruŝëv (Khrouchtchev), premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique ; 1966 – visite en URSS du général De Gaulle, président de la République. Les conquêtes spatiales faisaient apparaître l'URSS comme une grande puissance scientifique et technique d'avenir : 1957 – Sputnik 1, premier satellite ; 1957 – Lajka, premier animal dans l'espace ; 1961 – Ûri Gagarin, premier homme dans l'espace ; 1963 – Valentina Tereškova, première femme dans l'espace ; 1965 – Aleksej Leonov, première sortie dans l'espace ; 1966 – Luna 9, premier alunissage en douceur sur la Lune. Depuis 1957, l'enseignement du russe dans les lycées était en nette progression ; il ne commencera à décliner que vers le milieu des années soixante-dix, en même temps que la vogue de Nathalie.

Dans le sillage de Nathalie, Natacha connut aussi une certaine faveur, mais sans comparaison avec celle de Nathalie : 1 700 attributions en 1973. L'un et l'autre disparurent presque entièrement au seuil du XXIe siècle, cependant que s'accentuait la vogue des prénoms féminins en -a, d'origines diverses.

Céline et Nathalie. – Coïncidence ? Dans Bagatelles pour un massacre, Céline (1937) évoque longuement la guide qui l'a accompagné lors de son séjour à Leningrad en 1936 et qui s'appelle (ou qu'il appelle)… Nathalie :

De midi à minuit, je fus accompagné par une interprète (de la police). Je l'ai payée au plein tarif… Elle était d'ailleurs bien gentille, elle s'appelait Nathalie, une très jolie blonde par ma foi, ardente, toute vibrante de Communisme, prosélytique à vous buter, dans les cas d'urgence... Tout à fait sérieuse d'ailleurs… allez pas penser des choses !… et surveillée ! nom de Dieu !… (p. 34)
Elle était discrète, secrète, Nathalie, c'était un caractère de fer, je l'aimais bien, avec son petit nez astucieux, toute impertinente. Je ne lui ai jamais caché, une seule minute, tout ce que je pensais… Elle a dû faire de beaux rapports… Physiquement, elle était mignonne, une balte, solide, ferme, une blonde, des muscles comme son caractère, trempés. Je voulais l'emmener à Paris. Lui payer ce petit voyage. Le Soviet n'a pas voulu… Elle était pas du tout en retard, elle était même bien affranchie, pas jalouse du tout, ni mesquine, elle comprenait n'importe quoi… Elle était butée qu'en un point, mais alors miraculeusement, sur la question du Communisme… Elle devenait franchement impossible, infernale, sur le Communisme… Elle m'aurait buté, céans, pour m'apprendre bien le fond des choses… et la manière de me tenir… la véritable contradiction !… Je me ratatinais. Il lui passait de ces éclairs à travers les "iris" pervenche… qu'étaient des couperets… (p. 217)

Las ! Les efforts de Nathalie pour convaincre Céline des bienfaits du communisme ne furent pas couronnés de succès. Sur une carte postale envoyée de Leningrad à Jean Bonvilliers et Eugène Paul le 4 septembre 1936, Céline écrivit  : "Merde ! Si c'est cela l'avenir, il faut bien jouir de notre crasseuse condition. Quelle horreur ! mes pauvres amis ! la vie à Gonesse prend une espèce de charme en comparaison ! Bien amicalement à vous deux Louis F" (Céline 2009 : 508) – Mais si Céline fut horrifié par l'URSS, on lui rapporta une dizaine d'années plus tard que son premier roman, Voyage au bout de la nuit, traduit en russe par Elsa Triolet, avait été apprécié par… Staline. (Céline 2009 : 1026 et note p. 1834)

– Sur le voyage de Céline en URSS, voir l'article de Maroussia Klimova "Céline en Russie" :
   http://www.mitin.com/people/klimova/celine_en_russie.shtml

Café Pouchkine. – La chanson de Gilbert Bécaud évoque un café Pouchkine à Moscou. C'est une invention. En 1964, il n'y avait pas d'établissement de ce nom à Moskva. En 1999, le restaurateur Andrey Dellos, de père français et de mère russe, a ouvert un établissement de ce nom (Kafe Pyškin') sur le Tverskoj bul'var – à l'occasion du bicentenaire de la naissance de l'écrivain russe. Il a été inauguré en présence de Gilbert Bécaud. Quelques années plus tard, Andrey Dellos a ouvert des pâtisseries et restaurants du même nom à Paris.

 Popoffs, Russkis, Ruskoffs

Trois termes populaires désignant les Russes, avec finales considérées comme typiquement russes :

Russki < russe Русский (Russkij)
Popoff < russe попов (nom de famille) < russe поп (pop = prêtre dans l'église orthodoxe) < grec πάππας
Russkoff < russe + suffixation parasitaire à la russe en -off (graphie usuelle ancienne pour russe -oв)

  Création de noms à aspect russe

Plusieurs suffixes, qui correspondent à des finales fréquentes en russe, sont utilisés pour fabriquer des noms de personnes d'aspect russe, quelle que soit la base imaginée par le créateur du nom. Quelques exemples :

La Malakoff, "chanson russe" créée en 1911 par Mayol avec des paroles de P. Briollet et une musique de Fattorini et Soler. – Les procédés de suffixation à la russe sont utilisés tout au long des trois strophes : juponsky, complotesky, bécotsky ; dispositionskoff, viens bébézeskoff, chahutantskoff, etc. Extrait :

Fill' jolie / D'la Russie / Elle avait quitté les prairies. / La mignonne / En Sorbonne, / Etait étudiante en chimie, / A Bullier causant l'grand écart / Je la vis un soir, ell' m'dit : "pay' l'caviar / T'as l'air rupinskoff, t'as un' bill' de boyard. / En l'vant son juponsky ell' me dit : "J'suis d'Malakoff off !
    Source (texte intégral et mélodie) : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1160742t

voirLa Crimée à Paris sur le nom de Malakoff – colline (Malahov) située près de Sevatopol´ (Sébastopol) en Crimée – et sur la bataille du même nom en 1855

  -ine

Tatiana Famine (Bagatelles pour un massacre, Céline 1937 : 201) < famine + Tatiana, prénom populaire en Russie. "C'est l'effrayante lavette éperdue de Tatiana Famine... Miss Russie... Géante... grande comme toutes les steppes, grande comme le sixième du monde... et qui l'agonise..."
Serge Parapine (Voyage au bout de la nuit, 1932, Céline 1981 : 281 sq.) = nom sous lequel est présenté Serge Metalnikov (1870-1946), savant russe qui travailla à partir de 1919 à l'Institut Pasteur
Rodrobertine (Tintin au pays des soviets, Hergé 1981 : 102)
Sakapharine, général (Crime russe, Allais 1892 : 132) < sac à farine
Ivan Ivanovitch Sakharine, collectionneur (Le Secret de la licorne, Hergé 1947 : 7) < saccharine
Paul Sernine (813, Leblanc 1966), pseudonyme d'Arsène Lupin

  -of/-off/-ov

Allaisoff = Alphonse Allais (Crime russe, Allais 1892 : 136)
Evariste Gamelinoff : c'est ainsi que Céline (2009 : 1267) appelle l'un des jurés à son procès, par référence à Evariste Gamelin, le personnage principal du roman d'Anatole France Les Dieux ont soif : "L'un des jurés était communiste, garagiste quelque part. Evariste Gamelinoff, en quelque sorte…" (Lettre à René Charasse, commissaire du gouvernement, 23 décembre 1949).
Haddockskoff (Objectif Lune, Hergé 1953 : 29) = Archibald Haddock
Kroukrouzof (Nord, 1960, Céline 1974 : 305) < Kroukroutchev (p. 307), Kroukrou (p. 362) = Nikita Sergeevič Hruŝëv (Khrouchtchev), premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique de 1953 à 1964.
Lulitzosoff (Tintin au pays des soviets, Hergé 1981 : 92)
Ivan Rebroff – pseudonyme que s'est donné le chanteur allemand Hans Rolf Rippert (1931-2008) ; Ivan est l'équivalent russe de Hans ; Rebroff < ребро = nervure, allemand Rippe.
Michel Strogoff (Michel Strogoff, Verne 1879). D'autres noms "à la russe" sont créés par Jules Verne dans le même roman : Kissoff (général, p. I, 11), Ivan Pigassov (p. II, 104), Voranzoff (général, p. II, 210).

 -ski/-sky

Suffixe slave ; russe -ский (-skij).

Alphonski = Alphonse Allais (Crime russe, Allais 1892 : 136)
Sarkovsky, surnom attribué, au sein de son parti, à Nicolas Sarkozy au début de son ascension politique – selon un article du Point (2010-09-30). D'ascendance hongroise, il se nomme offciellement Sarközy de Nagy-Bosca – francisation du nom d'origine de son père, Nagybócsai Sárközy. Sans doute la déformation de Sarkozy en Sarkovsky avait-elle pour but de souligner l'origine étrangère de Sarkozy en rattachant le nom à un type linguistique connu.

  -ovitch

En russe, ce suffixe est adjoint à un prénom dans la formation de patronymes (= "fils de X"), sous la forme -ович (-ovič) ou -евич (-evič) selon la finale du prénom. Le patronyme est intercalé, pour la dénomination officielle d'une personne, entre le prénom et le nom de famille. Exemple : Fëdor Mihajlovič Dostoevskij (= Fëdor fils de Mihail). La forme polie pour s'adresser à quelqu'un est de nommer son prénom et son patronyme.

Boustringovitch (Tintin au pays des soviets, 1930, Hergé 1981 : 132), agent du Guépéou < dialecte bruxellois boestring = hareng saur (Lebouc 2006 : 149)
Culodovitch (Bagatelles pour un massacre, Céline 1937 : 212) < culot
Duconovitch (L'Ecole des cadavres, Céline 1938 : 208) < Ducon
Kaviarovitch (Le Sceptre d'Ottokar, 1939, Hergé 1967 : 60), agent secret de la police syldave < caviar. D'autres noms propres en -itch sont cités dans le Sceptre d'Ottokar : Sporowitch p. 5, Kroïszvitch p. 6, Schzlozitch p. 18, Staszrvich p. 21.
Prolovitch (Mea Culpa, Céline 1936 : 22) < suffixation de Prolo (également utilisé par Céline), qui est la transformation en nom propre de prolo (< prolétaire par troncation et suffixation) : c'est ainsi que Céline nomme un prolétaire lambda en URSS (également appelé Popu < populaire). "Il est protégé, Prolovitch, on peut bien l'affirmer, comme personne, derrière cent mille fils barbelés, le choyé du nouveau système ! contre les impurs extérieurs et même contre les relents du monde décati. C'est lui qu'entretient, Prolovitch, la police (sur sa propre misère) la plus abondante, la plus soupçonneuse, la plus carne, la plus sadique de la planète. Ah ! on le laisse pas seul ! La vigilance est impeccable !"
Touvabienovitch/Toutvabienovitch (Bagatelles pour un massacre, Céline 1937 : 78-79) < tout va bien (le médecin en question n'a de cesse de répéter à Céline que "tout va bien" dans son hôpital crasseux et vétuste)

orgues de Staline / roquettes Katioucha

Pendant la guerre soviéto-allemande (1941-1945), l'Armée rouge utilisa des lance-roquettes montés sur des camions ; ils permettaient de tirer une bonne dizaine de roquettes en même temps, et plusieurs camions étaient souvent placés sur une même ligne. Ces lance-roquettes furent baptisés affectueusement Katûša (katioucha) par les Soviétiques, du nom d'une chanson populaire composée en 1938 par Mihail Vasil'evič Isakovskij et mise en musique par Matvej Issakovič Blanter – Katioucha est une forme hypocoristique de Ekaterina. La chanson exprime l'amour fidèle de Katioucha pour un jeune soldat qui défend la mère patrie en guerre.

En voici la version française la plus courante :

Les pommiers fleurissent la clairière / Colorant le brouillard sur les eaux / Katioucha dominait la rivière / Et son chant planait sur les roseaux
C’est le chant de l’aigle bleu des steppes / Le soleil vers lui te guidera / Vers celui dont elle garde les lettres / Doux trésor précieux de Katioucha
Vole au vent vole chanson légère / Vers celui qui au loin s’en alla / Vers celui qui garde la frontière / Porte le salut de Katioucha
Des pommiers tombaient les feuilles mortes / Et la neige recouvrait les monts / Quand un jour arriva au kolkhoze / La réponse ardente du soldat
Les pommiers fleurissent la clairière / Colorant le brouillard sur les eaux / Katioucha dominait la rivière / Et son chant planait sur les roseaux

– Ecouter Katûša chanté par Lidiâ Andreevna Ruslanova (1900-1973), qui le chantait sur le front pendant la guerre :
   http://sovmusic.ru/m/katyush5.mp3
– Autre version récente avec Valeriâ Kurnuškina et le chœur Aleksandrov (vidéo) :
   https://www.youtube.com/watch?v=Mowe4ojo_iY

Les soldats allemands, sur lesquels s'abattaient ces roquettes, les baptisèrent, eux, "Stalinorgeln" (orgues de Staline), à la fois sur la base d'un rapprochement entre les rampes de lancement et les tuyaux d'un orgue et en raison du bruit – terrifiant, dit-on – que faisaient ces roquettes multiples en traversant l'air, bruit d'autant plus terrifiant qu'on ne savait pas où elles allaient tomber. Et ils nommèrent ces "orgues" du nom du principal dirigeant de l'Union soviétique et commandant en chef de l'Armée rouge, Stalin (Staline, 1978-1953). orgues de Staline est la traduction de l'allemand. En français, on emploie également le terme de roquettes Katioucha.

parka

= "longue veste (militaire ou de sport) en tissu imperméable, doublée et comportant une capuche" (TLFi)
< anglais parka < russe парка (parka, peau d'animal) < langue sibérienne

perestroïka

= campagne de restructuration politique et économique lancée en 1986 par Mihail Sergeevič Gorbacëv (Gorbatchev), alors secrétaire général du parti communiste soviétique, pour tenter de rendre plus efficient le système soviétique
< russe перестройка (perestrojka, reconstruction, restructuration)

par extension : le terme est parfois utilisé pour désigner une entreprise de réformes structurelles profondes menées dans une institution ou dans un Etat.

pogrom

= mouvement populaire, avec destructions, pillages et meurtres, dirigé contre les juifs dans l'Empire russe, surtout sous les règnes d'Aleksandr III (1881-1894) et de Nikolaj II (1894-1917). Il y eut trois grandes vagues de pogroms : à partir de 1881 suite à l'assassinat du tsar Aleksandr II, en 1903 et suivantes, et lors de la guerre civile de 1917 à 1921. Ils eurent lieu surtout à l'ouest et au sud-ouest de l'Empire russe, dans la "zone de résidence" où vivaient la plupart des juifs de l'empire : territoires actuels d'Ukraine, de Moldavie, de Pologne, de Belarus et de Lituanie.
< russe погром (pogrom) < громить (progromit´, démolir) < гром (grom, tonnerre)

par extension : mouvement de même nature contre les juifs dans d'autres pays
par extension : mouvement pareillement violent contre d'autres communautés

Raskolnikov

Rodion Romanovič Raskol'nikov est le personnage principal du roman de Fëdor Mihajlovič Dostoevskij (Dostoïevski) Crime et Châtiment (1866). Ancien étudiant vivant dans la misère la plus extrême, Raskolnikov se croit moralement habilité à tuer pour le bien d'autrui (en l'occurrence, une vieille usurière chez qui il a dû laisser en gage ses derniers objets de valeur).

Du fait de la célébrité du roman, Raskolnikov est parfois employé comme substantif pour désigner un type humain : personne qui croit avoir la légitimité de commettre une action d'éclat répréhensible aux yeux de la société – un meurtre ou toute autre action extraordinaire.

Ainsi, ces dernières années, on a parlé de "Raskolnikov de la finance" à propos de Jérôme Kerviel, trader employé à la Société générale : en prenant des risques importants, il pensait faire gagner beaucoup d'argent à sa banque... et lui a fait perdre plusieurs milliards.

russe, à la russe

Moscovites, Russiens, Russes

Aussi bien le substantif utilisé en français pour désigner les habitants que l'adjectif ont changé au cours des siècles, en partie en liaison avec le nom de l'Etat.

Premier terme employé : Moscovie (et son dérivé moscovite) à partir du nom de la ville, lui-même homonyme du nom de la rivière qui y coule. En russe Москва (Moskva), francisé en Moscou (anciennement Moscow) pour la ville et Moskova pour la rivière. Les termes de Moscovie et moscovite sortent définitivement de l'usage au XVIIIe siècle.

russien et russe sont issus de Русь (Rus′). L'origine du terme est l'objet de différentes hypothèses dont celle qui prévaut actuellement est celle d'une origine scandinave. Selon Issatschenko (1980 : 30-31), Rus' viendrait du finnois Ruotsi, qui désignerait les Suédois et serait lui-même issu du vieux-suédois rōþs(-mæn) ou rōþs(-karkar) = "rameurs".

Russien est le terme le plus ancien, il cède progressivement la place à Russe. Voltaire (1768 : 316) justifie ainsi son choix du terme Russe :

Les gazettes & d'autres mémoires depuis quelque tems emploient le mot de Russiens ; mais comme ce mot se rapproche trop de Prussiens, je m'en tiens à celui de Russes que presque tous nos auteurs leur ont donné ; & il m'a paru que le Peuple le plus étendu de la Terre doit être connu par un terme qui le distingue absolument des autres Nations.

Cependant, Russien subsiste jusqu'au XXe siècle dans les dérivés Grand-Russien, Petit-Russien et Blanc-Russien des toponymes Grande Russie, Petite Russie et Russie blanche.

L'adjectif russe (ou la locution à la russe) est attribué en français à tout un ensemble hétéroclite de choses qui n'ont pas toujours un rapport direct avec des réalités spécifiquement russes.

  bains russes  

L'usage des bains (russe баня, banâ) est une tradition ancestrale des Russes, et particulièrement les bains de vapeur où chaleur va de pair avec humidité. Ce n'est certes pas une pratique spécialement russe (cf. les thermes romains, les saunas ou les hammams), mais elle revêt en Russie plusieurs caractéristiques spécifiques : la nudité, avec espaces séparés strictement pour hommes et femmes ; l'utilisation de rameaux de bouleau ou de chêne (веник, venik = balai) pour se frotter ou se flageller (ou se faire frotter ou flageller) ; le contraste entre la température extrême des bains chauds et celle de l'eau glaciale avec laquelle on s'asperge immédiatement en sortant de l'étuve ou dans laquelle on se trempe, entre la température dans les bains et dehors en hiver. Parmi les établissements de bains réputés : à Moskva (Moscou) le Sanduny, de grand luxe, fondé en 1808, à Sankt Peterburg les bains Âmskie, dont la publicité précise qu'ils ont été fréquentés – entre autres – par Dostoevskij et par le jeune Vladimir Il'ič Ul'ânov qui sera connu plus tard sous le nom de Lenin.

– revue de différents établissements de bains à Moskva et à Sankt Peterburg :
http://fr.rbth.com/tourisme/2015/05/21/entre_feu_et_glace_les_meilleurs_banias_de_moscou_et_de_saint-peters_33723
– site du Sanduny (nombreuses photos) : http://eng.sanduny.ru/

Ces bains ont été remarqués, parfois pratiqués et rapportés par les voyageurs occidentaux en Russie – plus ou moins fidèlement (Kabakova & Stroev 1997). Voici p.  ex. ce qu'en rapporte Olearius (1661 : 167-169) :

[…] les bains ; qui sont ſi communs en Moscouie, qu'il n'y a point de Ville, ny de Village qui n'ait ſes eſtuues publiques & particulieres, en grand nombre. […]
Eſtant à Aſtrachan, j'eus la curioſité d'y entrer ſans me faire connoiſtre, & j'y trouuay les eſtuues ſeparées d'vne cloiſon d'ais. Mais outre que l'on voyoit aiſément de l'vne à l'autre par les iointures, les hommes & les femmes entroient & ſortoient par vne meſme porte, & ceux & celles qui auoient le plus de modeſtie, ſe couuroient d'vne poignée de fueilles qu'ils font ſeicher l'Eſté, & l'Hyuer on les détremple dans l'eau chaude pour les faire reuenir ; mais les autres eſtoient tous nuds, & les femmes ne craignoient point de venir parler en cét eſtat leurs maris, en la preſence des autres hommes.
C'eſt vne chose merueilleuſe de voir à quel poinct ces corps accouſtumés & endurcis au froid, peuuent souffrir la chaleur, & comment, apres qu'ils n'en peuuent plus, ils ſortent de ces eſtuues, nuds comme la main, tant les hommes que les femmes, & ſe iettent dans l'eau froide, ou ſ'en font verſer sur le corps, & comment en Hyuer ils ſe veautrent dans la neige. Noſtre ieuneſſe prenoit quelquefois plaiſir à ſ'aller promener deuant ces eſtuues publiques, pour voir les diuerſes poſtures des femmes qui en ſortoient, & qui ſe diuertiſſoient dans l'eau, & qui au lieu d'en auoir honte, ſe plaiſoient à leur dire des mots de gueule, & ne ſe faſchoient point quand quelqu'vn de nos gens ſe iettoit dans l'eau, pour ſe baigner auec elles. Ce que nous n'auons pas ſeulement veu en Moscouie, mais auſſi en Liuonie, où les habitans, mais particulierement les Finlandois, qui y sont habitués, en ſortant de ces eſtuues au plus froid de l'Hyuer, ſe iettent dans la neige, & ſ'en frottent le corps comme de ſauon : puis rentrent aux eſtuues pour joüir d'vne chaleur plus moderée ; ſans que l'on voye que ce changement de qualités contraires au dernier degré, faſſe tort à leur santé. On n'en ſçauroit trouuer la cauſe qu'en l'accouſtumance ; parce qu'y ayant eſté nourris dés leur premiere jeuneſſe, & cette habitude ſ'eſtant couertie comme en nature, ils ſ'endurciſſent au froid & chaud indifferemment.
A Narua nous auions de ieunes garçons Moſcouites de huict, neuf & dix ans, qui nous ſeruoient à la cuisine & à tourner la broche. Ces petits frippons ſ'arreſtoient ſouuent plus d'vne demy-heure ſur la glace, les pieds nuds, comme les oyes, au plus froid de l'Hyuer, ſans qu'ils en teſmoignaſſent d'en eſtre incommodés. Les eſtuues des Allemans, qui demeurent en Moſcouie & en Liuonie, ſont fort belles, & l'on ſ'y baigne fort agreablement. Le paué eſt couuert de fueilles de pins battües & réduites en poudre, de toutes sortes d'herbes & de fleurs, qui rendent vne for bonne odeur, auſſi bien que la leſſiue qu'ils dont fort odorante. Le long des murailles il y a des bancs, où l'on ſe couche pour ſuer, & pour ſe faire frotter ; & il y en a de plus hauts les vns que les autres ; afin de prendre tel degré de chaleur que l'on veut, & ils ſont tous couuerts de linceuls blancs et d'oreilliers remplis de foin. On donne à chacun vne ſeruãte, qui ſe met en chemiſe pour frotter, lauer, baigner, eſſuyer, & rendre pour tous les les autres ſeruices neceſſaires. En entrant elle vous offre sur vne aſſiette quelques tranches de refort, auec vn peu de ſel, & ſi vous eſtes des amis de la maison, la maiſtreſſe meſme, ou la fille vous vient preſenter vne certaine compoſition, meſlée de vin & de bierre, dans laquelle on met du pain eſmieté, du citron par petits carreaux, du ſucre & vn peu de muſcade. Quand on manque à cette ciuilité, il faut croire que le maiſtre du logis ne fait pas beaucoup d'eſtat de ſon hoſte. Apres le bain on ſe couche dans le lict, puis on ſe leue pour manger, & apres le repas on ſe recouche pour dormir.

Au début du 19e siècle, les premiers bains à la russe ouvrent en Allemagne ("russische Dampfbäder"), puis en France ("bains russes"), d'abord pour leurs vertus thérapeutiques (v. p. ex. Pochhammer 1824, Lambert 1836). Mais la pratique des bains russes déborde rapidement du monde médical. Ainsi, dans son guide de Paris, Joanne (1867 : LXVI) mentionne trois établissements qui proposent des bains à la russe :

– "les bains Thiéblemont, rues Vivienne, 47, et Saint-Marc, 16, où l'on trouve, outre les bains ordinaires, des bains algériens, russes, orientaux, et des appareils d'hydrothérapie" ;
– "les bains Florian-Cernette, rue Neuve-Saint-Augustin, 9 (bains, douches de vapeur et d'air chaud, fumigations, etc.)" ;
– "les bains Sainte-Anne (bains de vapeur, russes, etc.), rue Sainte-Anne, 63 et passage Choiseul".

Ce genre d'établissements a disparu. En subsiste au 8 avenue des Gobelins une inscription dûment rénovée au-dessus de la porte d'entrée "BAINS / Bains russes / Vapeur Douches". Mais en ce XXIe siècle, un nouvel établissement au nom de "Bains russes" a ouvert ses portes à Paris. A part le fait qu'il offre à ses clients les services habituels de ce genre d'établissements (différents types de douches, sauna, massages, etc.), il se distingue (d'après les témoignages des visiteurs) par deux caractéristiques : 1. c'est un établissement naturiste, mixte (le tarif pour les femmes est de 37 % moins élevé que pour les hommes…) – à la différence des bains en Russie ; 2. un "charme slave" y est instillé à la fois par un personnel à l'accent slave et par le thé russe et la vodka que l'on y sert.

  baiser à la russe

baiser = baiser sur la bouche – "A première vue, ils [= les baisers échangés entre les leaders politiques] sont d'ordre purement protocolaire. Néanmoins, la technique elle-même de ces baisers (souvent triple, parfois sur la bouche et même à pleine bouche), et aussi le fait qu'ils soient accompagnés d'assurances d'amitié personnelle et d'attachement cordial, révèlent une certaine composante intime de l'événement. Les journalistes russes publient avec un plaisir particulier les photos des dirigeants qui s'embrassent et parfois toute une série de ces photos représente des hommes politiques qui s'embrassent en s'enlaçant, qui se hissent sur la pointe des pieds, se tendent l'un vers l'autre d'une manière émouvante, ferment les yeux et donnent à leurs visages une expression d'abandon, etc."
    (Toporkov 1997 : 520)

– Ci-contre  : les camarades Leonid Ilič Brežnev (Brejnev), secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique, et Erich Honecker, secrétaire général du Parti socialiste unifié d'Allemagne. Peinture (d'après une photo) sur un tronçon conservé du mur à Berlin, East Side Gallery (Mühlenstraße), Berlin, 1991. Légende : "Mon Dieu, aide-moi à surmonter cet amour mortel".
© Jacques Poitou 1991.

  billard russe

= variété de billard. Selon un article publié par l'agence RIA Novosti, "le billard a vu le jour en Russie en 1798 [Il faut lire 1698.]. Pierre le Grand amena une table de Hollande et l'installa dans son palais pour que les gentilshommes attendant d'être reçus par l'empereur ne perdent pas le temps. Ce jeu passionna aussi bien les chefs que les subordonnés."
    Source : http://fr.ria.ru/sports/20050520/40385946.html, consulté le 2014-06-04.

  boire à la russe

= vider son verre cul-sec et le jeter par-dessus son épaule. Boire son verre de vodka cul-sec fait partie des traditions russes. Quant à casser le verre ensuite, il ne semble pas que ce soit une habitude, et si c'en est une, d'où vient-elle ? – Cependant, dans La Foire de Sorotchints, Gogol (1966 : 26) évoque un acte qui y ressemble :

Voilà qui me plaît, disait Tchérévik, légèrement éméché, en voyant son futur gendre se verser une bonne pinte d'eau-de-vie, la vider sans sourciller, puis jeter sa chope et la briser en mille morceaux.

  casserole russe

= casserole ronde à bords droits et hauts

  charlotte russe (ou à la russe)

= gâteau préparé dans un moule garni de biscuits à la cuillère et fourré avec un "fromage bavarois à la vanille", fait avec de la crème bouillante, une gousse de vanille, du sucre en poudre, de la colle de poisson et de fromage à la Chantilly, selon Marie-Antoine Carême (1815 : I, 146 et II, 120), qui précise : "Quelques personnes nomment cette charlotte à la russe, tandis que je l'ai dénommée à la parisienne, attendu que j'en eus l'idée pendant mon établissement ; car les premières qui aient paru, ce fut chez les ministres de la Police et des Relations extérieures où je les ai envoyées toutes moulées au moment du service, avec les commandes de pâtisserie qui m'étaient faites pour ces grandes maisons." – Le nom à la parisienne est destiné à différencier ce gâteau d'une recette anglaise de charlotte, gâteau cuit au four. Peut-être le refus par Carême du nom de charlotte à la russe dans ce livre paru en 1815 est-il dû au fait que le souvenir de la débâcle de la Grande Armée dans la campagne de Russie (1812) était encore trop vif ? Mais le terme de charlotte russe s'est imposé peu après – Marie-Antoine Carême ayant lui-même officié brièvement dans les cuisines de Sa Majesté le tsar Aleksandr Ier.

Une variété de charlotte russe a reçu en Autriche le nom de Malakofftorte, après la guerre de Crimée (1854-1856) – en l'honneur de la prise de la tour Malahov (Malakoff), sise aux abords de Sevastopol' (Sébastopol), par les troupes françaises commandées par Aimable Pélissier, qui reçut pour cela à la fois un bâton de maréchal et le titre de duc de Malakoff.

voirLa Crimée à Paris

  chaussettes russes

= bandes de toile qu'on enroule autour du pied. Introduites en Russie par Pjëtr Ier (Pierre le Grand) qui les avait vu utiliser aux Pays-Bas, elles ont été utilisées dans l'armée russe (mais également dans d'autres pays) jusqu'à la fin du XXe siècle. En russe : портянки (portânki). L'appellation de chaussettes russes est spécifiquement française.

  cornichons à la russe

= gros cornichons préparés dans la saumure et avec des aromates (notamment de l'aneth). En russe Малосольные огурцы (malosol'nye ogurcy, concombres salés). L'appellation de cornichons à la russe est spécifiquement française. On les appelle aussi malossol.

  emprunts russes

Des emprunts importants furent émis par la Russie entre 1888 et 1917, et du fait d'une campagne publicitaire intense et du soutien des autorités françaises, des centaines de milliers de Français y souscrivirent : cela paraissait être un placement sûr et face à l'Allemagne, le gouvernement français était particulièrement intéressé à développer de bonnes relations avec la Russie. Plus de 13 milliards de francs-or furent ainsi placés, et ils contribuèrent à la modernisation de la Russie.
Au lendemain de la révolution d'Octobre, le gouvernement soviétique répudia toutes les dettes de l'Empire russe (29 décembre 1917) et il les annula sans compensations ni indemnités le 23 janvier 1918. Les épargnants perdirent donc tout l'argent qu'ils avaient ainsi placé.
Un accord fut conclu à ce sujet en 1997 entre les gouvernements français et russe, mais les héritiers des épargants ne récupérèrent pas la mise de leurs ancêtres.

– L'expression emprunts russes est parfois utilisée à propos d'emprunts (ou de prêts) colossaux dont on pense qu'ils seront à fonds perdus. – faire le coup des emprunts russes = emprunter des sommes importantes en sachant qu'on ne les remboursera jamais.

  montagnes russes

A l'origine, en Russie, il s'agissait de grands tobogans couverts de glace et de neige sur lesquels on glissait à vive allure avec des luges. Cette attraction s'est répandue en Occident et jusqu'en Amérique, et le dispositif s'est petit à petit perfectionné : circuits en boucles, rails, véhicules sur roues, etc., avec des boucles de plus en plus vertigineuses et des vitesses de plus en plus impressionnantes pour les amateurs de sensations de plus en plus fortes. Au début du XIXe siècle, il y avait à Paris deux installations de ce type, les Montagnes russes de Belleville et les Promenades aériennes dans les jardins de Nicolas Beaujon.

Si le terme montagnes russes témoigne de leur pays d'origine, le nom russe témoigne du pays où elles ont été le plus perfectionnées : montagnes américaines (aмериканские горки, amerikanskie gorki).

par extension : désigne un circuit, une route caractérisée par une succession de montées et de descentes

par métaphore : situation changeante, avec une alternance de moments agréables et désagréables, de "hauts" et de "bas", d'espoirs et de désespoirs, de sautes d'humeur, que ce soit dans le cadre de négociations, de performances sportives, de résultats boursiers, etc.

  poupées russes

matriochka On appelle poupées russes des poupées creuses en bois, peintes, de même forme et de tailles différentes qui s'emboîtent l'une dans l'autre. En russe : matrëška (матрёшка, matriochka), pluriel matrëški (матрёшки).

Les matriochkas, qui s'inscrivent dans la tradition ancienne des œufs peints, représentent la famille (la mère et ses enfants et petits enfants) et symbolisent la fécondité et la prospérité. Les premières n'ont vu le jour qu'à la fin du XIXe siècle.

L'expression poupées russes est utilisée en français pour représenter, par comparaison, des choses qui s'emboîtent l'une dans l'autre, qu'il s'agisse de choses concrètes ou abstraites, d'institutions ou d'opérations.

Des poupées russes à toutes les sauces. Dans les occurrences suivantes, glanées dans les pages actualités Google le 2017-03-28, le contenu sémantique de poupée russe semble se diluer par rapport aux matriochkas d'origine.

"On dirait une poupée russe : vous choisissez Madame Le Pen, vous soulevez et c’est Monsieur Macron qui sort." – Propos de Bruno Retailleau lors d'un meeting électoral de son candidat François Fillon (droite), à propos de deux autres candidats.
    http://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/nantes-44000/nantes-francois-fillon-actionne-la-machine-regonfler-les-troupes-4888136

"C'est un peu la poupée russe spatiale du rêve spatial, la manière ultime de voler", lance-t-il. – Propos de l'astronaute Thomas Pesquet à propos d'une sortie dans l'espace.
    http://www.francetvinfo.fr/replay-radio/envoye-spatial/envoye-spatial-une-sortie-dans-le-cosmos-c-est-un-peu-la-poupee-russe-du-reve-spatial-pour-thomas-pesquet_1983489.html

"Sévérac-d’Aveyron, la commune poupée russe" – Ladite commune est issue de la fusion de cinq communes.
    http://www.midilibre.fr/2016/10/05/severac-d-aveyron-la-commune-poupee-russe,1404449.php

"La McLaren 720S est le premier modèle à casser la politique de la poupée russe chez McLaren. Alors que tous les modèles reposaient sur le même châssis et le même moteur, la 720S inaugure une cellule Monocage II plus légère et un V8 4,0 litres biturbo de 720 ch."
    http://www.larevueautomobile.com/Actu/Mclaren-720s-le-configurateur-est-en-ligne-12422.html

  préparations culinaires à la russe

Différentes recettes françaises portent la mention à la russe : préparations de viandes et, plus souvent, hors d'œuvre. Il en existe d'innombrables variantes. Ainsi, des œufs à la russe consistent en un demi blanc d'œuf cuit et farci avec un appareil contenant, outre le jaune d'œuf broyé, du caviar, des œufs de saumon, du thon, des anchois ou des œufs de lump, et, souvent, de la crème fraîche, ou de la macédoine avec de la mayonnaise, etc. Une salade russe est un mélange de légumes coupés en petits morceaux et assaisonné d'une mayonnaise.

Plusieurs plats connus en France portent le nom d'éminentes personnalités russes qu'ils honorent ainsi (mais pour quelles raisons et dans quelles circonstances ?). Les recettes, dont l'origine est souvent incertaine, sont l'objet de nombreuses variantes.

poulet Demidoff (Anatolij Nikolaevič Demidov, 1813-1870) – fricassée de poulet servie avec du riz aux truffes et aux champignons

glace Nesselrode (Karl Vasil'evič Nesselrode, 1780-1862) – bombe glacée aux marrons

veau Orloff (Aleksej Fëdorovič Orlov, 1787-1862) – rôti de veau découpé en tranches et garni de diverses façons

fraises Romanoff (dynastie des Romanov, 1613-1917) – fraises arrosées de liqueur et servies avec une crème Chantilly vanillée

bœuf Stroganoff (Aleksandr Grigor'evič Stroganov, 1795-1891, ou Pavel Aleksandrovič Stroganov, 1774-1817 ?) – sauté de filet de bœuf à la crème. Voir des hypothèses quant à son origine dans un article de La Voix de la Russie : http://french.ruvr.ru/2013_04_27/Le-B-uf-Stroganov/.

N.B. L'orthographe usuelle dans les noms des recettes correspond à des usages anciens de transcription du russe en français.
voirTranscription et translittération des caractères cyrilliques

Les croquettes Pojarski (ou côtelettes Pojarski) – faites de veau haché – doivent leur nom à Dariâ Požarski, qui les prépara un jour, dans une auberge de Toržok, au poète Pouchkine, qui les a ensuite célébrées.

Enfin, des générations ont pu savourer la crème Francorusse, créée en France et nommée ainsi à l'époque de l'alliance – si prometteuse, pensait-on, sur les plans diplomatique, militaire, économique et financier ! – avec la Russie (de la dernière décennie du XIXe siècle à 1917). La marque Francorusse fut rachetée en 1997 par Ancel, filiale créée en 1919 par la société allemande Dr. Oetker, elle-même créée en 1891.

   roulette russe

= jeu (?) que l'on pratique avec un revolver : on place une balle dans le barillet, on le fait tourner de façon à ce que l'on ne sache pas dans quel emplacement se trouve la balle, et le revolver à la tempe, on tire. Si le barillet peut contenir six balles et qu'on en met une seule, on a exactement un risque sur six d'être tué. Amusant, n'est-ce pas ? – En russe : pyсская рулетка (russkaâ ruletka).

L'origine de la roulette russe est inconnue. Nécessairement postérieure à l'invention du revolver à barillet dans la première moitié du XIXe siècle, elle est mentionnée au plus tard en 1937 dans un récit de Georges Surdez (Surdez 1937 : 16), Russian Roulette. Surdez en situe la pratique dans l'armée russe pendant la Première Guerre mondiale. Le sergent Bukowski, d'origine russe, demande au narrateur :

"Feldheim," he says, "did you ever hear of Russian Roulette ?"
When I said I had not, he told me all about it. When he was with the Russian Army in Rumania, around 1917, and things were cracking up, so that their officers felt that they were not only losing prestige, money, family and country, but were being also dishonored before their colleagues of the Allied armies, some officer would suddenly pull out his revolver, anywhere, at the table, in a café, at a gathering of friends, remove a cartridge from the cylinder, spin the cylinder, snap it back in place, put it to his head and pull the trigger. There were five chances to one that the hammer would set off a live artridge and blow his brains all over the place. Sometimes it happened, sometimes not. When it did, there was nothing more to be said or done ; when it didn't, the fellow waited another day.

Peut-être était-ce une adaptation d'un jeu plus ancien. Chose sûre en tout cas : en France en ce XXIe siècle, on "joue" toujours à la roulette russe, avec les conséquences mortelles que l'on imagine. La presse française s'en est fait encore une fois l'écho en 2014.

par métaphore : entreprise dans laquelle on se lance tout en sachant que les chances de succès sont très limitées

Dans les occurrences suivantes, le contenu sémantique de roulette russe est plus ou moins réduit au concept de hasard : événement dont l'issue est incertaine et imprédictible, politique aux effets imprédictibles et vraisemblablement négatifs. – Il est question, dans ces occurrences, de l'élection présidentielle de 2017, dont il semblait difficile de prédire l'issue même à quelques jours du scrutin.

"Avec un système parlementaire, il y aurait une nouvelle donne politique intéressante en France. Or, on la joue à la roulette russe à cause de la présidentielle", a estimé le cofondateur de Mediapart." – 2017-04-11.
    https://www.rts.ch/info/monde/8550013-edwy-plenel-la-presidentielle-francaise-se-joue-a-la-roulette-russe-.html

"La présidentielle à la roulette russe". – Titre d'un article de Paris Match, 2017-04-20.
    http://www.parismatch.com/Actu/Politique/La-presidentielle-a-la-roulette-russe-1236818

"Moi, je n'appartiens pas à l'amicale du Kremlin et je ne jouerai pas l'Europe à la roulette russe". – Interview de Benoit Hamon, candidat à l'élection présidentielle, 2017-04-21. Double référence à la roulette russe et à la Russie, Hamon dénonçant ainsi l'attitude considérée comme pro-russe d'autres candidats.
    http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/benoit-hamon-sur-la-russie-moi-je-n-appartiens-pas-a-l-amicale-du-kremlin-936645.html

roulette belge : variante de la roulette russe avec une balle dans chaque trou du barillet (donc : mort assurée), – par métaphore : entreprise qui ne peut qu'échouer ou avoir des conséquences négatives. Cette expression est à rapprocher des blagues belges, comme il s'en raconta beaucoup en France à partir des années quatre-vingt du siècle dernier : les Belges y apparaissaient systématiquement comme un peu demeurés.

L'expression roulette belge remonte au plus tard aux années quatre-vingt dix du XXe siècle. Selon un article du Monde du 2015-06-29, elle a été utilisée en 1993 par l'homme politique Charles Pasqua à propos de la nomination d'Edouard Balladur comme premier ministre. Pasqua aurait dit à Jacques Chirac, alors chef de leur parti : "Jacques, si tu laisses Edouard aller à Matignon, ce sera comme si tu jouais à la roulette belge : celle où il y a une balle dans chaque trou du barillet."
    http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2015/06/29/mort-de-charles-pasqua-homme-de-reseaux-et-de-bons-mots_4664182_3382.html, consulté le 2017-04-22.

  service à la russe

= type de service des plats lors d'un repas : les plats sont apportés sur une petite table, et le serveur se charge de préparer les assiettes devant le client. Dans le service dit à la française, les plats sont apportés ensemble sur la table, chacun se servant soi-même (ou étant servi par son domestique). L'appellation française serait liée aux repas fastueux servis chez Aleksandr Borisovič Kuragin (1752-1818), ambassadeur de Russie à Paris de 1808 à 1812.

samizdat

= publications clandestines en URSS (surtout à partir des années soixante du XXe siècle), reproduites avec des moyens rudimentaires (machine à écrire, carbone) et diffusées "sous le manteau"
< russe самиздат (samizdat, = édité par soi-même)

– Le terme a été employé avec le même sens dans d'autres pays d'Europe de l'Est avant 1989.

samovar

= grande bouilloire composée d'un réchaud traditionnellement à charbon et d'une chaudière avec un robinet, permettant d'obtenir de l'eau chaude, p. ex. pour le thé
< russe самовар (samovar, = qui bout [varit], par soi-même [samo] (selon le TLFi).

soviet

= conseil de délégués élus.
< russe совет (sovet, = conseil) < calque du grec συμβούλιον, symboylion

Lors de la révolution de 1905 et de celles de 1917 se constituèrent des conseils de délégués élus des ouvriers, des soldats et des paysans. A l'automne 1917, le mot d'ordre "Tout le pouvoir aux soviets", propagé par les bolchéviks, fut de plus en plus populaire. Le 7 novembre, suite à l'insurrection menée contre le gouvernement provisoire par les bolchéviks au nom du soviet de Petrograd, le IIe congrès panrusse des soviets des députés des soldats et des ouvriers réuni au même moment proclama l'instauration d'une république socialiste soviétique et nomma un Conseil des commissaires du peuple présidé par Lénine (révolution d'Octobre). En 1922 fut proclamée l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS, CCCP en russe), constituée de républiques fédératives dont la plus importante était la Russie. En français, on appela l'URSS (prononcé [y.ɛ.ʁɛ.sɛs] ou [yʁs]) également par les termes les Soviets (voir le premier album d'Hergé Tintin au pays des Soviets) ou la Russie soviétique, la Russie des Soviets – ou simplement la Russie. – En décembre 1991, les différentes républiques fédératives ayant proclamé leur indépendance, l'URSS cessa d'exister.

Parmi la très abondante littérature sur les soviets et l'URSS, mentionnons juste trois titres :
– le reportage sans complaisance effectué par le journaliste Albert Londres (1884-1932) en Russie en 1920 (en pleine période de guerre civile) et publié dans l'Excelsior à partir du 12 mai 1920 ; disponible sur Gallica (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4605023s) et publié récemment en livre (papier et numérique) sous le titre Dans la Russie des soviets.
Tintin au pays des soviets (1929), écrit et dessiné par un Belge de 22 ans, Georges Remi, alias Hergé – première histoire d'une longue série. Publié en album en 1930 et rapidement épuisé, Tintin au pays des soviets n'est réédité que cinquante ans plus tard, en 1981, deux ans avant la mort de son auteur, et seulement en fac-similé – à la différence des autres premières histoires de Tintin, comme Tintin au Congo, retravaillé par Hergé et réédité en couleurs dans le même format des albums suivants.
– dans une tout autre optique, le livre de Fernand Grenier, membre du comité central du parti communiste : Au Pays de Staline, publié aux Editions sociales en 1950. En voici la conclusion : "Merci, chère Union soviétique, merci, cher Staline, de nous avoir donné, par votre exemple, à la fois le sens de l'humain et la certitude de l'avenir." (p. 248).

– par extension : comité de délégués élus (ailleurs qu'en URSS)

élection à la soviétique : désigne ironiquement une élection dans laquelle un candidat (bien qu'en concurrence avec d'autres) obtient un score supérieur à 90 % des suffrages, comme c'était le cas dans les élections à liste unique en URSS jusqu'en 1988, ainsi que dans les autres pays d'Europe orientale..

soviétiser : processus de transformations par lesquelles un régime politique, économique et social semblable à celui de l'URSS est instauré dans différents pays, notamment en Europe orientale

stakhanovisme

= méthode de travail permettant d'accroître le rendement. – Adjectif : stakhanoviste.

Le terme est dérivé du nom d'un mineur de Kapievka (Donbass), Aleksej Grigor´evič Stahanov (Stakhanov), qui, en 1935, abattit une quantité de charbon qui dépassait de beaucoup la norme prescrite : quatorze fois plus ! Cela grâce à une organisation différente du travail : ce jour-là, au fond de la mine, Stakhanov fut aidé en permanence par des boiseurs et il utilisa son marteau-piqueur sans interruption pendant cinq heures et quarante-cinq minutes (Depretto 1982). Ce record ponctuel donna lieu en URSS à un vaste mouvement d'encouragement des initiatives susceptibles d'augmenter le rendement.

par extension : on appelle stakhanoviste (substantif), souvent avec ironie, quelqu'un qui manifeste au travail une ardeur effrénée et jugée excessive.

stalinisme, stalinien

Termes relatifs à Iosif Vissarionovič Džugašvili (1878-1953), dit Stalin (Стали, Staline), Soso (pour sa maman), Koba (au début de ses années militantes), uncle Joe (pour ses collègues et amis Churchill et Roosevelt pendant la Seconde Guerre mondiale). D'origine géorgienne, il fut le principal dirigeant de l'Union soviétique après la mort de Lénine, et pendant plus d'un quart de siècle, jusqu'à sa mort.

Koba = héros populaire géorgien, personnage principal d'un roman de l'écrivain géorgien Aleksandr Kazbegi (1848-1893), Le parricide (1882).
Stalin < сталь, stal" = acier < allemand Stahl

stalinisme : système et pratiques idéologiques et politiques instaurés en Union soviétique à partir du milieu des années vingt sous l'autorité de Staline et considérés par les uns comme la continuation du léninisme, par les autres comme une perversion du léninisme. Le terme stalinisme a des connotations le plus souvent péjoratives (dictature, répression, arbitraire, etc.), car utilisé essentiellement par les adversaires et critiques de la politique de Staline. Les défenseurs de Staline ont, eux, généralement évité le terme de stalinisme (de même que staliniste), pour bien signifier que Staline n'était à leux yeux que le continuateur fidèle de l'œuvre de Lénine : "C'est en Staline plus que nulle part ailleurs, que se trouvent la pensée et la parole de Lénine. Il est le Lénine d'aujourd'hui." (Barbusse 1935 : 312)

stalinien (adjectif) : renvoie aux pratiques et aux comportements politiques mis en œuvre en Union soviétique par Staline, actuellement le plus souvent avec connotations péjoratives

par extension : renvoie aux pratiques politiques semblables à celles mises en œuvre en URSS par Staline, que ce soit dans des pays où a été instauré un régime politique semblable ou dans les partis le préconisant

par métaphore : qualifie des pratiques considérées comme répréhensibles vis-à-vis d'opposants politiques (condamnations "arbitraires", "acharnement" judiciaire, fausses accusations, "lynchage médiatique", etc.) – méthodes staliniennes, procès stalinien

stalinien (substantif) : membre d'un parti ayant adopté les conceptions de Staline

stal : troncation de stalinien (substantif), connotations négatives – un vieux stal

stalin Le terme stalinien (adjectif ou substantif) eut, surtout entre 1945 et 1956, des connotations positives chez les adhérents et sympathisants du parti communiste (qui représentait un bon quart de l'électorat en France). Outre son statut de premier "pays socialiste", l'URSS était auréolée du prestige que lui valait sa contribution décisive à la guerre contre l'Allemagne hitlérienne (1941-1945).

Ci-contre : page de couverture d'une brochure publiée par le Parti communiste français (PCF) en 1949 à l'occasion du soixante-dixième anniversaire* de "notre cher et grand Staline", dont le nom est "synonyme de vaillance et de bonté, d'amour et de paix", comme le précisa le camarade Maurice Thorez, secrétaire général du Parti.

– Voir aussi le film Staline, l'homme que nous aimons le plus, produit en 1949 (texte et diction par le camarade Paul Eluard) :
   http://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-494-161-0-0.html.

– Parmi les innombrables cadeaux rassemblés par le Parti pour l'anniversaire de Staline, voici le chef d'œuvre que lui offrit le camarade Pablo Picasso :
    http://www.photo.rmn.fr/archive/93-003806-2C6NU0HQ4PRO.html

* Marie (2001 : 15-16) indique que selon les archives russes accessibles depuis 1991, Staline serait né le 18 décembre 1878. Pour des raisons inconnues, la date aurait été changée en 21 décembre 1879.

Mais après le XXe congrès du parti communiste soviétique (1956) et la dénonciation des pratiques de Staline par Nikita Sergeevič Hruŝëv (Khrouchtchev), l'adjectif et le substantif stalinien se chargèrent de connotations négatives, qui s'amplifièrent au fur et à mesure des révélations sur la période en question… et du déclin du parti communiste en France.

Conte (1994 : 357) évoque un journaliste soviétique auquel ses parents donnèrent le joli prénom de Mèlsor, acronyme de "Marks, Èngel's, Lenin, Stalin, Oktâbr'skaâ Revolûciâ". Dans le sillage de la déstalinisation (à partir de 1956), Mèlsor fit supprimer le -s- de son prénom et s'appela désormais Mèlor.

La commune d'Essômes-sur-Marne (Aisne) est la seule en France à avoir encore une rue Staline, qui forme un triangle avec la rue Churchill et la rue Roosevelt. Mais dans plusieurs villes françaises, des toponymes évoquent la victoire soviétique de Stalingrad (Сталинград, 2 février 1943), où fut liquidée la VIe armée allemande, victoire qui marquait la fin du mythe de l'invincibilité allemande. A Paris, le Rond-point de la Villette fut renommé place de Stalingrad en 1945, avant d'être renommé place de la bataille de Stalingrad en 1993. C'est qu'entre temps, la ville russe de Stalingrad, qui s'était appelée Caricyn (Царицын, Tsaritsyn) jusqu'en 1925, avait été débaptisée en Volgograd (Волгоград) en 1961. – Mais à Paris, on peut toujours prendre le métro à Stalingrad.

steppe

= "grande plaine inculte, sans arbres, au climat sec, à la végétation pauvre et herbeuse (plantes xérophiles, graminées" (Robert 1984 : 6, 357)
< russe степь (step')

Voici le tableau que dans Taras Boulba, Gogol (1966 : 401) présente de la steppe du sud de la Russie :

La nature ne pouvait rien avoir conçu de plus beau. Toute la surface de la terre formait un océan vert et doré, éclaboussé de milliers de fleurs de toutes sortes. Parmi les herbes aux longues tiges minces pointaient des bleuets aux teintes claires, foncées, violettes ; les genêts aux fleurs d'or faisaient saillir leur cimes piramydales ; le trèfle blanc, avec ses fleurs en forme d'ombrelles, en émaillait la surface ; un épi de blé, venu on ne sait d'où, s'enflait au plus épais de l'herbe. A ses pieds, entre ses tiges minces, des perdrix furetaient en allongeant le cou. L'air était rempli de cris de milliers d'oiseaux de toutes sortes. Dans le ciel, des éperviers planaient, immobiles, les ailes déployées, les yeux dardés sur l'herbe haute. Les cris d'une nuée d'oies sauvages qui passaient dans le lointain se répercutaient à la surface de quelque étang invisible. A coup d'ailes mesurés, une mouette s'élevait au dessus de l'herbe et se baignait avec délices dans les vagues bleues de l'air. La voici qui se perd là-haut dans le ciel, où elle n'est plus qu'un point noir qui apparaît et disparaît. La voici qui retourne ses ailes et miroite un instant dans le soleil. Steppes, steppes, bon Dieu que vous êtes belles !

Evocation musicale des steppes dans Dans les steppes de l'Asie centrale, de Aleksandr Porfir'evič Borodin (1833-1887).

– Ecouter Dans les steppes de l'Asie centrale, orchestration du théâtre Mariinskij (= théatre Kirov de 1935 à 1996, Sankt Peterburg), sous la direction de Valerij Abislovič Gergiev (d'origine ossète) :
https://www.youtube.com/watch?v=YZ1ZeZx2yaI

La steppe russe est évoquée dans la chanson Plaine ma plaine – version française, créée par Francis Blanche, de la chanson russe Полюшко-поле (Polôško-pole, 1934 ; texte de Viktor Mihajlovič Gusev, mélodie de Lev Konstantinovič Knipper) :

Plaine, ma plaine, / Plaine, ô mon immense plaine / Où traîne encore le cri des loups, / Grande steppe blanche de chez nous.
Plaine, ma plaine, / Dans l'immensité de neige, / Entends-tu le pas des chevaux / Entends-tu le bruit de ces galops […]

Mais pas de paysage poétique dans le texte russe original : c'est une chanson d'encouragement pour les soldats de l'Armée rouge.

– Version originelle interprétée par l'ensemble Aleksandrov (= les chœurs de l'Armée rouge) ; interprétation ancienne :
http://sovmusic.ru/m/polpol2.mp3
– Version française chantée par Armand Mestral (1917-2000, né Zelikson, fils du sculpteur d'origine russe Serge Zelikson) :
https://www.youtube.com/watch?v=MIqN69rHwjs

par extension : plaine stérile

taïga

= "formation végétale constituée par la forêt de conifères assez ouverte et interrompue par des tourbières, s'étendant en ceinture au nord de l'Eurasie (Sibérie, notamment) et de l'Amérique, et faisant la transition entre la toundra au nord et la forêt tempérée dense au sud ; vaste étendue possédant ce type de formation végétale" (TLFi)
< russe тайга (tajga) < langue mongole

Tchernobyl

Černobyl (Чернобыл, Tchernobyl) est le nom d'une petite ville soviétique connue dans le monde entier depuis 1986 pour sa centrale nucléaire, appelée par métonymie du même nom. Tchernobyl se situait à l'époque dans les régions occidentales de l'URSS. Elle se trouve actuellement en Ukraine, près de la frontière avec le Belarus.

Le 26 avril 1986, l'un des réacteurs de la centrale explosa lors d'un test, et l'explosion provoqua un dégagement considérable de radioactivité qui se répandit sur une grande partie de l'Europe et contamina durablement des régions entières (les plus touchées se trouvent en Belarus). Près de trente ans après, Tchernobyl reste le plus grave accident nucléaire jamais enregistré (sans oublier les bombes atomiques larguées volontairement par l'armée américaine en 1945 sur les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki – des dizaines de milliers de victimes civiles).

De là l'emploi de Tchernobyl comme nom commun pour désigner un accident nucléaire majeur (un autre Tchernobyl, un nouveau Tchernobyl) ou toute autre catastrophe majeure : un Tchernobyl culturel (à propos de l'incendie d'une grande bibliothèque universitaire à Moskva [Moscou] le 31 janvier 2015).

troïka

= véhicule (grand traîneau ou landau) tiré par trois chevaux attelés de front ; ensemble de trois chevaux attelés de front
par métaphore : ensemble de trois personnes dirigeant un Etat ou une entreprise
– par métonymie : système de direction à trois
< russe тройка (trojka) = attelage de trois (chevaux), groupe de trois dirigeants politiques < tri (= trois) + suffixe -ojka

Dans les luttes internes au parti communiste soviétique pour la succession de Lénine à partir de 1923, trois dirigeants, Stalin (Staline), Zinov'ev (Zinoviev) et Kamenev constituèrent une troïka contre un quatrième, Trotckij (Trotski). Quelques années plus tard, renversement d'alliance : Zinoviev, Kamenev et Trotski s'allièrent contre Staline, qui réussit cependant à s'imposer. Zinoviev et Kamenev furent exécutés en 1936, Trotski assassiné en 1940.

A la suite de la crise financière de 2008, on a appelé troïka l'ensemble constitué de la Banque centrale européenne (BCE), de la Commission européenne et du Fond monétaire international (FMI). La troïka était chargée d'assurer une aide financière à certains pays européens (Chypre, Grèce, Irlande, Portugal), tout en demandant des mesures strictes de redressement et d'austérité. La troïka fut sévèrement critiquée, surtout en Grèce, à la fois pour ses méthodes et les conséquences de sa politique, notamment sur le plan social. Après la victoire de la gauche radicale aux élections grecques en janvier 2015 et la constitution du gouvernement Tsipras, le terme honni de troïka fut remplacé officiellement par "les institutions", mais il reste d'usage courant.

trotskisme, trotskiste

Termes relatifs à Lev Davidovič Bronštejn, dit Trockij (Троцкий, Trotski, 1879-1940), dirigeant révolutionnaire, l'un des principaux artisans, avec Lénine, de la révolution d'Octobre et l'un des principaux dirigeants soviétiques de 1917 jusqu'au milieu des années vingt, opposant, ensuite, à la politique de l'Union soviétique, exilé et assassiné à Mexico en 1940.

trotskisme : conceptions politiques de Trotski

trotskiste (adjectif) : qualifie les actes ou les conceptions de Trotski, de ses partisans et des adeptes du trotskisme en Union soviétique et ailleurs dans le monde

trotskiste (substantif) : partisan des conceptions de Trotski – tel l'auteur de l'article afférent de l'Encyclopædia universalis, Michel Lequenne, qui y présente son idole comme "un révolutionnaire complet, autant homme de pensée que d'action, qui, plus heureux que Marx et Engels, put vérifier dans la pratique l'exactitude de ses théories ; plus heureux que Lénine, ne subit de momification ni de son corps ni – pire – de son enseignement, et, au prix le plus lourd (les cadavres des siens, surtout de ses quatre enfants, jonchant le chemin d'une vie de lutte impitoyable, bouclée par le coup de piolet qui lui défonça le crâne), réalisa un type humain qui esquisse l'homme à venir." [sic]

trotsk : troncation de trotskiste (substantif), employée dans les milieux non-trotskistes d'extrême-gauche. – Rien à voir, directement du moins, avec la ville de Trock (Trotsk), comme avait été appelée en l'honneur de Trotski, de 1923 à 1929, la ville de Gatčina (Гатчина, Gatchina), située dans l'actuelle région de Leningrad (qui s'étend – comme on sait – autour de Sankt Peterburg).

tsar

= empereur de toutes les Russies. – Même si le terme était employé auparavant, Ivan IV fut le premier à se faire proclamer tsar (1547), pour marquer ainsi que la Russie était le successeur des empires byzantin et romain. En 1721, Piëtr Ier (Pierre le Grand) prit le titre, plus occidental, d'empereur, tsar restant cependant lˈappellation usuelle.
< russe царь (car´) < latin Caesar

L'orthographe attestée la première en français est czar. C'est celle qui figure dans l'ouvrage de Sigismund Freyherr [baron] zu Herberstain, Neyperg und Guetenhag (1486-1566), Rerum Moscoviticarum Commentarii (1ère édition 1549, édition allemande sous le titre Moscovia der Hauptstat in Reissen, 1557). Herbertstain était un diplomate autrichien et son ouvrage, fruit de voyages qu'il effectua en Russie, contribua à la connaissance de ce pays en Europe occidentale. Il y donne l'orthographe czar, qu'il rattache à l'allemand Kayser (= empereur), mais il estime que c'est l'équivalent sémantique de roi – le terme de czar étant plus valorisé que le terme russe de король (korol')...

L'équivalence entre tsar et roi apparaît bien dans ce passage de la pièce Malheur d'avoir de l'esprit d'Aleksandr Sergeevič Griboedov : "Moi, si j'étais nommé censeur, / J'aurais l'œil sur la fable. Ah çà, mort de ma vie ! / On s'y gausse sans fin des lions et des aigles. / Mais vous aurez beau dire : / Ils n'en sont pas moins tsars, tout animaux qu'ils sont. (Griboïedov Pouchkine Lermontov 1973 : 79)

par analogie : personne à la tête d'un grand secteur économique (tsar de la finance, de l'acier, de la presse), personne qui domine un secteur culturel ou sportif (tsar de la musique, tsar de la natation)

ukase, oukase

= édit promulgué par le tsar
< russe указ (ukaz = édit, décret) < verbe ukazat' (= décréter)

par métaphore : ordre impératif, arbitraire (ironique)

village Potemkine

Grigorij Aleksandrovič Potëmkin (Potemkine, 1739-1791) fut un homme d'Etat qui s'illustra notamment lors de la guerre russo-turque au terme de laquelle l'Empire russe s'agrandit d'importants territoires baptisés "Nouvelle Russie" (sud-est de l'Ukraine actuelle) et de la Crimée. Mais il fut aussi un favori de l'impératrice Ekaterina (Catherine II). On dit qu'en 1787, lors du voyage de l'impératrice dans les territoires de Nouvelle Russie et de Crimée, dont Potemkine était le gouverneur, il usa de différents stratagèmes pour lui montrer combien ces régions étaient florissantes. C'est du moins le récit qu'en fit l'ambassadeur de Saxe en Russie, Georg von Helbig (qui n'était pas du voyage) :

Avec le début de la belle saison, on commença alors le voyage par voie fluviale et en cet instant, la machinerie théâtrale fut mise en marche, nul ne se laissa tromper par sa féérie, hormis l'impératrice. Quand la souveraine voyagea par voie de terre, ces trompe-l'œil continuèrent avec encore plus d'intensité sur tout le trajet dans les gouvernements du prince Potemkine. […] A quelque distance, on croyait voir des villages, mais les maisons et les clochers étaient seulement peints sur des planches. D'autres villages proches venaient juste d'être construits et ils semblaient être habités. Les habitants y avaient souvent été amenés de 40 lieues à la ronde. Le soir, on leur disait de quitter leurs maisons et d'aller la nuit en toute hâte dans d'autres villages, où ils n'habiteraient que pour quelques heures, juste le temps que l'impératrice soit passée. Il va de soi que l'on avait promis à ces gens des dédommagements, et il est à peine pensable qu'on ne leur donna rien. Et pourtant, ce fut ainsi. […] Des troupeaux de bétail furent emmenés la nuit d'un endroit à l'autre, et la souveraine les admira souvent cinq à six fois.
Les chemins, plus encore en Crimée, étaient excellents, mais ils n'avaient été achevés que quelques jours auparavant, et comme on les avait faits avec grande hâte, ils n'étaient pas destinés à durer. Dans les villes par lesquelles passait la souveraine, Potemkine avait l'impudence de l'emmener partout et de lui montrer les entrepôts dans lesquels les sacs de céréales étaient remplis de sable. Les maisons dans lesquelles l'impératrice entra avaient l'équipement ménager le plus précieux. Tout le nécessaire y avait été apporté de loin. On l'avait pris à des marchands à la condition qu'ils le récupérerait après usage et qu'on leur rachéterait les pièces abîmées. Mais personne ne pensa à dédommager ces gens comme on le leur avait promis, ou seulement à leur rendre le moindre des objets prêtés.
    (Helbig 1798 : 300-301. Traduit par moi, JP)

D'où l'expression "villages Potemkine". Mais peut-être faut-il y voir des racontars ou tout au moins des exagérations dues aux opposants à Potemkine à la cour de Sankt Peterburg. Voici ce que rapporte Louis-Philippe de Ségur, ambassadeur de France en Russie, qui était, lui, du voyage :

Le prince Potemkine, extraordinaire en tout et toujours, se montrait aussi actif dans ses gouvernements qu'il paraissait indolent à Pétersbourg.
Tout ce que sa vive imagination, son pouvoir illimité et la connaissance du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir de moyens pour exalter sa tête, pour flatter son amour-propre, était employé avec un art inconcevable.
Il savait, par une espèce de prodige, lutter contre tous les obstacles, vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'œil sur l'uniformité des plaines sablonneuses, l'esprit sur l'ennui d'une longue marche, et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.
Toutes les stations étaient mesurées de façon à éviter la plus légère lassitude ; il avait soin de ne faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs ou villes situées dans des positions pittoresques. D'immenses troupeaux animaient les prairies ; des groupes de paysans vivifiaient les plages ; une foule innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles, qui chantaient des airs rustiques de leur pays, nous environnaient sans cesse ; rien n'était oublié.
Il faut convenir que, si ce premier ministre, médiocre général, politique capricieux, se montrait fort loin d'être un grand homme d'Etat, il était au moins le plus grand et le plus habile des hommes de cour.
Cependant, en retranchant tout ce qu'il y avait d'artifice dans ses créations, on y reconnaissait aussi quelques réalités : lorsqu'il avait pris possession de son immense gouvernement, on n'y comptait que deux cent quatre mille habitans ; et sous son administration la population, en très peu d'années, s'était élevée à huit cent mille, nombre encore faible pour une province longue de deux cents lieues et large de cent.
Cet accroissement se composait de colons grecs, allemands, polonais, d'invalides, de soldats et de matelots congédiés. Un Français, établi depuis trois ans dans cette contrée, me dit qu'en la parcourant chaque année, il trouvait de nombreux villages établis et florissans, dans les lieux qu'un an auparavant il avait laissés déserts.
    (Ségur 1826 : 131-133)

Selon Troyat (1977 : 388-389), la mise en valeur réelle de ces régions par Potemkine est incontestable, mais :

Pour être digne de l'impératrice, il ajoute la réalité à la fiction. Il introduit, dans le présent, les couleurs d'un avenir possible. Catherine se rend bien compte qu'il y a beaucoup d'artifice dans cette présentation optimiste de son pays. Mais elle sait faire la part de l'authenticité et celle de l'hommage. Habituée aux arcs de triomphe et aux salves d'artillerie, elle trouve presque naturel qu'on enjolive la vérité.

Henri Troyat, de son vrai nom Lev Aslanovič Tarasov (1911-2007), né à Moskva, est d'origine arménienne.

En tout cas, l'expression est restée, et dans plusieurs langues, y compris en russe : Потёмкинские деревни (Potëmkinskie derevin).

– A part les villages, le nom de Potemkine a été donné très officiellement à un cuirassé, dont la mutinerie, en 1905, a été immortalisée par le film Le Cuirassé Potemkine (1925) de Sergej Mihajlovič Èjzenštejn (Eisenstein) et – en France – par la chanson Potemkine (1965), texte de Georges Coulonges, musique et interprétation de Jean Tenenbaum, dit Jean Ferrat. Jean Ferrat était d'origine russe par son père, exilé en France au début du XXe siècle, déporté et assassiné à Auschwitz. Cette chanson fut à l'époque interdite à la radio-télévision française.

– Voir le film d'Eisenstein sur Youtube : plusieurs versions existent, de plus ou moins bonne qualité, avec sous-titres en français ou en anglais.
 Ecouter Potemkine chanté par Jean Ferrat : https://www.youtube.com/watch?v=MK6o_aldOcA

voirLa Crimée à Paris

vodka

= eau-de-vie de grain (orge ou seigle)
< russe водка (vodka) < вода (voda = eau) ; cf. latin unda

– Substantif féminin actuellement, mais d'abord masculin (le masculin ne disparaît définitivement qu'à la fin du XIXe siècle).

La production de vodka remonte au XIVe siècle en Russie et en Pologne, mais le terme lui-même ne se popularisa que dans le courant du XIXe siècle : auparavant, on parlait simplement d'"eau-de-vie". Les périodes de développement de la production et de la consommation (activité lucrative pour l'Etat qui perçoit les taxes) alternèrent avec les périodes de lutte contre l'alcoolisme et d'augmentation des prix (avec pertes de revenu pour l'Etat du fait du développement de la production clandestine d'une vodka frelatée). – En ce début de XXIe siècle, les marques de vodka russe les plus courantes sont Столичная, Stolicnaâ (Stolichnaya) et Русский Стандар, Russkij Standart. La part de la vodka frelatée dans la consommation est estimée à plus de la moitié…

La Russie est le pays où la consommation de vodka par habitant est la plus importante : 13,9 litres par habitant en 2012. Elle est suivie par le Belarus (11,3 l), l'Ukraine (7,7 l) et la Pologne (7,0 l). Non sans raison : "D'après Pierre le Grand, "la joie de la Russie, c'est de boire", mais elle n'a pas grand chose à boire ; 2 à 4 millions d'hectolitres de vin ; 4 millions d'hectolitres de bière pour une population de plus de 130 millions d'habitants dans la Russie d'Europe. Si elle veut donc se livrer à la joie, elle doit consommer de l'eau de vie." (Guyot 1917 : 104)
    Source des statistiques de consommation :
    http://www.economist.com/blogs/graphicdetail/2013/06/daily-chart-9 (consulté le 2015-07-11)

En ce qui concerne la consommation d'alcool pur, la Russie se trouve aussi dans le peloton de tête (avec le Bélarus, la Lituanie, la Roumanie et l'Ukraine) : 15,1 litres par habitant de plus de 15 ans et par an. A comparer avec la France : 12,2 litres. (Statistiques 2010 de l'OMS)

Voici – en apéritif – quelques exemples de la façon de "s'enivrer comme seul un Russe en est capable" (Gogol 1966 : 389) au plus haut sommet de l'Etat :

– Le tsar Piëtr (Pierre le Grand, 1672-1725) instaura une pénalité pour les convives qui arrivaient en retard à une fête : boire illico une grande coupe de vodka (qui ne titrait toutefois pas 40° comme maintenant).

– Petit jeu lors d'un dîner au Kremlin début 1948, raconté par l'ancien dirigeant yougoslave Milovan Djilas (1991 : 191) : "Au début du dîner, quelqu'un – je crois bien que ce fut Staline lui-même – proposa que chacun devinât combien le thermomètre, dehors, marquait de degrés au-dessous de zéro, et que chacun fût, en guise de punition, obligé de boire un nombre de verres de vodka égal au nombre de degrés inexact qu'il aurait indiqué. […] Je me souviens que Beria fit une erreur de trois degrés et qu'il dit l'avoir fait exprès pour boire davantage."

Boris Nikolaevič El'cin (Eltsine), qui fut président de la fédération de Russie de 1990 à 1999, apparut plusieurs fois ivre dans l'exercice de ses fonctions, avec – notamment – quelques difficultés à se tenir debout.

Deux témoignages sur la consommation générale d'alcool en Russie. D'abord celui d'Adam Olearius (1656 : 194-195), qui participa à plusieurs voyages diplomatiques en Russie au milieu du XVIIe siècle :

Le vice de l'ivrognerie est si commun chez ces peuples dans toutes les conditions, chez les ecclésiastiques et chez les laïcs, hommes et femmes de haute et de basse condition, jeunes et vieux, que quand on les voit ici ou là coucher dans les rues et se retourner dans l'ordure, on n'y fait pas attention comme à quelque chose d'habituel et de quotidien. […] A notre époque, il y avait toutes sortes de cabarets et de tavernes, de telle sorte que celui qui voulait n'avait qu'à y entrer s'asseoir et il pouvait boire pour son argent, et les gens du peuple apportaient alors dans la taverne ce qu'ils avaient pu ganer, et ils y restaient jusqu'à ce que leur bourse soit vide, ils enlevaient alors leurs habits et même leur chemise et la donnaient au cabaretier, et ils retournaient ensuite chez eux aussi nus que quand ils étaient venus au monde. En 1643, quand je logeais à Novgorod à l'hôtel de Lübeck non loin d'un cabaret, je vis en sortir quelques-uns de ces gars ivres et nus, certains sans bonnet, les autres sans souliers et sans bas. Entre autres, j'en vis un qui avait vendu son kaftan pour boire et sortait en chemise, et ayant rencontré un bon ami qui se dirigeait lui aussi vers le cabaret, il y retourna avec lui. Quelques heures plus tard, il ressortit sans chemise, il n'avait plus sur lui que ses caleçons. Et quand je lui demandai où son kaftan était passé, qui le lui avait donc volé, il répondit avec leur habituel je butzfui mar, c'est la faute au cabaretier. Eh, si le kaftan et la chemise y sont restés, les caleçons peuvent y rester aussi. Sur quoi il retourna dans le cabaret et en ressortit après tout nu, il prit une poignée de pissenlits qui poussaient près du cabaret, en couvrit ses parties honteuses et s'en alla ainsi chez lui, joyeux et en chantant. [traduit par moi, JP]

Second témoignage : celui d'un médecin militaire qui participa à la campagne de Russie en 1812 (Roy 1856 : 152-153) :

Il n'existe pas un peuple dans le monde qui ait un goût aussi décidé pour les boissons alcooliques que le peuple russe. Les liqueurs les plus spiritueuses sont toujours celles qu'il préfère. Nos vins n'ont aucun attrait pour lui, parce qu'ils causent peu d'effet sur les papilles émoussées de leur palais, et sur un gosier brûlé par l'usage trop réitéré de l'eau-de-vie de grain. Cette eau-de-vie, qu'ils appellent wodka, est faite sans soin ; elle a une odeur et un goût d'empyreume qui en rend l'usage insupportable aux personnes qui n'y sont pas accoutumées.

L'homme du peuple boit dans toutes les occasions et à toutes les heures de la journée. Est-il gai et content, il boit pour exalter sa joie. A-t-il quelque sujet de chagrin ou de désespoir, il va boire pour se consoler. Lorsqu'il a reçu la bastonnade, il se croit au comble s'il ne peut pas aller noyer son chagrin dans un pot. Mais a-t-il quelques kopecks dans sa poche, il court, le dos encore tout meurti des coups qu'il vient de recevoir, dans le cabaret le plus proche, dépose sans mot dire son argent sur le comptoir, avale la liqueur tout d'un trait, pousse de la gorge un gros soupir convulsif, s'essuie les moustaches et continue son chemin. Le voilà consolé : il ne sent plus les coups de bâton ; mais il n'est plus bon à rien ; ses jambes refusent de le porter, et il se laisse tomber dans le premier coin.

C'est particulièrement les jours de fête que le peuple russe se livre à son goût immodéré pour les boissons spiritueuses. Il n'est pas rare, lors d'une grande solennité, pendant l'âpre saison, de voir emporter des hommes que le froid a saisis et glacés. Ces scènes sont surtout très-fréquentes dans les villes, et les écoles d'anatomie de Saint-Pétersbourg et de Moscou ne sont pas embarrassées, pendant l'hiver, de se procurer des sujets pour la dissection. Sous le règne de Catherine II, un particulier qui s'était enrichi dans la ferme des eaux-de-vie, crut devoir, dans un jardin public, donner un banquet à la populace de Saint-Pétersbourg, pour lui témoigner sa reconnaissance des bénéfices immenses qu'elle lui avait procurés. Tous les convives burent à discrétion, et un grand nombre étant tombés sous la table, y restèrent gelés. Lorsque la fête fut finie, on eût pu se croire au milieu d'un champ de bataille, en voyant emporter des centaines de morts et de mourants. Un statisticien, d'après des calculs qui paraissent faits avec soin et exactitude, a évalué à deux cent mille par an, sur toute l'étendue de l'empire, le nombre des décès porduits par la funeste passion des liqueurs fortes.

De nos jours, la consommation excessive de vodka a une conséquence directe : l'espérance de vie de la population masculine est en Russie nettement inférieure à la moyenne européenne – moins de soixante-cinq ans, contre plus de soixante-dix huit ans en France. Il en va de même pour l'Ukraine et le Belarus.

Suite – notamment – à l'exil de producteurs russes après la révolution d'Octobre, la production de vodka s'est développée en dehors de la Russie et de la Pologne. C'est le cas de la vodka Eristoff ou de la vodka Smirnoff, dont la production a été réimplantée en Europe occidentale dans les années vingt.

Différences culturelles. Le terme vodka désigne en russe et en français le même breuvage, mais le contexte culturel, la façon dont la vodka est consommée, diffère radicalement. En Russie, la vodka se boit glacée, pure et cul-sec, accompagnée de zakouskis (ou au minimum d'un cornichon). En Europe occidentale et en Amérique du Nord, par contre, on la consomme principalement dans des cocktails, surtout depuis les années quatre-vingt du XXe siècle. Il en existe de très nombreuses variétés, parmi lesquelles un "cocktail molotov" (vodka, bière et grenadine) et un "cocktail kalachnikov" (plusieurs recettes)…

vodka orange : cocktail composé de jus d'orange (beaucoup) et de vodka (un peu : un cinquième ou un quart...).

Autre utilisation : un sorbet citron arrosé de vodka – on appelle cela un colonel (mais pourquoi donc ?). Des restaurants proposent également un général (glace vanille et whisky), qui semble avoir été nommé par analogie avec le colonel. Certains ont même imaginé des commandants, des capitaines, etc., avec d'autres parfums et d'autres alcools.

yourte

= hutte conique en peau
< russe юрта (ôrta) < turc yurt

zakouski

= hors-d'œuvre russes ou polonais variés
< russe закуски (zakuski), pluriel de zakuska (= collation) < zakusít (= manger un morceau) < kusát (= mordre) < kus (= morceau) (selon TLFi)

– En français, zakouski est considéré comme un singulier ; pluriel zakouskis (depuis la réforme de l'orthographe de 1990)

Voici une description de la façon dont ces hors-d'œuvre sont consommés ; la scène se passe à bord du Rurik, à Port-Arthur (base russe dans le nord-est de la Chine), en 1900 (Henry 1901 : 414)

Les "Iakouskas", autrement dit les hors-d'œuvre, qui, en Russie, se prennent à part, sont disposés dans le salon. On fait là presque un vrai repas : du caviar, du jambon, du foie gras, etc..... et surtout de la vodka, une terrible eau-de-vie dont nous ne nous méfions pas assez. Un officier russe vous en verse un petit verre et vous offre de trinquer avec lui ; impossible de refuser, n'est-ce-pas ? Et en Russie, quand on trinque, on vide son verre d'une seule lampée. Comme il ne fait pas faire de jaloux, vous petes bien obligé de recommencer la même cérémonie avec cinq ou six Russes.

– amuse-gueules variés, servis avec l'apéritif


En guise de conclusion : aux origines russes du Chant des partisans

voirAux origines russes du Chant des partisans


Références bibliographiques

Allais, Alphonse, [1892]. Vive la vie !. Paris : Flammarion. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-06-28.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113291b

Almanach des Gourmands. Sseconde édition. Troisième année. Paris : Maradan, 1806. Document en ligne, consulté le 2016-04-15.
https://ia801300.us.archive.org/0/items/b21525250_0003/b21525250_0003.pdf

Arnou, Léon, 1904. Manuel de l'épicier. J.-B. Baillière et fils. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-09-07.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5407372n

Barbusse, Henri, 1935. Staline. Un monde nouveu à travers un homme. Paris : Flammarion. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-06-08.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1133217

Carême, Marie-Antoine, 1815. Le pâtissier royal parisien ou Traité élémentaire et pratique de la pâtisserie ancienne et moderne. Tome 1. Paris :  J.-G. Dentu. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2016-04-15.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k852393j

Céline, Louis-Ferdinand, 1936. Mea Culpa suivi de La Vie et l'Œuvre de Semmelweis.  Paris : Denoël et Steele.

Céline, Louis-Ferdinand, 1937. Bagatelles pour un massacre. Paris : Denoël.

Céline, Louis-Ferdinand, 1938. L'Ecole des cadavres. Paris : Denoël.

Céline, 1974. Romans II. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Céline, 1981. Romans I. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Céline, 2009. Lettres. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Conte, Francis, 1994. Traditions russes et prénoms bolcheviks. Revue des études slaves 66, 2 : 347-358. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2015-07-20.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_1994_num_66_2_6187

Depretto, Jean-Paul, 1982. La réalité du stakhanovisme ou Staxanov par lui-même. Revue des études slaves 54, 3 : 337-353. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2015-09-04.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_1982_num_54_3_5238

Dictionnaire de l'Académie. 9e édition. Document en ligne, consulté le 2014-05-21. = Académie 9e.
http://atilf.atilf.fr/academie9.htm

Djilas, Milovan, 1991. Conversations avec Staline. Paris : Gallimard. Collection Idées.

Dostoïevski, 1964. Crime et Châtiment. Paris : Editions Garnier Frères.

Dostoïevsky, Fedor, 1961. Souvenirs de la maison des morts. Paris : Club des éditeurs.

Dubois, Urbain, 1888. Nouvelle cuisine bourgeoise pour la ville et pour la campagne. 8e édition. Paris : Bernardin-Béchet et fils. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le2015-09-07.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1108544

Du Cange, Charles Du Fresne, 1885. Glossarium mediæ et infimæ latinitatis. Tome 5. Paris : Firmin Didot frères. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-06-02.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k61357875

Encyclopædia Universalis. Version Education (accès restreint). Articles "Trotski et le trotskisme", "URSS". Document en ligne, consulté le 2014-07-16.

Freund, Guill[aume], 1883. Grand dictionnaire de la langue latine. 3 tomes. Paris : Firmin-Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-11-14 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816172w (= tome 2)

Gide, André, 1978. Retour de l'U.R.S.S. suivi de Retouches à mon Retour de l'U.R.S.S. Paris : Gallimard. Collection idées. 1ère édition 1936 et 1937.

Gogol, Nicolas, 1966. Œuvres complètes. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Grenier, Fernand, 1950. Au Pays de Staline. Paris : Editions sociales.

Griboïedov, Pouchkine, Lermontov, 1973. Œuvres. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Guyot, Yves, 19. La question de l'alcool. Allégations et réalités. Paris : Felix Alcan. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-07-11 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5479016j

Helbig, G.A.W. v., 1798. Potemkine le Taurien. Minerva 1798, 2 : 291-319. Document en ligne sur le site de la bibliothèque universitaire de Bielefeld, consulté le 2014-07-04.
http://www.ub.uni-bielefeld.de/diglib/aufkl/browse/minerva/21798.html

Henry, Paul, 1901. La Route de Chine. Journal de route. Le mois littéraire et pittoresque, VI : 395-419. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-07-14.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5800059j

Hergé, 1947. Le Secret de la licorne. Tournai : Casterman.

Hergé, 1953. Objectif Lune. Tournai : Casterman.

Hergé, 1967. Le Sceptre d'Ottokar. Torunai : Casterman.

Hergé, 1981. Les aventures de Tintin au pays des Soviets. Tournai : Casterman. Reproduction de la 1ère édition 1930.

Herberstain, Sigismund Freyherr zu, 1557. Moscovia der Hauptstat in Reissen. Wienn : Michael Zimmermann. Document en ligne sur le site de la bibliothèque de l'université de Göttingen, consulté le 2014-05-19.
http://gdz.sub.uni-goettingen.de/dms/load/pdf/?PPN=PPN339971460

Histoire du Parti communiste (bolchéik) de l'U.R.S.S. Fascicule d'éducation communiste Nº 1. Paris : Editions Gît-le-Cœur, 1968.

Hugo, Victor, s.d. [1870]. Les châtiments. 19e édition. Paris : J. Hetzel & Cie. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2014-05-22.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54602239

Issatschenko, Alexander, 1980. Geschichte der russischen Sprache. 2 Bände. Heidelberg : Car Winter.

Joanne, Adolphe, 1867. Paris illustré. Nouveau guide de l'étranger et du Parisien. Paris : Hachette.Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-02-02.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6585227h

[Jordan, Claude], 1698. Voyages historiques de l'Europe, Qui comprend tout ce qu'il y a de plus curieux dans la Moscovie. Tome VII. Paris : Nicolas Le Gras. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-09-03..
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1064036

Kabakova, Galina & Stroev Alexandre, 1997. Les voyageurs aux bains russes. Revue des études slaves 69, 4 : 505-518. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2017-01-31.
http://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1997_num_69_4_6428

Kravchenko, V.A., 1947. J'ai choisi la liberté ! La vie publique et privée d'un haut fonctionnaire soviétique. Traduit de l'américain. Paris : Self.

L'argot de Saint-Cyr. Paris : Ollendorf, 1893.

La Malakoff, chanson russe. Paris : G. Gross 1911. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-01-31.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1160742t.pdf

Lambert, C., 1836. Traité sur l'hygiène et la médecine des bains russes et orientaux. Paris : Librairie de Crochard et Cie. Document en ligne sur le site de Google, consulté le 2017-02-02.
http://books.google.fr/

Las Cases, s.d. Mémorial de Sainte-Hélène. Tome II. Paris : Magen & Comon. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2014-06-06.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6130856d

Leblanc, Maurice, 1966. 813. Paris : Le livre de poche.

Lebouc, Georges, 2006. Dictionnaire de belgicismes. Bruxelles : Racine.

Lenin, W.I., 1973. Werke. Band 7. 6. Auflage. Berlin : Dietz Verlag. Document en ligne, consulté le 2014-05-17.
http://www.red-channel.de/LeninWerke/LW07.pdf

Les vies des saints. Tome 6. Nouvelle édition. Paris : Louis Genneau, 1739. Document en ligne sur le site de Google, consulté le 2015-06-08.
http://books.google.fr/

Littré, Emile, 1886. Dictionnaire de la langue française. Supplément. Paris : Hachette. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2014-05-22.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58019485

Londres, Albert, 1996. Dans la Russie des soviets. Paris : éditions Arléa.

Maïakovski, Vladimir, 2005. A pleine voix. Anthologie poétique (1915-2030). Paris : Gallimard. Collection Poésie.

Maigne, W., 1892. Nouveau manuel complet de l'alimentation. Seconde partie : Conserves alimentaires. Nouvelle édition. Paris : Librairie encyclopédique de Roret. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-09-07..
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64613821

Marie, Jean-Jacques, 2001. Staline. Paris : Fayard.

Mauriac, François, 1986. Paroles perdues et retrouvées. Paris : Grasset.

Murger, Henry, 1851. Scènes de la Bohême. Paris : Michel Lévy Frères. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-07-25.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626731x

Olearius, Adam, 1656. Vermehrte Newe Beschreibung Der Muscowitischen vnd Persischen Reyse. Schleßwig : Johan Holwein. Document en ligne sur le site de la Bayrische Staatsbibliothek, consulté le 2015-09-04.
http://reader.digitale-sammlungen.de/de/fs1/object/display/bsb10715606_00001.html

Olearius, Adam, 1661. Relation du voyage d'Adam Olearius en Moscovie, Tartarie et Perse. Traduit de l'allemand. Tome 1. Paris : Jean Dupuis. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-01-31.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k118550w

Pochhammer, E.F., 1824. Russische Dampfbäder als Heilmittel. Berlin : Nauck. Document en ligne sur le site de l'université de Düsseldorf, consulté le 2017-02-01.
http://digital.ub.uni-duesseldorf.de/urn/urn:nbn:de:hbz:061:1-492109

Queneau, Raymond, 1959. Zazie dans le métro. Paris : Gallimard.

Rey, Alain (ed.), 1998. Dictionnaire historique de la langue française. 3 volumes. Paris : Le Robert.

Robert, Paul, 1984. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. 6 volumes. Paris : Le Robert.

Roy, J.-J.-E, 1856. Les Français en Russie. Souvenirs de la campagne de 1812 et de deux ans de captivité en Russie.Tours : Ad Mame & Cie. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-07-14.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63592172

Ségur, Louis-Philippe de, 1826. Mémoires ou Souvenirs et Anecdotes. Tome 3. Paris : Alexis Eymery. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2014-07-05.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k292065

Soljénitsyne, Alexandre, 1978. Une journée d'Ivan Denissovitch. Paris : UGE. Collection 10|18 488.

Soljénitsyne, Alexandre, 1974-1976. L'archipel du Goulag. 1918-1956. Essai d'investigation littéraire. 3 tomes. Paris : Seuil.

Staline, J., 1970. Les questions du léninisme. Tome 1. Paris : Norman Béthune. Reproduction de l'édition publiée à Moscou en 1951.

Sun Zi, 2006. L'art de la guerre. Paris : Economica.

Surdez, Georges, 1937. Russian Roulette. Collier's (1937-01-30) : 16, 57. Document en ligne, consulté le 2014-07-07.
http://www.unz.org/Pub/Colliers-1937jan30-00016

Tanet, Chantal & Hordé, Christian, 2009. Dictionnaire des prénoms. Paris : Larousse.

Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2014-05-21.
http://atilf.atilf.fr

Tolstoï, Léon, 1958. La Guerre et la Paix. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade. 1ère parution 1952.

Toporkov Andrej, 1997. Les fonctions rituelles et mythologiques du baiser chez les Slaves de l'Est. Traduit par Marie Torunié. Revue des études slaves, 69, 4 : 519-527. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2014-06-04.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_1997_num_69_4_6429

Tourguéniev, 1982. Romans et nouvelles complets II. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Troyat, Henri, 1977. Catherine la Grande. Paris : Flammarion.

Vasmer, Max, 1958. Russiches etymologisches Wörterbuch. 3 Bände. Heidelberg : Carl Winter.

Verne, Jules, 1879. Michel Strogoff. Moscou – Irkoutsk. 2 tomes. 17e et 20e édition. Paris : J. Hetzel & Cie. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-06-10.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63216v et http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k632176

Voltaire, 1768. Histoire de Charles XII, roi de Suède, avec l'Histoire de l'empire de Russie sous Pierre-le-Grand. Genève.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65533779

[Voragine, Jacques de], 1499. La légende dorée. Paris : Symon. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2015-06-02.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8604282b.

Voslensky, Michael, 1980. La Nomenklatura. Les privilégiés en U.R.S.S. Traduit de l'allemand. Paris : Belfond.


© Jacques Poitou 2017.