Jacques Poitou
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Vocabulaire d'origine hongroise en français


Peu de termes français viennent du hongrois ou de Hongrie.

N.B. Les noms de personnes sont écrits ici dans leur forme d'origine. En hongrois, on nomme une personne en indiquant le patronyme avant le prénom.

goulasch

= ragoût de bœuf cuit et assaisonné avec du paprika.

goulasch, goulache, goulash (masculin ou féminin) < hongrois gulyás < gulyás hús (= viande cuite dans un chaudron par les bouviers) < gulyás (= bouvier) et hús (= viande). Les différences orthographiques du mot en français correspondent à des traitements différents de hongrois <s> = [ʃ̼] : à l'allemande (<sch>), à l'anglaise (<sh>) ou à la française (<ch>).

Ce plat ancien d'origine paysanne n'a acquis sa composition actuelle (bœuf, oignons, paprika) qu'à partir du XVIIIe siècle : il se faisait à l'origine sans paprika, qui ne fut connu en Europe qu'à partir du XVIe siècle. Le terme a le même sens en allemand, mais en hongrois, gulyás désigne une soupe, le ragoût s'appelle pörkölt. Il en existe de nombreuses variantes.

– Pour en savoir plus, page de Petra Foede sur l'histoire de la goulasch : http://www.petrafoede.de/gulasch.html (en allemand).

socialisme du goulasch : ainsi a-t-on appelé le régime mis en place après le soulèvement de Budapest sous l'autorité de Kádár János (1956-1988), régime caractérisé par une relative aisance matérielle et un petit peu plus de liberté dans le domaine de la culture. – En anglais : gulash communism, en allemand : Gulaschkommunismus.

paprika


piment

= piment d'origine hongroise réduit en poudre, de couleur rouge, obtenu à partir de fruits mûrs de poivrons ou de piments. Il en existe plusieurs variétés, certaines douces, d'autres fortes.

Le poivron (Capsicum annuum L.) est originaire d'Amérique du sud, d'où il a été rapporté en Europe par Christoforo Colombo (1492-1494). Son introduction en Hongrie dans le courant du XVIe siècle est due aux Turcs qui en occupaient la plus grande partie à l'époque.

< hongrois paprika < ... < latin piper (poivre). La filiation exacte entre le terme latin et le terme hongrois est difficile à établir, du fait que piper est à l'origine des termes actuels pour poivre, poivron et paprika dans de nombreuses langues européennes.

français hongrois allemand serbo-croate turc
poivre bors Pfeffer papar biber
poivron paprikaszeletekke Paprikaschote paprika dolmalık biber
paprika paprika Paprika paprika kırmızı biber

Ci-contre : piments. Budapest, marché central, 2010.

hussard

hussard

= cavalier de l'armée hongroise
par extension : "soldat d'un corps de cavalerie légère, militaire de la cavalerie légère blindée" (Académie 9e)
par métaphore : "personne dont les manières sont brusques, qui manque de délicatesse, de distinction" (TLFi)
    des propos de hussard = "un langage sans gêne ou grossier" (Académie 9e)
    un hussard en jupon = une femme aux manières brusques, qui affecte une attitude virile (TLFi)
    
les hussards noirs de la République = surnom donné aux instituteurs sous la iiie République (TLFi)

à la hussarde

– par référence aux vêtements : pantalon à la hussarde ("ample aux cuisses et étroit aux chevilles" [Robert 1984])
– par référence au comportement des hussards : "avec brutalité et précipitation ; sans raffinements ni délicatesses" (TLFi)
    faire l'amour à la hussarde

hussard
, houssard, housard < allemand Husar, Husser, Hüsser (= cavalier de l'armée hongroise) < hongrois huszár < húsz = vingt. Lors de l'invasion ottomane (1458), le gouvernement hongrois ordonna le recrutement d'un homme sur vingt pour former un corps de cavalerie légère. Pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648), des hussards vinrent s'adjoindre à l'armée française.




    Ci-contre : officier hussard.
            Source de l'image : Armée française. Hussards. Epinal : Pellerin, 1865.
                http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6938430p, consulté le 2013-12-15.

sabre

= "arme blanche, à pointe et à tranchant, à lame plus ou moins recourbée, dont la forme a beaucoup varié suivant les pays et les époques." (Robert 1984). Voir l'image ci-dessus.
    sabre de bois ! (Juron)
    avaleur de sabre : saltimbanque qui introduit un sabre dans son tube digestif ou fait semblant de le faire
par métonymie : "discipline sportive d'escrime, art du maniement de cette arme" (TLFi).
par analogie : "ce qui a la forme d'un sabre" (TLFi)
    = partie d'une plante ou d'un élément anatomique ayant la forme d'un sabre.
    = objet, instrument en forme de longue lame, p. ex. rasoir à main à longue lame (se raser au sabre)
    = membre viril (argotique)

< allemand Sabel (> Säbel) < hongrois száblya, (peut-être par l'intermédiaire du polonais szabla ou du russe sablja, selon le TLFi).

sabrer

= frapper quelqu'un à coups de sabre.
    sabrer le champagne : ouvrir la bouteille de champagne à l'aide d'un sabre
par analogie :
    sillonner, marquer de traits, de hachures, rayer quelque chose, tracer, barrer à grands coups, à grands traits, couper, raser quelque chose. (TLFi)
    éliminer quelque chose ou quelqu'un.
    critiquer virulemment quelque chose ou queu'un
    bâcler un travail
    posséder sexuellement une femme (argot)

shako

= coiffure militaire rigide à visière (voir l'image plus haut). Portée à l'origine par les hussards hongrois, elle l'a été ensuite par différentes troupes de l'armée française, et elle l'est de nos jours encore par la Garde républicaine et les élèves de l'école spéciale militaire de Saint-Cyr. Voir image ci-dessus.

shako, schako, chako < hongrois csákó

soutache

= galon étroit servant d'ornement ou à cacher les coutures d'un vêtement. Initialement sur le shako des hussards.

< hongrois sujtás

hongre

= qui est châtré (à propos d'un cheval). Pratique originaire de Hongrie.
par extension : à propos d'un homme

< acception particulière de hongre (= hongrois) < latin hungarus

voirmagyar, hongrois

tactique du salami

Le salami n'est pas d'origine hongroise, mais la tactique du salami l'est bien : ainsi a été appelée la politique mise en œuvre en Hongrie par le parti communiste de 1945 à 1949 pour conquérir le pouvoir en éliminant toute opposition, tranche par tranche.

En avril 1945, la Hongrie est libérée par l'armée Rouge. Lors des élections de novembre 1945, le parti communiste ne recueille que 17 % des voix, loin derrière le parti des Petits Propriétaires (57 %) et même derrière le parti social-démocrate. Mais il bénéficie du soutien de la puissance occupante, l'URSS. Il réduit et divise les différentes oppositions, absorbe le parti social-démocrate en juin 1948, et lors des élections de 1949, la liste unique dominée par le nouveau parti, baptisé parti des travailleurs de Hongrie, obtient cette fois 97 % des voix. Le rêve ! – D'ailleurs, dans la préface d'un recueil de photos La Hongrie aujourd'hui, Paul Eluard donne de ce pays en 1949 une image idyllique :

Je viens vous parler d'un pays et d'un peuple qui sont comme le rire même et la flamme de la vie. Un pays et un peuple qui connaissent désormais cette vérité si douce, si simple et si sérieuse aussi, que l'avenir est en germe dans le présent. Un pays où l'on sait que demain existe et qu'on peut y penser sans crainte. Un pays qui est l'incarnation de l'optimisme, de la gaîté. Un peuple qui lève la tête et qui sait enfin ce que veut dire clarté, espoir, bonheur.

L'expression tactique du salami a été employée par le secrétaire général du Parti lui-même, le camarade Rákosi Mátyás, dans un discours prononcé lors d'un stage de formation et publié en mars 1952 (Rákosi 1952) :

So, four months after the election victory of the Smallholders’ Party, a new turn came : not yet a general attack on capitalism, but we took vulnerable forward positions, which facilitated our progress towards the proletarian dictatorship.
In continuation of the successful counter-attack in March 1946, the unmasking, elimination and isolation of reactionary elements of the Smallholders’ Party continued without interruption. The Smallholders’ Party was continually compelled to exclude or eliminate individual members or groups of members thus compromised.
This work we called “Salami Tactics”, by which we cut out in slices reaction hiding in the Smallholders’ Party. In this incessant struggle we wore away the strength of the enemy, reduced his influence and at the same time deepened our own influence.

Rákosi est-il l'inventeur de cette expression ? Citant une autre source, Mevius (2005 : 162) rapporte que Pfeiffer Zlotan, député du parti des Petits Propriétaires, aurait caractérisé son parti de "parti salami", en référence à ses reculades successives face à la tactique du parti communiste.


A Paris, place Kossuth

kossuth La place Kossuth est située dans le 9e arrondissement de Paris. Elle s'appelait auparavant "carrefour de Chateaudun" et a été renommée ainsi le 15 mars 1957 : "Louis [sic] Kossuth (1802-1894), patriote hongrois, chef de la Révolution de 1848.", précise le site de la mairie de Paris.

Le changement de nom a eu lieu juste après le soulèvement de Budapest, rapidement écrasé par l'Armée soviétique (novembre 1956). C'était un hommage aux insurgés hongrois par évocation du chef insurgé de 1848, Kossuth Lajos, mais il s'agissait aussi, et surtout, de dénoncer le soutien apporté par le parti communiste à la répression de l'insurrection : le siège du Parti, au 44 rue Le Peletier, donnait justement sur cette place.

En décembre 1956, André Stil, rédacteur en chef de l'Humanité, écrivait :

Je viens de passer trois semaines à Budapest. Je connais la vérité sur la situation actuelle de la Hongrie. […]
La vérité, ce que les faits montrent, c'est qu'on a assisté en Hongrie à une tentative contre-révolutionnaire qui a gravement menacé le pouvoir populaire, qui a tendu à ramener, pour la restauration de l'exploitation capitaliste et de la domination des hobereaux, un des pires régimes fascistes que le monde ait connus, et à faire de la Hongrie, en plein cœur de l'Europe, à la frontière même de l'Union Soviétique et des autres Etats socialistes, une nouvelle poudrière.
La défaite de cette tentative, en même temps qu'elle sauve les conquêtes sociales des travailleurs hongrois, renforce les travailleurs de tous les pays, face à la réaction fasciste déchaînée en cette occasion, comme on l'a déjà vu dans notre pays, et fait échouer une attaque directe contre la paix du monde. Tels ont été les résultats de l'intervention de l'armée soviétique. C'est cela qu'approuvent et soutiennent les communistes. (Stil 1956 : 1-2)

– Ci-contre, statue de Kossuth à Budapest, sur la Kossuth Lajos tér, juste devant le bâtiment du Parlement.
Budapest, 2010.


Références bibliographiques

Dictionnaire de l'Académie. 9e édition. Document en ligne, consulté le 2012-10-20. = Académie 9e.
http://atilf.atilf.fr/academie9.htm.

La Hongrie aujourd'hui. Szikra Budapest, 1949.

Le Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2013-12-15. = TLFi.
http://atilf.atilf.fr.

Mevius, Martin, 2005. The Hungarian Communist Party and the Origins of Socialist Patriotism 1941-1953. Oxford : Clarendon.

Rákosi, Mátyás, 1952. How We Took Over Hungary. Bombay : Democratic Research Service. Publié d'abord en hongrois. Document en ligne, consulté le 2013-12-15.
http://www.cvce.eu/obj/matyas_rakosi_how_we_took_over_hungary-en-9a19d06e-4163-4f31-b2c9-1bc9e65a380a.html.

Rey, Alain (ed.), 1998. Dictionnaire historique de la langue française. 3 volumes. Paris : Le Robert.

Robert, Paul, 1984. Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Tome 3. Paris : Le Robert.

Stil, André, 1956. Je reviens de Budapest. Paris : L'Humanité, 1-2.


© Jacques Poitou 2017.