Jacques Poitou
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Non olet. L'argent n'a pas d'odeur


voir"Expressions latines" (termes français à aspect latin)
voirEcriture et prononciation du latin

Au commencement était le mobilier urbain à Rome…

Il y avait dans le monde romain deux sortes d'aménagements pour satisfaire ses besoins :

– les latrines (latrina < lavatrina < lavare = laver). latrina désigne d'abord la salle de bain, située "généralement dans la cuisine ou à côté" (Daremberg & Saglio : III, 987) par commodité : même utilisation du chauffage et du système d'écoulement des eaux. C'est la même raison qui a amené à y installer les toilettes, que le terme latrina désigne exclusivement à partir du moment où a été utilisé balneum pour le bain.

– les urinoirs. "Il y avait aussi, dans les rues de Rome, des urinoirs qui étaient disposés dans les ruelles étroites ou peu fréquentées (in angiportu) ; il en était au moins ainsi au IIe siècle av. J.-C. C'étaient des amphores, des dolia, des vases quelconques en terre, testa, que l'on coupait quand il y avait lieu, afin de les ramener à une hauteur pratique et auxquels, pour cette raison, on ajoute souvent l'épithète curtus. Les foulons, au métier desquels l'urine était nécessaire, et sans doute aussi les tanneurs qui en faisaient également usage étaient autorisés à mettre dans les rues des récipients qu'ils vidaient quand les passants les avaient remplis. C'est sans doute ce privilège que les foulons achetaient en payant le celèbre impôt sur les urines, établi par Vespasien." (Daremberg & Saglio : III, 988)

… puis vint l'impôt

Vespasien – Titus Flauius Vespasianus (9-79), alias Imperator Caesar Vespasianus Augustus à partir de 69 – créa un impôt sur l'urine récupérée dans ces urinoirs. C'était le chrysargyum, aussi nommé aurum et argenteum : "une contribution d'un sou d'agent, imposée à toute personne : 1º à raison de l'enlèvement de l'urine et des vidanges ; 2º à raison de la possession de chaque bœuf, cheval ou mulet, sorte de capitatio animalium, et de six oboles ou folles en sus, pour la possession des ânes et des chiens. Ce tribut fut aboli en Orient par Anastase en 501." (Daremberg & Saglio : I, 1133)

… puis l'expression

Dans De uitis Caesarum, Suétone (Caius Suetonius Tranquillus, Ier-IIe s.) rapporte ceci dans le chapitre consacré à Vespasien (Diuus Vespasianus) :

Reprehendenti filio Tito, quod etiam urinae uectigal commentus esset, pecuniam ex prima pensione admouit ad nares, sciscitans num odore offenderetur ; et illo negante : Atqui, inquit, e lotio est. (VIII, 23) – cité d'après http://www.thelatinlibrary.com/suetonius/suet.vesp.html.

Comme son fils Titus lui reprochait d'avoir institué un impôt sur l'urine, il lui mit sous le nez de l'argent perçu par le premier versement de cet impôt et il lui demanda s'il était choqué par l'odeur. Et comme celui-ci disait que non : Et pourtant, dit-il, il vient de l'urine.

De là, l'expression : [Pecunia] non olet. L'argent n'a pas d'odeur.


De Vespasien à Rambuteau

A Paris, vespasienne avait d'abord désigné "une espèce de water-closett monté sur des essieux que l'on voyait circuler dans les rues de Paris quelques années après 1830" (Le Courrier de Vaugelas 1872 [3], 12 : 92). Mais en 1834, le préfet de Paris, Claude Philibert Barthelot, comte de Rambuteau, fit installer dans les rues de Paris des colonnes servant à la fois d'urinoir et de surface d'affichage et qu'on appela colonnes Rambuteau ou simplement rambuteau (masc.), Terme que le préfet s'efforça de faire remplacer par celui de colonne vespasienne, expression simplifiée ensuite par la substantivation de l'adjectif : vespasienne (fém.).

– Ci-contre : borne vespasienne du Faubourg Saint-Martin (in : Texier 1853 : 236).

Sous le Second Empire, les deux fonctions d'affichage et d'urinoir furent séparées : d'un côté les colonnes Morris pour l'affichage, de l'autre les vespasiennes pour les petits besoins.

Outre leur fonction première, les vespasiennes servirent de lieux de rencontres diverses, dont certaines sont évoquées pudiquement par Raymond Queneau (1903-1976) :

Il prit pour lever sa plainte le ton aigre d'un vieux vidame qui se fait pincer l'arrière-train dans une vespasienne et qui, par extraordinaire, n'approuve point cette politesse et ne mange pas de ce pain-là. (Queneau 1982 : 151)

Les vespasiennes furent remplacées dans la seconde moitié du XXe siècle par d'autres édicules, plus modernes, plus hygiéniques, moins odorants et utilisables également par les femmes. En 2012 ne subsiste plus à Paris qu'une vespasienne, sise boulevard Arago (14e arrondissement), devant le haut mur de la prison de la Santé. Elle est très fréquentée par les chauffeurs de taxi.

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Photos © Jacques Poitou, février 2012.

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Références bibliographiques

Blidon, Marianne, 2005. La dernière tasse. EspacesTemps.net, Mensuelles, 01.01.2005. Document en ligne sur le site HAL, consulté le 2012-01-13.
http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/11/86/41/PDF/La_derniere_tasse.pdf.

Daremberg, Ch[arles] & Saglio, Edm[ond] (ed.), 1877 sq. Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments. Tome I. Paris : Hachette. Document en ligne sur le site de l'université de Toulouse, consulté le 2010-11-22.
http://dagr.univ-tlse2.fr/sdx/dagr/index.xsp.

Le Courrier Vaugelas 1872 (3), 12. Document en ligne sur le site de la Bnf, consulté le 2012-01-13.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5833122m.

Le Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2006-01-08.
http://atilf.atilf.fr.

Queneau, Raymond, 1982. Exercices de style. Paris : Gallimard. Collection folio 1363. 1ère édition 1947.

Texier, Edmond, 1853. Tableaux de Paris. Tome 2. Paris : Paulin et Le Chevalier. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2012-01-13.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2057032.


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