Jacques Poitou
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otage


Tour d'horizon chronologique des définitions données par des dictionnaires

otage < ancien français ostage/hostage < oste = hôte + suffixe -age. oste < latin hospes, hospitis = celui qui donne ou reçoit l'hospitalité (Freund 1924 : 2, 118)

Vieux français, moyen français (Godefroy 1885 : 4, 501, Wartburg 1974 : 491)

– hostage : logement, demeure.
– (prendre laissier, etc. en) hostage : prendre, laisser, etc. qn comme garantie de l'exécution d'un traité, d'une convention

Nicot (1621 : 448)

N.B. Dans les textes anciens, au <s> actuel correspondent un s rond (uniquement en fin de mot) et un s long : ſ.

– Eſt la perſonne qui est baillée à l'ennemy de guerre, pour ſeureté & entretenement de la foy, parole & promeſſe de celui qui le baille, comme gage militaire

Dictionnaire de l'Académie (1695 : 2, 162)

– Gage qu'on donne pour la ſeureté de l'exécution d'un traité, d'une convention.
– Oſtage, ſe prend auſſi pour les perſonnes qu'on met en ostage.

Le Grand Vocabulaire françois (1772 : 20, 301)

– La perſonne qu'un Général, un Prince, un Gouverneur de place, &c. remet à ceux avec qui il traite, pour la ſûreté de l'exécution d'un traité, d'une convention. Il ne ſe dit proprement qu'en parlant d'affaires d'Etat.

Littré (1873 : 3, 872)

– Sûreté qu'on donne à des ennemis ou à des alliés, pour l'exécution de quelque promesse, en remettant entre leurs mains une ou plusieurs personnes.
– Places qu'on donne à ceux d'un parti ennemi pour garantie d'un traité de paix, d'un armistice.

Robert (1984 : 4, 795-796)

– Personne livrée ou reçue comme garantie de l'exécution d'une promesse, d'un traité (dans le domaine militaire ou politique).
Par anal. Personne que l'on arrête et détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige.

Le Petit Robert en ligne (2018)

– Personne livrée ou reçue comme garantie de l'exécution d'une promesse, d'un traité (militaire ou politique).
– Personne dont on se saisit et que l'on détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige.
– Fig. Être l'otage de : être l'objet d'une pression, d'un chantage politique, économique, etc.

– "prendre en otage se dit des actions revendicatives (grèves, manifestations) entraînant une gêne à l'égard d'usagers (des transports notamment)" (Rey : 2501) ; "personne, groupe qui fait l'objet d'une pression, d'un chantage et qui est empêché d'agir" (Rey 2005 : 1235).


Analyse sémantique

1. Le sens premier (au plan diachronique) de otage est celui de demeure, avec l'idée sous-jacente issue du latinqu'il s'agit d'un lieu où l'on peut accueillir quelqu'un mais aussi où l'on peut être reçu.

2. En particulier, il désigne dès le moyen âge le lieu où l'on retient une personne, mais uniquement à des fins particulières dans le domaine des relations militaires ou politiques : comme garantie de ce que cette personne s'engage à faire. Par métonymie, il désigne ensuite les personnes détenues dans de telles conditions et à de telles fins.

3. Par extension, il peut s'appliquer ensuite quelle que soit la légalité de l'autorité qui prend en otage.

4. Par extension référentielle et depuis une quarantaine d'années, peuvent être qualifiées d'otages non seulement des personnes détenues, mais aussi des personnes seulement "empêchées d'agir" comme elles le voudraient ou comme elles le font habituellement. Par métonymie, il peut aussi désigner l'activité entravée elle-même.

Seul le sens premier est (depuis longtemps !) sorti de l'usage. Les deux sens actuellement en usage ont deux propriétés sémantiques en commun : il s'agit de personnes et la prise d'otage vise à obtenir quelque chose. Ils se distinguent par le fait que dans le premier sens, les personnes sont privées de liberté et dans le second sens, leur activité habituelle est seulement entravée.

En référence au monde actuel, l'emploi du mot otage a connu une double évolution. Dans son premier sens (personne détenue), on l'emploie le plus souvent en liaison avec des actions commises par des individus ou des groupes politiques qui visent, par une prise d'otages, à obliger un Etat à faire ce qu'ils demandent : détournements d'avions et prise en otage des passagers, prise d'otages par des prisonniers, etc. Dans son second sens (personne empêchée d'agir), on l'emploie souvent actuellement en liaison avec des actions revendicatives (grève), particulièrement dans le domaine des transports en commun : ce sont les usagers pris en otage par les grévistes.

Dans ce second sens, le mot otage apparait dans une seule expression : prendre en otage, utilisée à l'actif et au passif : X prend Y en otage, Y est pris en otage par X. Le mot otage reste (généralement) au singulier même dans le cas de plusieurs personnes prises en otage : otage perd sa valeur référentielle du fait de la lexicalisation de l'expression. Elle se distingue ainsi de trois autres expressions : X et Y sont les otages de Z (qui peut être utilisée avec les deux sens de otage) d'une part et de l'autre, preneur d'otages et prise d'otages (qui n'est utilisée – normalement ! – que dans le premier sens d'otage [personne détenue]). Dans ces deux dernières expressions, otage reste au pluriel.

Quelques exemples de l'usage du mot, glanés au hasard de promenades sur le web :

Des gérants d'un magasin de papier peint, 2002-06-27 : "Depuis que Leroy Merlin ouvre le dimanche, nous sommes pris en otages car notre direction nationale nous oblige aussi à ouvrir."
    http://www.leparisien.fr/yvelines-78/des-commercants-s-estiment-pris-en-otages-27-06-2002-2003199986.php, consulté le 2019-07-12.

Le pape François, 2018-12-22 : "« Jésus est né dans le refus de certains et dans l'indifférence de la plupart », a-t-il dit.« Aujourd'hui aussi il peut y avoir la même indifférence, quand Noël devient une fête où les protagonistes sont nous, au lieu de Lui ; quand les lumières du commerce jettent dans l'ombre la lumière de Dieu ; quand nous nous donnons du mal pour les cadeaux et restons insensibles à celui qui est exclu ». Il a ensuite ajouté une remarque improvisée : « Ces manières du monde ont pris Noël en otage. Il faut l'en libérer. »"
    https://www.ouest-france.fr/societe/religions/pape-francois/le-pape-francois-juge-noel-pris-en-otage-par-le-materialisme-4704954,consulté le 2019-07-12.

Titre du journal Lutte ouvrière, 2019-06-04 : "Usagers et cheminots pris en otage par la direction de la SNCF"
    https://www.lutte-ouvriere.org/en-regions/grand-est/breves/usagers-et-cheminots-pris-en-otage-par-la-direction-de-la-sncf-129737.html, consulté le 2019-07-12.

Christian Estrosi, maire de Nice, 2019-07-10 : "Je n’ai jamais été candidat au nom d’un parti politique. Je ne laisserai pas ma ville être prise en otage par quelqu’état-major politique que ce soit."
    https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/8h30-fauvelle-dely/municipales-a-nice-on-ne-va-pas-se-fondre-dans-un-programme-dun-appareil-politique-parisien-dit-christian-estrosi_3507377.html, consulté le 2019-07-12.

Echantillon minime, mais qui suffit à suggérer la diversité sociale et politique des locuteurs employant otage dans ce sens.


Baccalauréat 2019, emploi du mot "otage" et polémiques

En juin 2019, quelque 2 000 correcteurs des épreuves écrites du baccalauréat (sur 175 000) décident de ne pas rendre leurs copies et leurs notes dans les délais prévus pour protester contre la réforme du lycée et du baccalauréat mise en œuvre par Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale et de la Jeunesse. D'où une incertitude (et une inquiétude) quant à la date à laquelle les candidats pourront avoir leurs résultats, la date prévue étant le 5 juillet. Le jour des délibérations des jurys (4 juin), il manque plusieurs dizaines de milliers de notes (sur quatre millions).

Le ministre annonce le 3 juillet que dans cette situation exceptionnelle, les notes manquantes devront être remplacées provisoirement par des notes de contrôle continu, ce qui suscite quelques protestations et le refus de procéder ainsi de la part de certains enseignants membres des jurys. Mais en fin de compte, tous les candidats ont bien leurs résultats à la date prévue ; dans quelques cas, certaines notes sont encore provisoires, mais il est entendu qu'elles ne seront en aucun cas baissées lors de leur remplacement par les notes définitives. Finalement, toutes les copies manquantes sont remises le 8 juillet. Le 9 juillet, Blanquer indique que des retenues sur salaire seront prises à l'encontre des enseignants qui ont retenu copies et notes, ainsi que d'éventuelles sanctions administratives, au cas par cas.

Le 7 juillet, dans une interview à France Info, le président de la République, Emmanuel Macron, dit à ce sujet :

Je pense que le ministre a eu la bonne réaction. Moi, je respecte chacune et chacun, je respecte la liberté d'opinion, la liberté syndicale, mais à la fin des fins, on ne peut pas prendre nos enfants et leurs familles en otage. Je crois que, quand on est enseignant dans la République française, on a des devoirs aussi. On a des droits, tout le monde a des droits, mais on a des devoirs. Et notre devoir à tous, c'est que, quand il y a un examen qui est attendu avec angoisse et qui vient sanctionner la fin des études secondaires et l'entrée dans la vie universitaire ou la suite, notre devoir à tous, c'est d'être au rendez-vous, et c'est de faire ce qu'on doit faire. Voilà. Le reste, il peut y avoir des désaccords, il y a évidemment droit de grève, de manifestation, ils sont préservés, et j'y tiens beaucoup, et je le dis avec beaucoup de respect pour toutes celles et ceux qui expriment ces désaccords. Mais en aucun cas, ces désaccords ne peuvent se faire en prenant en otages nos jeunes et en le faisant dans un moment qui est toujours un moment d'angoisse et extrêmement important pour leurs familles.
    https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/video-retention-des-notes-du-bac-on-ne-peut-pas-prendre-nos-enfants-et-leur-famille-en-otage-lance-emmanuel-macron_3525565.html, 2019-07-07, consulté le 2019-07-09 (transcription d'après la vidéo)

Selon un sondage Odoxa-Dentsu Consulting publié par France Info et le Figaro le 11 juillet, 69 % des Français désapprouvent la rétention des copies et des notes, 63 % approuvent la solution de Blanquer concernant les notes provisoires et 61 % estiment justifiées les sanctions prévues.
    https://www.francetvinfo.fr/politique/la-france-insoumise/greve-des-correcteurs-du-bac-69-des-francais-estiment-que-les-grevistes-ont-eu-tort-61-approuvent-des-sanctions_3531245.html, consulté le 2019-07-12.

Polémiques

1. L'emploi du terme otage dans ce contexte par le président de la République – emploi qui correspond à la seconde acception du terme mentionnée plus haut – suscite quelques vives réactions : certains considèrent (ou feignent de considérer ?) que le mot otage serait employé par Macron au sens propre de "personne dont on se saisit et que l'on détient comme gage pour obtenir ce que l'on exige" (selon la définition du Petit Robert), tel qu'il est employé par ailleurs notamment à propos d'actions terroristes. Du coup, ils considèrent que Macron assimilerait les enseignants à des terroristes.

Voici deux exemples de ces réactions :

Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, en réponse à la question d'un journaliste sur ce qu'il pense du mot "otage" employé par Macron :

Mais je…, ça m'indigne ! Ça m'indigne parce que ça veut dire quoi, pris en otages ? Ça veut dire que les enseignants sont des terroristes ? C'est ça qu'on pense, alors qu'au contraire, ce sont ceux qui jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, s'occupent de nos enfants. Ce sont ceux qui aujourd'hui disent ça ne colle pas, ça ne tient pas, ça crée des inégalités [interruption par l'intervieweur] Ce n'est pas la bonne formule, évidemment que ce n'est pas la bonne formule ! Comment peut-on, alors qu'on a la responsabilité de l'Etat et qu'on sait ce que c'est qu'un otage et qu'on sait ce que c'est qu'un preneur d'otage, comment peut-on accuser aujourd'hui les enseignants d'être des terroristes ? Ça me parait complètement hors de propos.
    https://twitter.com/faureolivier?lang=fr, 2019-07-08, consulté le 2019-07-09 (transcription d'après la vidéo installée par Faure sur son compte twitter)

Cédric Maurin, professeur d'histoire & géographie et doctorant :

Monsieur @EmmanuelMacron, Je suis un des rescapés de l'attentat du Bataclan et j'ai été parmi les profs grévistes qui ont retenu notes et copies. Votre emploi de l'élément de langage "prise d'otages" pour cette grève me scandalise et me blesse. On attend vos excuses.@STOPreformes
Monsieur @EmmanuelMacron en utilisant le terme "prise d'otages" pour les profs grévistes qui ont retenu notes et copies, non seulement vous associez les fonctionnaires de l'Éducation nationale à des terroristes mais en plus vous insultez les victimes. #chaosblanquer #bac2019
    
https://twitter.com/ce_drink, 2019-07-08, consulté le 2019-07-09.

[Au théâtre du Bataclan le 13 novembre 2015, trois individus armés font irruption dans la salle et tuent autant de gens qu'ils peuvent. Ils prennent également en otage des personnes pour les utiliser comme boucliers humains et les protéger face à l'intervention des forces de l'ordre. Bilan : 90 morts, plus de 300 blessés. C'est l'attentat le plus meurtrier qui ait eu lieu en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.]

2. Le 12 juillet, Libération publie une tribune adressée au président de la République et intitulée "Enseignants de la République française, pas preneurs d'otages". Elle émane de "plus de 450 enseignantes et enseignants", qui y réagissent aux propos du président de la République. Ils considèrent qu'en usant de leur droit de grève, ils ne font que leur devoir, condamnent les réformes engagées au lycée et les "décisions irresponsables" de Blanquer sur la gestion du bac. Voici les deux passages de leur texte où apparait le mot otage :

"Vous affirmez sur la chaîne de télévision Franceinfo que nous, enseignantes et enseignants mobilisés, aurions effectué une prise d’otages des élèves et de leurs familles."
et un peu plus loin :
"C’est pourquoi, Monsieur le Président, quand on est enseignant de la République française, on n’est pas preneur d’otages, mais citoyen exerçant son droit de grève. Faut-il vous rappeler que les mots ont un sens et une histoire ?"
    https://www.liberation.fr/debats/2019/07/12/enseignants-de-la-republique-francaise-pas-preneurs-d-otages_1739610, consulté le 2019-07-13.

Rien à ajouter à l'analyse linguistique présentée plus haut : les mots ont bien un sens (souvent même plusieurs !) et une histoire.


Références bibliographiques

Freund, Guill[aume], 1924. Grand dictionnaire de la langue latine. Trois tomes. Paris : Firmin-Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-11-14 :
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58464809, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816172w, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816285v.

Godefroy, Frédéric, 1885. Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle. Tome 4. Paris : Vieweg. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2019-07-09.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k506370

Le Grand Vocabulaire françois, par une société de gens de lettres. Tome 20. Paris : Hôtel de Thou 1772. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2019-07-09.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1056941f

Le Petit Robert de la langue française, 2018. Document en ligne, consulté le 2019-07-12 (accès protégé).

Nicot, Jean, 1621. Thrésor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne. Paris : David Douceur. Reproduction en facsimilé Fondation Singer-Polignac, 1960. Document en ligne surle site de la BnF, consulté le 2019-07-12.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8621x

Littré, Emile, 1873. Dictionnaire de la langue française. 4 tomes et 1 supplément. Paris : Hachette. Documents en ligne sur le site de la BnF, consultés le 2013-11-09.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5406710m (1er tome).

Rey, Alain (ed.), 2005. Dictionnaire culturel en langue française. Tome 3. Paris : Dictionnaire Le Robert.

Robert, Paul (1984). Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Tome 4. Paris : Le Robert. 1ère édition 1959.

Wartburg, Walther von, 1974. Französisches etymologisches Wörterbuch. Tome 4. Basel : Zbinden Druck und Verlag.


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