Jacques Poitou
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Roms, Tsiganes, Manouches, Romanichels, Gitans, etc.     | Une communauté rejetée

 

ces voyageurs, pour lesquels est ouvert / L'empire familier des ténèbres futures.

    Baudelaire (1857 : 39)


Bohémiens, Tsiganes, Manouches, Gitans, Romanichels, Egyptiens, Roms – tous ces termes et quelques autres sont employés dans une grande confusion qui est le reflet d'une méconnaissance solidement ancrée dans les esprits quant aux populations ainsi désignées, ainsi que des phénomènes de rejet dont elles ont été et sont la plupart du temps victimes en Europe occidentale – et en particulier en France. Qui donc est qui ?

voirManifestations de rejet des roms en France


Rom

Le terme Rom est employé dans trois acceptions différentes qu'on distinguera ici en les indexant : Rom1, Rom2 et Rom3.

rom ou rrom ? – En romani, les graphies <r> et <rr> représentent deux phonèmes différents : <r> représente [r] (occlusive alvéolaire roulée), <rr> représente [ᴚ] (fricative uvulaire) – comme le <r> du français standard. Si l'on veut tenir compte de cette différence, la graphie correcte est <rrom>, selon la norme alphabétique adoptée en 1990 par l'Union romani internationale. – Par convention, on adopte ici <rom> au titre de graphie francisée.

rom, rome, roms, romes ? – L'usage dominant consiste à considérer le terme rom comme épicène (donc : un campement rom, une caravane rom), mais dont le pluriel est marqué par -s (donc : un rom, des roms, des caravanes roms). – Conventions adoptées également ici.

Rom1

Rom1 désigne l'ensemble des populations issues des communautés de langue romani qui ont émigré d'Inde vers les Balkans et se sont ensuite dispersées dans toute l'Europe.

L'origine indienne des Roms1, qui en avaient eux-mêmes le plus souvent perdu la mémoire, a été mise en évidence au XVIIIe siècle à partir d'analyses linguistiques – la comparaison entre la langue des Roms, le romani (rromani ćhib), et des langues indiennes. Les comparaisons systématiques publiées en 1782 par Johannes Rüdiger (1990) et qui portent sur le lexique et la morphologie (flexionnelle et dérivationnelle) ont constitué des travaux pionniers en la matière (voir Matras 1999b).
Cette origine indienne a été depuis confirmée par l'anthropologie et la génétique, mais indépendamment des légendes rapportées au sujet de l'émigration y compris par les Roms eux-mêmes, la date et les raisons en restent encore hypothétiques. Selon les hypothèses les plus récentes, cette première migration aurait eu lieu au XIe siècle, de l'Inde vers la Perse, puis vers l'empire Byzantin, avec l'Asie mineure comme point d'aboutissement.
Dans une seconde étape, du XIVe au XVIe siècle, les Roms se dispersent dans toute l'Europe, à la fois vers le sud (Italie, Espagne), l'ouest (jusqu'en Angleterre) et vers le nord (Roumanie, Hongrie, et jusqu'en Finlande). Une nouvelle vague de migration vers l'Europe et outre-Atlantique a lieu dans la seconde moitié du XIXe siècle.

– Voir pour plus de détails sur les légendes, les hypothèses et les quelques faits avérés concernant ces migrations, entre autres, Liégeois (2009 : 7-27) et les travaux de Marcel Courthiade (notamment 2011, 2012).

Le nom rom lui-même signifie "homme, mari". Dans le lexique rom, rom s'oppose à gadjo [gad.ʒo], qui désigne toute personne non-rom.

On estime qu'il y a en Europe entre huit et douze millions de Roms. La Roumanie, la Turquie, la Russie, la Bulgarie, la l'Espagne, la Hongrie et la Serbie sont les pays où ils sont les plus nombreux (Liégeois 2009 : 27). 95 % des Roms sont sédentaires. Leurs migrations passées et présentes sont essentiellement dues aux persécutions dont ils ont été et sont victimes – c'est encore le cas en France, où les Roms expulsés d'un campement vont s'installer ailleurs, d'où ils sont à nouveau expulsés, etc. Mais ces faits ont engendré, parmi les populations environnantes, des représentations stéréotypiques de nomadisme (image des Roms en roulottes ou en caravanes) avec toutes les incompréhensions et préjugés qu'elles peuvent entraîner.

Voir p. ex. comment s'exprimait à leur sujet, le 7 juillet 2013, Christian Estrosi, maire de Nice, vice-président de l'UMP : "ces belles et grosses voitures avec lesquels ils tirent leurs belles et grosses caravanes pour lesquelles les Français, il faudrait quelquefois tout une vie pour pouvoir se payer les mêmes". (sur Europe 1)
    http://www.europe1.fr/MediaCenter/Emissions/Le-grand-rendez-vous/Sons/Le-grand-rendez-vous-avec-Christian-Estrosi-1576079/

spindler

Roulottes de gitans au pélerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer, mai 1917.
Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9023380v.

Rom2

Rom2 désigne le sous-ensemble des populations Rom1 qui ne sont ni Sintés ou Manouches ni Gitans ou Kalés.

Sintés : "De l'ensemble carpato-balte s'est détaché il y a très longtemps un groupe qui s'est répandu sur les territoires de langue allemande et en Italie du nord : les Sintés. Sous influences italienne dans le sud et germanique dans le nord, leur langue s'est progressivement éloignée du rromani, jusqu'à rendre très difficile l'intercompréhension, alors que celle-ci est bien plus facile entre les locuteurs des parlers rroms proprement dits. Les Sintés ont continué leur progression vers l'Ouest et certains vivent depuis près de deux siècles en France, où ils ont en bonne partie perdu l'usage de leur langue. S'adressant aux Français, ils ne se présentent plus comme Sintés, mais comme Manouches (Sinto semble être apparenté à arabe Sind, persan Hind et grec ionien Indoi, tandis que manuś est le mot indien signifiant "être humain")." (Courthiade 2003)

Kalés/Gitans : "Un troisième groupe s'était détaché plus tôt encore du tronc commun balkanique et, traversant pour la plupart l'Europe à pied ou bien échoués sur les côtes espagnoles après avoir été chassés de Byzance sur des vaisseaux sans rames, sans voiles et sans gouvernail, a peuplé la péninsule ibérique : il s'agit des Kalés (les "noirs") que les Espagnols appellent Gitanos. Ceux-là, à la suite des persécutions sanglantes qu'ils ont endurées surtout aux XVII et XVIII siècles, ont abandonné le rromani comme langue familiale et leurs enfants ont grandi en espagnol (andalou), catalan et basque. Une fois adolescents, les jeunes gens entraient dans la vie active avec leurs aînés, qui continuaient à communiquer entre eux en rromani, et apprenaient d'eux quelques mots de la langue ancestrale, qu'ils mêlaient à l'espagnol, au catalan ou au basque qu'ils pratiquaient." (Courthiade 2003)

Les Roms2 représentent environ 85 % de l'ensemble des Roms1.

Rom3

Par Rom3, on désigne plus spécifiquement les populations roms sédentarisées d'Europe orientale (principalement de Roumanie, mais aussi de Bulgarie et de l'ex-Yougoslavie), qui migrent dans les pays d'Europe occidentale à partir des années quatre-vingt du XXe siècle. Selon la définition de la Commission consultative des droits de l'homme, il s'agit, pour la France, des

personnes vivant sur le territoire national, venant essentiellement des pays d’Europe centrale et orientale (Roumanie, Bulgarie, pays de l’ex-Yougoslavie) et se reconnaissant comme Roms ou qui sont désignées comme tels. Ces populations, sédentarisées avant leur venue en France, fuient les discriminations et les difficultés économiques dont elles souffrent dans leur pays d’origine. Les observations des associations et des comités de soutien conduisent à estimer que leur nombre est stable depuis plusieurs années, de l’ordre de 20.000 personnes sur l’ensemble du territoire.
    http://www.cncdh.fr/sites/default/files/cp_cncdh_roms_recommandations_0.pdf, consulté le 2013-11-09.

Ce chiffre est à comparer avec le million de rapatriés d'Algérie accueillis dans l'hexagone en 1962 ou avec les quelque 130 000 boat people originaires du Viet Nam ou du Cambodge arrivés en France vers 1980, comme l'a noté François Soulage, président du Secours catholique, dans La Croix le 19 septembre 2012.
    http://www.secours-catholique.org/actualite/roms-la-poursuite-des-pratiques-d-hier,11187.html, consulté le 2013-11-19.

Les migrations des Roms3 se font en plusieurs étapes et dans des contextes différents : persécutions en Roumanie après la chute de Ceaușescu (1989), guerre de Bosnie (1992-1995) et guerre du Kosovo (1998-1999), adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l'Union européenne (2007), d'où libre circulation de leurs ressortissants dans les pays de l'Unon européenne. En toile de fond de ces migrations, la pauvreté, les discriminations et la recherche de conditions de vie sinon meilleures, du moins moins mauvaises.

voir"Une politique particulièrement ferme" – déclarations du ministre français de l'Intérieur, Manuel Valls, en 2013

– Rapport d'Amnesty International sur la situation en France en 2013 : Condamnés à l'errance. Les explusions forcées de Roms en France.
    http://www.amnesty.fr/sites/default/files/Rapport_Expulsions_forc%C3%A9es_de_roms_en_France_260913.pdf

Statistiques

Des statistiques précises manquent sur l'ampleur de ces migrations, notamment du fait de l'absence de statistiques ethniques. Voici les chiffres fournis par Eurostat pour l'année 2007 ; ils concernent les Roumains et les Bulgares, qui ne sont pas tous Roms :

[Le] principal pays de destination [des Roumains et des Bulgares] a été l’Espagne, qui a accueilli plus de 50 % de ces citoyens roumains ou bulgares ayant migré récemment à l’intérieur de l’Union. Pour les Roumains, l'Italie (qui a accueilli environ 25 % d’entre eux) arrivait en deuxième position ; les flux enregistrés vers les autres États membres étaient beaucoup plus faibles et n'excédaient pas 2 % du total. Pour les migrants originaires de Bulgarie, la deuxième grande destination a été l’Allemagne (15 %) − la Grèce, l’Italie, la France, le Royaume-Uni et Chypre ayant accueilli à parts largement égales la plupart des autres ressortissants de ce pays.

Source : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2008:0765:FIN:FR:PDF, consulté le 2013-11-07.

A titre indicatif, en l'Allemagne, le solde migratoire a été en 2013 de 50 000 Roumains et 22 000 Bulgares (qui ne sont pas tous Roms).

Source : https://www.destatis.de/DE/PresseService/Presse/Pressemitteilungen/2014/05/PD14_179_12711pdf.pdf?__blob=publicationFile.

Roms3 et "gens du voyage"

Les différentes acceptions de Rom et particulièrement la dernière sont souvent confondus avec la catégorie des gens du voyage créée en France par la loi du 3 janvier 1969 en remplacement de celle du 16 juillet 1912 sur la circulation des "nomades". Cette catégorie regroupe les personnes, de nationalité française, ayant une activité ambulante ou ayant un domicile terrestre mobile, quelle que soit leur origine ethnique. On estime que cette catégorie regroupe de 240 000 à 300 000 personnes, en majeure partie des Roms1 non entièrement sédentarisés.


Autres termes en français

Différents termes ont été ou sont utilisés par les non-roms – que les Roms appellent gadjés (singulier gadjo) – pour désigner les Roms. Leurs origines sont diverses, leurs valeurs initiales également, ainsi que les évolutions de leurs emplois. Mais utilisés pour désigner les Roms, ils ont souvent acquis des connotations plus ou moins péjoratives, liées à la perception que les non-roms ont des Roms et à la perception que les Roms ont de la façon dont ils sont traités et nommés par les non-roms. Pour deux de ces termes, Romanichel et tsigane, Đjurić indique : "De nos jours, il est conseillé d'éviter ces deux mots, qui sont devenus injurieux dans de nombreuses langues et expriment des significations confuses." (Đjurić & Courthiade 2004 : 12). Mais ces connotations négatives sont-elles partagées par tous les locuteurs francophones ?

voirManifestations de rejet des roms en France

Les deux premiers de ces termes – bohémien et égyptien – indiquent leur origine géographique supposée ou indiquée par eux. Comme l'indique Treps (2008 : 22), "Ces noms répondent à une demande implicite des populations sédentaires, savoir d'où venaient les étrangers : d'Egypte, de Bohème... L'idée de peuple sans territoire était-elle inimaginable ? Ou inacceptable parce que menaçante ?"

Bohémien

= Rom1
< Bohême (région qui représente la majeure partie de l'actuelle république Tchèque). L'origine de cette appellation vient du fait qu'en 1417 et 1423, Sigismund, empereur d'Allemagne et roi de Bohême, accorda aux Roms une lettre de recommandation avec laquelle ils se présentèrent ensuite en France.
< latin médiéval Bohemus < latin Boihemium (= Bohême) [Rey 1998]

Quelques définitions de dictionnaires, révélatrices des connotations véhiculées par ce terme :
Académie 1ère : "Sorte de gens vagabonds, libertins, qui courent le pays, diſant la bonne aventure au peuple credule, & dérobant avec beaucoup d'adreſſe. / On dit proverb. Cet homme vit comme un Boheme, pour dire, qu'Il n'a ny eſquipage ny domicile aſſuré."
– Académie 6e : "une sorte de vagabonds que l'on croyait originaires de la Bohême, et qui couraient le pays, disant la bonne aventure, et dérobant avec adresse"
– Littré : "nom de bandes vagabondes, sans domicile fixe, sans métier régulier, et se mêlant souvent de dire la bonne aventure"
TLFi : "membre de tribus vagabondes se livrant à diverses activités artisanales (chaudronnerie, maquignonnage, vannerie, etc.) et disant la bonne aventure"
Académie 9e : "membre de tribus nomades qu'on croyait autrefois venues de Bohême, appelé aussi gitan, Romanichel, etc."

– > par métaphore : "vagabond, qui est de mœurs déréglées" [Littré]

– > par métaphore : "artiste, littérateur, personne vivant sans règles, au jour le jour, hors des cadres sociaux " [TLFi]

vie de Bohême, vivre en Bohême. – la Bohême = "mode de vie bohême, ensemble des artistes menant cette vie". [Rey 1998] Une personne menant la vie de Bohême est appelée un bohême. Ces expressions apparaissent vers le milieu du XIXe siècle (nouvelle de Balzac Le Prince de la Bohême – Balzac 1844 ; voir aussi Murger 1851). Deux orthographes coexistent : Bohême et Bohème. Le centre géographique de la vie de Bohême est la butte Montmartre à Paris.

– Visite guidée de l'exposition Bohèmes présentée à Paris en 2012-2013, par Sandrine Faucher :
http://www.grandpalais.fr/bohemes360/bohemes_360_web/tour.htm
l (voir aussi le catalogue de l'exposition)

– Ecouter Ma Bohème de Charles Aznavour (vidéo)
https://www.youtube.com/watch?v=DgwFEd_0bYU

Poème de Charles Baudelaire, inséré dans Les Fleurs du mal (Baudelaire 1857 : 38-39) :

Bohémiens en voyage

La tribu prophétique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots où les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson ;
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des ténèbres futures.

Poème d'Arthur Rimbaud (Rimbaud 1895 : 62) :

Ma Bohême
(Fantaisie)

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal.
Oh là là, que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou ;

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur,

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied contre mon cœur !

Octobre 1870.

une bohémienne = "une femme adroite qui sait employer la ruse et les cajoleries pour arriver à ses fins" ou "une femme dont les manières sont trop libres, d'une femme dévergondée" [Académie 6e]

hals Dans la littérature européenne émerge le personnage de la bohémienne, jeune femme d'une grande beauté, fougueuse, aux charmes de laquelle succombent des hommes non-roms qu'elle entraîne vers un destin extraordinaire, souvent tragique. Mais telle qu'elle est dépeinte, elle a sans doute peu de rapport avec la vie des véritables femmes roms... (voir Stitou s.d.)

Voici quelques-uns de ces personnages de bohémiennes créés dans la littérature européenne :

– Miguel de Cervantes Saavedra (Cervantès) : Preciosa (La Gitanilla, 1613) [Cervantès 1853] ;
– Aleksandr Sergeevič Puškin (Pouchkine) : Zemfira (Les Bohémiens, 1825) [Pouchkine 1847 : 32-50] ;
– Victor Hugo : Esmeralda (Notre-Dame de Paris, 1831) [Hugo 1865] ;
– Prosper Mérimée : Carmen (Carmen, 1845) – repris en 1875 dans l'opéra de Geoges Bizet [Mérimée 1846].

– Ecouter l'ouverture de Carmen de Bizet, Staatsoper de Wien (Vienne), 1978, sous la direction de Carlos Kleiber :
https://www.youtube.com/watch?v=i5Reifyx-Iw

Ci-contre : Tableau de Franz Hals baptisé "La Bohémienne" (vers 1630, musée du Louvre). Mais est-ce vraiment une 'bohémienne" ? On ne le sait pas. On voit seulement une femme à la mise peu soignée, qui semble un peu dévergondée... et qui correspond donc à l'image que l'on pouvait se faire d'une "bohémienne".

    Source : http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/joconde/0002/m503604_89ee2331_p.jpg

– bobo

< bougeois bohême (par troncation). Le terme bobo, apparu en France dans les premières années du XXIe siècle, désigne une catégorie hétérogène : des populations aisées, qui vivent dans les grandes villes, dans des quartiers aisés ou anciennement populaires et rénovés, branchées, à haut niveau culturel, penchant plutôt à gauche, vers des comportements écologistes, etc. – Terme souvent employé par les journalistes avec des connotations ironiques, voire méprisantes.

– Pour une critique sociologique de ce terme, voir Clerval 2010, Agrikoliansky 2012.

Egyptien, Gitan

Egyptien

Nom donné au XVe siècle aux Roms, qui affirmaient avoir quitté une région baptisée Petite Egypte pour échapper aux persécutions antichrétiennes. Selon Liégeois (2009 : 13), Petite Egypte pouvait désigner soit une vaste région comprenant la Grèce, la Syrie et Chypre, soit plus particulièrement une région du Péloponnèse, mais le terme d'égyptien pouvait être aussi le nom donné antérieurement aux "baladins et saltimbanques de grande route".

Dans les Fourberies de Scapin, Zerbinette se présente ainsi : "La Destinée a voulu que je me trouvasse parmy une Bande de ces Personnes, qu'on appelle Egyptiens, & qui rodant de Province en Province, se meslent de dire la bonne fortune, & quelquefois de beaucoup d'autres choses." (Molière 1947 : IX, 106-107)

Au XVIIe siècle, on jouait à la cour de Louis XIV, et pour son plaisir, des ballets où intervenaient des "Egyptiens".
– Dans le Malade imaginaire, Béralde dit à son frère Argan : "Je vous amene icy un divertissement, que j'ay rencontré, qui dissipera vostre chagrin, & vous rendra l'ame mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des Egyptiens, vestus en Mores, qui font des danses meslées de chansons, où je suis seur que vous prendrez plaisir & cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons." S'ensuit l'intermède avant l'acte III. (Molière 1947 : X, 128)
– Dans le ballet du Mariage Forcé de Molière, Sa Majesté elle-même jouait en 1664 le rôle d'un "Egyptien". Et quand, en 1682, le roi demandait que les Bohémiens soient chassés de France, il visait directement les nobles qui en accueillaient – également pour leur plaisir...

voirDéclaration de Louis XIV contre les Bohémiens ou Egyptiens (1682)

Ce terme n'est plus employé pour désigner les Roms, mais il est à l'origine du terme gitan.

Gitan

= Bohémien d'Espagne > Rom1 [terme générique]. Littré donne seulement gitano : "nom, en espagnol, de la peuplade errante qu'on nomme bohémiens".
< gaytano, gitain < espagnol gitano (= bohémien, égyptien) < egiptano (= gitan, égyptien) < Egipto (= Egypte) (< latin Aegyptanus < grec Αιγυπτάνος, Αιγύπτιος)

> Rom1 [terme générique].

gitanes

Gitane = "femme tsigane d'Andalousie, notamment danseuse" [Rey 1998]

> Gitanes : marque de cigarettes, créée en 1910, à côté des gauloises (appelées auparavant hongroises). Le logo en est une danseuse gitane.

       Source de l'image : site de Christian Kranich – http://www.zigsam.at/

Tzigane, Tsigane

= Rom1
< zinganes, zingre, ciuganes, singuani, cingre, cigain < allemand Zigeuner ou hongrois czigany ou russe cigan < grec τσίγγανος < άτσίγγανος (= littéralement "qui ne touche pas"), secte de manichéens venus de Phrygie à Byzance et connus comme magiciens.

Selon Courthiade (2011), "C'est de Roumanie que le mot tsigane a diffusé un peu partout – compris à l'étranger comme ethnique alors qu'en Roumanie il désignait un statut, celui d’esclave." (L'esclavage n'a été aboli dans ces régions qu'en 1856.) D'où les connotations péjoratives de ce terme, au moins en Europe orientale…

Quelques définitions de dictionnaires :
Académie 8e : "race nomade d'origine inconnue" [N.B. Les académiciens n'ont guère qu'un siècle et demi de retard sur les recherches scientifiques concernant l'origine des roms...]
– Robert (1984) : "nom d'un peuple (qui s'appelle lui-même Rom) venu de l'Inde, apparu d'abord en Grèce et en Europe orientale vers la fin du XIIIe s., au XVe s. en Europe occidentale, qui a mené une existence de nomades exerçant divers petits métiers"
TLFi : "peuple originaire de l'Inde, présent en Europe depuis le début des temps modernes et menant une existence nomade"

tzingari : "nom de vagabonds qui marchent par petites bandes, qui disent la bonne aventure, exercent de petits métiers, et dont l'origine paraît indienne" [Littré].

A la différence de l'Europe orientale, le terme ne semble pas avoir en France de valeur péjorative. Par contre, en allemand, l'emploi de l'équivalent Zigeuner est plus problématique depuis la seconde moitié du XXe siècle, du fait de son association avec les persécutions et la politique d'extermination menée par les autorités allemandes entre 1933 et 1945 en Allemagne et dans les pays occupés. Il est remplacé, dans le discours public, par "Roma und Sinti".

Musique tsigane

Dans le domaine de la musique, les artistes tsiganes ont fortement influencé plusieurs compositeurs d'Europe centrale – les Hongrois Liszt Ferencz (1811-1886), Bartók Béla (1881-1945) et Kodály Zoltán (1882-1967) [patronyme avant le prénom pour les noms hongrois], l'allemand Johannes Brahms (1833-1897), le tchèque Antonín Dvořák (1841-1904) – à tel point que la musique populaire hongroise a pu être qualifiée de musique tzigane (Robert 1984). Instruments de base : le violon et le cymbalum.

Cuisine tsigane

Dans le domaine de la cuisine, plusieurs recettes incluent le terme tsigane ou un dérivé, zingara. Mais vu la diversité des conditions de vie des tsiganes et la diversité des ingrédients qu'ils ont pu avoir à leur disposition, il est peu probable qu'il y ait jamais eu une cuisine tsigane unique – ni même qu'il s'agisse là de recettes spécifiquement tsiganes.

Zigeunerschnitzel. – Dans les pays de langue allemande, une Zigeunerschnitzel (escalope à la tsigane) est une escalope de veau ou de porc garnie d'une sauce à base de poivrons (et de paprika), de tomates et d'oignons. En ce qui concerne les ingrédients de base – le poivron et la tomate – qui n'ont été connus et produits en Europe qu'à partir des XVe et XVIe siècles, il y a quelque ressemblance entre cette spécialité et la goulasch hongroise...

voirgoulasch hongroise

Garniture à la zingara. – Le chef cuisinier Auguste Escoffier (1846-1935) en donne la recette suivante : "100 grammes de jambon maigre et de langue écarlate taillés en julienne – 100 grammes de champignons et 50 grammes de truffe taillés également en julienne. – Sauce Demi-glace tomatée, à l'estragon." (Escoffier 2009 : 103). – La sauce demi-glace est faite à base de roux de liaison, de lard, de carottes, d'oignon, de thym, de laurier et de glace de viande.

Manouche

A la différence des termes présentés ci-dessus, manouche est un terme d'origine rom : < romani manǔs (= homme).  Voir ci-dessus la définition donnée par Courthiade pour ces communautés qui ne font pas partie des Roms2.

> = Rom1 (terme générique). Rey (1998) considère ce terme comme "argotique". Pas de remarque à ce sujet dans TLFi.

Romanichel

= Rom1. Rey (1998) considère ce terme, dans cette acception, comme "xénophobe, sinon raciste". Ni TLFi ni Robert (1984) ne signale une telle valeur, mais le terme n'est plus guère usité.
< romani + tšel (= peuple, race) – par l'intermédiaire de la Grande Bretagne, où un sous-groupe de Roms1 s'appelle Romanichal ?

> par métaphore : "vagabond, individu sans résidence fixe" [TLFi, Robert 1984]


Une communauté rejetée


Références bibliographiques

Agrikoliansky, Eric, 2012. Recherche "bobos" désespérément... Médiapart. Document en ligne, consulté le 2013-11-07.
http://blogs.mediapart.fr/edition/sociologie-politique-des-elections/article/010412/recherche-bobos-desesperement.

Asséo, Henriette, 2009. Travestissement et divertissement. Bohémiens et Egyptiens à l'époque moderne. Les dossiers du Grihl 2. Document en ligne, consulté le 2013-11-04.
http://dossiersgrihl.revues.org/3680.

Balzac, Honoré de, 1844. Honorine. Volume 2. Paris : De Potter. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2013-11-08.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58124110.

Baudelaire, Charles, 1857. Les Fleurs du mal. Paris : Poulet-Malassis & De Broise. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2013-11-06.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b86108314.

Bohèmes. De Léonard de Vinci à Picasso. Paris : Réunion des musées nationaux, 2012.

Boretzky, Norbert, 2006. Romani. in : Enzyklopädie des europäischen Ostens, Alpen-Adria-Universität Klagenfurt, 927-939.
http://wwwg.uni-klu.ac.at/eeo/Romani.pdf.

Cervantès Saaverda, Miguel de, 1853. La Bohémienne de Madrid. Paris : Hachette. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2013-11-12.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6130974p.

Clerval, Anne, 2005. Les “Bobos”, critique d’un faux concept. Cybergeo : European Journal of Geography. Document en ligne, consulté le 2013-11-07.
http://cybergeo.revues.org/766.

Courthiade, Marcel, 2003. Les Rroms dans le contexte des peuples européens sans territoire compact. Document en ligne, consulté le 2013-11-04.
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