Jacques Poitou
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La Russie dans le vocabulaire français (1ère partie) | Deuxième partie | Bibliographie

  L'Armée rouge est rouge de tout le sang qu'elle a versé pour le salut de l'Europe ! Elle a sauvé ceux à qui elle faisait peur. Elle a été le rempart d'une culture que ses ennemis l'accusaient de vouloir détruire.

    François Mauriac. Paris, 27 octobre 1944. (Mauriac 1986 : 131)

Ne figurent pas ici des termes qui sont utilisés en français uniquement pour désigner des réalités spécifiquement russes (comme boïard, knout ou rouble). Sont par contre mentionnés des termes français qui, sans être d'origine russe, renvoient d'une façon ou d'une autre à des réalités russes (comme caviar ou cocktail Molotov) ou ont transité par le russe.

N.B. Les termes russes sont translittérés selon la norme ISO 9:1995. Entre parenthèses figure le cas échéant une graphie française usuelle.

voirEcritures du russe
voirTranscription et translittération des caractères cyrilliques

Ambigüités. – Le terme Russie peut renvoyer à des territoires d'extensions diverses. Ce peut être : 1. le territoire de la fédération de Russie, qui compte environ 80 % de russophones ; 2. les territoires peuplés principalement de slaves orientaux, c'est-à-dire ce qu'on a appelé Grande Russie, Petite-Russie (= l'Ukraine) et Russie blanche (= le Belarus) ; 3. le territoire de l'Empire russe ou de l'URSS à leur extension maximale (respectivement avant 1904 et après 1945).

agit-prop
apparatchik
astrakan
baba
bélouga
bérésina
blini
bolchévik
caviar
chapka
cocktail Molotov
cosaque
datcha
goulag
icône
intelligentsia
kalachnikov
kopeck
léninisme
mammouth
mazout
moujik
niet
nihilisme
nomenklatura
noms de personnes
orgues de Staline
parka
perestroika
pogrom
Raskolinikov
russe :
bains
baiser
billard  
boire
casserole
charlotte  
chaussettes
cornichons
cuisine
emprunts
montagnes
poupées
roulette
service
samizdat
samovar
soviet
stalinien
stakhanovisme
steppe
taïga
Tchernobyl
troïka
trotskiste
ttsar
ukase
village Potemkine
vodka
yourte
zakouski

agit-prop

– abréviation de отдел агитации и пропаганды (otdel agitacii i propagandy) = département pour l'agitation et la propagande au sein du parti communiste soviétique. Des responsables à l'agit-prop furent mis en place à tous les échelons de l'appareil en URSS, de même dans les autres partis affiliés à la IIIe Internationale (Komintern).

par extension : actions massives de propagande en faveur de telle ou telle cause (valeur péjorative)

apparatchik

= cadre du parti communiste soviétique, qui fait partie de son appareil
< russe аппаратчик (apparatčik)

par extension : homme ou femme de l'appareil d'un parti ou d'un syndicat ; connotations souvent péjoratives (carriériste, bureaucrate)

astrakan

= "fourrure bouclée d'agneau caracul mort-né, préparée à l'origine à Astrakan ou selon les procédés en usage dans cette ville" (TLFi)
< russe : ville d'Astrahan´ (Астрахань, Astrakhan)

par analogie : bouclé (adjectif) ou de même couleur (grise ou noire) que l'astrakan

baba

– gâteau rond contenant notamment des raisins de Corinthe et imbibé de rhum
< russe баба, polonais baba = forme hypocoristique de russe бабушка (babuška), polonais babcia = grand-mère, vieille femme ; baba désigne aussi une sorte de brioche ronde – le lien entre ces deux significations repose, selon le TLFi, sur l'analogie de forme entre le gâteau et une vieille femme – aussi bien en Russie qu'en Pologne.

L'origine de ce gâteau en France est en relation avec la personne du roi déchu de Pologne, Stanisław Leszczyński (1677-1766), dont la fille Maria fut donnée comme épouse à Louis XV en 1725. La recette polonaise du gateau aurait été importée en France par la cour de Stanisław, réfugié en France, puis modifiée, enrichie par le pâtissier alsacien de la jeune reine, Nicolas Stohrer, et par bien d'autres chefs ensuite. Dans l'Almanach des gourmands (1806), Grimod de la Reynière mentionne le baba à propos des raisins de Corinthe ; il indique : "On en fait surtout beaucoup d'usage dans les babas, espèce de biscuit de Savoie au safran, que le roi de Pologne Stanislas Ier a fait connoître en France, et dont les meilleurs se fabriquent à Paris, chez M. Rouget, pâtissier célèbre." (Almanach des Gourmands : 47) Voir aussi la recette qu'en donne Carême (1815 : 34-36) sous le nom de "baba polonais". Précisons que si le baba originel semble n'avoir été ni spécifiquement polonais ni spécifiquement russe, ce sont des Polonais qui l'ont fait connaître en France.

La pâtisserie Stohrer, fondée en 1730 rue Montorgueil à Paris, indique sur son site une autre origine du nom du gâteau : Stanisław Leszczyński lui aurait donné le nom d'Ali Baba, personnage célèbre des contes des Mille et une nuits dont la traduction en français était parue quelques années auparavant. – Affirmation qui n'est mentionnée ni par le TLFi ni par Rey (1998). Mais actuellement, la pâtisserie Stohrer propose sur son catalogue un baba au rhum "nature" – "création de Monsieur Stohrer à la cour du Roi Louis XV" – et un autre, baptisé Ali Baba, avec crème pâtissière et raisins de Corinthe – "création de Monsieur Stohrer pour le Roi Stanislas de Pologne à la cour de Nancy".

Il se peut que l'expression argotique l'avoir dans le baba (= se faire avoir) soit dérivée du nom du gâteau, par analogie entre la forme et la consistance du gâteau et le postérieur ; cf. l'avoir dans le cul, se faire baiser, de même sens. D'autres expressions dans lesquelles figure baba (être baba, babacool) ne sont pas de même origine.

bélouga, beluga

1. = "esturgeon de grande taille que l'on trouve surtout dans la mer Caspienne et la mer Noire" (Académie 9e). Le caviar beluga est le plus réputé.
< russe белуга (beluga) < russe белый (belyj = blanc)

2. = "grand cétacé odontocète des régions polaires, de couleur claire, voisin du narval, souvent appelé petite baleine blanche, dauphin blanc ou marsouin blanc" (Académie 9e).
< russe белуха (beluha) < russe белый (belyj = blanc)

bérésina, bérézina

< russe : rivière de la Berezina (Березина) < берёэа (berëza = bouleau)

= grande catastrophe, échec marquant, déroute, notamment sur le plan électoral

Le sens qu'a pris ce terme est issu de la façon dont a été perçu et recensé le franchissement de la Berezina par l'armée napoléonienne, lors de la retraite de Russie, fin novembre 1812. Sans avoir obtenu la capitulation du tsar Aleksandr Ier, Napoléon avait dû repartir de Moskva (Moscou), qui avait été incendié, et ce qui restait de la Grande Armée était sans cesse harcelé par les forces russes commandées par Mihail Illarionovič Kutuzov. Lors de la traversée de la Berezina, une grande partie des troupes réussit à poursuivre sa fuite, mais les pertes furent considérables (de part et d'autre). Dans la mesure où les armées napoléoniennes échappèrent à l'anéantissement total, le passage de la Berezina est considéré comme une "victoire" militaire.

Mais alors qu'à Paris, les victoires de Napoléon sont célébrées par de nombreux toponymes – de la gare d'Austerlitz aux boulevards des Maréchaux , de même que celles de l'armée française lors de la guerre de Crimée (1853-1856) – du pont de l'Alma à la rue de Crimée –, nulle rue de la Berezina. Seule une petite rue de la Moskova, près du boulevard Ney, évoque la campagne de Russie.

voirLa Crimée à Paris

Pourtant, il existe un Passage des Beresinas... dans la littérature, sous la plume de Céline (1894-1961, de son vrai nom Louis Destouches). Dans Voyage au bout de la nuit (1932), Céline évoque une Impasse des Beresinas : "l’Impasse des Beresinas, derrière les Folies-Bergère, à présent disparue, où les petits chiens venaient avec leurs petites filles, en laisse, faire leurs besoins" (Céline 1981 : 72). Quelques pages plus loin (p. 75, également p. 359), il est question d'un passage des Beresinas : "Au passage des Beresinas, tout le monde se connaissait de boutique en boutique, comme dans une véritable petite province, depuis des années coincée entre deux rues de Paris, c’est-à-dire qu’on s’y épiait et s’y calomniait humainement jusqu’au délire." Quatre ans plus tard, dans Mort à crédit (1936), le passage des Beresinas est le lieu où le narrateur, Ferdinand (second prénom de Louis Destouches), passe son enfance – transposition du passage Choiseul (2e arrondissement de Paris) où l'auteur vécut de 1899 à 1907 : "Il faut avouer que le Passage, c’est pas croyable comme croupissure. C’est fait pour qu’on crève, lentement mais à coup sûr, entre l’urine des petits clebs, la crotte, les glaviots, le gaz qui fuit. C’est plus infect qu’un dedans de prison. Sous le vitrail, en bas, le soleil arrive si moche qu’on l’éclipse avec une bougie. Tout le monde s’est mis à suffoquer. Le Passage devenait conscient de son ignoble asphyxie !…" (p. 568) Pour Henri Godard (note p. 1295), l'impasse et le passage des Beresinas mentionnés dans le Voyage ne sont qu'"un premier croquis" du Passage décrit dans Mort à crédit. Quant au nom inventé par Céline, il l'a été visiblement par analogie formelle avec le passage des Panoramas, situé à quelques centaines de mètres du passage Choiseul. Mais pourquoi des Beresinas ? Godard mentionne une histoire de Scènes de la Bohême d'Henry Murger (1851 : 236-247) dans laquelle un peintre soumet à un jury le même tableau successivement sous divers noms, en modifiant juste quelques détails : Passage du Rubicon, Passage de la mer Rouge, Passage de la Bérézina, avant d'envisager : Passage des Panoramas. Est-ce cet ouvrage qui a donné à Céline l'idée du nom du Passage ?

Paradoxe : pendant toute la campagne de Napoléon en Russie, les forces russes n'ont remporté aucune victoire militaire décisive, mais au bout du compte, Kutuzov a atteint son objectif : la liquidation du gros de la Grande Armée. Moins de deux ans après, les troupes russes feront leur entrée à Paris. – "Remporter cent victoires en cent combats n'est pas ce qu'il y a de mieux, le mieux est de soumettre l'ennemi sans combattre", avait dit Sun Zi au VIe siècle avant notre ère. (Sun Zi 2006 : 112)

La Berezina est devenue le symbole de cette débâcle spectaculaire.

minard Carte des pertes napoléoniennes dessinée par Charles-Joseph Minard.

Cliquez sur la vignette pour voir l'image en grand.

Dans La Guerre et la Paix, Lev Nikolaevič Tolstoj (1958 : 1440) donne l'analyse suivante du rôle du passage de la Berezina dans la réalité et dans l'imaginaire :

Les troupes françaises continuaient à fondre régulièrement selon une progression mathématique rigoureuse. Même ce passage de la Bérésina, sur lequel on a tellement écrit, au lieu d'être un élément décisif de la campagne, ne fut qu'un pas de plus dans l'œuvre de destruction de l'armée française. Si l'on a tellement écrit et si l'on écrit enore, du côté français, cela vient uniquement de ce que les malheurs de l'armée française, auparavant tous semblables, se trouvaient soudain groupés là, autour de ce pont écroulé, en un spectacle tragique, bien fait pour se graver dans les mémoires. Du côté russe, si l'on a tellement parlé et écrit à propos de la Bérésina, c'est parce que, loin du théâtre de la guerre, à Pétersbourg, on avait dressé un plan (celui de Pfuhl), qui prévoyait sur cette rivière un traquenard stratégique où tomberait Napoléon. Chacun était certain que tout se passerait dans la réalité comme sur un plan, aussi s'empressa-t-on d'affirmer que le passage de la Bérésina avait justement causé la perte des Français. En réalité, les conséquences de ce passage furent beaucoup moins désastreuses pour eux que leurs pertes en hommes et en canons à Krasnoïé, et à cet égard, les chiffres sont probants.

Dans Expiation, Victor Hugo (s.d. : 167-168) brosse un tableau saisissant de la retraite de Russie ; en voici le début :

Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
[…]

Que se serait-il passé sans l'incendie de Moscou et la débâcle du retour ? Lors de conversations ultérieures, sur l'île de Sainte-Hélène, Napoléon dit qu'il aurait pris ses quartiers à Moscou, et qu'ensuite :

Au premier retour de la belle saison, j'eusse donc marché aux ennemis ; je les eusse battus ; j'eusse été maître de leur empire. Mais Alexandre, croyez-le bien, ne m'eût pas amené jusque là. Il eût passé avant par toutes les conditions que j'eusse dictées ; et alors la France eût enfin commencé à pouvoir jouir. Et vraiment cela a tenu à bien peu de chose ! car j'avais été pour combattre des hommes en armes, et non la nature en courroux : j'ai défait des armées, mais je n'ai pu vaincre les flammes, la gelée, l'engourdissement, la mort ! Le destin a dû être plus fort que moi. Et pourtant, quel malheur pour la France, pour l'Europe !
    (Las Cases s.d. : 144)

Mais il n'en fut pas ainsi... Dans le récit La tempête de neige, Aleksandr Sergeevič Puškin (Pouchkine) présente ainsi l'ambiance en Russie après la victoire sur Napoléon :

La guerre s'acheva glorieusement. Nos régiments revenaient de l'étranger. Le peuple courait à leur rencontre. La musique jouait les chansons des pays conquis : Vive Henri IV, des valses tyroliennes et des airs de Joconde. Les officiers, partis pour la campagne presque adolescents, revenaient mûris dans l'air des batailles et couverts de décorations. Les soldats conversaient gaiement et mêlaient dans leurs phrases des mots allemands ou français. Epoque inoubliable ! Temps de gloire et d'enthousiasme ! Avec quelle force le mot "Patrie" faisait battre un cœur russe ! Combien douces étaient les larmes du revoir ! En chacun de nous le sentiment de la fierté nationale et l'amour pour le Tsar se fondaient ! Quant au Tsar lui-même, quels instants il vivait !
Les femmes, les femmes russes étaient alors incomparables ! Leur froideur habituelle cédait, et, avec un enthousiasme enivré, elles criaient : "Hourra !" devant l'arrivée des vainqueurs.
      Et bonnets de voler en l'air.
Est-il un officier d'alors qui ne reconnaîtrait pas avoir reçu de la femme russe sa meilleure et sa plus précieuse récompense ?...
    (Griboïedov Pouchkine Lermontov 1973 : 273-274)

Laissons le mot de la fin à Zazie (dans le métro) :

– Zazie, déclare Gabriel en prenant un air majestueux trouvé sans peine dans son répertoire, si ça te plaît de voir vraiment les Invalides et le tombeau véritable du vrai Napoléon, je t'y conduirai.
– Napoléon mon cul, réplique Zazie. Il m'intéresse pas du tout, cet enflé, avec son chapeau à la con.
    (Queneau 1959 : 18)

  embérésiné

embérésiné. – Employé par Céline dans Voyage au bout de la nuit (1932) : "Plaisir d'abord ! Que crèvent les quatre cent mille hallucinés embérésinés jusqu’au plumet ! qu’il se disait le grand vaincu, pourvu que Poléon tire encore un coup ! Quel salaud !" (Céline 1981 : 353)

  B comme Bérézina

plan B, B comme Bérézina. – L'expression "plan B" a été utilisée en 2005 dans les débats qui ont précédé le référendum sur le traité constitutionnel européen : le dirigeant socialiste Laurent Fabius, partisan du non au référendum, a affirmé pour justifier sa position qu'il existait une alternative à ce traité, appelée par lui "plan B". En complétant "B comme Bérézina", il s'agissait d'affirmer que cette alternative n'en était pas une et que ses effets seraient catastrophiques. Cette expression a été réutilisée à plusieurs reprises depuis.

Mais plan B comme Bérézina a aussi servi de modèle pour d'autres créations. A l'hiver 2017, alors que le candidat de la droite à l'élection présidentielle, François Fillon, était fragilisé par des révélations sur son rapport à l'argent, des voix s'élevèrent pour réclamer un "plan B". Certains à droite en refusèrent l'idée ("plan B comme Bérésina"), affirmant qu'il n'y avait qu'un "plan F comme Fillon". D'autres suggérèrent des plans aux noms d'autres hommes politiques de droite : "plan B comme Baroin", "plan B comme Bertrand", "plan J comme Juppé", etc. Dans le même contexte apparurent d'autres plans : "plan A comme abracadabrantesque", "plan H comme honte", "plan K comme kärcher", "plan R comme retrait". – Des plans du type "plan [lettre] comme …" sont aussi attestés dans d'autres contextes sur les pages de Google : toutes les lettres de l'alphabet sont représentées.
    – Expressions relevées sur Google, consulté le 2017-04-23.

blini

= sorte de petite crêpe assez épaisse, servie chaude, et garnie de différents ingrédients (caviar, crème, oignons, etc.)
< russe блины (bliny), pluriel de блин (blin) < verbe vieux-slave signifiant moudre. Le terme a désigné d'abord l'instrument servant à moudre, puis ce qui a été moulu, puis la crêpe elle-même (selon Rey 1998 : 422).

– En français, blini est considéré comme un singulier ; pluriel blinis.

bolchévik

– substantif (bolchévik) et adjectif (bolchévik, bolchévique) : nom des partisans des thèses de Lenin (Lénine) au sein du Parti ouvrier social-démocrate de Russie qui, en 1917, menèrent à bien la révolution d'Octobre ; qualification ou qualité des membres du parti de Lénine : le parti bolchévik.

Bolchéviks et menchéviks. – Lors du IIe congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (1903), les quarante-trois délégués (représentant cinquante-et-une voix en tout) se divisèrent sur la question des statuts. Face à Martov qui prônait un parti largement ouvert, Lénine défendit la conception d'un parti formé de révolutionnaires professionnels. Voici comment est présentée cette divergence dans l'Histoire du parti communiste soviétique publiée à Moskva (Moscou) en 1938 :

Deux formules s'affrontaient : la formule de Lénine qu'appuyaient Plékhanov et les iskristes [= partisans de l'Iskra, journal fondé par Lénine] fermes, et la formule de Martov qu'appuyaient Axelrod, Zassoulitch, les iskristes instables, Trotski et tous les éléments opportunistes du congrès.

La formule de Lénine disait : Peuvent être membres du Parti tous ceux qui en reconnaissent le programme, soutiennent matériellement le Parti et adhèrent à l'une de ses organisations. La formule de Martov, tout en considérant la reconnaissance du programme et le soutien matériel du Parti comme des conditions indispensables de l'affiliation au Parti, ne tenait cependant pas la participation à l'une de ses organisations pour une condition de l'adhésion ; elle estimait qu'un membre du Parti pouvait ne pas être membre d'une de ses organisations.

Lénine regardait le Parti comme un détachement organisé, dont les adhérents ne s'attribuent pas eux-mêmes la qualité de membres, mais sont admis dans le Parti par une de ses organisations et se soumettent par conséquent à la discipline du Parti. Tandis que Martov regardait le Parti comme quelque chose d'informe au point de vue organisation, dont les adhérents s'attribuent eux-mêmes la qualité de membres et ne sont, par conséquent, pas tenus de se soumettre à la discipline du Parti, puisqu'ils n'entrent pas dans une de ses organisations. (Histoire... 1 : 41)

Bien que la position de Lénine eût été minoritaire sur cette question, le départ de sept délégués fit basculer la majorité lors de l'élection des organismes centraux du parti : les partisans de Lénine en sortirent vainqueurs.

Dès ce moment, on appela bolchéviks [du mot "bolchinstvo"*, majorité], les partisans de Lénine, qui avaient recueilli la majorité lors des élections au congrès ; les adversaires de Lénine, restés en minorité, furent appelés menchéviks [du mot "menchinstvo"*, minorité]. (Histoire… 42)

* большинство (bol´šinstvo), меньшинство (men´šinstvo).

– Pour le détail des débats à ce congrès, voir le texte de Lénine, Un pas en avant, deux pas en arrière (1904), consulté ici dans le tome 7 de l'édition allemande des Œuvres (Lenin 1973 : 197-430).

En 1912, les bolchéviks se constituèrent en parti autonome, qui prit le nom de parti communiste (bolchévik) lors du VIIe congrès en 1918. Le qualificatif bolchévik fut supprimé au XIXe congrès en 1952.

par extension : membres des partis communistes, adeptes des conceptions de Lénine, qualité desdits partis ou desdits membres

Dérivés

bolchévisme : conception léniniste de l'action révolutionnaire. – bolchéviste : terme désormais désuet pour bolchévik.

bolchévisation : transformations auxquelles les partis ouvriers doivent procéder en leur sein pour devenir de véritables partis selon la conception léniniste (centralisme démocratique, discipline, etc.). La bolchévisation concerna après la Première Guerre mondiale les partis qui adhérèrent à la IIIe Internationale et, après la Seconde Guerre mondiale, essentiellement les partis au pouvoir en Europe orientale. – Verbe : bolchéviser.

bolcho : troncation de bolchévik avec suffixation parasitaire. Terme au moins ironique, mais souvent péjoratif pour désigner les partisans (ou partisans supposés) d'une révolution radicale (comme la révolution d'Octobre en Russie). Cf. coco (troncation de communiste) et – à l'opposé – facho (troncation de fasciste).

    Ci-contre, extrait d'une affiche de propagande (1919) : le bolchévik avec le couteau entre les dents.
        Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9013236t.

bolcho

caviar

caviar
Assortiment de caviar chez Eliseev à Sankt Peterburg, 2014.
480 euros les 100 grammes
= œufs d'esturgeon salés. De couleur noire ou gris foncé. Originellement produit dans les pays riverains de la mer Caspienne et de la mer Noire (essentiellement en Iran et en Russie), le caviar est produit maintenant principalement dans d'autres pays, en tête desquels l'Italie, la France et la Chine. Il s'agit de caviar d'élevage, et non plus de caviar sauvage.

Dans les représentations qu'on en a, la consommation de caviar est essentiellement associée à la Russie, à la vodka et au luxe. Car le caviar coûte très cher : en France, les cent grammes peuvent dépasser les cinq mille euros…
manger du caviar à la louche : être assez riche pour ne pas être obligé de consommer le caviar seulement à la petite cuiller.

< vénitien caviaro, italien caviale < turc kavyar < iranien khāviār. En russe, le caviar s'appelle чёрная икра (čërnaâ ikra, = caviar noir).

Mais le caviar n'a pas toujours été considéré comme un produit de luxe. Dans sa description de la Moscovie, Jordan (1698 : 104) indique :

Le Peuple se nourrit ordinairement du grain mondé, des navets, des choux, des concombres, & du poisson salé : Ils estiment beaucoup un certain mets qu'ils font avec de œufs de poisson, notamment ceux d'esturgeons : Ils en ostent la peau, les laissent mitonner dans le sel l'espace de sept à huit jours & y ajoutent du poivre, avec de l'huile & du vinaigre, & trouvent cette espece de salade excellente ; les étrangers ne la trouvent pas mauvaise, & pretendent que cela aiguise l'appetit et fortifie la nature.

Peut-être cette indication est-elle empruntée à celle, plus précise, que présente Olearius (1656 : 204) dans son récit de voyage :

Ils ont aussi un plat très commun qu'ils appellent Ikari ; il est préparé avec les œufs de grands poissons, en particulier de l'esturgeaon et de la carpe. Ils arrachent les œufs de la peau qui les entoure, les salent. Et quand ils sont restés ainsi 6 ou 8 jours, ils les mélangent avec du poivre et des oignons hachés fin, certains y ajoutent du vinaigre et de l'huile d'olive et le servent. Ce n'est pas un mauvais mets en particulier quand au lieu de vinaigre, on l'arrose de jus de citron, cela doit donner bon appétit et avoir une énergie qui stimule la nature. On sale ces sortes d'œufs sur la Volga, surtout près d'Astrakhan, on les fait sécher en partie au soleil, on les verse dans des centaines de tonnes et on les envoie dans d'autres pays, en particulier en Italie, où on le considère même comme un mets délicat qu'on appelle Caviaro. [traduit par moi, JP]

Selon Roy (1856 : 123), qui évoque la situation au début du XIXe siècle, le caviar était consommé en Russie sous trois formes : frais, compacté et séché. Mais surtout sous ces deux dernières formes, le caviar n'est pas toujours apprécié des auteurs français. Ainsi, Maigne (1892 : 138) indique (à propos de la forme compactée) :

On obtient ainsi une pâte qui semble infecte à nos palais habitués à la délicate cuisine française, mais salubre et très riche en principes assimilables et réparateurs, qui forme un des aliments nationaux de la Russie.

Arnou (1904 : 136) en donne cette description mitigée :

Le caviar ainsi préparé a l'aspect du savon vert en pâte pour la consistance et la couleur ; son odeur est pénétrante et ammoniacale, sa saveur âcre et piquante. C'est un mets assez apprécié, apéritif et recommandé par ses qualités hygiéniques. Le caviar frais ne se conserve pas. On en prépare pour les expéditions que l'on met en petites boîtes soudées et passées à la vapeur.

Par contre, surtout le caviar frais est considéré comme un mets recherché. Ainsi, le chef cuisinier Urbain Dubois (1888 : 77), qui officia pendant un temps en Russie, écrit :

c'est un excellent hors d'œuvre qu'on commence à manger beaucoup en France. – On ne mange le caviar frais qu'en hiver, car dans les autres saisons, on ne le fait pas voyager ; mais on peut toujours manger du caviar pressé et conservé en boîte, qui est excellent. […] – On sert le caviar frais ou salé, tout à fait naturel ; on l'accompagne seulement avec des citrons coupés et quelquefois de la ciboulete ou oignon haché. On le mange à l'aide de couteaux en cristal.

par extension : préparation alimentaire fine constituée d'autres ingrédients : caviar rouge (œufs de saumon ; en russe : красная икрa, krasnaâ ikra), caviar d'aubergine, etc.

gauche caviar : terme péjoratif désignant des personnes fortunées qui se disent de gauche. Il est apparu dans les années quatre-vingt du XXe siècle, après la victoire du socialiste François Mitterrand à l'élection présidentielle de 1981. Dans une émission de Karambolage (sur Arte) qui lui était consacrée en 2007, la gauche-caviar était décrite ainsi :

Le représentant de la gauche caviar fait la navette entre son bel appartement parisien et sa villa en Normandie, il s’approvisionne à la Grande épicerie du Bon Marché ; ses enfants jouent dans le bac à sable du Jardin du Luxembourg et étudieront plus tard dans un des lycées prestigieux situés à proximité. Parmi les grandes figures de la gauche caviar, il y a l’ancien ministre de la culture Jack Lang, l’ex-Premier ministre Laurent Fabius – archétype du grand bourgeois qui essaie de s’acoquiner avec de petites gens, mais aussi des artistes et des stars comme Juliette Gréco, Emmanuelle Béart ou encore le philosophe à la chemise blanche et au décolleté plongeant, Bernard-Henry Lévy.
    Source : http://www.arte.tv/magazine/karambolage/fr/le-portrait-la-gauche-caviar-karambolage

par métaphore : "en Russie, tache noire dont l'autorité se sert pour dérober à l'œil du lecteur certaines lignes d'un journal" (Littré 1886 : 66). – caviarder un article : "supprimer en biffant à l'encre noire les passages d'un écrit interdits par la censure", "censurer" (TLFi).

chapka

= coiffure de fourrure à rabats pour les oreilles
< russe шапка (šapka) à côté de ушанка (ušanka)

cocktail Molotov

= bouteille incendiaire

Un cocktail Molotov est une arme aisée à confectionner avec une simple bouteille et un liquide incendiaire. Utilisée dans différents conflits armés dans la première moitié du XXe siècle, son nom est d'origine finlandaise.

Lors de la guerre que l'URSS mena contre la Finlande en 1939-1940, elle utilisa entre autres des bombes à sous-munitions. Le camarade Vâčeslav Mihajlovič Molotov (1890-1986, né Skrâbin), à l'époque président du Conseil des commissaires du peuple et commissaire du peuple aux Affaires étrangères, déclara un jour que loin d'avoir des intentions destructrices, l'URSS avait au contraire le souci d'apporter de la nourriture à la population finlandaise. Les bombes soviétiques furent alors baptisées par les Finlandais "paniers à pain de Molotov". Et les bouteilles incendaires utilisées par l'armée finlandaise contre les chars de l'Armée rouge furent présentées comme un complément adéquat desdits "paniers à pain" et baptisées "cocktails Molotov".

Le nom s'est ensuite diffusé en Europe d'une langue à l'autre : allemand Molotowcocktail (forme courte Molli), anglais Molotov cocktail, russe Коктейль Молотова – koktejl´ Molotova.

Par la suite, le nom de Molotov a été donné à différentes choses qui ont un rapport avec le cocktail, par le biais d'un trait sémantique commun [+ explosif] : salle de concert, troupe de théâtre, gâteau, agence publicitaire, service télévisuel, bar, etc.

Si, du fait du cocktail, Molotov a un sème [+ explosif], le nom lui-même de Molotov dégage une impression de force : il est dérivé de молот (molot) = marteau.

cosaque

cosaque Substantif et adjectif.
<
polonais kozak, russe казак (kazak) < langues turques quzzak (= aventurier)

A l'origine, les cosaques étaient des populations semi-nomades indépendantes implantées entre la mer Caspienne et la mer Noire. Elles formaient des communautés militaires sous la direction d'un ataman (атаман < turc ata = père, ancêtre). Les cosaques furent à la fois mercenaires, guerriers redoutables et pillards. Ils s'étendirent progressivement dans tout le sud de l'empire russe et s'y fondèrent dans le monde slave. Dans Taras Boulba, Gogol (1966 : 388) les présente ainsi : "la Cosaquerie, ce penchant généreux et débridé de la nature russe", "une étonnante expression de la force russe : la pierre à feu des malheurs l'avait fait jaillir du sein de la nation."

A partir du XVIIIe siècle, les cosaques furent intégrés dans l'armée russe où ils constituèrent des troupes d'élites : ils s'illustrèrent autant dans les guerres (p. ex. contre l'armée napoléonienne en 1812-1814) que dans la répression des mouvements révolutionnaires et nationaux. Au lendemain de la révolution d'Octobre 1917, ils furent nombreux à soutenir les armées blanches contre le jeune Etat soviétique. Pendant la seconde guerre mondiale, ils furent également plusieurs dizaines de milliers à se battre aux côtés des agresseurs allemands.


Ci-contre : Image d'Epinal, Nancy, 1915. "Charge de cosaques : la terreur des boches".
    Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b550018237

– Estampe présentant le bivouac des cosaques sur les Champs-Elysées le 31 mars 1814 :
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69540615

par métaphore : personnage violent, brute. – à la cosaque : brutalement

– dans l'argot de l'école militaire de Saint-Cyr (1893 : 15) = maladroit. – avoir l'air cosaque : "gourmé, empêtré ; avoir l'air d'un nouveau. On a l'air cosaque jusqu'au pékin de melon, c'est-à-dire jusqu'au jour où on devient ancien".

cosaque (féminin) : danse à la manière des cosaques – "la danse la plus déchaînée, la plus endiablée qui se soit jamais vue, cette danse qui, du nom de ses puissants inventeurs, a été baptisée la "cosaque"" (Gogol 1966 : 406)

casaque : "manteau militaire à larges manches". – tourner casaque : "tourner le dos à l'ennemi, s'enfuir, changer d'avis, d'opinion, de parti". – par analogie : "tunique assez large, que portent les femmes" et "veste de soie portée en course par les jockeys" (Académie 9e). – Que casaque et cosaque sont de même origine n'est qu'une hypothèse...

datcha

= maison de campagne
< russe дача (dača) < verbe signifiant donner

– connotations éventuellement ironiques quand ce terme ne renvoie pas à des maisons de campagne russes.

goulag

= abréviation de Главное управление лагерей (Glavnoe upravlenie lagerej, Direction générale des camps). Désiɡne la structure administrative et par métonymie, les camps administrés par cette administration en URSS.

Dans la lutte menée contre toutes les oppositions dès le lendemain de la révolution d'Octobre, le pouvoir soviétique institua entre autres des camps de travaux forcés. Ces camps prirent petit à petit une extension considérable jusqu'au début des années cinquante. En 1934, leur administration fut regroupée sous l'égide du commissariat du peuple aux Affaires intérieures (НКВД, NKVD).

Elimination des opposants, "rééducation par le travail", les camps fournissaient aussi une main d'œuvre bon marché pour la réalisation de grands projets – comme celui du canal de la Mer blanche à la Baltique (Belomorkanal) ouvert en 1930 et célébré entre autres par Maksim Gor'kij (voir Soljénitsyne 1974 : II, 63-80).

La réalité des camps était connue en Europe occidentale dès avant la Seconde Guerre mondiale : dans les Retouches à mon retour d'URSS publiées en 1937, André Gide (1978 : 144-146) les évoque. Le livre de V.A. Kravchenko J'ai choisi la liberté ! publié en France en 1947 en parle. La nouvelle d'Aleksandr Isaevič Solženicyn (Soljénitsyne) Une journée d'Ivan Denissovitch publiée en 1962 raconte en détail la vie d'un détenu dans les camps, où Soljénitsyne avait lui-même passé huit ans. Mais le terme goulag n'a été vraiment popularisé que dans les années soixante-dix, suite à la publication – à l'étranger – de l'œuvre monumentale de Soljénitsyne, L'Archipel du Goulag (1974).

L'organisation des camps de travail forcé en URSS n'était pas une invention nouvelle. Un régime semblable existait déjà avant 1917, la katorga, décrit par Fëdor Mihajlovič Dostoevskij, qui y avait passé quatre ans, dans Souvenirs de la maison des morts (1861). L'origine en remonte au tsar Pjëtr (Pierre le Grand), qui avait, notamment, utilisé les forçats pour la construction de la nouvelle capitale, Sankt Peterburg. – Mais dans la Russie des tsars, le système des camps était loin de connaître l'extension qu'il connut à l'époque soviétique : plus de deux millions et demi de détenus au début des années cinquante.

par extension : camps de travaux forcés dans quelque pays que ce soit.

par métaphore : situation, conditions de vie insupportables, dues à des décisions autoritaires. C'est le goulag ! = C'est l'enfer !

Ci-contre : dessin de Jean Plantureux, dit Plantu, et couverture d'un recueil de caricatures publié en 1983, deux ans après l'élection de François Mitterrand comme président de la République et l'arrivée de la gauche au pouvoir : réactions du patronat face à aux mesures prises par Mitterrand.

goulag

par analogie : du titre du livre de Soljénitsyne dérive un modèle "archipel de ___", employé avec des compléments à valeur négative : archipel de la mort, de la torture, de la misère, de la déconnexion, etc. Ils désignent des lieux dispersés sur une vaste aire géographique (comme les camps soviétiques).

icône

1. = peinture religieuse sur bois, dans l'église orthodoxe
< russe икона (ikona) < grec εἰκών = image)

2. = signe dont la forme (visuelle ou sonore) reproduit la forme de ce qu'il désigne (terme issu de la sémiotique de Charles Pierce)
– "Figure incarnant un stéréotype socioculturel" (TLFi)
< anglais icon < grec (εἰκών = image)

intelligentsia

= classe des intellectuels dans la Russie tsariste au XIXe siècle
< russe интеллигенция (intelligenciâ), polonais inteligencja < latin intelligentia (= compréhension)

– dans d'autres pays : ensemble des intellectuels

kalachnikov

= fusil d'assaut conçu en 1947 par Mihail Timofeevič Kalašnikov (1919-2013), d'où son nom originel AK 47 (Автомат Калашникова, Avtomat Kalašnikova). Des millions d'exemplaires en ont été produits depuis. Peu avant sa mort, Kalašnikov a fait part d'un sentiment de culpabilité, à la pensée de tous les gens tués à la kalachnikov un peu partout dans le monde.

– par troncation : kalach. Règlement de compte à la kalach. > kalacher (verbe, d'apparition récente, semble-t-il) = tuer à la kalachnikov

kopeck

= unité monétaire russe équivalent à un centième de rouble (0,014 centime d'euro au cours actuel [septembre 2015])
< russe копейка (kopejka) < копьё (kop´ë, = lance : le motif de la pièce représente le tsar à cheval et muni d'une lance)

ne pas avoir un kopeck : être sans le sou

léninisme, léniniste

Termes relatifs à Vladimir Il'ič Ul'ânov, dit Lenin (Ленин, Lénine, 1870-1924), principal dirigeant de la fraction bolchévique du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, théoricien et dirigeant de la révolution d'Octobre 1917 et principal dirigeant du nouveau pouvoir soviétique.

– Le nom Lenin est apparenté à Ленa, Lena. Mais pourquoi ce pseudonyme ? Lena est le nom d'un fleuve en Sibérie, mais ce n'est pas dans cette région que Lénine a été déporté de 1897 à 1900. Lena est aussi un prénom féminin.

léninisme : idées défendues par Lénine sur les luttes de classes, la révolution prolétarienne, le parti du prolétariat et la dictature du prolétariat. Après la mort de Lénine en 1924, ces conceptions furent synthétisées par Staline dans des conférences à l'université Sverdlov et publiées sous le titre Les Principes du léninisme. Selon Staline (1970 : 10), "le léninisme est le marxisme de l'époque de l'impérialisme et de la révolution prolétarienne. Plus exactement : le léninisme est la théorie et la tactique de la révolution prolétarienne en général, la théorie et la tactique de la dictature du prolétariat en particulier." Le léninisme n'étant, selon ses défenseurs, qu'un développement des idées avancées au XIXe siècle par Karl Marx et Friedrich Engels, on en vint à parler de marxisme-léninisme (abréviation : ML). Dans le même temps, le corps de Lénine était embaumé et placé dans un mausolée construit sur la place Rouge à Moskva (Moscou). Cela inspira à Vladimir Vladimirovič Maâkovskij (Maïakovski, 1893-1930) les vers suivants dans son grand poème Vladimir Ilitch Lénine :

Je crains
               que les cortèges et les mausolées,
les adorations
                       au statut institué
n'aillent noyer
                       sous une onction désodorée
Lénine
            et sa simplicité.

    (Maïakovski 2005 : 183)

léniniste (substantif) : partisan des conceptions avancées et mises en pratique par Lénine. – A la veille de 1968, marxiste-léniniste a désigné en France, par opposition aux trotskistes, guévaristes, anarchistes, situationnistes, etc., les partisans des conceptions de Mao Zedong (1893-1976), appelés aussi ML en abrégé (les ML : [lɛ.ɛ.mɛl]) ou pro-chinois et organisés essentiellement dans deux petits groupes rivaux, l'Union des jeunesses communistes (marxistes-léninistes) et le Parti communiste marxiste-léniniste de France.

léniniste (adjectif) : renvoie aux conceptions avancées et mises en pratique par Lénine

mammouth

= "éléphant fossile du Quaternaire, possédant de grandes défenses courbes et une fourrure à longs poils" (Académie 9e)
< russe мамонт (mamont, de même sens), origine incertaine

par métaphore : personnage important, institution, entreprise ou projet gigantesque (substantif ou adjectif)

mazout

= "résidu de la distillation du pétrole, formé d'un mélange de carbures solides et liquides" (Robert 1984 : 4, 325)
< russe мазут (mazut) < langue turque < arabe makhuzulat = déchets

moujik

= paysan en Russie. Dans l'Empire russe, la paysannerie vivait jusqu'en 1860 sous le régime du servage, qui faisait des paysans – des "âmes" – des sujets attachés à leurs seigneurs, corvéables, punissables, achetables et vendables (voir le trafic des "âmes mortes" auquel se livre Pavel Ivanovič Čičikov dans le roman de Nikolaj Vasil´evič Gogol' [1966]). Le servage, aggravé à l'époque des Lumières du fait du pouvoir plus important accordé aux nobles – les boyards –, ne fut aboli qu'en 1861, sans que la situation des paysans, contraints de racheter leurs terres, s'améliore sensiblement.
< russe мужик (mužik) < муж (muž, homme) ; mužik est un diminutif de muž (les paysans considérés comme n'étant pas majeurs…)

– Les caractéristiques prêtées aux moujiks (inculte, frustre, grossier, au bas de l'échelle sociale) du fait de leur situation sociale font que le terme est parfois employé comme insulte : espèce de moujik !

niet

< russe нет (net, = non)

= réponse négative définitive à une demande. C'est niet, niet et niet : variante par laquelle on exprime le caractère irrévocable du refus.

L'emploi de ce mot en français (et dans d'autres langues d'Europe occidentale) est-il lié à la façon dont était perçu, vers la fin des années quarante du XXe siècle, Vâčeslav Mihajlovič Molotov, ministre soviétique des Affaires étrangères jusqu'en 1949 ? En tout cas, celui-ci fut appelé par les journalistes occidentaux "monsieur Niet", du fait de la politique soviétique d'opposition aux exigences occidentales. Au Conseil de sécurité de l'ONU, de 1946 à fin 1948, l'URSS fut le seul membre permanent à faire usage de son droit de véto, et elle le fit vingt-sept fois.

nihilisme

< latin nihil = rien ; < russe нигилизм, nigilizm

Le terme apparaît en français – sans lien avec le russe – au XVIIIe siècle dans le domaine philosophique, au sens de négation de toute croyance. Au XIXe siècle, il se charge d'une dimension politique, par référence aux nihilistes russes : "doctrine, apparue en Russie dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, qui n'admettait aucune contrainte de la société sur l'individu et qui aboutit au terrorisme radical ; mouvement terroriste se réclamant de cette doctrine, qui passa à l'action vers 1870" (TLFi). Le terme russe apparaît en Russie dans la première moitié du XIXe siècle, il est popularisé plus tard en Russie et à l'étranger par le roman de Ivan Sergeevič Turgenev Pères et fils (1862), traduit en français en 1863 : "Un nihiliste est un homme qui ne s’incline devant aucune autorité, qui n’accepte aucun principe, sans examen, quelque soit le crédit dont jouisse ce principe.", dit Arcade à propos de son ami Bazarov. (Tourguéniev 1982 : 546)

Mais en français, son sens s'élargit : "disposition d'esprit caractérisée par le pessimisme et le désenchantement moral" (TLFi).

nihiliste : adjectif et substantif.

nomenklatura

= ensemble de hauts responsables de l'administration et du Parti en URSS, disposant également de divers privilèges. En voici la définition selon un manuel soviétique :

La Nomenklatura constitue la liste des postes les plus importants, les candidatures sont préalablement examinées, recommandées et sanctionnées par un comité du Parti d'arrondissement, de ville, de région, etc. Il faut également l'accord du comité de parti pour que soient libérées de leur fonction les personnes admises à faire partie de la Nomenklatura dudit comité. La Nomenklatura comprend des personnes occupant des postes clés. (in Voslensky 1980 : 30)

< russe номенклатура (nomenklatura) < latin nomenclatura < latin nomenclator (= "celui qui s'adresse à quelqu'un en l'appelant par son nom") < nomen + calare (appeler) (d'après Rey 1998 : 2389)

par extension : classe dirigeante d'un pays

Noms de personnes

  Prénoms

Différents prénoms sont habituellement associés à la Russie (parfois à des personnes précises – dirigeants politiques, artistes – ou à des œuvres artistiques). Leur origine lointaine est rarement slave, mais leur forme marque leur passage par le monde slave (notamment, pour les prénoms féminins, avec la finale russe caractéristique en -a). En voici quelques-uns :

Aleksandr (Александр, Alexandre). < grec Ἀλέξανδρος, Alexandros < ἀλέξω, alexō = venir au secours de quelqu'un + ἀνδρός, andros = génitif de ἀνήρ, anīr = homme. – Saša (Саша, Sacha) = forme hypocoristique de Aleksandr. – L'homme de théâtre français Alexandre Guitry (1885-1957), né à Sankt Peterburg, s'est fait appeler Sacha.

Boris (Борис), d'origine incertaine. – Associé éventuellement à l'opéra Boris Godunov (1869-1874) de Modest Petrovič Musorgskij (Moussorgski).

– Dmitrij (Дмитрий) < grec Δημήτριος, Dīmītrios = dévoué à Dīmītīr (Demeter) < Δημήτηρ, Dīmītīr = déesse des moissons < δῆμος, = terre + μήτηρ, mītīr = mère.

Ekaterina (Екатерина) < grec Αἰκατερίνα, Aikaterina – que l'on relie à καθαρός, katharos = pur. – Katâ (Катя, Katia) = forme hypocoristique de Ekaterina.

Galina (Галина) < grec γαλήνη, galīnī = calme, sérénité.

Igor' (Игорь) < scandinave Ingvarr = protégé par le dieu Ingvi. – Associé éventuellement à l'opéra Le Prince Igor (1890) de Aleksandr Porfir'evič Borodin, ainsi qu'au compositeur Igor' Fëdorovič Stravinskij (1882-1971).

Irina (Ирина) < grec ειρήνη, eirīnī = paix.

Ivan (Иван) < grec Ἰωάννης, Iōannīs < hébreu (Dieu rend grâce). – Associé éventuellement au premier tsar russe, Ivan IV (1530-1584), dit le Terrible, et au film du même nom de Sergej Mihajlovič Èjzenštejn (Eisenstein). Ivan Ivanovitch est une façon de désigner typiquement un Russe, sans doute parce que la répétition du même prénom juste suffixé dans la seconde occurrence est étrangère aux habitudes natives, incongrue, et est donc aisément associable à un pays étranger. En allemand, Iwan peut désigner familièrement les Russes, comme Russkoff en français.

Kirill (Кирилл, Cyrille) < grec Κύριλλος, Kurillos < kύριος, maître. – Associé éventuellement à l'un des deux moines originaires de Thessalonique qui ont créé ou formalisé l'alphabet glagolitique, ainsi qu'au nom même de l'écriture cyrillique.

Nadežda (Надежда) < nadežda = espoir < arabe Nâdya, Nâdiya = celle qui appelle < nâdaha = appeler. – Nadiâ. (Надия) = forme hypocoristique de Nadežda. – Autres formes françaises : Nadège, Nadine (avec suffixation en -ine comme Sandrine).

Nikita (Никита) < grec Νικήτας, Nikītas = vainqueur. – Associé éventuellement au dirigeant soviétique Nikita Sergeevič Hruŝëv (1894-1971, Khrouchtchev).

Olga (Ольга), féminin de Олeг, Oleg < scandinave helgi = saint (cf. allemand heilig, anglais holy).

Ôrij (Ю́рий, Youri) = forme usuelle de Георгий, Georgij < grec Γεώργιος, Geōrgyos < γεωργός, geōrgos = cultivateur. – Associé éventuellement à Ûri Alekseeviič Gagarin (1934-1968), premier homme à avoir été dans l'espace.

Sofiâ (София, Соня) < grec Σοφία, Sofia = sagesse. – Sonâ (Соня, Sonia) = forme hypocoristique de Sofiâ.

Svetlana (Светлана) < calque d'un prénom grec de base φως, fōs = lumière, russe свет, svet.

Tamara (Тамара) < hébreu Thamar = palmier-dattier (riche symbolique…).

Tat'âna (Татьяна, Tatiana) < latin Tatiana, féminin de Tatianus, diminutif de Tatius "roi des Sabins, qui, par la suite, partagea le souverain pouvoir avec Romulus" (Freund 1883 : III, 411).

Vera (Bepa) < calque du grec Πίστις, Pistis < πίστις, pistis = foi.

Vladimir (Владимир) < vieux-slave ; = grand par sa puissance (composé de deux termes dont le premier signifie "puissance" et le second "célèbre" (apparenté à mir = paix). – Associé éventuellement à plusieurs dirigeants russes : Vladimir dit le Grand (958-1015), Grand Prince de la Rus' kievienne, Vladimir Il´ič Ul'ânov, dit Lenin (1870-1924), premier dirigeant soviétique, Vladimir Vladimirovič Putin (1950-, Poutine), actuel président de la Fédération de Russie.

N.B. Les indications étymologiques ci-dessus reposent principalement sur Vasmer (1958) et Tanet & Hordé (2009).

Parmi les prénoms fréquents en France (attribués plus de 1 500 fois en une seule année entre 1950 et 2010), sont d'origine russe : Dimitri, Katia, Nadia, Sacha et Sonia.
    Source des statistiques : http://dataaddict.fr/prenoms

    Cas particulier : Nathalie

< substantif latin natalis = jour de la naissance < adjectif natalis < nascor, natus = naître. Freund (1883 : II, 543) donne également Natalis comme surnom romain, avec une occurence chez Tacite. L'édition de 1499 en français de la Légende dorée (Voragine 1499 : 201) cite Natalice, femme d'Adrien, martyr chrétien (IIIe-IVe s.) à Nicomédie ; elle est décrite comme "ſa femme ieune belle & noble / & mariee du temps de quatorze ans ſans plus". Tous les deux furent sanctifiés et ils sont particulièrement révérés dans l'église orientale, (Les vies des saints : 66-69). Selon Du Cange (1885 : 572), Natalia désigne la fête des saints ("Festus dies Sanctorum a Christianis cultus"), en Russie le 26 août. Mais par sa signification, le nom renvoie à la naissance du Christ.

La graphie Nathalie (avec h) s'est imposée dans la première moitié du XIXe siècle, peut-être par analogie avec Athalie.

Nathalie n'est pas un prénom typiquement russe (forme russe : Наталия, Nataliâ ; forme hypocoristique : Наташа, Nataša), mais il doit à une chanson de Gilbert Bécaud, Nathalie (texte de Pierre Delanoë, 1964), une part de sa popularité en France ainsi que son association avec la Russie (dans une version initiale du texte, le guide s'appelait Natacha) :

La place Rouge était vide / Devant moi marchait Nathalie / Il avait un joli nom mon guide / Nathalie
La place Rouge était blanche / La neige faisait un tapis / Et je suivais par ce froid dimanche / Nathalie
Elle parlait en phrases sobres / De la révolution d´Octobre / Je pensais déjà / Qu´après le tombeau de Lénine / On irait au café Pouchkine / Boire un chocolat
[…]
Que ma vie me semble vide / Mais je sais qu´un jour à Paris / C´est moi qui lui servirai de guide / Nathalie, Nathalie

– Ecouter Nathalie chanté par Gilbert Bécaud (vidéo) :
   https://www.youtube.com/watch?v=tBRxZ27qozE

Depuis le début des années soixante, la popularité de Nathalie comme prénom féminin était déjà sur une pente nettement ascendante : attribué 2 800 fois en 1960, il l'avait été 12 500 fois en 1963. Mais le succès de la chanson contribua à accentuer cette progression : de 1965 à 1971, Nathalie fut le prénom le plus attribué en France (30 000 fois, soit plus de 7 % des filles en 1965 – un record !), avant d'être détrôné par Sandrine.

C'était aussi une période faste pour les relations franco-soviétiques : 1960 – les chœurs de l'Armée rouge à Paris, visite en France de Nikita Sergeevič Hruŝëv (Khrouchtchev), premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique ; 1966 – visite en URSS du général De Gaulle, président de la République. Les conquêtes spatiales faisaient apparaître l'URSS comme une grande puissance scientifique et technique d'avenir : 1957 – Sputnik 1, premier satellite ; 1957 – Lajka, premier animal dans l'espace ; 1961 – Ûri Gagarin, premier homme dans l'espace ; 1963 – Valentina Tereškova, première femme dans l'espace ; 1965 – Aleksej Leonov, première sortie dans l'espace ; 1966 – Luna 9, premier alunissage en douceur sur la Lune. Depuis 1957, l'enseignement du russe dans les lycées était en nette progression ; il ne commencera à décliner que vers le milieu des années soixante-dix, en même temps que la vogue de Nathalie.

Dans le sillage de Nathalie, Natacha connut aussi une certaine faveur, mais sans comparaison avec celle de Nathalie : 1 700 attributions en 1973. L'un et l'autre disparurent presque entièrement au seuil du XXIe siècle, cependant que s'accentuait la vogue des prénoms féminins en -a, d'origines diverses.

Céline et Nathalie. – Coïncidence ? Dans Bagatelles pour un massacre, Céline (1937) évoque longuement la guide qui l'a accompagné lors de son séjour à Leningrad en 1936 et qui s'appelle (ou qu'il appelle)… Nathalie :

De midi à minuit, je fus accompagné par une interprète (de la police). Je l'ai payée au plein tarif… Elle était d'ailleurs bien gentille, elle s'appelait Nathalie, une très jolie blonde par ma foi, ardente, toute vibrante de Communisme, prosélytique à vous buter, dans les cas d'urgence... Tout à fait sérieuse d'ailleurs… allez pas penser des choses !… et surveillée ! nom de Dieu !… (p. 34)
Elle était discrète, secrète, Nathalie, c'était un caractère de fer, je l'aimais bien, avec son petit nez astucieux, toute impertinente. Je ne lui ai jamais caché, une seule minute, tout ce que je pensais… Elle a dû faire de beaux rapports… Physiquement, elle était mignonne, une balte, solide, ferme, une blonde, des muscles comme son caractère, trempés. Je voulais l'emmener à Paris. Lui payer ce petit voyage. Le Soviet n'a pas voulu… Elle était pas du tout en retard, elle était même bien affranchie, pas jalouse du tout, ni mesquine, elle comprenait n'importe quoi… Elle était butée qu'en un point, mais alors miraculeusement, sur la question du Communisme… Elle devenait franchement impossible, infernale, sur le Communisme… Elle m'aurait buté, céans, pour m'apprendre bien le fond des choses… et la manière de me tenir… la véritable contradiction !… Je me ratatinais. Il lui passait de ces éclairs à travers les "iris" pervenche… qu'étaient des couperets… (p. 217)

Las ! Les efforts de Nathalie pour convaincre Céline des bienfaits du communisme ne furent pas couronnés de succès. Sur une carte postale envoyée de Leningrad à Jean Bonvilliers et Eugène Paul le 4 septembre 1936, Céline écrivit  : "Merde ! Si c'est cela l'avenir, il faut bien jouir de notre crasseuse condition. Quelle horreur ! mes pauvres amis ! la vie à Gonesse prend une espèce de charme en comparaison ! Bien amicalement à vous deux Louis F" (Céline 2009 : 508) – Mais si Céline fut horrifié par l'URSS, on lui rapporta une dizaine d'années plus tard que son premier roman, Voyage au bout de la nuit, traduit en russe par Elsa Triolet, avait été apprécié par… Staline. (Céline 2009 : 1026 et note p. 1834)

– Sur le voyage de Céline en URSS, voir l'article de Maroussia Klimova "Céline en Russie" :
   http://www.mitin.com/people/klimova/celine_en_russie.shtml

Café Pouchkine. – La chanson de Gilbert Bécaud évoque un café Pouchkine à Moscou. C'est une invention. En 1964, il n'y avait pas d'établissement de ce nom à Moskva. En 1999, le restaurateur Andrey Dellos, de père français et de mère russe, a ouvert un établissement de ce nom (Kafe Pyškin') sur le Tverskoj bul'var – à l'occasion du bicentenaire de la naissance de l'écrivain russe. Il a été inauguré en présence de Gilbert Bécaud. Quelques années plus tard, Andrey Dellos a ouvert des pâtisseries et restaurants du même nom à Paris.

 Popoffs, Russkis, Ruskoffs

Trois termes populaires désignant les Russes, avec finales considérées comme typiquement russes :

Russki < russe Русский (Russkij)
Popoff < russe попов (nom de famille) < russe поп (pop = prêtre dans l'église orthodoxe) < grec πάππας
Russkoff < russe + suffixation parasitaire à la russe en -off (graphie usuelle ancienne pour russe -oв)

  Création de noms à aspect russe

Plusieurs suffixes, qui correspondent à des finales fréquentes en russe, sont utilisés pour fabriquer des noms de personnes d'aspect russe, quelle que soit la base imaginée par le créateur du nom. Quelques exemples :

La Malakoff, "chanson russe" créée en 1911 par Mayol avec des paroles de P. Briollet et une musique de Fattorini et Soler. – Les procédés de suffixation à la russe sont utilisés tout au long des trois strophes : juponsky, complotesky, bécotsky ; dispositionskoff, viens bébézeskoff, chahutantskoff, etc. Extrait :

Fill' jolie / D'la Russie / Elle avait quitté les prairies. / La mignonne / En Sorbonne, / Etait étudiante en chimie, / A Bullier causant l'grand écart / Je la vis un soir, ell' m'dit : "pay' l'caviar / T'as l'air rupinskoff, t'as un' bill' de boyard. / En l'vant son juponsky ell' me dit : "J'suis d'Malakoff off !
    Source (texte intégral et mélodie) : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1160742t

voirLa Crimée à Paris sur le nom de Malakoff – colline (Malahov) située près de Sevatopol´ (Sébastopol) en Crimée – et sur la bataille du même nom en 1855

  -ine

Tatiana Famine (Bagatelles pour un massacre, Céline 1937 : 201) < famine + Tatiana, prénom populaire en Russie. "C'est l'effrayante lavette éperdue de Tatiana Famine... Miss Russie... Géante... grande comme toutes les steppes, grande comme le sixième du monde... et qui l'agonise..."
Serge Parapine (Voyage au bout de la nuit, 1932, Céline 1981 : 281 sq.) = nom sous lequel est présenté Serge Metalnikov (1870-1946), savant russe qui travailla à partir de 1919 à l'Institut Pasteur
Rodrobertine (Tintin au pays des soviets, Hergé 1981 : 102)
Sakapharine, général (Crime russe, Allais 1892 : 132) < sac à farine
Ivan Ivanovitch Sakharine, collectionneur (Le Secret de la licorne, Hergé 1947 : 7) < saccharine
Paul Sernine (813, Leblanc 1966), pseudonyme d'Arsène Lupin

  -of/-off/-ov

Allaisoff = Alphonse Allais (Crime russe, Allais 1892 : 136)
Evariste Gamelinoff : c'est ainsi que Céline (2009 : 1267) appelle l'un des jurés à son procès, par référence à Evariste Gamelin, le personnage principal du roman d'Anatole France Les Dieux ont soif : "L'un des jurés était communiste, garagiste quelque part. Evariste Gamelinoff, en quelque sorte…" (Lettre à René Charasse, commissaire du gouvernement, 23 décembre 1949).
Haddockskoff (Objectif Lune, Hergé 1953 : 29) = Archibald Haddock
Kroukrouzof (Nord, 1960, Céline 1974 : 305) < Kroukroutchev (p. 307), Kroukrou (p. 362) = Nikita Sergeevič Hruŝëv (Khrouchtchev), premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique de 1953 à 1964.
Lulitzosoff (Tintin au pays des soviets, Hergé 1981 : 92)
Ivan Rebroff – pseudonyme que s'est donné le chanteur allemand Hans Rolf Rippert (1931-2008) ; Ivan est l'équivalent russe de Hans ; Rebroff < ребро = nervure, allemand Rippe.
Michel Strogoff (Michel Strogoff, Verne 1879). D'autres noms "à la russe" sont créés par Jules Verne dans le même roman : Kissoff (général, p. I, 11), Ivan Pigassov (p. II, 104), Voranzoff (général, p. II, 210).

 -ski/-sky

Suffixe slave ; russe -ский (-skij).

Alphonski = Alphonse Allais (Crime russe, Allais 1892 : 136)
Sarkovsky, surnom attribué, au sein de son parti, à Nicolas Sarkozy au début de son ascension politique – selon un article du Point (2010-09-30). D'ascendance hongroise, il se nomme offciellement Sarközy de Nagy-Bosca – francisation du nom d'origine de son père, Nagybócsai Sárközy. Sans doute la déformation de Sarkozy en Sarkovsky avait-elle pour but de souligner l'origine étrangère de Sarkozy en rattachant le nom à un type linguistique connu.

  -ovitch

En russe, ce suffixe est adjoint à un prénom dans la formation de patronymes (= "fils de X"), sous la forme -ович (-ovič) ou -евич (-evič) selon la finale du prénom. Le patronyme est intercalé, pour la dénomination officielle d'une personne, entre le prénom et le nom de famille. Exemple : Fëdor Mihajlovič Dostoevskij (= Fëdor fils de Mihail). La forme polie pour s'adresser à quelqu'un est de nommer son prénom et son patronyme.

Boustringovitch (Tintin au pays des soviets, 1930, Hergé 1981 : 132), agent du Guépéou < dialecte bruxellois boestring = hareng saur (Lebouc 2006 : 149)
Culodovitch (Bagatelles pour un massacre, Céline 1937 : 212) < culot
Duconovitch (L'Ecole des cadavres, Céline 1938 : 208) < Ducon
Kaviarovitch (Le Sceptre d'Ottokar, 1939, Hergé 1967 : 60), agent secret de la police syldave < caviar. D'autres noms propres en -itch sont cités dans le Sceptre d'Ottokar : Sporowitch p. 5, Kroïszvitch p. 6, Schzlozitch p. 18, Staszrvich p. 21.
Prolovitch (Mea Culpa, Céline 1936 : 22) < suffixation de Prolo (également utilisé par Céline), qui est la transformation en nom propre de prolo (< prolétaire par troncation et suffixation) : c'est ainsi que Céline nomme un prolétaire lambda en URSS (également appelé Popu < populaire). "Il est protégé, Prolovitch, on peut bien l'affirmer, comme personne, derrière cent mille fils barbelés, le choyé du nouveau système ! contre les impurs extérieurs et même contre les relents du monde décati. C'est lui qu'entretient, Prolovitch, la police (sur sa propre misère) la plus abondante, la plus soupçonneuse, la plus carne, la plus sadique de la planète. Ah ! on le laisse pas seul ! La vigilance est impeccable !"
Touvabienovitch/Toutvabienovitch (Bagatelles pour un massacre, Céline 1937 : 78-79) < tout va bien (le médecin en question n'a de cesse de répéter à Céline que "tout va bien" dans son hôpital crasseux et vétuste)

orgues de Staline / roquettes Katioucha

Pendant la guerre soviéto-allemande (1941-1945), l'Armée rouge utilisa des lance-roquettes montés sur des camions ; ils permettaient de tirer une bonne dizaine de roquettes en même temps, et plusieurs camions étaient souvent placés sur une même ligne. Ces lance-roquettes furent baptisés affectueusement Katûša (katioucha) par les Soviétiques, du nom d'une chanson populaire composée en 1938 par Mihail Vasil'evič Isakovskij et mise en musique par Matvej Issakovič Blanter – Katioucha est une forme hypocoristique de Ekaterina. La chanson exprime l'amour fidèle de Katioucha pour un jeune soldat qui défend la mère patrie en guerre.

En voici la version française la plus courante :

Les pommiers fleurissent la clairière / Colorant le brouillard sur les eaux / Katioucha dominait la rivière / Et son chant planait sur les roseaux
C’est le chant de l’aigle bleu des steppes / Le soleil vers lui te guidera / Vers celui dont elle garde les lettres / Doux trésor précieux de Katioucha
Vole au vent vole chanson légère / Vers celui qui au loin s’en alla / Vers celui qui garde la frontière / Porte le salut de Katioucha
Des pommiers tombaient les feuilles mortes / Et la neige recouvrait les monts / Quand un jour arriva au kolkhoze / La réponse ardente du soldat
Les pommiers fleurissent la clairière / Colorant le brouillard sur les eaux / Katioucha dominait la rivière / Et son chant planait sur les roseaux

– Ecouter Katûša chanté par Lidiâ Andreevna Ruslanova (1900-1973), qui le chantait sur le front pendant la guerre :
   http://sovmusic.ru/m/katyush5.mp3
– Autre version récente avec Valeriâ Kurnuškina et le chœur Aleksandrov (vidéo) :
   https://www.youtube.com/watch?v=Mowe4ojo_iY

Les soldats allemands, sur lesquels s'abattaient ces roquettes, les baptisèrent, eux, "Stalinorgeln" (orgues de Staline), à la fois sur la base d'un rapprochement entre les rampes de lancement et les tuyaux d'un orgue et en raison du bruit – terrifiant, dit-on – que faisaient ces roquettes multiples en traversant l'air, bruit d'autant plus terrifiant qu'on ne savait pas où elles allaient tomber. Et ils nommèrent ces "orgues" du nom du principal dirigeant de l'Union soviétique et commandant en chef de l'Armée rouge, Stalin (Staline, 1978-1953). orgues de Staline est la traduction de l'allemand. En français, on emploie également le terme de roquettes Katioucha.

parka

= "longue veste (militaire ou de sport) en tissu imperméable, doublée et comportant une capuche" (TLFi)
< anglais parka < russe парка (parka, peau d'animal) < langue sibérienne

perestroïka

= campagne de restructuration politique et économique lancée en 1986 par Mihail Sergeevič Gorbacëv (Gorbatchev), alors secrétaire général du parti communiste soviétique, pour tenter de rendre plus efficient le système soviétique
< russe перестройка (perestrojka, reconstruction, restructuration)

par extension : le terme est parfois utilisé pour désigner une entreprise de réformes structurelles profondes menées dans une institution ou dans un Etat.

pogrom

= mouvement populaire, avec destructions, pillages et meurtres, dirigé contre les juifs dans l'Empire russe, surtout sous les règnes d'Aleksandr III (1881-1894) et de Nikolaj II (1894-1917). Il y eut trois grandes vagues de pogroms : à partir de 1881 suite à l'assassinat du tsar Aleksandr II, en 1903 et suivantes, et lors de la guerre civile de 1917 à 1921. Ils eurent lieu surtout à l'ouest et au sud-ouest de l'Empire russe, dans la "zone de résidence" où vivaient la plupart des juifs de l'empire : territoires actuels d'Ukraine, de Moldavie, de Pologne, de Belarus et de Lituanie.
< russe погром (pogrom) < громить (progromit´, démolir) < гром (grom, tonnerre)

par extension : mouvement de même nature contre les juifs dans d'autres pays
par extension : mouvement pareillement violent contre d'autres communautés

Raskolnikov

Rodion Romanovič Raskol'nikov est le personnage principal du roman de Fëdor Mihajlovič Dostoevskij (Dostoïevski) Crime et Châtiment (1866). Ancien étudiant vivant dans la misère la plus extrême, Raskolnikov se croit moralement habilité à tuer pour le bien d'autrui (en l'occurrence, une vieille usurière chez qui il a dû laisser en gage ses derniers objets de valeur).

Du fait de la célébrité du roman, Raskolnikov est parfois employé comme substantif pour désigner un type humain : personne qui croit avoir la légitimité de commettre une action d'éclat répréhensible aux yeux de la société – un meurtre ou toute autre action extraordinaire.

Ainsi, ces dernières années, on a parlé de "Raskolnikov de la finance" à propos de Jérôme Kerviel, trader employé à la Société générale : en prenant des risques importants, il pensait faire gagner beaucoup d'argent à sa banque... et lui a fait perdre plusieurs milliards.


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© Jacques Poitou 2017.