Jacques Poitou
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Pandémie de Covid-19 (2019-?) : les mots pour le vivre, les mots pour le dire
    – Enquête lexicale, contextuelle et diachronique

 

        Vn mal qui répand la terreur,
        Mal que le Ciel en ſa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peſte (puis qu'il faut l'appeler par ſon nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Acheron,
        Faiſoit aux animaux la guerre.
Ils ne mouroient pas tous, mais tous eſtoient frappez.

               La Fontaine (1678 : 9-10)

A dreadful Plague in London was,
        In the Year Sixty Five,
Which ſwept an Hundred Thouſand Souls
        Away ; yet I alive !

             H.F. ; Defoe (1722 : 287)*


* Le petit poème cité ci-dessus est signé "H.F." ; il s'agirait de l'oncle de Defoe, Henry Defoe (Defoe 1959 : 1317).
N.B. 1. Dans les textes anciens, au <s> actuel correspondent un
s rond (uniquement en fin de mot) et un s long : ſ.

N.B. 2. Les indications étymologiques sont celles données par les ouvrages qui figurent dans les références bibliographiques. Je ne mentionne précisément ces ouvrages que dans le cas de divergence entre eux et bien sûr de citation. Les définitions citées le sont, sauf exception, en romain avec minuscule initiale. L'orthographe du texte (hors citations) tient compte des Rectifications de 1990.
N.B. 3. Plus encore que les autres pages de ce site, cette page, étant liée à l'actualité, est susceptible d'évoluer quotidiennement. JP, 2020-04-22.

Les termes qui figurent ici ne sont pour la plupart pas nouveaux. Simplement, dans le contexte de la pandémie de Covid-19, ils sont l'objet d'emplois nouveaux dans l'usage courant ou se chargent de connotations particulières en liaison avec le contexte. – On ne traitera pas ici des termes médicaux spécialisés utilisés par les professionnels. On laissera également de côté les multiples polémiques, grandes et petites, qui accompagnent cette pandémie et dont se repaissent journalistes et politiques.

âgé, ainé
après
asymptomatique
avant
geste barrière
cap
cas
churchillien
cluster
confinement
contact
contamination
coronavirus
crise
dérogatoire
distantiation sociale
drive-corona
épidémie
gel hydroalcoolique
héros
immunité
première ligne
se laver les mains
masque
molécule
le François Molins de la santé
morts
retour à la normale
jusqu'à nouvel ordre
patient zéro
pic, plateau
prévisible
quarantaine
risque
rouge
soignant
stade 1, 2, 3
test
tracking
vaccin
deuxième vague
vert
vivre

âgé, ainé : les personnes âgées, nos ainés

La valeur référentielle des syntagmes nos ainés et les personnes âgées est un ensemble de personnes ayant une même caractéristique : leur âge est égal ou supérieur à un âge donné, qui peut être 60, 65, 70 ou 75 ans. Il s'agit donc d'un ensemble d'extension variable. Selon les données de l'INSEE pour l'année 2020, les 60-64 ans représentent 6,1 % de la population, les 65-74 ans 11,8 % et les 75 ans ou plus 9,5 % – 17, 9 millions de personnes en tout.
      Source des statistiques : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381474, consulté le 2020-04-18.

En l'occurrence, cet ensemble est lui-même assimilé à un sous-ensemble de l'ensemble des personnes fragiles, personnes vulnérables ou personnes à risque. Outre les personnes âgées, celles-ci comprennent des personnes dont l'état de santé est tel qu'elles risquent plus que d'autres d'être atteints par la maladie ou par une forme plus sévère de la maladie. L'analyse des facteurs de risque relève des professionels de santé et ne sera donc pas abordée ici. Mais vers la mi-avril, il est question que toutes ces personnes – dix-huit millions – soient astreintes à un confinement prolongé pendant de longs mois, en l'absence de vaccin. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s'exprime dans ce sens le 11 avril, de même que le président de la République dans son adresse aux Français du 13 avril, et le président du conseil scientifique institué au ministère de la Santé, Jean-Paul Delfraissy, lors de son audition par la commission des lois du Sénat le 15 avril.

Voici les propos des deux derniers (transcription d'après les vidéos) :

– Emmanuel Macron : "Pour leur protection, nous demanderons aux personnes les plus vulnérables, aux personnes âgées, en situation de handicap sévère, aux personnes atteintes de maladies chroniques, de rester même après le 11 mai confinées, tout au moins dans un premier temps."
    https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/04/13/adresse-aux-francais-13-avril-2020, consulté le 2020-06-06.

– Jean-Paul Delfraissy : "Nous avons, à la sortie du confinement, dix-huit millions de personnes qui sont à risque d'être contaminées et de continuer à développer une forme grave. Donc, ces dix-huit millions de personnes, c'est pas un scoop, eh bien, on continuera le confinement, dans des conditions, pour combien de temps, je ne sais pas, en attendant peut-être qu'on trouve un médicament préventif, mais il faudra poursuivre le confinement parce qu'elles sont à risque de développer une forme grave."
     https://videos.senat.fr/video.1577778_5e96a82ed2cf3.audition-de-mm-jean-francois-delfraissy-et-de-aymeril-hoang-sur-les-mesures-de--tracage--numeriqu?timecode=481000,
     consulté le 2020-06-06.

Ces perspectives suscitent immédiatement un tollé chez les intéressés et leurs représentants, mais aussi des critiques de différents professionnels ; quelques jours plus tard, elles sont clairement abandonnées : pas de déconfinement par tranches d'âge.

Dans le contexte du Covid-19, ces deux termes les personnes âgées et nos ainés ont relégué à l'arrière-plan un autre terme renvoyant au même ensemble de personnes : les séniors. Sémantiquement, la différence est sensible : alors que le terme sénior valorise les traits connotés positivement des individus considérés (ils sont actifs, ils voyagent, ils dépensent, etc.), personnes âgées en valorise plutôt les traits connotés négativement (ils ne sont plus "dans la force de l'âge", ils sont fragiles, ils coutent cher à la Sécurité sociale, etc.). – sénior et troisième âge ont supplanté depuis quelque temps vieux et vieillesse. Nos ainés, c'étaient les petits vieux en vieux français…

vieux
     Formulaire de demande de pension pour les vieux, nos ainés d'antan. 1968.

les personnes âgées et nos ainés diffèrent également par les connotations dont ils sont chargés. Par rapport à personnes âgées, nos ainés suggère leur appartenance à la même famille que les plus jeunes, à sa propre famille, et se charge de connotations affectives. Il s'agit ici d'un nos inclusif (moi qui parle et ceux à qui je m'adresse) avec cependant comme présupposé que moi et ceux dont je parle n'ont pas les mêmes caractéristiques d'âge : nos ainés peut difficilement être employé par des locuteurs qui se rangeraient eux-mêmes dans cette catégorie. Dans l'adresse télévisée du président de la République le 13 avril 2020 figurent quatre occurrences de nos aînés, mais Emmanuel Macron n'a que quarante-deux ans.

âgé, désubstantival < âge < latin aetas + suffixe -age. Comme âge en français, aetas peut signifier la durée de la vie, mais aussi, par polarité positive sur une échelle graduée, le grand âge, c'est-à-dire la vieillesse (phénomène bien connu pour la catégorie des adjectifs de dimension). De même âgé : cf. à l'âge de sept ans, Il est âgé de sept ans en face de il est très âgé, une personne âgée – un enfant âgé de sept ans n'étant pas (pas encore) une personne âgée…

ainé, adjectif < ancien-français ainzné < ainz (= avant < latin ante, même sens) + (= participe passé de naitre (latin nascere < nasci = naitre (FEW 7, 20-22 et 27, 645) ; équivalent de bas-latin ante natus, calque du grec πρόγονϛ. Le sens actualisé ici ("personne plus âgée que telle autre" [Petit Robert]) est dérivé du sens premier ("qui est né le premier" [id.]).


après

Substantif masculin désignant le temps qui doit suivre la période de confinement < (par ellipse) expressions substantivales après confinement (ou après-confinement), après crise (ou : après-crise), après-virus, sur le modèle de après-guerre : l'après. Voir aussi les expressions le monde d'après, le jour d'après, de même sens, jour renvoyant à une même durée de dimension non spécifiée. Egalement employé comme préfixe substantival : l'après-coronavirus, l'après-covid-19, l'après-épidémie.

L'après sera-t-il comme l'avant ? Dès le début du confinement, l'après est l'objet de multiples propositions et spéculations sur les changements de politique qui pourraient ou devraient y voir le jour. En tout cas, il apparait que dans la vie quotidienne des gens, l'après ne se traduira pas avant un certain temps par un retour à la normale, c'est-à-dire à l'avant. Les autorités nationales et internationales disent et répètent qu'il faudra apprendre à vivre avec ce virus. Et de toute façon, entre le confinement et l'après, il y a l'étape du déconfinement.

> préposition après < bas-latin : ad pressum < préposition ad + supin de premere = serrer de près (origine incertaine).


asymptomatique

Adjectif = exempt de symptômes (v. image ci-contre). Parfois utilisé également comme substantif : les asymptomatiques. Dans le contexte du Covid-19, on qualifie ou désigne ainsi des personnes atteintes de la maladie sans le savoir.

Terme de médecine, asymptomatique est suffisamment employé par les médias pour devenir plus ou moins familier aux non-professionnels. D'où son utilisation dans une campagne d'appel aux dons de la Croix-Rouge : "La précarité est très souvent asymptomatique" (affiches dans le métro parisien, mi-mai).

symptomes
Symptômes du Covid-19.
Affiche gouvernementale placardée sur des abribus (extrait).

  La toux, l'un des symptômes, a donné lieu à plusieurs blagues diffusées sur Internet : "Je viens de tousser face à mon ordinateur, et ça a aussitôt déclenché l'antivirus." – "Il n'y a plus que six nains avec Blanche-Neige : Atchoum a été placé en quarantaine."

< préfixe privatif a- + adjectif symptomatique < symptôme (= "manifestation spontanée d'une maladie permettant de la déceler, qui est perçue subjectivement par le sujet ou constatée objectivement par un observateur" [TLFi]) < bas-latin symptoma < grec σύμπτωμα (sýmptōma = "affaissement", "événement malheureux", "coïncidence", et spécialement "coïncidence de signes" < préfixe sun- (= "avec, ensemble") + verbe piptein (= "tomber", "survenir") (Rey 1998 : 3723).

– Même racine que le terme mathématique asymptote (= "droite dont une courbe s'approche de plus en plus sans jamais la rencontrer" (Rey 1998 : 242).


avant

Substantif masculin ou adverbe ou préposition avec ellipse (= avant l'épidémie). Employé également comme préfixe substantival : l'avant-coronavirus, l'avant-épidémie.

N.B. – D'après les indications statistiques de Google, nettement moins fréquent que après (dans ce contexte).

< latin ab ante = ab, préposition = "à partir d'un point donné dans le temps" (Freund 1924 : 1,2) + ante, adverbe = antérieurement à un point donné dans le temps.

On entend souvent dire que l'avant, c'était il y a longtemps, il y a une éternité, il y a un siècle, comme si le choc subit du confinement représentait une fracture telle qu'il reléguait la période antérieure dans un passé définitivement révolu et donc lointain : en quelque sorte, l'intensité du choc se traduit sur l'axe temporel par une dilatation de l'écart entre l'avant et le moment présent.


barrière : geste barrière, mesure barrière

barre Substantifs composés (geste barrière, masculin ; mesure barrière, féminin) de type copulatif (coréférentialité des deux composants et du composé) désignant des comportements primordiaux aptes à freiner le développement de l'épidémie et recommandés par les autorités : se laver les mains, tousser ou éternuer dans son coude ou dans un mouchoir, utiliser un mouchoir à usage unique et le jeter, saluer sans se serrer la main et éviter les embrassades. A ces gestes simples s'ajoute une mesure de plus grande ampleur : le confinement.
barrière est le plus souvent accordé en nombre avec geste : des gestes barrières.

barrière : évolution d'une désignation d'un objet concret (XVe s. : "assemblage de pièces de bois, de métal qui ferme un passage" [TLFi]) au sens d'obstacle non nécessairement lié à un objet concret (à partir du XVIIe s. ; cf. barrière douanière, barrière de dégel) et de là à celui de protection.
< (par dérivation) barre < latin vulgaire barra ; origine inconnue. Selon FEW (1, 255-261), il pourrait s'agir d'un emprunt au celtique, avec un glissement de sens de "pointe, branche" à "barre".

    Ci-contre : barrière d'un champ. La Roche-en-Brenil (Côte d'or), hameau de Champagne, route de Tournesac, 2005.

Les gestes barrières ont pour fonction essentielle de limiter la propagation des minuscules gouttelettes susceptibles d'être contaminées et que l'on émet lors de la respiration, de la toux ou de l'éternuement par le nez ou par la bouche. Il s'agit d'entraver leur diffusion dans l'atmosphère (éternuer dans son coude), d'en entraver la réception (distanciation physique), d'en limiter la diffusion par le toucher (se laver les mains, utiliser des mouchoirs en papier). A ces mesures peut s'ajouter l'aération des locaux fermés, la désinfection des objets que l'on est souvent amené à toucher (comme les boutons ou les poignées de porte), le port de protections supplémentaires (masques), l'isolement pendant un certain des objets que l'on a touchés (p. ex. les livres d'une bibliothèque publique… quand elle est réouverte).


cap

Dans le contexte du Covid-19, cap s'emploie principalement dans deux acceptions :

  – pour désigner un repère particulier sur une échelle graduée que l'on dépasse ; il s'agit le plus souvent du nombre de personnes contaminées, dépistées ou décédées, le repère étant un chiffre rond : tel pays franchit le cap des dix mille morts. Souvent complément d'objet de franchir ou dépasser.

– pour désigner un objectif situé sur une échelle temporelle. Peut-être complété par un syntagme indiquant la caractéristique de cet objectif  : le cap du déconfinement. Peut être également complément d'objet du verbe fixer sans autre précision : le président a fixé / doit fixer un cap.

Dans la première acception, un cap correspond à des données objectives, indépendantes d'une volonté individuelle, et le terme se charge de connotations négatives. Dans la seconde, le cap est le résultat d'une action volontaire, et le terme est connoté positivement : les gens veulent avoir un cap.

Cet emploi de cap est dérivé par métaphore du sens qu'il a dans le lexique de la marine : "point d'orientation vers lequel un navire se dirige" (Robert 1984 : 1, 626), lui-même dérivé de son sens géographique : "pointe de terre élevée qui s'avance dans la mer" (id.). C'est là la spécialisation dans le lexique géographique d'un sens plus général du terme galloroman capus = la partie la plus haute, la partie en saillie, l'extrémité d'objets (FEW 2, 334-348), lui-même issu d'un sens figuré du latin caput = tête. – caput est lui-même à l'origine d'une riche famille de termes dans lesquels le sens propre initial est diversement transparent en français d'aujourd'hui : capitale, caporal, chef, achever, etc.

La toponymie est révélatrice de l'origine provençale de l'emploi géographique du terme. Sur la côte méditerranéenne, nombre de lieux portent le nom de cap, tandis que sur les côtes de la Manche et de l'océan Atlantique, rares sont les caps (cap Fréhel…) : ce sont surtout des pointes (pointe du Raz…).


cas

L'emploi du susbtantif masculin cas dans le domaine médical n'est pas très ancien. Le premier dictionnaire de référence à le recenser est le Littré (1873 : 1, 498) : "maladie considérée dans le sujet particulier qui en est affecté". cas établit en quelque sorte un lien entre la personne affectée et la maladie qui l'affecte, il désigne la personne non en tant que telle, mais en tant qu'instanciation de la maladie et dépouillée de ses autres attributs. Les expressions cas confirmé, probable, possible indiquent la valeur de vérité du rapport entre l'individu et la maladie. cas bénin, cas grave, cas mortel définissent l'intensité de l'effet de la maladie sur l'individu, c'est-à-dire l'altération qu'il en subit : faible, forte, entrainant sa fin comme être vivant. cas manifeste toujours une distorsion par rapport à l'état normal ; c'est, au sens aristotélicien, un accident.

En liaison avec le Covid-19, on distingue au moins trois sortes de cas : les cas confirmés (par un test), les cas probables, qui présentent des symptômes de la maladie sans que celle-ci ait été confirmée par un test, les cas contacts (ayant été ou étant en contact avec un cas confirmé ou probable)

< latin casus < verbe cadere = tomber. Dès le latin, de l'idée concrète de chute est dérivée celle de quelque chose qui survient de façon imprévue, comme un objet qui tombe – "ce qui se passe, advient, arrive inopinément, accident, événement, cas, circonstance imprévue, occasion, hasard" – et de là à "événement fâcheux, cas malheureux, accident, malheur, désastre" (Freund 1924 : 1 : 375-377 et 440).

En français, le terme a signifé à partir du XIIIe siècle "situation spéciale par rapport à la loi, délit, forfait", puis à partir du XIVe siècle "affaire quelconque, cause, situation où l'on se trouve" (FEW 2, 480). La première édition du Dictionnaire de l'Académie donne comme sens général "accident, aventure" (1, 148).


churchillien

Adjectif : caractérise une attitude de combat sans concession et quel qu'en soit le prix, contre un ennemi – discours churchillien, accents churchilliens, etc.

Cet adjectif est employé pour caractériser certains discours fermes de chefs d'Etat et de gouvernement face à l'épidémie de Covid-19 avec l'annonce de mesures draconiennes de distanciation sociale – confinement – et de soutien à l'économie, quel qu'en soit le cout : discours churchillien, accents churcilliens. Le terme a été employé notamment à propos du discours télévisé du président de la République, Emmanuel Macron, le 16 mars ("Nous sommes en guerre.") ou de celui du Premier ministre britannique, Boris Johnson, le 23 mars.

< Winston Churchill (1874-1965), nommé Premier ministre du Royaume uni le 10 mai 1940, jour de l'attaque allemande contre les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et la France, célèbre pour la fermeté de son attitude dans la guerre face à l'Allemagne nazie. Dans son premier discours de Premier ministre à la Chambre des Communes (1940-05-10), il prononce une phrase souvent citée : "I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat." – Je n'ai à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur –, souvent réduite à une expression binaire "du sang et des larmes". – Churchill reste en fonction jusqu'au 26 juillet 1945.

    – Ci-contre : statue de Churchill (détail) à Paris, avenue Winston Churchill, 2018-06-18.
     Une main anonyme lui a gentiment collé un petit pansement sur le bout du nez.

churchill

Voici la fin de ce discours :

  […] I would say to the House, as I said to those who have joined this government: “I have nothing to offer but blood, toil, tears and sweat.”

We have before us an ordeal of the most grievous kind. We have before us many, many long months of struggle and of suffering. You ask, what is our policy ? I can say : It is to wage war, by sea, land and air, with all our might and with all the strength that God can give us ; to wage war against a monstrous tyranny, never surpassed in the dark, lamentable catalogue of human crime. That is our policy. You ask, what is our aim ? I can answer in one word : It is victory, victory at all costs, victory in spite of all terror, victory, however long and hard the road may be; for without victory, there is no survival. Let that be realised ; no survival for the British Empire, no survival for all that the British Empire has stood for, no survival for the urge and impulse of the ages, that mankind will move forward towards its goal. But I take up my task with buoyancy and hope. I feel sure that our cause will not be suffered to fail among men. At this time I feel entitled to claim the aid of all, and I say, “come then, let us go forward together with our united strength.”

     – Texte : https://winstonchurchill.org/resources/speeches/1940-the-finest-hour/blood-toil-tears-and-sweat-2/, consulté le 2020-04-12.
     – Enregistrement audio : https://winstonchurchill.org/resources/speeches/1940-the-finest-hour/blood-toil-tears-sweat/, consulté le 2020-04-12.

cluster, mini-cluster

cluster, [kləsˈtəʁ] ou [kləs.ˈtɛʁ] ː terme emprunté à l'anglais, d'origine indo-européenne, issu, par suffixations successives, de indoeuropéen *gel = se mettre en forme de boule > ie. *gleu- (cf. allemand Knäuel = pelote) > anglais clot = "mass of material stuck together" (Oxford : 177), clod = motte (cf. allemand Klotz = bloc, billot) > cluster = "close group of similar things, esp. such as grow together, buch" (Oxford : 177)

Ce terme est utilisé dans plusieurs domaines scientifiques ou techniques (v. p. ex. en phonologie : un cluster consonantique – ou groupe consonantique). Dans le contexte présent, il est utilisé au début du développement de l'épidémie pour désigner un foyer de contamination où plusieurs personnes contaminées en contaminent chacune plusieurs autres. Le cluster de Mulhouse – l'un des premiers foyers de contamination en France – se forme à partir d'un rassemblement religieux qui a lieu mi-février 2020. Il y a ensuite des clusters dans l'Oise, en Savoie, à l'Assemblée nationale, etc. Dans chacun de ces cas, l'un des soucis des autorités est de rechercher le patient zéro à partir duquel s'est développée l'épidémie pour trouver ensuite avec qui il a pu entrer en contact et tenter de circonscrire ainsi le périmètre d'extension de la maladie.

A partir du développement de la maladie sur tout le territoire, cette recherche devient vaine, et l'emploi du terme de cluster régresse en conséquence. Il croît à nouveau quand l'épidémie est en nette régression et qu'apparaissent ici ou là de nouveaux foyers de contamination, en France ou dans des pays étrangers (Allemagne, Corée du sud en mai). On emploie alors également le terme de mini-cluster par lequel sont exprimés à la fois le faible nombre d'individus concernés et le fait que ces contaminations sont en quelque sorte des exceptions au regard de la régression globale de l'épidémie.


confinement, confiner, confiné ; déconfinement, déconfiner ; reconfinement, reconfiner 

confinement : substantif masculin déverbal < confiner = "reléguer dans un lieu déterminé" (Robert 1984 : 1, 888) ; nom d'action (nomen actionis) signifiant également, par métonymie, le résultat (nomen acti). Dans le contexte de la pandémie, son sens actuel se restreint par spécification du lieu : chez soi. Le confinement s'accompagne de la fermeture de tous les espaces susceptibles d'accueillir du public, hormis ceux considérés comme essentiels (commerces alimentaires, pharmacies). – Dans l'usage courant, le terme de confinement remplace assez vite celui de quarantaine. Equivalent injonctif de confinement : "Restez chez vous !" Par métonymie, confinement peut signifier également la période pendant laquelle les mesures décidées pour le confinement sont en vigueur.

Grand Confinement (anglais Great Lockdown) : nom donné mi-avril par le Fond monétaire international (FMI) à la crise économique mondiale consécutive aux mesures de confinement dans les différents pays ; par analogie avec la Grande Dépression des années trente du XXe siècle (appelée souvent crise de 1929 ou crise de 29).

confiné : participe passé de confiner, employé comme adjectif et comme substantif (voir un dessin de Plantu représentant Emmanuel Macron, président de la République, en De Gaulle s'adressant de Londres aux Français en 1940 : "Les confinés parlent aux confinés").

– Dessin de Plantu, publié dans Le Monde, 2020-03-17 :
https://www.facebook.com/Plantu.page.officielle/photos/a.698709623533980/3604266672978246/, consulté le 2020-03-31.

– renforcer/durcir le confinement ; renforcement/durcissement du continement. – Ces expressions renvoient pareillement aux mesures contraignantes décidées à l'initiative de l'Etat ou des collectivités locales pour réduire plus encore la présence des individus à l'extérieur de chez eux que ce n'était le cas avec les premières mesures de confinement : fermeture d'espaces publics (marchés, parcs, promenades, plages), limitation de la durée et du périmètre autorisés pour les promenades, limitation de la période où certaines sorties sont autorisées (couvre-feu, interdiction du jogging dans la journée), etc.

  Selon les données de Google, renforcer le cofinement est plus fréquent que durcir le confinement, mais le durcissement du confinement est plus fréquent que renforcement du confinement.
durcir (inchoatif ou factitif) = rendre dur ou devenir dur ; dans le premier sens, équivalent de ancien français endurcir < latin (inchoatif) durescere = devenir dur < adjectif durus = dur
renforcer < ancien français enforcier, renforcier < latin fortia = neutre pluriel de l'adjectif fortis = fort, réinterprété comme féminin du fait de la finale -a.

déconfinement : cessation du confinement, retour à la liberté de circuler – ou au moins à une certaine liberté de circuler. Le terme commence à être de plus en plus utilisé à la fin de la deuxième semaine de confinement (fin mars, début avril), mais les autorités préviennent que ce n'est pas encore pour tout de suite. déconfinement se charge, dans les pratiques langagières, de multiples connotations : espoir et soulagement de voir ou d'entrevoir – enfin – la fin d'une période difficile, mais aussi craintes que la fin du confinement ne soit suivie d'une recrudescence de l'épidémie et d'une deuxième vague. Plus la date du déconfinement approche, plus il apparait qu'il ne sera pas un changement brusque, mais s'étalera sur une période de plusieurs semaines ou de plusieurs mois : le retour à la normale ne viendra que longtemps après.
déconfiner, formé à partir de déconfinement et de confiner. S'emploie le plus souvent sans complément et renvoie à l'organisation, la préparation et l'exécution des opérations complexes qu'implique le retour à la liberté de circuler.

reconfinement : instauration d'une nouvelle période de confinement dans le cas de l'apparition d'une nouvelle vague d'épidémie ; le terme apparait dès que la perspective du déconfinement approche, chargé de connotations mêlant crainte et menace (si les mesures de distanciation sociale ne sont pas assez respectées pour que l'épidémie recule, le reconfinement s'imposera…).

En liaison avec le confinement mais aussi le déconfinement, on évoque parfois le syndrome de FOGO (fear of going out) ː réticence à sortir de chez soi, ou même carrément refus, de peur d'"attraper le virus".

   Aux origines : contigüité et voisinage…

A l'origine latine de ces termes se trouve l'idée de limite (finis = frontière) commune à deux territoires (cum = avec), d'où l'idée de contigüité et de voisinage : confinis = (sens concret) "qui confine, limitrophe, contigu, voisin, adjacent" (Freund 1924 : 1, 597) ; mêmes valeurs dans l'adjectif substantivé neutre confine = "partie limitrophe, qui avoisine, voisinage, limite, confins, frontières, environs" (id.) et dans confinium = "situation limitrophe, ligne de démarcation, limite commune confins (en parlant de pays, de campagnes)", "voisinage, proximité" (id.). L'étymologie de finis est incertaine : < ? figere = ficher, planter (une borne) – étymologie probable selon Walde (1910 : 294), simple hypothèse selon Ernout & Meillet (2001 : 237).

En français, confins (masculin, pluriel) = "parties d'un territoire formant la limite extrême où commence un territoire immédiatement voisin" (TLFi). Le verbe dénominal confiner a un premier sens correspondant aux sens des termes latins ("frontière ou limite entre deux lieux ou choses qui se touchent", d'où voisinage (TLFi) comme p. ex. dans La France confine avec l'Italie, la France et l'Italie confinent. Le second sens part de l'idée d'une limite entre deux espaces contigus pour n'en retenir que le premier et désigner ainsi l'espace en deça de la limite.

   De la peste au Covid-19

Jadis : la peste

Giovanni Boccaccio sur la peste à Firenze (Florence) en 1348 : "O combien de grands palais, combien de belles maisons, combien de nobles habitations pleines auparavant de famille, de seigneurs et de dames, vit-on toutes vides sans qu'il y restât le moindre serviteur ! O combien de lignées dignes de mémoire, combien de très grandes hoiries, combien de fameuses richesses vit-on demeurer sans vrai successeur ! Combien d'honnêtes hommes, combien de belles femmes, combien de vaillants et gracieux jeunes hommes, lesquels non seulement un autre, mais Galien, Hippocrate et Esculapius, s'ils vivaient, eussent jugé être très sains, a-t-on vus dîner le matin avec leurs parents, compagnons et amis, qui le soir s'en allaient souper en l'autre monde avec leurs prédécesseurs !" (Décaméron, Boccace 1913 : 17-18)

Edgar Poe sur les vagues de peste à London (Londres) : "At the epoch of this eventful tale, and periodically, for many years before and after, all England, but more especially the metropolis, resounded with the fearful cry of "Plague !" The city was in a great measure depopulated – and in those horrible regions, in the vicinity of the Thames, where amid the dark, narrow, and filthy lanes and alleys, the Demon of Disease was supposed to have had his nativity, Awe, Terror, and Superstition were alone to be found stalking abroad. (The King Pest, Poe 1857 : 365)

Comme aux temps anciens lors des grandes épidémies de peste – la Grande Peste de 1347-1352 causa la mort d'un tiers de la population –, le confinement, c'est-à-dire la limitation des interactions sociales, parfois qualifié de méthode moyenâgeuse, a semblé être la mesure la plus efficace, voire la seule susceptible d'enrayer la progression d'une grande épidémie, du moins en l'absence d'un vaccin. Comme le titre Le Canard enchaîné du 18 mars :

canard

Le premier pays à imposer à une population le confinement en liaison avec cette épidémie est la Chine, dans l'agglomération de Wuhan et dans sa région, le Hubei (60 millions d'habitants). Décrété le 23 janvier 2020, soit plus de trois semaines après confirmation de l'existence du nouveau virus, renforcé à la mi-février avec interdiction de toute sortie, il ne commence à être assoupli qu'au bout de deux mois, le 24 mars, quand on n'enregistre plus de cas de contamination dans le secteur, et la ville est réouverte le 8 avril (voir le récit de Chen 2020). – Début mars, les cas de Covid-19 se multiplient dans le nord de l'Italie. Le 10 mars, le gouvernement décide le confinement de tout le pays. Et tout s'accélère alors. Nombre de pays prennent des mesures semblables, selon des modalités diverses et pour une durée variable. Plusieurs milliards de gens – près de la moitié de l'humanité – sont ainsi confinés pendant de longues semaines. En France, le confinement dure du 17 mars au 10 mai.

Selon une étude de l'Imperial College London, les mesures de confinement ont permis d'éviter entre 20 000 et 120 000 décès liés au coronavirus dans la période allant jusqu'au 31 mars (2 500 en France).
     https://www.imperial.ac.uk/news/196556/coronavirus-measures-h/, consulté le 2020-04-12.

D'où un calcul mentionné dans ce tweet présidentiel en date du 2020-04-11 :

macron

Les deux conséquences du confinement sont l'arrêt d'une partie plus ou moins importante de l'activité économique et la restriction des libertés individuelles (liberté de circuler). D'où diverses oppositions à cette mesure, que ce soit au nom de la défense de l'économie ou de la liberté, tandis qu'à l'inverse, des voix s'élèvent aussi, au nom de la protection de la santé, en faveur d'un confinement plus rigoureux, voire "total", soit par arrêt de pans dits "non essentiels" de l'économie encore en activité, soit par limitation plus stricte des possibilités de sortir de chez soi. Semblablement, le déconfinement, qui s'accompagne d'un redémarrage des activités économiques, suscite diverses critiques au nom de la protection de la santé (parce que trop rapide) ou au nom de la défense de l'économie (parce que trop lent).

vingt – Seule interaction physique mais à distance pendant le confinement : chaque jour à 20 heures, concert d'applaudissements ou de bruits divers pour manifester sa reconnaissance aux soignants et son soutien.
Ce rite est venu d'Italie, où le confinement est instauré une semaine avant la France.

– Ci-contre : Maisons-Alfort (Val-de-Marne), rue du 18 juin 1940, 2020-04-02. Outre les soignants, les remericements vont aussi aux autres catégories de gens grâce au travail desquels la vie peut continuer – en premier lieu les caissières (profession aux quatre cinquièmes féminine) : en raison de la fermeture des marchés, c'est surtout dans les grandes surfaces que l'on va s'approvisionner et c'est donc avec les caissières que l'on a finalement le plus de contacts réels.

    – Ci-dessus : extrait d'un dessin de Plantu mis en ligne sur son site le 2020-04-02.


merci

– Sur la vie confinée, une vidéo du groupe Les Goguettes, T'as voulu voir le salon (sur l'air de Vesoul, de Jacques Brel, avec Clémence Monnier et Valentin Vander), mise en ligne le 21 avril, connait aussitôt un vif succès (elle est vue plus de 4,3 millions de fois). D'autres vidéos du même groupe, visibles sur youtube, ont trait à la vie confinée : La Guerre du coronavirus, Le Battement d'ailes du pangolin, Message personnel (l'amour confiné), On n'a rien vu venir (version covid-19).
     https://www.youtube.com/watch?v=BFOJtRFlY-8, consulté le 2020-05-02.


contact

Dans le contexte de cette épidémie, le substantif masculin contact est employé le plus souvent pour désigner des personnes qui ont cotoyé ou cotoient des personnes contaminées ou susceptibles d'être contaminées car présentant des symptômes. Ce sont en d'autres termes des contacts de cas (confirmés ou non confirmés). On les appelle aussi personnes contacts (parfois écrit avec trait d'union personnes-contacts) ou cas contacts (cas contacts des cas confirmés)  – deux composés de type copulatif dont les deux composants varient en nombre. Les autorités distinguent les "contacts à risque" des "contacts à risque négligeable". Ainsi, relèvent entre autres des contacts à risque les personnes "ayant eu un contact direct avec un cas, en face à face, à moins d’1 mètre, quelle que soit la durée (ex. conversation, repas, flirt, accolades, embrassades). En revanche, des personnes croisées dans l’espace public de manière fugace ne sont pas considérées comme des personnes-contacts à risque" (Guide méthodologique d’investigation des cas et des personnes-contacts, pour la réalisation du contact-tracing, durant la période suivant le confinement – publié par Santé publique France, 2020-05-07, p. 4).

L'identification des contacts (problématique du tracing), leur dépistage (problématique des tests) et leur isolement (problématique de la quarantaine ou du confinement) sont un élément essentiel de la politique menée pour circonscrire autant que possible l'épidémie, aussi bien à son commencement que par la suite, et surtout quand elle est en régression de façon à éviter une deuxième vague.

< latin contactus = "contact, attouchement, maniement", d'où "contagion, mauvais exemple" (Freund 1924 : 1, 635) < contingere = toucher quelque chose ou quelqu'un < préfixe con signifiant l'association + tangere = toucher.

Le sens actualisé dans le contexte du Covid-19 est le fruit d'une longue évolution à partir du sens du terme latin. La 1ère édition du Dictionnaire de l'Académie (1694) indique seulement : "Attouchement de deux corps. Le contact immediat de deux corps. Il n'eſt en uſage que dans le dogmatique." contact peut désigner un état (être en contact) ou l'action menant à cet état (mettre X et Y en contact, établir un contact entre X et Y). Dans une deuxième étape, le sens se spécialise par l'attribution de la propriété [+ humain] à l'un des deux éléments en contact ou aux deux. Dans un troisième temps, atteint au XXe siècle, contact désigne aussi, par métonymie, une personne qui est en contact avec une autre.

Tout comme cas, contact reste masculin quel que soit le sexe de la personne désignée – de même que victime reste féminin : Marie est l'un des cas contacts de Pierre, qui a été l'une des victimes du virus.


contaminer, contaminant, contaminé, contamination

contaminer (XIIIe siècle) = souiller par un contact impur > transmettre une infection. Terme initialement religieux, il n'est employé en médecine qu'à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, à la place de contagionner (Rey 1998 : 868). Le sujet du verbe peut désigner une personne déjà infectée ou le principe infectant : Pierre / le virus a contaminé Marie. Hors du domaine médical, contaminer, au sens de exercer une influence nocive sur quelqu'un, véhicule les mêmes valeurs péjoratives que ses autres emplois : contaminer, c'est d'une certaine façon dégrader.

< latin contaminare = "mettre en contact ensemble, fondre, mêler, unir ensemble", "gâter, souiller, tacher, infecter, corrompre, altérer qqche (par qqche)" (Freund 1924 : 1, 634). Un rapport a été établi avec tangere = toucher, mais l'étymologie de contaminare reste obscure.

contamination : < latin contaminatio. Substantif déverbal, suffixe -tion, de genre féminin, avec valeur de nom d'action (nomen actionis).

contaminé, contaminant : respectivement participes passé et présent de contaminer, ils fonctionnent comme adjectifs et également comme substantifs et désignent alors des personnes : contaminé renvoie à l'état d'une personne, contaminant à l'effet du contact de cette personne avec d'autres. Dans le cas du coronavirus, on estime qu'un contaminé peut être le contaminant de deux ou trois personnes (voir plus bas l'indicateur mathématique R0).


coronavirus

Substantif masculin, composé déterminatif. Le composé désigne une sous-catégorie de ce que désigne le second composant virus, le premier composant corona renvoie à la spécificité de cette sous-catégorie, sur le modèle courant p. ex. dans les langues germaniques (cf. anglais letter box, allemand Briefkasten). Terme générique donné à une catégorie de virus d'origine animale découverts dans la seconde moitié du XXe siècle.

    – Ci-contre : coronavirus vu par Plantu (extrait d'un dessin mis en ligne sur son site le 2020-04-25).
virus

corona < latin corona = couronne. Cette spécification de virus a été choisie du fait qu'au microscope, le virus apparait sous l'aspect d'une sphère entourée d'une charmante petite couronne d'éléments saillants, comme des petites clous.

virus < latin uirus, substantif neutre ; = "liquide muqueux, humeur, jus, suc des animaux et des plantes", "bave, venin, poison" (Freund 1924 : 3, 591) ; français virus, [vi.ʁys], substantif masculin, pluriel identique au singulier, XVe siècle. Dans la langue familière courante, être contaminé par le virus se dit fréquemment attraper le virus – même si celui-ci est si minuscule qu'il est parfaitement invisible sans un très puissant microscope…

  En latin, le terme désigne d'abord le "suc des plantes, humeur (sperme) ou venin des animaux" (Ernout & Meillet 2001 : 740), mais son sens est semble-t-il dès l'origine indoeuropéenne associé à l'idée de nocivité, spécialement pour l'homme ; cf. ancien indien višám = poison. En français, le contenu sémantique de virus se précise progressivement, au fur et à mesure que se développent les connaissances scientifiques. En témoignent les définitions successives des dictionnaires :

Dictionnaire de l'Académie, 1ère édition, 1694 : "Terme de medecine & de chirurgie, qui n'eſt guere en uſage que pour ſignifier le venin des maux veneriens. (t. 2, 646) – Venerien : "Qui eſt de Venus" (p. 629)
Dictionnaire de l'Académie, 6e édition, 1835 : "principe, inconnu dans sa nature, qui est l'agent de la contagion, et qui paraît être le produit d'une sécrétion morbide" (t. 2)
– Dictionnaire de Littré, 1873 : "principe de transmission de plusieurs maladies contagieuses" (t. 4, 2504)
Dictionnaire de l'Académie, 8e édition (et dernière complète !), 1932 : "toxine, agent de contagion des maladies infectieuses" (t. 2)

virulent < latin uirulentus = "venimeux, empoisonné" (Freund 1924 : 3, 591). Attesté au XIVe siècle, virulent hérite du sens latin en liaison avec le sens de virus : = "Qui a du virus" (Dictionnaire de l'Académie 1694 : 2, 646). Au plus tard à partir du XVIIIe siècle, on l'emploie à propos des comportements humains sans plus de liaison avec un virus, mais en conservant l'idée de force inhérente au sens initial : "plein d'agressivité, de vivacité, de vigueur." (TLFi)

viral : adjectif, relatif au virus. S'emploie fréquemment actuellement à propos d'informations, de médias qui se propagent rapidement – comme un virus – sur Internet du fait notamment du fonctionnement des réseaux sociaux.

Il existe différentes variétés de coronavirus, dont les trois qui ont fait le plus parler d'elles depuis le début du siècle sont :

– le SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère ; anglais SARS – Severe acute respiratory syndrome coronavirus), apparu en 2002-2003 en Chine et qui s'est répandu également surtout en Asie du sud-est ; plusieurs centaines de morts ;

– le MERS-CoV (MIddle East respiratory syndrome coronavirus), apparu en 2012 au Moyen Orient ; plusieurs centaines de morts ;

– le Sars-CoV-2, apparu en Chine en 2019 et qui s'est rapidement répandu dans le monde entier (et d'abord surtout en Europe, puis aux Etats-Unis). La pneumonie causée par ce virus a été appelée Covid-19 (Coronavirus disease, année 2019) par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). En France, dans les premiers temps (de mi-janvier à mi-février), on a parfois employé les termes de nouveau coronavirus ou de coronavirus chinois. Le terme générique de coronavirus s'est ensuite imposé avant d'être de plus en plus concurrencé par covid. – Par delà ces variations linguistiques, des centaines de milliers de personnes contaminées. Quant au nombre de morts

 
En mars, Donald Trump, président des Etats-Unis d'Amérique, emploie pour désigner ce virus l'expression "chinese virus". Le vice-président américain Mike Pompeo parle, lui, de "Wuhan virus", et au terme d'une réunion du G7, le 25 mars 2020, il précise : "The Chinese Communist Party poses a substantial threat to our health and way of life, as the Wuhan virus clearly has demonstrated".

"America first", proclamait Trump. En tout cas, à partir du 27 mars 2020, les Etats-Unis sont le premier pays au monde pour le nombre de personnes enregistrées comme contaminées : 83 800 (plus qu'en Chine) le 2020-03-26. Réaction de Trump (2020-03-26) : "I think it's a tribute to our testing. You know, number one, you don't know what the numbers are in China. China tells you numbers. […] You just don't know, what are the numbers ? But I think it's a tribute to the testing. We're testing tremendous numbers of people, every day the way the system works. […] It's a tribute to the amount of testing that we're doing. We're doing tremendous testing. And I'm sure you're not able to tell what China is testing or not testing. I think that's a little hard." – Dès le 11 avril, les Etats-Unis sont le premier pays au monde pour le nombre de morts (plus de 20 000), mais pour le nombre de morts par million d'habitants, les Etats-Unis restent – en avril – loin derrière la Belgique, l'Espagne, la France, l'Italie (et d'autres). Grande nouvelle le 28 avril : le nombre de morts dus au coronavirus aux Etats-Unis dépasse désormais celui des morts américains pendant la guerre du Vietnam (1960-1975) – plus de 58 000.
    https://www.bbc.com/news/world-us-canada-52056586, consulté le 2020-03-27.
    Source des statistiques : https://coronavirus.jhu.edu/us-map, consulté le 2020-04-17.

– Plus de précisions sur ce virus :
https://www.pasteur.fr/fr/centre-medical/fiches-maladies/coronavirus-wuhan#symptmes, consulté le 2020-03-23.

   Usage, genre : masculin ou féminin ?

Dans l'usage courantcoronavirus est le terme le plus employé pour le virus (à la place du terme spécifique Sars-CoV-2, mot trop étrange), mais également pour la maladie, en concurrence avec Covid, fréquent sans mention de l'année. Fréquente également la troncation corona (de même structure syllabique que le virus Ebola, qui s'est répandu en 2013, surtout en Afrique).

En France, tous ces substantifs sont employés au masculin, et la communauté linguistique, fidèle à son habitude, ne prête aucune attention aux arguties de l'Académie française qui préférerait le féminin pour Covid. Au Québec, Covid-19 est féminin (comme maladie) et écrit souvent en majuscules comme le fait également l'OMS dans ses publications en français : la COVID-19. En Belgique et en Suisse, il semble y avoir quelques hésitations, mais l'usage du masculin y est au moins majoritaire.

covid peut fonctionner aussi comme adjectif invariable : des patients covid, en face de des cas de Covid-19.

   Autres termes

corona-bonds (pluriel) : projet d'obligations émises par l'Union européenne ou la zone-euro pour financer les dettes des pays européens, dettes en très forte croissance liées aux conséquences de la crise de Covid-19.

corona-sceptique, corona-scepticisme : on qualifie ou appelle corona-sceptiques les gens, quel que soit leur fonction, qui nie la gravité de l'épidémie de Covid-19. Parmi les plus puissants corona-sceptiques ont figuré ou figurent le président brésilien Jair Bolsonaro (1955-) et le président américain Donald Trump (1946-).

coronapiste : ainsi sont parfois appelées les pistes cyclables temporaires aménagées dans des grandes villes au moment du déconfinement ; l'objectif est clairement d'encourager les gens à prendre leur vélo plutôt que la voiture et les transports en commun, pour lesquels on redoute une trop grande affluence ne permettant pas la distanciation physique. De fait, le trafic des vélos augmenté à Paris de 54 % du 11 au 31 mai par rapport à la même période de 2019).

   Divers

Aucun rapport entre ce virus et la bière mexicaine Corona, créée il y a un siècle. Couronne n'est pas un mot très rare : il existe à Dortmund (Allemagne) une brasserie Kronen – équivalent allemand de couronne. – En Belgique, une boutique Shop&Go propose début mars "le vaccin du moment : deux Corona achetées, 1 Mort Subite offerte".
     https://www.lalibre.be/lifestyle/food/la-promotion-osee-d-une-enseigne-shopgo-deux-corona-achetees-une-mort-subite-offerte-5e5e9012d8ad584dd8865383,
      consulté le 2020-06-05.

– Dans l'album des aventures d'Asterix, Astérix et la Transitalique (auteurs Jean-Yves Ferri et Dider Conrad), publié en 2017, l'un des conducteurs de chars en concurrence, dûment fêté par ses supporters, s'appelle Coronavirus. Il est assisté de Bacillus et apparait masqué.

– Le 29 janvier 2020, Charlie Hebdo publie en une un dessin où on lit : "Macronavirus – 3 ans qu'il nous crache à la gueule !". Selon les médias, ce mot-valise a été repris fin avril sur des banderoles accrochées par quelques individus à leur fenêtre ("Macronavirus, à quand la fin ?").

– Selon Global News, des parents de Raipur (Inde) ont baptisé leurs jumeaux nés le 27 mars Covid et Corona.
     https://globalnews.ca/news/6773086/coronavirus-covid-corona-twins-india/, consulté le 2020-04-28.

Coronasutra : inventaire des positions sexuelles permettant ou non la distanciation physique d'un mètre cinquante entre les deux partenaires.


crise

La pandémie de Covid-19 est une crise qui affecte la plus grande partie du monde. Crise sanitaire d'abord – on parle aussi d'une crise du coronavirus ou d'une crise du Covid-19 –, qui engendre une crise économique, financière, politique, etc. On parle aussi d'une catastrophe, voire d'un séisme. crise désigne les faits eux-mêmes et par métonymie la période affectée par ces faits. La crise marque une rupture, une séparation par rapport à l'avant, et elle débouche sur un après qui portera, d'une façon ou d'une autre, l'empreinte de la crise. Rupture par rapport à l'ordinaire, rupture imprévue et non voulue, toute crise est connotée négativement, même si ultérieurement, on peut se réjouir de ses effets éventuellement bénéfiques ; la crise est alors qualifiée dans une certaine mesure de salutaire.

Cet emploi de crise correspond à la définition donnée par le TLFi : "situation de trouble, due à une rupture d'équilibre et dont l'issue est déterminante pour l'individu ou la société". Emploi qui n'apparait qu'au XVIIe siècle et qui est dérivé par extension au fonctionnement de la société du terme originellement médical défini ainsi dans la 1ère édition du Dictionnaire de l'Académie (1694 : 1, 286) : "Effort que fait la nature dans les maladies, qui eſt d'ordinaire marqué par une ſueur, ou par quelque autre ſymptome, & qui donne à juger de l'évenement d'une maladie".

< latin crisis = "crise, changement subit et décisif d'une maladie en bien ou en mal" (Freund 1924 : 1, 682) < grec κρίσις (krísis) = "triage, séparation diversion : jugement, sentence : procès, contestation : décision ou moment décisif d'une affaire ; crise d'une maladie" (Alexandre 1874 : 616) < verbe κρίνειν (krínein) = "trier, séparer, choisir" (p. 815).


dérogatoire : attestation de déplacement dérogatoire

  Pendant la longue période de confinement, aucune sortie n'est autorisée, sauf dérogation. Si l'on veut sortir de chez soi, il faut être muni d'un papier dûment rempli dont le titre est :
derog
On doit respecter les limitations qui sont précisées sur ce papier et le présenter en cas de contrôle, sans quoi on s'expose à une contravention de cent trente-cinq euros (ou plus si on récidive). A partir du 6 avril, on peut également présenter sur son smartphone cette attestation complétée sur le site du ministère de l'Intérieur. Pendant les cinquante-cinq jours du confinement, 20,7 millions de contrôles sont effectués, avec 1,1 million de contraventions à la clé, selon le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner.
     https://www.lamontagne.fr/paris-75000/actualites/christophe-castaner-notre-doctrine-c-est-la-confiance_13786888/, consulté le 2020-05-28.

– Par dérogation, on a droit à des déplacements brefs "pour les besoins des animaux de compagnie". Ci-contre : image abondamment diffusée entre confinés, par mail ou SMS.
chien

A partir du 11 mai, plus besoin de cette attestation dérogatoire pour se déplacer dans un rayon de 100 kilomètres autour de son domicile, celle-ci restant obligatoire pour des déplacements au-delà de cette limite. Mais dès l'annonce de cette nouvelle disposition surgit une question angoissante : s'agit-il de 100 kilomètres à vol d'oiseau ou par route ? Et le gouvernement précise très vite : 100 kilomètres à vol d'oiseau. Voici le premier alinéa de l'article 3 du "décret n° 2020-548 du 11 mai 2020 prescrivant les mesures générales nécessaires pour faire face à l'épidémie de covid-19 dans le cadre de l'état d'urgence sanitaire" :

Tout déplacement de personne la conduisant à la fois à sortir d'un périmètre défini par un rayon de 100 kilomètres de son lieu de résidence et à sortir du département dans lequel ce dernier est situé est interdit à l'exception des déplacements pour les motifs suivants [suit la liste des motifs]
    https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2020/5/11/2020-548/jo/texte, consulté le 2020-05-14.

– dérogatoire, adjectif = "qui contient une dérogation" ; dérogation = "action de déroger à une loi, à une convention, à une autorité" ; déroger = "manquer aux prescriptions d'une loi, d'une convention, s'écarter d'un principe directeur" (TLFi).

< latin derogatorius, même sens qu'en français < derogatum, supin de derogare = déroger à une loi ; derogatio = "abolition d'une disposition de loi, dérogation à une loi, restriction (Freund 1924 : 1, 788)
< de : préposition-préverbe (signifie le détachement) + rogatorius ; rogatio = demande (interrogation, prière), "loi proposée, proposition ou projet de loi" (Freund 1924 : 3, 126) < rogare = interroger


distanciation sociale

Dans le contexte du Covid-19, on appelle distanciation sociale (traduction de l'anglais social distancing) les mesures permettant de limiter les contacts physiques entre personnes et par voie de conséquence la circulation de maladies infectieuses. Parmi les mesures de distanciation, prises au sens le plus large du terme :

  – la fermeture des lieux publics où les gens sont suceptibles de se rassembler (établissements d'enseignement, lieux de travail, salles de spectacle, lieux de promenade, etc.) ;
– l'arrêt des transports en commun ;
– l'interdiction ou la limitation de rassemblements sur la voie publique ;
– la supressions des échanges entre zones géographiques (villes, agglomérations) ;
– le confinement individuel de personnes sur leur lieu d'habitation ;
– l'interdiction de contacts rapprochés entre personnes (obligation d'une distance minimale entre personnes, interdiction des contacts physiques comme poignées de mains et embrassades).

Dans un sens plus étroit, la distanciation sociale, appelée aussi plus précisément distanciation physique, ne comprend que l'obligation de garder une distance minimale entre personnes – un mètre ou un mètre cinquante – c'est-à-dire une distance spatiale : il faut, au sens concret, garder ses distances avec autrui.

La limitation des contacts physiques pendant la période de confinement entraine un recours accru aux technologies numériques – téléphone, mail, internet, visioconférence, télétravail, enseignement à distance, téléconsultation, etc. – qui permettent de maintenir malgré tout des liens sociaux.

Une des conséquences de l'obligation de distanciation physique : les queues – bien allongées (un mètre minimum entre chaque personne et souvent beaucoup plus) – devant tous les magasins d'alimentation, où n'est accepté en même temps qu'un nombre limité de clients. Queues parfois très longues : 70 personnes devant l'hypermarché Leclerc de Vitry-sur-Seine à 08:15 le 2020-04-14. – Ci-contre : entrée du supermarché Auchan, 15/17 rue du Professeur Cadiot, Maisons-Alfort, 2020-04-30, 16:34.
queue

   Du théâtre de Brecht au Covid-19

Le terme distanciation est lui-même récent en français : le TLFi indique 1959 comme date de la première attestation. C'était la traduction de l'allemand Verfremdung, concept à la base du "théâtre épique" de Bertolt Brecht (1898-1956) : selon le TLFi, c'est le "fait pour un auteur, un metteur en scène, un acteur de créer une certaine distance entre le spectacle et le spectateur, afin de développer l'esprit critique de celui-ci, par le choix du sujet, par certaines techniques de mise en scène, par le jeu des acteurs". Dans ses pièces de théâtre comme dans ses écrits sur le théâtre et dans sa pratique de metteur en scène, notamment au Berliner Ensemble après 1949, Brecht a developpé les techniques permettant d'obtenir un Verfremdungseffekt, en abrégé V-Effekt (Verfremdung = action de rendre fremd [= étranger]). C'est de distanciation intellectuelle et psychique qu'il s'agit pour Brecht : les acteurs et les spectateurs ne doivent pas s'identifier aux personnages. – Le TLFi donne deux autres valeurs du terme ("recul pris vis-à-vis de ce qu'on dit, de ce qu'on fait, de ce qu'on montre", et "écart, refus de relation existant entre différentes classes sociales"), mais elles n'ont rien à voir avec ce que l'on comprend dans le contexte actuel par distanciation sociale.

distanciation peut renvoyer à l'action de se distancer ou au résultat de cette action (nomen actionis, nomen acti) < distancer < distance = "intervalle mesurable qui sépare deux objets, deux points dans l'espace" (TLFi) < latin distantia (même sens) < verbe distare = être distant < dis-, préfixe signfiant la division ou la séparation (Freund 1924 : 1, 837-838) + stare = se tenir debout.


drive-corona

Substantif composé, de genre masculin, le second composant spécifiant le premier = méthode de test de dépistage du coronavirus, telle que la personne testée reste au volant de son véhicule et subit le test par la fenêtre ouverte. Utilisée d'abord en Corée du sud, elle est apparue en France en mars.

drive = "service permettant de retirer une commande tout en restant à bord de son véhicule", "point de retrait d'une telle commande" (Le Petit Robert 2019) (ex. : le drive de Leclerc, d'Auchan, etc.). < anglais drive-in < drive = conduire. Désignant dès les années trente du XXe siècle un cinéma en plein air dans lequel on regarde le film en restant dans sa voiture, son sens a été étendu à la possibilité de récupérer une commande en restant au volant de sa voiture (d'abord dans des fast food), puis pour des chaines de grande distribution.


épidémie, pandémie

épidémie = "maladie infectueuse qui frappe en même temps et en un même endroit un grand nombre de personnes soumises aux mêmes influences" (Robert 1984 : 2, 584), "augmentation inhabituelle et subite du nombre d'individus atteints d'une maladie transmissible existant à l'état endémique dans une région ou une population donnée ; apparition d'un nombre plus ou moins élevé de cas d'une maladie transmissible n'existant pas normalement à l'état endémique dans une région donnée" (TLFi). La définition donnée par la première édition du Dictionnaire de l'Académie est plus vague : "Il ſe dit de toutes ſortes de maladies populaires & contagieuses." (1, 378).

< latin médiéval epidemia < grec ἐπιδημία (ẻpidīmía) < ἐπιδήμioς (ẻpidīmìos) = "qui est, qui se fait, qui circule parmi le peuple" (Alexandre 1874 : 544) < ἐπί (ẻpí, préposition-préverbe, qui signifie ici le recouvrement) + δῆλοσ (dīmos) = peuple.

pandémie = "épidémie qui s'étend à la quasi-totalité d'une population" (TLFi). Formé sur le modèle de épidémie avec le préfixe pan- < grec πᾶν (pãn) = tout. En l'occurrence, l'OMS a considéré le Covid-19 comme une pandémie à partir du 11 mars, quand l'épidémie, jusque là circonscrite à quelques pays (Chine, Corée, Italie), s'est étendue au monde entier.

Merveilles statistiques. – Selon le site Worldometer, à la date du 2020-04-11, le Vatican est, après Saint Marin, le pays où il y a le plus grand nombre de cas de Covid-19 par million d'habitants : 9 988 ! Mathématiquement exact : il y a 8 cas, pour une population de 801 habitants.
    https://www.worldometers.info/coronavirus/, consulté le 2020-04-11 (attention : nombreuses publicités !).


gel hydroalcoolique

L'emploi de gel hydroalcoolique est recommandé pour se laver les mains, l'un des gestes barrière, en concurrence avec le savon. Composé d'alcool, d'eau oxygénée et de glycérine et vendu en petits flacons, il a le pouvoir de tuer virus et bactéries. Fortement demandé à partir de la popularisation des mesures barrière, d'où des ruptures de stock pendant plusieurs semaines selon les endroits.

gel = "substance assez ferme, élastique et transparente, résultant de l'évaporation d'un liquide contenu dans une suspension colloïdale" (TLFi), employé de là dans le domaine des cosmétiques (2e moitié du XXe siècle). Ce sens est dérivé par métaphore des sens premiers de gel (< latin gelu = gel, gelée ; cf. anglais cold, allemand kalt) : congélation de l'eau (processus), eau congelée (résultat), d'où la désignation d'un état intermédiaire entre le liquide et le solide.

hydroalcoolique < préfixe hydro- (< grec υδωρ = eau) + alcoolique < alcool < espagnol alkohol (= esprit de vin) < arabe kuḥul (= antimoine utilisé comme poudre fine pour noircir paupières et cils) (FEW 19,98).

    – ci-contre : pharmacie du Centre, 16 avenue de la République, Maisons-Alfort, 2020-04-28.
pharma

– Une recette éprouvée de solution hydroalcoolique circule sur Internet : eau (hydro) + Ricard (alcool).


héros

Les soignants de toutes catégories, en première ligne dans la "guerre" contre le Covid-19, sont souvent présentés comme des héros, du fait de leur engagement au service des malades, dans des condiitions difficiles liées à la pénurie de lits et d'équipements de protection et aux risques inhérents à leur travail : selon l'AFP, à la date du 26 avril 2020, "au moins 27" soignants sont décédés en France en liaison avec le coronavirus (dont 15 médecins, contre dix fois plus en Italie). Cependant, des soignants interrogés dans les médias refusent cette qualification : ils se disent simplement des soignants, maintenant et comme toujours.

  N.B. Indépendamment de l'emploi générique du masculin pluriel pour représenter l'ensemble des soignants, la répartition des soignants par sexe est très diverse selon les professions. Les femmes sont très fortement majoritaires parmi les aides-soignants et les infirmiers (catégories les plus nombreuses parmi les personnels de santé), elles sont par contre nettement en minorité parmi les médecins. – Globalement, les héros sont donc en majorité des héroïnes.

Cet emploi du terme héros correspond à l'une des définitions du terme donnée par les dictionnaires de référence : "homme, femme qui incarne dans un certain système de valeurs un idéal de force d'âme et d'élévation morale", "homme, femme qui fait preuve, dans certaines circonstances, d'une grande abnégation" (TLFi). Voir aussi les définitions de la première édition du Dictionnaire de l'Académie (1694 : 1, 561-562) : "Selon l'antiquité payenne ce titre ſe donnoit à ceux qui par une grande valeur ſe diſtinguoient des autres hommes. Il ſe dit encore aujourd'huy des hommes qui font des actions de valeur extraordinaire. Il ſe dit auſſi quelquefois pour un homme qui excelle en quelque vertu."

Mais cette valeur sémantique est elle-même historiquement dérivée d'une autre, avec laquelle elle coexiste aussi bien français qu'en latin (heros) ou en grec (ἥρως) : "héros, demi-dieu, fils d'un dieu ou d'une déesse" (Freund 1924 : 2, 92), "héros, demi dieu, proprement, grand homme élevé au rang des dieux après sa mort" (Alexandre 1874 : 659).

héros est employé aussi fréquemment pour des personnes décédées dans et du fait de l'exercice de leur métier, éventuellement en association avec le terme martyr. Le contenu sémantique de héros se charge alors d'un nouveau sème [+ mort] et peut, le cas échéant, être délesté d'autres. L'ophtalmologue de Wuhan Li Wenlian, décédé du Covid-19 quelques semaines après avoir informé ses collègues sur les dangers du virus et avoir été sanctionné pour cela, a ainsi été qualifié de héros.


immunité, immuniser

– immunité = "résistance d'un organisme à l'action d'un poison ou d'un agent pathogène, qui peut être naturelle ou acquise (soit artificiellement au moyen d'un vaccin ou d'un sérum approprié, soit de façon spontanée à la suite d'une première infection surmontée)" (TLFi)

Le virus Sars-CoV-2 serait inoffensif si l'on était immunisé contre lui. Mais qui bénéficie d'un telle immunité ? Ceux qui ont déjà été atteints par la maladie et en sont guéris ? On ne sait pas exactement, faute de recul, s'ils sont vraiment et durablement immunisés. Ceux qui sont vaccinés contre ? Il n'y a pas encore de vaccin. Peut-être y a-t-il d'autres facteurs favorisant une immunité – on a évoqué le vaccin contre la tuberculose (le BCG), la nicotine… mais ce ne sont que des hypothèses sans preuve. Si une part suffisamment importante de la population était immunisée (on appelle cela l'immunité collective), le virus serait en grande partie empêché de circuler – mais ce n'est pas le cas.

certficat d'immunité, passeport d'immunité. –  Dans le courant du mois d'avril, certains envisagent l'instauration de certificats de ce genre. Ils seraient délivrés aux personnes guéries et/ou présentant des anticorps et les dispenseraient de certaines obligations de protection. C'est, entre autre, une suggestion avancée dans un plan de déconfinement par la maire de Paris. L'idée n'est pas nouvelle : déjà lors de l'épidémie de peste à Londres en 1665, des documents semblables, des "Certificates of Health", étaient parfois établis à des gens qui avaient fui la ville infectée (Defoe 1722 : 170). Mais l'idée fait long feu. Le 24 avril, l'OMS met en garde contre un tel document : "At this point in the pandemic, there is not enough evidence about the effectiveness of antibody-mediated immunity to guarantee the accuracy of an “immunity passport” or “risk-free certificate.” People who assume that they are immune to a second infection because they have received a positive test result may ignore public health advice. The use of such certificates may therefore increase the risks of continued transmission. As new evidence becomes available, WHO will update this scientific brief."
      https://www.who.int/news-room/commentaries/detail/immunity-passports-in-the-context-of-covid-19, consulté le 2020-05-28.

L'acception médicale du terme, employée à partir du milieu du XIXe siècle, est dérivée dans ce domaine spécifique du sens juridique originel : "exemption des impoſts, devoirs, charges &c." (Dictionnaire de l'Académie, 1ère édition (1694 : 1, 590) ; cf. immunité parlementaire, diplomatique.

Le terme d'immunité collective est suffisamment employé par les médias pour devenir plus ou moins familier aux non-professionnels. D'où son utilisation dans une campagne d'appel aux dons de la Croix-Rouge : "Contre les vulnérabilités, l'immunité peut être que collective." (affiches dans le métro parisien, mi-mai)

< latin immunitas < adjectif immunis = "libre de toute obligation de toute corvée, franc de, dispensé de, exempt de toute charge" < in = préfixe négatif + munus = "service, office, devoirs, fonctions" > "don, présent, faveur, grâce" (accordés par ceux qui sont en fonction) ; < racine indoeuropéenne *mei = échanger. – commun, commune, etc. sont de même origine. (Freund 1924 : 2, 160, 527, Walde 1910 : 502).


ligne : première, deuxième, troisième ligne

Dans son adresse télévisée du 16 mars 2020, Emmanuel Macron, président de la République, déclare : "Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire, certes : nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre Nation. Mais l'ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale."
    https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/16/adresse-aux-francais-covid19, consulté le 2020-03-29.

Dans le cadre de cette mobilisation, on distingue plusieurs catégories de personnes selon leur degré d'implication dans l'action menée contre le Covid-19, et ces catégories sont appelées, comme à la guerre, des lignes.

  En première ligne se trouvent évidemment les soignants.
En deuxième ligne viennent tous ceux qui contribuent à "assurer la continuité de la vie de la nation" (approvisionnement, transport, nettoyage, surveillance, etc.).
Enfin, le Premier ministre, Edouard Philippe, mentionne une "troisième ligne" – celle de tous ceux qui, en restant confinés chez eux, aident les premières lignes et "participent à l'effort national" (conférence de presse, 2020-03-28).

< latin linea = "fil de lin, fil, cordon, ficelle" (Freund 1924 : 2, 376 ; de nombreux autres sens en sont dérivés…) < substantivation au féminin de lineus = en lin < linum = Iin.


mains : se laver les mains

mains Se laver les mains très régulièrement est l'un des gestes barrière prônés pour enrayer la progression de l'épidémie.

laver = "rendre quelque chose (plus) propre au moyen d'un liquide (et d'un produit nettoyant)" (TLFi). Issu du latin lauare (même sens), laver fonctionne comme terme générique pour toute opération de nettoyage de son propre corps, quels que soient les produits, les méthodes et les instruments utilisés : eau et savon, eau et dentifrice, gel hydroalcoolique, gant et gel-douche, etc. On se lave les mains, les dents, le visage, etc.
  En français comme en allemand, le possesseur des mains, coréférentiel au sujet, est représenté par un pronom réfléchi (au datif en allemand) : Je me lave les mains. Ich wasche mir die Hände. En anglais, il est représenté par un adjectif possessif : I wash my hands.

– Le lavage des mains apparait dans le nom donné à deux vastes opérations anti-corruption, dans lesquelles moult hommes politiques ont été inculpés et condamnés : l'opération Mani pullite (mains propres) en Italie dans les années 1990, et l'opération Lava jato (lavage au jet) au Brésil à partir de 2015.

se laver les mains de quelque chose, s'en laver les mains : l'expression remonte à un épisode de la vie d'un prédicateur juif de Galilée appelé en grec Ἰησοῦς (’Iesoũs), en latin Iesus et en français Jésus. Cet épisode est relaté dans les quatre évangiles, mais seul celui de Matthaìos (français Matthieu) mentionne le lavage des mains. Ledit prédicateur est arrêté et conduit devant le préfet romain de Judée, Pontius Pilatus (Ponce Pilate). Voici le texte de Matthieu :

  Or, Jésus se tenait devant le gouverneur ; et le gouverneur le questionna, il dit : Es-tu le roi des Juifs ? Et Jésus dit : Tu le dis. Mais, aux accusations des grands prêtres et des anciens, il ne répondit rien. Alors Pilate lui dit : N'entends-tu pas comme ils témoignent contre toi ? Et Jésus ne répondit à aucune question, de sorte que le gouverneur fut très étonné.
A chaque fête, le gouverneur avait coutume de relâcher un prisonnier, celui que voulait la foule. On avait alors un prisonnier fameux appelé Barabbas. Et comme ils étaient rassemblés, Pilate leur dit : Qui voulez-vous que je vous relâche, Barabbas, ou Jésus appelé le Christ ? Car il savait qu'on l'avait livré par envie.
Et comme il était assis au tribunal, sa femme lui envoya dire : Rien entre toi et ce juste ! Car aujourd'hui il m'a beaucoup fait souffrir en songe.
Mais les grands prêtres et les anciens persuadèrent aux foules de demander Barrabas et de perdre Jésus. Le gouverneur leur répondit : Lequel des deux voulez-vous que je vous relâche ? Ils dirent : Barabbas. Pilate leur dit : Que vais-je faire de Jésus appelé le Christ ? Ils dirent tous : Qu'il soit crucifié ! Il dit : Quel mal a-t-il donc fait ? Mais ils criaient de plus belle : Qu'il soit crucifié !
Pilate vit que rien ne servait à rien mais que cela tournait plutôt au tumulte ; il prit de l'eau, se lava les mains devant la foule et dit : Je suis innocent de ce sang. A vous de voir. Et tout le peuple répondit : Sur nous ce sang et sur nos enfants. Alors il leur livra Barabbas ; quant à Jésus il le fit flageller et le livra pour le crucifiement.
    (La Bible. Nouveau Testament 95-96 ; Evangile selon Matthieu XVII, 11-26)

plantu Le rappochement entre le geste de Ponce Pilate et le geste barrière recommandé dans le cadre de l'épidémie est le thème de ce dessin de Plantu (ici fortement réduit), publié dans Le Monde, 2020-03-11. Cliquer dessus pour le voir dans sa taille originale sur le site de Plantu.



masque, masquer

Les trois définitions suivantes circonscrivent le sens de masque comme objet concret : "objet de matière rigide dont on se couvre le visage pour se donner un aspect autre que l'aspect normal", "masque d'étoffe servant à dissimuler une partie de son visage" (Robert 1984 : 4, 402-403) ; "objet recouvrant et représentant parfois tout ou partie du visage, qui est porté dans diverses occasions de la vie sociale selon les peuples et les époques." (TLFi). Voir aussi Littré (1873 : 4, 364-365). – On laissera ici de côté les valeurs dérivées.

  La 1ère édition du Dictionnaire de l'Académie (1694) donne les deux définitions suivantes : "Morceau de velours noir doublé que les Dames ſe mettent ſur le viſage, pour éviter le haſle, & ſe conſerver le teint", "Faux viſage qu'on met pour ſe déguiſer" (t. 2, 31) – la première définition disparait des éditions ultérieures.

masque est attesté avec ce sens au XVIe siècle. En est dérivé le participe passé masqué, puis le verbe masquer. L'origine lointaine de ces termes est inconnue. Selon FEW (6-1 : 429-441), masque est "vraisemblablement issu d'un substrat pré-indoeuropéen" (à rapprocher de basque maskal (= "crotte, saleté recueillie sur le bord du vêtement") et de mazkaro (= "sale"). Mais il semble qu'il remonte à un terme bas-latin masca, associé à l'idée de noir et qui désigne une sorcière, une "personne démoniaque noire". Voir d'ailleurs, le substantif féminin masque, qui "désigne une fille, une femme laide ou rusée, effrontée" (TLFi).

viet

Ci-dessus, à droite : Hô-Chi-Minh-Ville (Viet Nam), 2004. Protection contre un virus ? contre la pollution ? contre la reconnaissance faciale ? contre le regard de l'autre ? – Non : protection contre le soleil, révélant l'attachement de femmes d'Extrême Orient à conserver un teint pâle.

– De la même famille que masque, les substantifs mascarade, mascaron et le verbe démasquer, employé surtout actuellement dans son sens dérivé "faire connaître quelqu'un pour ce qu'il est, sous ses apparences trompeuses" (Robert 1984 : 2, 100).

Différents types de masques : ils sont nombreux ! D'où des spécifications selon leur sphère d'utilisation (masque d'escrime, masque de plongée, masque de carnaval, etc.), selon ce contre quoi ils protègent (masque à gaz, masque anti-pollution) ou selon leur matière (masque de velours, masque de cire, etc.)

Masque de fer, aussi. L'homme au masque de fer est une énigme célèbre de l'histoire française. Voici l'affaire, telle que la présente Voltaire (1820 : 133-136) :

On envoya dans le plus grande secret au château de l'île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce prisonnier, dans la route, portait un masque dont la mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissait la liberté de manger avec le masque sur son visage. On avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur de la Bastille, l'an 1690, l'alla prendre à l'île Saint-Marguerite, et le conduisit à la Bastille toujours masqué. Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant la translation, et lui parla debout et avec une considération qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire, et pour les dentelles ; il jouait de la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le gouverneur s'asseyait rarement devant lui. […]
Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterré, la nuit, à la paroisse Saint-Paul. Ce qui redouble l'étonnement, c'est que, quand on l'envoya dans l'île Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme considérable. Ce prisonnier l'était, sans doute […]

    Ci-contre : Le Portrait Véritable de l'Homme au Masque de Fer, 1789 (détail).
    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8446751r, consulté le 2020-03-25.
masque-fer

   Masques de protection contre bactéries et virus

Protections contre la peste

Ci-contre : contre la peste en Italie, les médecins portaient un vêtement de cuir, des gants et un masque recouvrant le nez et la bouche et dans lequel on mettait des épices censées protéger d'une contamination. – Dessin édité au XVIIe siècle en Allemagne : "Der Doctor Schnabel von Rom" (Le docteur Bec, de Rome). (in : Holländer 1921 : 170-171).

Ail, rue, tabac et vinaigre (London, 1665).Voici comment le sous-sacristain John Hayward et sa femme se protègent contre la peste : "He never uſed any Preſervative againſt the Infection, other than holding Garlick and Rue in his Mouth, and ſmoaking Tobacco ; this I alſo had from his own Mouth ; and his Wife's Remedy was waſhing her Head in Vinegar, and ſprinkling her Head-Cloths ſo with Vinegar, as to keep them always Moiſt ; and if the ſmell of any of thoſe ſhe waitd on was more than ordinary Offenſive, ſhe ſnuft Vinegar up her Noſe, and ſprinkled Vinegar upon her Head-Cloths, and held a Handkerchief weted with Vinegar to her Mouth.
" (Defoe 1722 : 105)
schnabel

En liaison avec le Covid-19 sont fréquemment nommés le masque chirurgical et le masque FFP2 (filtering face piece). Le masque chirurgical a pour fonction essentielle de protéger ceux qui entourent celui qui le porte des projections qu'il émet (p. ex., protection d'un patient pendant une opération). Ainsi, c'est un masque chirurgical que l'on doit porter quand on rend visite à certains patients à l'hôpital (en temps normal) ; les patients, eux, n'en portent pas. Le masque FFP2 (norme américaine équivalente : N95 ; norme chinoise : NK95) sert à se protéger d'une éventuelle contamination par autrui, et il est donc essentiel pour les soignants. Trois type de masques FFP existent (FFP1, FFP2 et FFP3) selon le niveau de filtration et de protection. Ces masques ne sont efficaces que quelques heures et doivent donc être renouvelés sans cesse.

– La vidéo suivante donne une idée des équipements de protection nécessaires pour les soignants qui s'occupent des cas les plus graves (intubation team), dans un hôpital de Wuhan (Chine), 2020-02-24 (en chinois, sous-titrage en anglais) :
    https://www.youtube.com/watch?v=544pGYpAKUA, consulté le 2020-04-07.

Le port d'un masque est-il utile pour les non-professionnels qui ne sont pas malades eux-mêmes ou en contact direct avec les malades ? Certains professionnels disent que oui, d'autres sont plus circonspects. Divergences qui ne sont qu'un cas particulier de celles qui traversent les milieux scientifiques, tant ce virus, cette pandémie et son traitement posent de questions nouvelles.

  George Gao, directeur général du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies, est catégorique : "The big mistake in the U.S. and Europe, in my opinion, is that people aren’t wearing masks. This virus is transmitted by droplets and close contact. Droplets play a very important role – you’ve got to wear a mask, because when you speak, there are always droplets coming out of your mouth. Many people have asymptomatic or presymptomatic infections. If they are wearing face masks, it can prevent droplets that carry the virus from escaping and infecting others."

Michael Ryan, directeur exécutif chargé du Programme OMS de gestion des situations d’urgence sanitaire, défend l'opinion inverse : "There is no specific evidence to suggest that the wearing of masks by the mass population has any potential benefit. In fact, there's some evidence to suggest the opposite in the misuse of wearing a mask properly or fitting it properly." (Genève, 2020-03-30)

– Interview de George Gao, directeur général du Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies, Science, 2020-03-27.
https://www.sciencemag.org/news/2020/03/not-wearing-masks-protect-against-coronavirus-big-mistake-top-chinese-scientist-says
– WHO stands by recommendation to not wear masks if you are not sick or not caring for someone who is sick. CNN, 2020-03-31.
https://edition.cnn.com/2020/03/30/world/coronavirus-who-masks-recommendation-trnd/index.html
(sites consultés 2020-04-02)

– Point de presse de Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l'OMS, notamment sur la question des masques, 2020-04-06.
https://www.who.int/dg/speeches/detail/who-director-general-s-opening-remarks-at-the-media-briefing-on-covid-19---6-april-2020
(consulté le 2020-04-06)
Advice on the use of masks in the context of COVID-19, 2020-04-06. Document en ligne sur le site de l'OMS, consulté le 2020-05-12.
https://www.who.int/publications-detail/advice-on-the-use-of-masks-in-the-community-during-home-care-and-in-healthcare-settings-in-the-context-of-the-novel-coronavirus-(2019-ncov)-outbreak
– Wearing face masks in the community during the COVID-19 pandemic : altruism and solidarity. The Lancet, 2020-04-16. Document en ligne, consulté le 2020-05-12.
https://www.thelancet.com/pdfs/journals/lancet/PIIS0140-6736(20)30918-1.pdf

Quoi qu'il en soit, on assiste à une ruée sur les masques (accompagnée début mars d'une ruée sur les pâtes et sur le papier-toilette), avant que le 3 mars, ils soient réquisitionnés par l'Etat, leur vente libre interdite et leur attribution réservée aux soignants. A partir de début avril, les voix favorables à la généralisation du port de masques dans les lieux publics se multiplient en France, qu'elles viennent de professionnels de santé (et entre autres de l'Académie nationale de médecine) ou d'autres personnes. Des recommandations à l'obligation, il n'y a qu'un pas, franchi le 7 avril à Sceaux ou à Royan, où des arrêtés municipaux rendent obligatoire le port d'un masque – arrêtés annulés peu après. Mais de quels types de masques s'agit-il ? Et pour quelle utilisation ? – Questions qui restent occultées par l'exigence de plus en plus forte et indifférenciée de masques pour tous, et par diverses polémiques.

infirmiere
Dans le cadre de cette pandémie, l'un des problèmes essentiels, lié à l'explosion quasi-simultanée des besoins, est la pénurie mondiale d'équipements de protection et leur attribution prioritaire aux personnels soignants. Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, estime à quarante millions par semaine le besoin de masques en France (2020-03-28). Voir le communiqué de l'OMS en date du 3 mars : "La pénurie d’équipements de protection individuelle ‎met en danger le personnel soignant dans le monde ‎entier". Chaque pays étant confronté (différemment) au même problème, il y a à la fois concurrence mais aussi entraide internationale. Ainsi, simple exemple, à la mi-février, la France fournit des équipements de protection à la Chine, qui en manque cruellement, bien qu'elle soit le principal pays producteur de masques. Un mois plus tard, c'est la Chine qui fournit des masques à nombre de pays, dont la France, qui en manque non moins cruellement, avant que sa propre production, de toute façon insuffisante, monte en puissance. Entraide qui vaut, par ailleurs, pour l'échange d'experts, d'information, voire pour l'accueil dans des pays voisins de patients issus de régions où la capacité d'accueil des établissements hospitaliers est saturée (comme le Grand Est en France, le nord de l'Italie ou les Pays-Bas) à la fin mars 2020.
   

https://www.who.int/fr/news-room/detail/03-03-2020-shortage-of-personal-protective-equipment-endangering-health-workers-worldwide,
consulté le 2020-03-28.
– Ci-dessus : extrait d'un dessin de Plantu publié dans Le Monde, 2020-03-23.

https://www.facebook.com/Plantu.page.officielle/photos/pb.190700077668273.-2207520000../3625378000867113/, consulté le 2020-03-24.

   masques alternatifs

Outre les masques chirurgicaux et FFP2, une troisième catégorie de masques apparait dans la troisième semaine de mars : les "masques alternatifs" ou "grand public", pour tout un chacun. Il s'agit de simples pièces de tissu que l'on peut confectionner soi-même (du coup, les merceries sont autorisées à rouvrir le 24 avril, et c'est bientôt la ruée sur les élastiques). En vente libre, y compris dans les grandes surfaces, à partir de fin avril, ils peuvent être lavables et réutilisables plusieurs fois, à la différence des masques chirurgicaux. Ils ont pour fonction d'empêcher toute éjection de substances par la bouche comme les postillons ou par le nez – source éventuelle de contamination si l'on est soi-même contaminé avec ou sans symptômes. Ces masques alternatifs sont évidemment une protection plus commode et plus efficace contre les postillons qu'un parapluie…

– Ci-contre, extrait de On a marché sur la Lune (Hergé, 1953), p. 103.
   
http://bellier.co/on%20a%20marche%20sur%20la%20lune%201950/vue103.htm,
    consulté le 2020-04-04.

haddock

– Consignes de l'Agence national de sécurité du médicament et des produits de santé (Ansem) sur les masques alternatifs en tissus :
    https://ansm.sante.fr/var/ansm_site/storage/original/application/8b84af4a1602bb9fe55d9ab6728982fa.pdf, consulté le 2020-05-25.

Masques barrières. Guide d'exigences minipales, de méthodes d'essais, de confection et d'usage. AFNOR SPEC S76-001. – Ce document, disponible gratuitement (c'est exceptionnel !) sur le site de l'Afnor, indique tout ce qu'il faut faire et tout ce qu'il ne faut pas faire avec ces masques barrières (fabrication, pose, retrait, nettoyage, etc.). Parmi toutes ces indications, dont on peut douter qu'elles soient suivies scrupuleusement par le commun des mortels, ce conseil à l'intention des barbus : "il est conseillé de le porter sur une peau nue (c'est-à-dire, sans présence des cheveux au contact avec la peau de l’utilisateur et, pour certaines personnes, une peau rasée)".

– Des mille et une manières de fabriquer soi-même un masque rudimentaire avec un bout de tissu, en voici une – un masque en 30 secondes avec un bout de tissu, deux élastiques et… une certaine dextérité – sur le compte Twitter de Guillaume Auda :
    https://twitter.com/i/status/1246714690396446721, consulté le 2020-04-05.

A propos de la politique des masques en France, le président de la République précise le 18 mai 2020 :

 
Il y a eu une doctrine restrictive pour ne jamais être en rupture, que le gouvernement a prise et qui, je pense, était la bonne. Il y a eu ensuite un approvisionnement renforcé et une production renforcée, et nous n'avons jamais été en rupture. Ce qui est vrai, c'est qu'il y a eu des manques, qu'il y a eu des tensions. C'est ça qu'il faudra regarder pour le corriger et pour prévenir, et donc, on voit bien que ça nous ramène à changer de logique en profondeur sur certains de ces sujets qui paraissaient totalement innocents. Mais ayons collectivement l'honnêteté de dire qu'au début du mois de mars même, encore plus en février ou en janvier, personne ne parlait des masques, parce que nous n'aurions jamais pensé être obligés de restreindre en quelque sorte la distribution de ceux-ci pour les soignants." [BFMTV, texte d'après la vidéo]
    https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/emmanuel-macron-nous-n-avons-jamais-ete-en-rupture-de-masques-1248351.html, consulté le 2020-05-25.

Cependant, l'utilisation de masques par tout un chacun n'est pas anodine, et le masque, s'il peut protéger, peut être aussi un réceptacle de virus. Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, précise à ce sujet (2020-04-22) :

 

Le masque grand public – que nous encourageons fortement –, c'est un complément au bon respect des gestes barrières. Le Premier ministre a été très clair dimanche [2020-04-15]. Il a insisté sur le fait que les masques grand public ne remplaceront jamais les gestes barrières, que porter un masque grand public et considérer que l'on peut s'affranchir de tout le reste, qu'on peut toucher les gens, qu'on peut s'en approcher, qu'on peut éviter de tousser dans son coude, qu'on peut éviter d'utiliser des mouchoirs et éviter de se laver les mains, est potentiellement une fausse sécurité. […] Il faut apprendre à le poser, à l'adapter correctement à son visage, à couvrir absolument – c'est très important – le nez et la bouche, à savoir l'enlever et se laver les mains, et surtout à ce qu'on comprenne tous ensemble quels sont les gestes à risques, les situations à risques. Et donc nous aurons à developper tous ensemble une pédagogie collective pour apprendre aux personnes les plus vulnérables, pour apprendre à notre entourage, à nos proches, l'usage du masque comme une mesure supplémentaire, comme une mesure complémentaire à tout ce que nous avons déjà appris pendant le confinement et avant.  [texte d'après la vidéo]

– Informations et recommandations du gouvernement français sur l'utilisation des masques (page mise à jour le 27 avril) :
     https://www.gouvernement.fr/info-coronavirus/masques-grand-public, consulté le 2020-05-02.
– Recommandations de l'OMS sur l'usage des masques par le grand public :
    https://www.who.int/fr/emergencies/diseases/novel-coronavirus-2019/advice-for-public/when-and-how-to-use-masks, consulté le 2020-06-03.

masquemasquemasquemasquemasque De l'art de porter un masque et de le jeter. Paris ; 1ère et 5e photos : rue de Rivoli et rue Saint-Antoine, 2e photo : place du Palais Royal (2020-05-28) ; 3e photo : place de la Nation (2020-05-29) ; 4e photo : forum des Halles (2020-06-03).
Et la loi de 2010 ? Elle stipule bien : "Nul ne peut, dans l'espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage." Mais l'article 2 de ladite loi précise qu'elle ne s'applique pas "si la tenue est prescrite ou autorisée par des dispositions législatives ou réglementaires, si elle est justifiée par des raisons de santé ou des motifs professionnels".

– Loi n° 2010-1192 du 11 octobre 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l'espace public :
   https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2010/10/11/JUSX1011390L/jo/texte, consulté le 2020-04-06.

   guerre des masques

On a appelé guerre des masques la concurrence acharnée que se livrent des pays (ou des officines) pour obtenir des masques des pays producteurs et exportateurs, avec des pratiques diverses plus ou moins licites (interdiction des exportations, réquisitions, détournements, vols, non-respect des commandes, etc.). Raison de cette "guerre" : l'explosion des besoins, surtout (début avril) en Europe, mais aussi en Amérique du nord, qui en produisent trop peu. La Chine est le principal pays producteur et exportateur, et ses propres besoins sont moindres depuis que l'épidémie y est pour l'essentiel jugulée. – On a parlé également d'une guerre des masques entre l'Etat et les collectivités territoriales.

   Divers

– Le 26 février 2020, le Canard Enchaîné titre : "Coronavirus : mesures de précaution avant les municipales – LREM devient "La République en masques" !"


molécule

= (en biochimie) "(nouveau) produit" (TLFi).

La lutte contre le Covid-19 s'accompagne d'intenses activités de recherche dont le but est de trouver ou de créer des molécules aptes à guérir de la maladie, à en atténuer les effets ou à la prévenir, avec l'espoir de l'élaboration d'un vaccin dans un avenir pas trop lointain. Plusieurs molécules plus ou moins "prometteuses" sont ainsi évoquées, voire testées et débattues parmi les professionnels, mais elles sont aussi l'objet de prises de position parfois très tranchées chez les non-professionnels. Parmi elles, l'hydroxychloroquine, préconisée par Didier Raoult, directeur de l'institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (Marseille), fait beaucoup parler d'elle, en raison des espoirs, des critiques et des polémiques qu'elle suscite, comme dans un feuilleton à multiples rebondissements : chez les non-professionnels, la vivacité des prises de position sur cette molécule semble être inversement proportionnelle aux compétences de leurs auteurs en la matière.

Cette valeur sémantique du terme de molécule est dérivée du sens qu'il a en chimie : "la plus petite partie d'un corps pur (simple ou composé) qui soit capable d'exister à l'état libre et dans laquelle soient conservées la composition et les propriétés chimiques caractéristiques du corps" (TLFi). Définition qui n'apparait pour la première fois que dans le dictionnaire de Littré (1873 : 3, 596). La 4e édition du Dictionnaire de l'Académie (1762) indique seulement : "petite partie d'un corps". Et Féraud (1787 : 2, 673) précise : "Ce mot n'est usité que parmi les Savans, et il y aurait de la pédanterie à s'en servir dans le discours ordinaire."

< latin moles = "masse informe, grande, lourde, charge, poids, fardeau" (Freund 1924 : 2, 503) + suffixe diminutif sur le modèle de corpusculum = "petit corps, le plus souvent empl. en parlant des atomes, corpuscule, atome, corps élémentaire" (Freund 1924 : 1, 667). Cf. en français actuel : groupuscule, minuscule, testicule, etc.


Molins : le François Molins de la santé

salomon Chaque soir (ou presque) pendant le confinement entre 19 h et 20 h, Jérôme Salomon, directeur général de la Santé (ci-contre, à gauche), donne des informations précises et chiffrées sur le développement de l'épidémie de Covid-19 en France et sur la situation dans les hôpitaux. Ses interventions sont retransmises en direct sur les chaines d'information en continu.

François Molins (ci-contre, à droite) était procureur de la République au tribunal de grande instance de Paris de 2011 à 2018. Il apparaissait régulièrement sur les écrans pour donner des informations précises sur les actes terroristes qui ont marqué la France à partir de 2012 et sur les enquêtes en cours.

  – Source des photos : captures d'écrans de télévision.

molins

On compare souvent le rôle et le style, sobre et factuel, des deux hommes, chacun dans son domaine, mais tous les deux fort médiatisés et, d'après les sondages, appréciés des publics. Il est vrai qu'en France, on se sent menacé par le virus comme on s'est senti menacé par le terrorisme, l'action contre l'un et l'autre conditionnant directement la vie quotidienne. D'où, pour parler de Salomon, des expressions comme le Molins de la santé, le nouveau François Molins, etc. Molins fonctionne alors comme un substantif, dont le contenu sémantique est constitué de certaines des propriétés attribuées à François Molins : sobriété, rigueur, fiabilité, etc.

Deux différences toutefois entre Molins et Salomon. A la différence de Molins, qui s'en tenait aux faits, Salomon fait œuvre de pédagogie : il veut également convaincre le public que ce virus est dangereux, et pas seulement pour les personnes âgées ou à risques, et que l'évolution de l'épidémie et sa régression souhaitée dépendent du respect par tout un chacun de règles précises de comportement (confinement et gestes barrières). Seconde différence : alors que Molins s'exprimait face à des journalistes, dans le cas de Salomon, pas de journaliste présent – distanciation sociale oblige. C'est l'attachée de presse du directeur général de la Santé, Virginie Saint-Marc, qui lit, en voix off, les questions que lui transmettent les journalistes. A l'écran, on ne voit que Salomon et les interprètes qui traduisent ses propos en langue des signes.


morts

Le nombre de morts et ses variations quotidiennes sont les principales informations rappelées en boucle dans les médias de toutes catégories. Il dépend – n'est-ce pas, monsieur de La Palice ? – de ceux que l'on prend en compte : morts à l'hôpital, dans les établissements de santé – maisons de retraite, Ehpads –, morts à domicile. Les pratiques varient d'un pays à l'autre (à part en Belgique, les morts à domicile semblent rarement pris en compte). De plus, les statistiques semblent un art bien difficile, et on a vu parfois, en France, le nombre cumulé de morts baisser d'un jour à l'autre, comme si certains avaient ressuscité dans la journée…

De toute façon, il s'agit toujours du nombre de morts en valeur absolue et non par rapport à la population. Les médias citent régulièrement le nombre de morts en Italie, en Espagne ou au Royaume uni, qui dépasse rapidement les dix mille, mais pas celui, bien inférieur, de la Belgique, où le nombre de morts comptabilisés par million d'habitants est supérieur – voir, dans le tableau ci-dessous, les chiffres à la date du 2020-05-31 selon les données collectées par l'université Johns Hopkins (Baltimore) :

  Belgique Espagne France Italie Royaume uni
Nombre de décès 9 486 27 127 28 805 33 415 38 751
Nombre par million d'habitants 827 578 423 555 587

Sources, consultées le 2020-06-01 :
   – statistiques coronavirus : https://coronavirus.jhu.edu/map.html
   – population 2019 (INED) :https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/chiffres/europe-pays-developpes/population-naissances-deces/

"Et alors ?"

Le 24 avril, en réponse à une question sur le nombre officiel de morts au Brésil, qui dépasse celui de la Chine, le président brésilien, Jair Messias Bolsonaro, répond : "Et alors ? Je suis désolé. Que voulez-vous que je fasse ? Mon nom est Messias, mais je ne peux pas faire de miracles." [texte traduit d'après la vidéo]

Des voix s'élèvent régulièrement pour indiquer que le nombre officiel des morts est ici ou là sous-estimé par rapport à la réalité. Mais les chiffres officiels de la mortalité, si impressionnants soient-il (plus de trois cent cinquante mille morts dans le monde fin mai), restent cependant sans commune mesure (du moins à cette date) avec ceux de grandes pandémies antérieures : en 1918-1919, la grippe espagnole avait causé la mort d'au moins vingt millions de personnes, et peut-être deux ou trois fois plus ; la peste de Londres en 1665 a emporté un cinquième de la population (voir Defoe), la Grande Peste du XIVe siècle un tiers de la population européenne (voir Boccace), celle d'Athènes au Ve siècle avant notre ère sans doute une proportion semblable (voir Thucydide). Sans commune mesure non plus avec les millions de gens qui meurent de la faim ou d'un environnement insalubre dans le monde (entre quinze et vingt millions en tout par an selon l'OMS et la FAO).

La peste* à Athènes et à Thèbes – selon Lucrèce et Sophocle

Après Thucydide, Titus Lucretius Carus (Lucrèce) évoque longuement la peste d'’Athīnai (Athènes) au livre VI de De rerum natura (Lucrèce 1868 : 142) :

    
   Incomitata rapi certabant funera uasta.
       Nec ratio remedii communis certa dabatur :
       Nam, quod ali dederat uitaleis aeris auras
       Voluere in ore licere, et coeli templa tueri,
       Hoc alieis erat exitio, letumque parabat.

(C'étaient partout des funérailles, sans cortège et désolées, qui se pressaient à l'envi. Et nul traitement précis pour assurer la guérison commune : tel remède qui avait permis à l'un de continuer à respirer les souffles vivifiants de l'air, à contempler les espaces célestes, hâtait la fin des autres et les vouait à la mort. [Lucrèce 1947 : 314-315])

Sofoklīs (Sophocle) : Œdipe roi. – Thībai (Thèbes) est frappée d'une épidémie de peste dont elle ne pourra être délivrée que par le sacrifice du roi, Œdipe, coupable de parricide et d'inceste. Voici les lamentations du Chœur (Sophocle 1964 : 222) :

Ah ! je souffre des maux sans nombre. Tout mon peuple est en proie au fléau, et ma pensée ne possède pas d'arme qui nous permette une défense. Les fruits de ce noble terroir ne croissent plus à la lumière, et d'heureuses naissances ne couronnent plus le travail qui arrache des cris aux femmes. L'un après l'autre, on peut voir les Thébains, pareils à des oiseaux ailés, plus prompts que la flamme indomptable, se précipiter sur la rive où règne le dieu du Couchant [= Hadès, maitre des Enfers].
Et la Cité se meurt en ces morts sans nombre. Nulle pitié ne va à ses fils gisant sur le sol ; ils portent la mort à leur tour, personne ne gémit sur eux.
Epouses, mères aux cheveux blancs, toutes de partout affluent au pied des autels, suppliantes, pleurant leurs atroces souffrances. Le péan éclate, accompagné d'un concert de sanglots.

 * Selon les spécialistes, peste ne désigne ici vraisemblablement pas la même maladie que la "peste noire" du XIVe siècle.

Quoi qu'il en soit, Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, précise lors de ses points de presse quasi-quotidiens que le nombre de morts n'est pas l'indicateur le plus pertinent d'évolution de l'épidémie : c'est le nombre d'entrées dans les établissements hospitaliers ainsi que le nombre de personnes en réanimation. Autre indicateur : R0, indicateur mathématique qui détermine le nombre de personnes qu'un seul individu contaminé peut lui-même contaminer ; si ce nombre est supérieur à 1, la maladie s'étend, s'il est inférieur à 1, elle régresse toute seule comme une grande ; voir à ce sujet ci-dessous les explications précises – et sérieuses – de Benoît Mâsse, professeur à l'université de Montréal. Selon les précisions données par le Premier ministre lors de sa conférence de presse du 2020-04-19, le R0 est de 0,6 dans la France confinée, grâce au confinement. Après quinze jours de déconfinement, il reste inférieur à 1.

Le R0 de la pandémie. Explications de Benoît Mâsse, 2020-03-20. Document en ligne sur le site de l'UdeM, consulté le 2020-04-06.
https://nouvelles.umontreal.ca/article/2020/03/20/le-r0-de-la-pandemie/

   nouveau record

nouveau record est une expression fréquemment employée dans les médias en liaison avec l'augmentation du nombre de décès liés au coronavirus dans un pays ou dans le monde. Le nouveau record est parfois qualifié dans les médias de triste : triste nouveau record. Suite à la mort de plus de 2 200 personnes aux Etats-Unis dans une même journée (2020-04-14), la presse a, dans une belle unanimité, repris l'expression sombre record employée dans une dépêche de l'AFP.

Cet emploi du substantif masculin record correspond à l'un des sens qu'en indique le TLFi : "résultat supérieur à tout ce que l'on connaissait jusqu'alors, dans un domaine ou une situation comparable". Sens qui n'est lui-même qu'une extension référentielle par appauvrissement sémantique du premier sens historiquement attesté en français (fin XIXe siècle) de "performance sportive officiellement enregistrée et encore jamais égalée dans la même catégorie et la même spécialité" – sont effacés deux des sèmes initiaux : [+ domaine sportif] et [+ apprécié positivement]. record n'est pas mentionné dans les dictionnaires de référence avant la 8e édition du Dictionnaire de l'Académie (1932), où seul le sens "sportif" est mentionné.

< (fin XIXe s.) anglais record, de même sens que le sens "sportif" du français. Mais ce sens n'est qu'une spécialisation dans un domaine particulier d'un sens plus général de fait digne d'être enregistré, ou simplement d'enregistrement (cf. tape recorder = magnétophone), de témoignage : "piece of convicted evidence or information, account of fact preserved in permanent form, document or monument preserving it" (Oxford, 867).

Le Guinness World Records (Livre Guinness des records) édité chaque année transforme les records qu'il enregistre en un bon business. Il a été créé en 1955 par deux employés de la brasserie Guinness, elle-même fondée à Dublin (Irlande) au XVIIIe siècle.

< français record, recorder (XIIe siècle) < bas-latin recordare < latin recordari = "penser à qqche de passé, l'avoir présent à la mémoire, se ressouvenir, se souvenir" (Freund 1824 : 3, 44) < cor, cordis (= cœur) + préfixe re- signifiant le retour ou le renouvellement.

    Quelques autres termes indiquant une augmentation

repartir à la hausse : locution verbale employée à l'indicatif présent et utlisée fréquemment lorsque le nombre quotidien des morts du fait de l'épidémie est en augmentation après une baisse enregistrée auparavant. Le sujet du verbe est "le nombre de morts" ou le nom du pays concerné : le nombre de morts / l'Italie repart à la hausse.
franchir/dépasser la barre / le cap des x morts : locution verbale dont le sujet est un nom de pays, et dans laquelle x est un chiffre rond : les Etats-Unis ont franchi la barre des cent mille morts.
approcher des x morts : locution verbale dont le sujet est un nom de pays, et dans laquelle x est un chiffre rond : la Grande Bretagne approche des vingt mille morts.

   au plus bas

Locution adjectivale, formée de la préposition à et du superlatif analytique de l'adjectif bas.

Cette locution fonctionne comme épithète ou attribut de syntagmes comme : le nombre de morts (quotidiens/journaliers), le bilan des décès, les décès, avec indication du nom du pays où ils sont enregistrés et, le cas échéant, indication du laps de temps pris en considération. Elle apparait de plus en plus dans les médias dans la seconde quinzaine d'avril, quand l'épidémie semble régresser en Europe. Dans les pratiques langagières liées au Covid-19, au plus bas est en quelque sorte l'antinomique de nouveau record.

< adjectif bas = de peur de hauteur, envisagé ici sur une échelle graduée < bas-latin bassus < cognomen Bassus en latin classique < grec βάθωσ = profond, bas.


normal : retour à la normale

Le retour à la normale correspond à une période postérieure à celle du confinement et se caractérise par la suppression de ce que les mesures liées à la pandémie ont modifié dans tous les aspects de la vie par rapport à la situation d'avant. C'est un retour à la situation d'avant, considérée comme normale.

Cette expression se charge de connotations diverses selon la situation et les dispositions matérielles et psychiques des locuteurs :

– espoir : le retour à la normale doit signifier la disparition de tous les désagréments liés au confinement : liberté de circulation restreinte, magasins, cafés, restaurants, chômage partiel, hôtels fermés, perte de clients, de revenus, etc. ;
patience : le retour à la normale est séparé du temps présent par un laps de temps relativement long pendant lequel il va falloir patienter ;
craintes : l'après-confinement sera difficile, la situation économique sera délicate et demandera des sacrifices plus ou moins importants ; autre crainte (de part de ceux qui voudraient un changement radical de politique) : dans l'après-confinement seront menées les mêmes politiques économique, sociale et environnementale qu'avant – crainte qui se double d'une revendication exprimée sur quelques rares banderoles accrochées à des fenêtres pendant le confinement : "pas de retour à l'anormal".

normale

– Ci-dessus à droite : juin 1968 (un demi-siècle en arrière), dans un tout autre contexte – affiche de l'Atelier populaire des Beaux-Arts (Atelier : 65).

retour à la normale < (par ellipse) retour à la situation normale ; adjectif normal < latin normalis ; < substantif norme < latin norma. Malgré cette étymologie ancienne, l'usage courant actuel de norme/normal est récent. Attestés en français dès le XIIIe siècle, ils ne figurent pas dans les premières éditions du Dictionnaire de l'Académie (à la différence du dérivé énorme) et n'apparaissent dans les dictionnaires de référence qu'au XIXe siècle. Littré (1873 : 3, 748) donne les définitions suivantes :

  normal = "terme de géométrie : "droite passant par le point de tangence et perpendiculaire, soit à la tangente d'une courbe, soit au plan tangent d'une surface", (sens figurés) "qui est conforme à la règle, régulier", "qui sert de règle" ;
norme = "se dit quelque fois d'une règle, loi, d'après laquelle on doit se diriger".

Ces valeurs sont issues du latin, mais norma désigne d'abord une équerre (et normalis = "fait à l'équerre, d'équerre" – seul sens), et de là seulement une règle (Freund 1924 : 2, 581).


ordre : jusqu'à nouvel ordre

Locution prépositionnelle = "jusqu'à ce qu'un nouvel ordre, une nouvelle disposition vienne préciser ou modifier la situation" (TLFi), sens qui se développe à partir du XVIIe siècle parallèlement aux autres sens de ordre issus du latin.

< latin ordo = "rang, ordre, disposition, arrangement convenable" (Freund 1924 : 3,661) ; dans la langue militaire, "poste, rang, ordre de bataille" ; "par suite, en vertu d'expressions comme centuriō prīmī ordinis, ōrdinēs dūcere, ōrdō en vient à désigner un commandement, ōrdinem alicuī dare, adimere, et même celui qui l'exerce" (Ernout & Meillet (2001 : 467).

Pendant le confinement, cette locution figure, en liaison avec le terme "fermeture", sur des papiers affichés sur nombre de boutiques de commerces dits "non essentiels". La limite ultérieure du laps de temps ainsi défini est censé coïncider avec la fin de la période de confinement. Mais il s'avère petit à petit que ce ne sera pas un retour à la situation d'avant, du fait des mesures particulières que les commerçants devront prendre : respect de la distanciation physique entre clients, limitation du nombre de clients à l'intérieur des boutiques, protection du personnel, etc.

Variantes. Les affiches collées sur les commerces présentent de nombreuses variantes, qui expriment en partie les regrets ou les espoirs des commerçants.

  – Au lieu de jusqu'à nouvel ordre, on trouve d'autres expressions de même valeur référentielle : temporairement | pour une durée indéterminée | pendant la période de confinement | pour un délai indéterminé
Certains précisent que la décision de fermeture n'est pas de leur fait, avec référence aux décisions du gouvernement : nous sommes dans l'obligation | fermeture obligatoire.
Certains pensent à l'après : nous espérons vous revoir bientôt | nous espérons du fond de cœur vour revoir très vite | Au plaisir de vous revoir bientôt, d'ici là, prenez soin de vous | A très vite

Quelques variantes orthographiques et syntaxiques apparaissent également :

  Nous sommes ferme pour une durée indéterminé | Suite au décret gouvernementale | nous sommes dans l'obligation de fermé ce salon | Suite aux annonces gouvernementale | Suit "coronavirus" fermes jusqu'a nouvelle ordre | cose coronavirus nous sommes actuellement fermé de nouvel ordre d'état | Compte tenue des circonstances actuelles les horaires de notre boutiques sont […] | Chèrs Clients au besoin nous sommes à votre disposition pour préparer vos commandes et venir les retirer Prennez soin de vous

(Liste non exhaustive des variantes collectées lors d'une enquête de terrain à Maisons-Alfort, dans un rayon de moins d'un kilomètre, attestation de déplacement dérogatoire dûment remplie sur smartphone, 2020-04-08 et 2020-04-18.)

Après la fin du confinement, dans la première phase du déconfinement, apparaissent sur les panneaux publicitaires installés à Paris par Clearchannel des affiches comme "Bienvenue dehors | Vous nous avez manqué", "Cette affiche n'a rien à vendre | On est juste très heureux de vous revoir" ou "Les beaux jours n'ont jamais été aussi beaux". – La publicité commerciale n'a pas encore redémarré…


patient zéro

On appelle patient zéro la personne contaminée à partir de laquelle se développe l'épidémie, par transmission du virus, dans un cluster.

patient, substantif = "malade ; (celui, celle) qui subit ou va subir un examen médical ou une opération chirurgicale" (TLFi) < latin patiens = "qui supporte, qui endure, qui résiste à" < verbe déponent pati = "souffrir, éprouver (un mal), endurer, supporter, tolérer, subir" (Freund 1924 : 2, 717-718). D'une certaine façon, un patient (substantif) est quelqu'un de patient (adjectif), parce qu'il ne peut pas faire autrement que de subir et souffrir.

En Chine, où est apparue l'épidémie, la recherche du patient zéro est essentielle pour déterminer l'origine et la nature du Sars-CoV-2. A partir du 10 décembre 2019, plusieurs personnes ayant un lien avec le marché de gros de fruits de mer Huanan à Wuhan sont hospitalisées suite à des symptômes suggérant un coronavirus ; ce marché est fermé par les autorités le 1er janvier 2020. Mais d'autres personnes présentant les mêmes symptômes n'ont pas de lien avec ce marché. En tout cas, le 27 décembre, Zhang Jixian (ci-contre, avec masque N95), 54 ans, directrice du Département de médecine respiratoire et de soins intensifs à l’Hôpital de la médecine chinoise et occidentale intégrée de la province du Hubei, alerte les autorités sur l'existence d'une pneumonie liée à une nouvelle forme de coronavirus. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) est elle-même informée le 31 décembre. Mais c'est seulement trois semaines plus tard, quand la transmission du virus d'homme à homme est confirmée, que les autorités locales prennent des mesures nécessaires – et draconiennes – pour faire face à l'épidémie (v. le récit de Chen 2020). – La question du patient zéro et de l'origine de l'épidémie est toujours l'objet de recherches (ainsi que de spéculations, de suspicions et d'accusations diverses, surtout de la part des Etats-Unis).
    Source de la photo : https://www.globaltimes.cn/content/1178756.shtml, consulté le 2020-03-26.
zhang

– Interview de Zhang Jixian par China Daily (en chinois, sous-titrage en anglais) :
     https://www.youtube.com/watch?v=IQH4zHX0_aA, consulté le 2020-03-28.
– Wang, Chen, Horby, Peter W; Hayden, Frederick G, Gao, George F, 2020. A novel coronavirus outbreak of global health concern. The Lancet, 2020-01-24.
    https://doi.org/10.1016/S0140-6736(20)30185-9, consulté le 2020-04-06.
– Chronologie établie par la Chine sur le partage d'informations et la coopération internationale face à l'épidémie, Renmin Ribao, 2020-04-06 (en anglais).
    http://en.people.cn/n3/2020/0407/c90000-9676554.html, consulté le 2020-04-07.

Un autre praticien de Wuhan a été beaucoup plus médiatisé : Li Wenliang (1986-2020), ophtalmologiste, membre du parti communiste. Informé du nouveau coronavirus, Li informe à son tour le 30 décembre ses collègues du danger d'une grave épidémie. Il est alors réprimandé par les autorités municipales pour avoir propagé ce qu'elles dénoncent comme une "fausse rumeur" – et qu'elles ne veulent pas divulguer. Comme on sait, les faits lui donnent rapidement raison, mais entre temps, Li est lui-même contaminé : il meurt le 7 février. Sa mort suscite beaucoup d'émotion en Chine, mais aussi à l'étranger où l'on célèbre Li Wenliang comme un "martyr", un "martyr de la liberté" (Le Point), voire comme un "martyr du coronavirus qui ébranle le système chinois" (Le Monde).Courant février, les plus hauts responsables du Parti à Wuhan et dans le Hubei sont limogés. Dès lors, on célèbre en Chine Li Wenliang comme un médecin modèle.

– Voir à ce sujet les articles suivants de la presse chinoise (sites consultés le 2020-04-01) :
Ringing the alarm. Wuhan doctor awarded for making first warning of novel disease before outbreak, Global Times, 2020-02-06 :
    https://www.globaltimes.cn/content/1178756.shtml
Rebuked coronavirus whistleblower vindicated by top Chinese court, Caixing, 2020-02-06, reproduit ici :
    https://asia.nikkei.com/Spotlight/Caixin/Rebuked-coronavirus-whistleblower-vindicated-by-top-Chinese-court 2020-02-06


pic et plateau

   pic = "partie d'une courbe, d'un diagramme correspondant à un maximum" (TLFi).

Dans le contexte de l'épidémie de Covid-19, pic peut désigner plusieurs choses selon les faits considérés. Ce peut être 1. le moment où la propagation de l'épidémie atteint le niveau le plus élevé (évalué selon le nombre de contaminations supplémentaires pendant un certain laps de temps) ; 2. le moment où le nombre de nouveaux décès est maximal pendant un certain laps de temps ; 3. le moment où le nombre de personnes hospitalisées est maximal (soit dans tout un pays, soit dans une région, soit dans un département) ; 4. le moment où le nombre de personnes en soins intensifs ou en réanimation est maximal.

Dans tous les cas, le pic constitue la borne d'une phase ascendante, et son arrivée rapide est donc à la fois crainte et souhaitée pendant cette phase, car le pic est associé à l'espoir du départ d'une phase descendante proche, espoir temporé par le fait que le pic peut être suivi d'un plateau (voir plus bas).

< (par analogie de la forme) sommet d'une montagne < "montagne dont le sommet, vu à distance, semble former une pointe" (TLFi) < (par analogie de la forme) "outil constitué par un fer légèrement courbé à une ou deux pointes, fixé à un manche de bois et utilisé notamment pour creuser un sol dur, détacher ou fendre des blocs de roche, démolir un mur" (id.). – pic fait partie de la famille nombreuse du verbe piquer < galloroman *pikkare = piquer. "Ce verbe est né de l'impression que fait un mouvement rapide suivi d'un petit bruit sec et remonte à un radical expressif pikk- : le p pourrait exprimer le déclenchement du mouvement, le k son aboutissement et la voyelle i son acuité." (Rey 1998 : 2750 ; v. aussi FEW 8, 451-474).

    – Ci-contre : pic du midi de Bigorre (Hautes Pyrénées), juillet 2013.
       Un pic de 2 876 mètres pas très pointu.
pic

   plateau = partie d'une courbe caractérisée par l'absence ou la quasi-absence de mouvement ascendant ou descendant.

< "étendue de terrain plan" (TLFi) < (par dérivation) adjectif plat = "qui n'est ni concave, ni convexe et ne présente ni creux, ni reliefs (ou peu prononcés)" (id.)
< latin populaire *plattus < grec πλατύϛ (platús) = "large" > "ample, spacieux, vaste, qui s'étend au loin ; ouvert, découvert, exposé à tous les yeux" (Alexandre 1874 : 1131).

 très haut plateau : plateau qui suit le pic et dont le niveau est encore très élevé.

 

     – Ci-contre : plateau de Calern (Alpes maritimes), mars 2013.
        Un plateau de 1 100 à 1 300 mètres.

plateau

prévisible

Adjectif = qui peut être prévu < verbe prévoir et adjectif visible
< latin paeuisum, supin de praeuidere = voir auparavant, prévoir < préposition-préverbe prae = devant, en avant + verbe uidere = voir. D'origine indoeuropéenne ; cf. gotique witan, vieux-haut-allemand wiȥȥen = savoir.

Hommes politiques, journalistes, personnalités diverses ou simples quidams, certains affirment que pour telle et telle raison, la pandémie de Covid-19 était prévisible ; et d'accuser dans la foulée les autorités de ne l'avoir ni prévue ni anticipée et de ne faire alors qu'improviser – alors que s'ils avaient été, eux, aux commandes…

Emmanuel Macron, président de la République, leur adresse ses félicitations lors d'une réunion de la cellule interministérielle de crise (2020-03-20) : "Je félicite toutes celles et ceux qui avaient prévu tous les éléments de la crise une fois qu'elle a eu lieu."

Le fait est que cette épidémie prend tout le monde de court, depuis la Chine jusqu'aux autres pays. En France, à en juger par les tweets de ses principaux responsables, la classe politique dans son ensemble, toutes couleurs confondues, ne semble rien voir venir avant le 12 mars, date de l'annonce par le gouvernement de la fermeture des établissements d'enseignement. Pourtant, l'épidémie fait déjà rage dans le nord de l'Italie voisine. Le 29 février, le gouvernement a décrété le stade 2. Les médias en parlent. Les gens en parlent. Ils font des stocks de pâtes et de papier-toilette. Le gouvernement a déjà annoncé plusieurs mesures, dont l'interdiction des rassemblements de plus de cinq mille personnes. Mais la classe politique semble s'en soucier comme de l'an quarante. C'est qu'elle a d'autres chats à fouetter : les retraites, le 49-3, les élections municipales…

 
Deux tweets comme illustration de cet état d'esprit. – Jean-Luc Mélenchon (France insoumise), 1er mars : "Si on nous interdit les rassemblements de plus de 5000 personnes, nous ferons un rassemblement de 5000 personnes puis un espace, puis un rassemblement de 5000 personnes et ainsi de suite." – Fabien Roussel (parti communiste), 29 février : "Interdire les rassemblements de plus de 5000 personnes "et en même temps" décider d'utiliser le 49-3, c’est grosse ficelle ! Ça veut dire qu'il sera interdit de manifester la semaine prochaine contre le 49-3 !!" – De leur part, pas d'autre tweet qui ait trait à l'épidémie entre le 29 février et le 11 mars ; de François Bayrou (Modem), Olivier Faure (parti socialiste), Stanislas Guérini (République en marche) et Christian Jacob (Les Républicains), aucun tweet ; un seul (1er mars) de Yannick Jadot (Europe Ecologie Les Verts) ; de Marine Le Pen (Rassemblement national), trois (1er et 9 mars).

Epidémie de peste et prédictions à ’Athīnai (Athènes) en 430 avant notre ère

Dans La Guerre du Péloponnèse, Thoukudídīs (Thucydide) décrit l'épidémie de peste* qui a frappé Athènes en 430 et il évoque aussi les prédictions antérieures (II, 54) :

Comme on pouvait s'y attendre, les gens évoquaient en ces jours de malheur d'anciennes prédictions et notamment ce vers qu'à en croire les personnes âgées, une voix prophétique avait naguère prononcé : "Viendra la guerre dorienne et la peste avec elle." Il est vrai qu'il s'éleva à ce sujet une contestation et que certains soutinrent que, dans le vers tel qu'on le répétait jadis, il s'agissait de famine (limos) et non de peste (loimos). Mais naturellement, en la circonstance, l'opinion prévalut que c'était bien la peste que ce vers avait annoncée, car les gens s'arrangeaient pour mettre leurs souvenirs en accord avec leurs souffrances du moment. Si une autre guerre dorienne doit survenir un jour et si la famine vient alors à se déclarer, je pense qu'on citera l'autre version de cette prophétie.
    (Hérodote-Thucyidide 823-824)

Epidémie de peste à London (Londres), 1665 : impréparation des autorités

Surely never City, at leaſt, of this Bulkand Mignitude, was taken in a Condition ſo perfectly unprepar'd for ſuch a dreadful Viſitation, whether I am ſo ſpeak of the Civil Preparations, or Religious ; they were indeed, as if they had had no Warnin, no Expectation, no Apprenhenſions, and conſequently the leaſt Proviſion imaginable, was made for it in a publick Way ; for Example.
The Lord Mayor and Sheriffs had made no Proviſion as Magiſtrates, for the Regulations which were to be obſerved ; they had gone into ni Meaſures for Relief of the Poor.
The Citizens hat no publick Magazines, or Store-Houſes for Corn, or Meal, for the Subſiſtence of the Poor ; which, if they had provided themſelves, as in such Caſes is done abroad, many miſerable Families, who were now reduc'd to the utmoſt Diſtreſs, would habe been reliev'd, and that in a better Manner, than now could be done.
   (Defoe 1722 : 108)

* Selon les spécialistes, peste à Athènes ne désigne vraisemblablement pas la même maladie que la "peste noire" du XIVe siècle ou celle de Londres.


quarantaine, quatorzaine

< quarante. quarantaine (XIIe siècle) désigne d'abord simplement une période de quarante jours. Sont mentionnés dans FEW (2 : 1491) les exemples suivants : les quarante jours du carême, un service militaire de 40 jours, trêve de 40 jours pendant laquelle l'offensé ne peut venger son injure, service et prière que l'on faisait pour un mort pendant les 40 jours qui suivaient le décès.

Mais le terme de quarantaine est utilisé à partir du XIVe siècle pour désigner un séjour de quarante jours pendant lesquels les voyageurs d'un navire doivent rester isolés au port quand ils viennent d'un pays affecté par une maladie contagieuse. La mesure décidée pour la première fois en 1377 à Ragusa (actuellement Dubrovnik, en Croatie), initialement de trente jours, a été rapidement étendue à quarante et adoptée dans d'autres ports de mer Adriatique et de la Méditerranée (Venezia, Genua, Marseille, etc.). Elle est signalée sur le bateau par des pavillons (voir ci-contre les explications du capitaine Haddock). Dans le code maritime actuel, c'est le pavillon à damier, appelé Québec (Q comme quarantaine), qui signale la maladie contagieuse.

– Ci-contre : Hergé (1946). Le Temple du Soleil. p. 16 et 17.
http://bellier.co/le%20temple%20du%20soleil%20tintin%20belge%201946/vue16.htm
(et suivante), consulté le 2020-03-28.

herge

Dans le cadre de l'épidémie de Covid-19, le terme de quarantaine a été utilisé au début (expression mettre/placer/mise/placement en quarantaine), mais il a rapidement cédé la place à celui de confinement. C'est que la quarantaine consiste en l'isolement d'un petit groupe déterminé d'individus par rapport aux autres, tandis que confinement renvoie à l'isolement de chacun par rapport à tous. Quand les mesures de confinement régressent dans différents pays, et d'abord en Chine, le terme de quarantaine connait une certaine recrudescence : on désigne ainsi les mesures d'isolement imposées pendant un temps aux étrangers à l'entrée dans certains pays, mais aussi dans les cas de suspicion de Covid-19. On parle aussi, plus précisément, de quatorzaine – terme renvoyant au nombre de jours que doit durer l'isolement.


risque

En liaison avec le Covid-19, risque est employé dans de multiples cotextes : les personnes à risque (appelée aussi personnes fragiles ou personnes vulnérables) – chez qui la maladie peut être plus sévère, voire létale –, risque de transmission du virus (risque d'attraper le virus) lors de contacts physiques, risque que prend telle ou telle autorité en adoptant telle ou telle mesure. Le risque encouru est toujours lié à la question d'une contamination.

= "danger éventuel plus ou moins prévisible" (Robert 1984 : 6, 42)
< ancien-italien risco (italien moderne rischio) = écueil > "risque que court une marchandise, surtout sur un bateau" < latin populaire *resecum = écueil < latin resecare = découper < secare = couper (selon FEW 10, 290-294, étymologie contestée par Pierre Guraud, selon Rey (1998 : 3260). – De même origine : scier

> adjectif risqué : se dit de certains comportements ou de certaines mesures.


rouge, vert : départements rouges, départements verts

Le mardi 28 avril, le Premier ministre, Edouard Philippe, indique que, pour la période du déconfinement à partir du 11 mai, les départements seront classés en départements rouges et verts selon le taux de cas nouveaux de Covid-19, les capacités hospitalières et les possibilités de dépistage. Dépendront de ces couleurs les limitations plus ou moins importantes aux déplacements ou aux activités, avec des contraintes plus fortes dans les départements rouges. La carte, dévoilée partiellement le 30 avril par Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, est actualisée jusqu'au 7 mai. Y figure une zone orange qui disparait le 7 mai. Ces cartes et les couleurs des départements sont immédiatement dans toutes les conversations, et les chaines d'information en continu de s'en donner à cœur joie… Le 7 mai restent finalement "dans le rouge" (comme on dit, et Olivier Véran précise qu'il ne s'agit ni d'une punition ni d'une mauvaise note) les Hauts de France, le Grand Est, la Bourgogne-Franche Comté et l'Ile-de-France – soient les 2/5e de la population –, tout le reste de la France est "dans le vert". Pour le déconfinement, les différences concrètes entre zones rouges et vertes concernent surtout les parcs et jardins ainsi que les établissements d'enseignement, mais elles apparaissent finalement moins importantes que celles entre l'Ile-de-France (en zone rouge) et la province : en Ile-de-France se pose plus qu'ailleurs la question cruciale, mais ô combien épineuse, des règles sanitaires et notamment de distanciation physique dans les transports. On craint une augmentation considérable du trafic routier francilien et une trop forte affluence dans les transports en commun, mais ces craintes s'avèrent globalement non fondées. Dans jours qui suivent le déconfinement, les métros – au moins en journée – restent quasiment vides. Par contre, la circulation des vélos semble en nette augmentation.

L'utilisation du rouge pour des interdictions plus nombreuses correspond à la signalétique des feux tricolores, et elle est motivée par la répartition des couleurs dans la nature, indépendamment de toutes les symboliques nombreuses attribuées aux couleurs. Comme l'indique Frutiger (2000 : 298), "Le rouge, couleur primaire, a été choisi comme la plus signifiante de toutes les couleurs pour les signaux d'interdiction, de diretives ou de dangers. Quantitativement parlant, le rouge n'est présent dans le paysage que par petites touches, jamais par de grandes surfaces. Son usage découle donc du fait qu'il est, dans la nature, la plus voyante des teintes, et qu'il n'apparaît, toujours en tant que couleur primaire, que de manière ponctuelle (sur les fleurs, par exemple). Inversement, le vert, toujours présent sur de grandes surfaces, ne convient pas pour les signaux."

– Ci-contre : coquelicots, avec quelques bleuets, dans les jardins des Archives nationales, Paris, juin 2016.
rouge

La presse avait rapporté que lors de la Révolution culturelle en Chine, en 1966, des gardes rouges avaient demandé que les couleurs des feux tricolores soient inversées, de façon à ce que le rouge – couleur du socialisme, de la révolution, de la marche en avant de l'humanité, etc. – signifie l'autorisation d'avancer. Le Premier ministre, Zhou Enlai, les en avait dissuadés.

Dans le contexte du Covid-19, ces couleurs se chargent de multiples connotations. Au vert est attachée la perspective heureuse d'une plus grande liberté, au rouge celle, moins heureuse, de devoir faire preuve de plus de patience : il faut prendre son mal en patience.

rouge < latin rubeus. Couleur définie dans la 1ère édition du Dictionnaire de l'Académie (2,423) par référence à ce que l'on connait de rouge : "Qui eſt ſemblable à celle du feu, du ſang." Les éditions suivantes du même dictionnaire reprennent une définition semblable, avec la seule référence au sang dans la 8e édition (1935). Dans le TLFi, ajout d'une caractéristqiue physique : "d'une couleur qui parmi les couleurs fondamentales se situe à l'extrémité du spectre, et rappelle notamment la couleur du coquelicot, du rubis, du sang".

vert < latin viridis. Même type de définition dans la 1ère édition du Dictionnaire de l'Académie (2, 630), qui indique pour verd, verte : "La plupart eſcrivent vert. Qui eſt de la couleur des herbes, des feüilles d' arbre." Définition différente dans le TLFi : "qui se trouve entre le bleu et le jaune".


soignant

hommage
Paris, rue Saint-Antoine, 2020-05-11.
Substantif le plus souvent employé au masculin pluriel, à valeur générique, pour désigner l'ensemble des professionnels de santé, dont la fonction est de participer au traitement, à l'encadrement et au transport de personnes malades : médecins, chirurgiens, infirmiers, aides-soignants, ambulanciers, etc. Son emploi est en concurrence avec le collectif personnel soignant (cf. aussi personnel de santé, personnel médical), dont il constitue en quelque sorte une variante courte. Quand il s'agit de représenter une seule personne, on utilise le plus souvent le terme spécifique correspondant à sa fonction (la/une chirurgienne, le/un infirmier, etc.).

– Dans cette affaire sérieuse, de vie ou de mort, les fantaisies graphiques correspondant à l'écriture dite "inclusive" telles que soignant.e.s ou soignant.es sont reléguées aux oubliettes. Selon les statistiques de Google (consultées le 2020-05-14), elles n'apparaissent que sur environ 1 % des pages web recensées, et généralement – comme toujours – de façon incohérente.

< participe présent du verbe soigner < (par dérivation) soin (substantif). Cependant, soignant est attesté antérieurement au verbe, ce qui amène à le dériver d'une locution avoir soin de.

L'étymologie de soin/soigner est incertaine. Deux hypothèses sont avancées : selon FEW (17 : 272-282), il dériverait du bas-latin sonium (= souci) ; selon Rey (1998), il serait à relier au francique *sunnja – hypothèse rejetée par FEW en raison de la différence de genre.


stade : stade 1, 2, 3

Les différents stades de développement d'une épidémie ont été définis en France dans le Plan national de prévention et de lutte "Pandémie grippale" adopté en 2011, à la suite de l'épidémie de grippe A H1N1 de 2009. Ces quatre stades sont :

  – stade 1 : freiner l'introduction du virus sur le territoire national
– stade 2 : freiner la propagation du virus sur le territoire
– stade 3 : atténuer les effets de la vague épidémique
– stade 4 : revenir à la situation antérieure

    https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/Plan_Pandemie_Grippale_2011.pdf, consulté le 2020-03-30.

stade = (dans ce contexte) "chacune des phases d'une évolution, qui se succèdent selon un ordre généralement connu et immuable et qui sont caractérisées par des phénomènes notoires" (TLFi) < latin stadium < grec στάδιον (stádion) = "stade, mesure de 600 pieds grecs : carrière de la longueur du stade, course, combat dans le stade" (Alexandre 1874 : 1307). Selon Rey (1998 : 3629), stade est employé à partir du début du XIXe siècle avec le sens ici en cause dans le domaine médical, "probablement d'après l'anglais stadium (1669)" et avec le sens plus général indiqué plus haut à partir du troisième quart du XIXe siècle.

    Brève chronologie des stades en France

Les premiers cas liés au Sars-CoV-2 sont enregistrés fin janvier en France : il s'agit de trois personnes de retour de Wuhan. L'épidémie semble très lointaine, et les mesures draconiennes prises par la Chine (le confinement) bien chinoises : i-ni-ma-gi-nable en France. Les manifestations d'hostilité vis-à-vis des gens de type asiatique se multiplient dans le pays. Les restaurants asiatiques sont désertés. Les économistes s'inquiètent des répercussions des mesures de confinement prises en Chine sur l'économie mondiale.

A partir de fin février, plusieurs clusters sont repérés (à Mulhouse, dans l'Oise, etc). On y instaure les premières mesures de limitation des contacts entre personnes. On en est au stade 2. Les possibilités de rassemblement sont restreintes. Les cas de contamination se multiplient. L'inquiétude monte. Le passage au stade 3 parait de plus en plus inévitable et imminent : demain ? après-demain ? Dans les magasins, les rayons pâtes et papier-toilette sont dévalisés. Le 11 mars, les visites sont suspendues dans les Ehpads (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes).

    – Ci-contre : rayon pâtes de l'hypermarché Leclerc, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), 2020-03-03.
pates

Le stade 3 est déclenché le 14 mars. De nombreux lieux publics, les établissements d'enseignement, les cafés et les restaurants, les salles de spectacles, les musées sont fermés. On appelle à éviter tout rassemblement. Il faut freiner, ralentir au maximum l'extension de l'épidémie : il faut que les établissements hospitaliers puissent tenir face à l'afflux de cas graves. Enfin, le confinement généralisé de la population est décidé pour deux semaines à partir du 17 mars, 12 heures. Un renforcement du confinement avec notamment la fermeture des marchés, sauf dérogation, est décrété le 23 mars. L'état d'urgence sanitaire est adopté par la "loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de covid-19". Le 27 mars, le confinement est prolongé jusqu'au 15 avril.

– Décret du 16 mars : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/decret/2020/3/16/PRMX2007858D/jo/texte, consulté le 2020-03-30.
– Arrêté du 23 mars : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/arrete/2020/3/23/SSAX2007864A/jo/texte, consulté le 2020-03-30.
– Loi du 23 mars : https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2020/3/23/PRMX2007883L/jo/texte, consulté le 2020-03-30.

Face à la généralisation du confinement dans de nombreux pays, les responsables et les spécialistes de l'économie évoquent une crise sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, voire même depuis la crise de 1929. Les plans qui sont élaborés un peu partout, ils portent sur des dizaines et des centaines de milliards d'euros. Le chômage et le chômage partiel explosent. De plus en plus de gens ont recours à l'aide alimentaire.

On s'attend généralement à ce que le confinement dure en France au-delà du 15 avril : jusqu'à la fin du mois ? plus tard ? et les vacances d'été ?? Réponse précise d'Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, le 7 avril : "Le confinement durera aussi longtemps qu'il est nécessaire qu'il dure." (dans "Bourdin direct". N.B. Belle phrase pour l'entrainement à l'analyse syntaxique !). En tout cas, le 1er avril, Le Canard enchaîné titre :

avril

Economie au ralenti, villes désertées, trafic routier, ferroviaire et aérien réduit : une conséquence en est une baisse temporaire, mais importante, de la pollution. Dans les villes, la nature reprend ses droits, comme on dit, et les oiseaux s'en donnent à cœur joie. Y compris les pigeons sur les voitures confinées sous un arbre…

    – Ci-contre, Maisons-Alfort (Val-de-Marne), rue Jean-Jaurès, 2020-04-20.

    – Voir aussi cette vidéo de cerfs se promenant tranquillement dans les rues de Boissy-Saint-Léger (Val-de-Marne)
       (sur le compte Twitter de Matthieu Weimann, 2020-04-12).
       https://twitter.com/i/status/1249292472443908097, consulté le 2020-04-13.

Cependant, le 13 avril est annoncée – sans surprise – la prolongation du confinement jusqu'au 11 mai. On en retient surtout que le déconfinement commencera à cette date, et on ne parle désormais plus que de ça… La date du 11 mai cristallise tous les espoirs… et toutes les craintes  – sans parler des incessantes petites polémiques.

voiture

Enfin arrive ce 11 mai tant attendu, après cinquante-cinq jours de confinement. On dit que les carnets de rendez-vous des coiffeurs sont pleins, certains auraient même ouvert leur salon dès 0 h 01…

Comme dans les autres pays, le déconfinement apparait très progressif et se décompose en plusieurs phases (terme issu du grec φάσις, qui renvoie aux phases de la lune et à l'apparition d'une étoile – seul sens attesté dans les dictionnaires de référence avant le 6e édition du Dictionnaire de l'Académie – 1835). A chaque phase correspond une restriction des restrictions, c'est-à-dire une extension des libertés. Si pendant le confinement, on ne pouvait aller se promener qu'à un kilomètre autour de chez soi, en phase 1 du déconfinement, la limite est portée à cent kilomètres, en phase 2 (à partir du 2 juin), cette limite disparait, ensuite les frontières nationales devraient s'ouvrir, puis les frontières de l'Union européenne. Petit à petit, comme l'annonce Edouard Philippe, Premier ministre, le 28 mai, "la liberté va redevenir la règle, la restriction l'exception".

En phase 1, il y avait des zones vertes et des zones rouges, en phase 2, toute la métropole est en vert sauf l'Ile-de-France qui passe au orange (moins humiliant et traumatisant que le rouge ?), avec des critères et des seuils différents. Mais vert ou orange, les autorités rappellent sans relâche la nécessité du respect de la distanciation physique et des gestes barrières.

metrometro
metrometrometro
Le métro parisien, dont soixante stations sont fermées, est décoré de milliers de petites affiches sur les murs, sur les portes, sur les sièges, sur le sol. Elles rappellent les règles à respecter.

Les craintes liées à l'utilisation des transports en commun a un effet immédiat : le recours accru au vélo. Du 11 au 31 mai, on enregistre à Paris 54 % de passages de vélos de plus que dans la même période de 2019.
     https://www.velo-territoires.org/wp-content/uploads/2020/06/Bulletin-frquentation-vlo-et-dconfinement-2.pdf, consulté le 2020-06-05.

Quant au stade 4wait and see.


test, tester

test, substantif masculin = "essai effectué par un procédé mettant en parallèle les résultats obtenus avec ceux d'un sujet sain ou normal." (TLFi ; il ne s'agit que de l'un des sens !). – tester, verbe ; testing, nom d'action (en concurrence avec dépistage).

Termes renvoyant, dans le contexte du Covid-19, aux différents tests pratiqués pour savoir si une personne a été contaminée par le coronavirus. Ils sont mis au point dans différents pays du monde dès l'identification en Chine des spécificités du Sars-CoV-2 (10 janvier 2020). Il existe plusieurs méthodes de tests : tests virologiques appelés PCR (Polymerase Chain Reaction), tests sérologiques. Voir aussi, plus haut, drive-corona. La fiabilité de ces tests n'est, dit-on, pas absolue. En outre, si un test PCR permet de savoir si une personne testée est infectée et donc de la traiter et de l'isoler afin qu'elle ne contamine pas son entourage, il ne permet évidemment pas de savoir si une personne testée négative un jour le sera encore les jours suivants… Un test sérologique permet de savoir si une personne a été immunisée suite à une infection, mais cette immunité est-elle suffisante et suffisamment durable ? On ne sait pas exactement.

  positif, négatif : peut être dit d'un test (test positif, test négatif) ou d'une personne : il a été testé / il est positif/négatif.
– un faux négatif est le résultat négatif d'un test effectué sur un individu contaminé. On a cité le cas de Julie, 16 ans, testée négative à deux reprises, mais positive lors d'un troisième test et décédée peu après, le 24 mars, à l'hôpital Necker.

Le 16 mars 2020, le directeur général de l'OMS déclare à propos des tests : "Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Et nous ne pouvons pas arrêter cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté par le virus. / Nous avons un message simple pour tous les pays : testez, testez, testez.  / Testez tous les cas suspects. / Si le résultat du test est positif, isolez-les et trouvez avec qui ils ont été en contact étroit jusqu'à deux jours avant l'apparition de leurs symptômes, et testez également ces personnes. [REMARQUE : l'OMS recommande de dépister les contacts des cas confirmés uniquement s'ils présentent des symptômes de COVID-19]"
[N.B. Cette remarque figure dans le texte publié par l'OMS. Elle est pour le moins rarement citée en même temps que ce qui précède par les journalistes et les politiques. Etonnant, non ? JP]
    https://www.who.int/fr/dg/speeches/detail/who-director-general-s-opening-remarks-at-the-media-briefing-on-covid-19---16-march-2020, consulté le 2020-04-25.

La demande d'un "dépistage massif" de la population se fait de plus en plus forte au fur et à mesure que le confinement approche (en principe) de son terme. Mais qu'entend-on par "dépistage massif" ? Exepté à Wuhan mi-mai, il n'est nulle part envisagé de tester une grande majorité de la population. Le président de la République le confirme pour la France dans son adresse du 13 avril aux Français.
     https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/04/13/adresse-aux-francais-13-avril-2020, consulté le 2020-04-30.

A la date du 2020-05-14, en France et dans les sept grands pays limitrophes, le taux de dépistage ne dépasse pas 5,3 % de la population. Il atteint 16,1 % en Islande, pays du monde où le taux de dépistage est le plus important.
     Source : https://www.worldometers.info/coronavirus/, consulté le 2020-05-14 (attention : nombreuses publicités !).

   Aux origines : une cruche…

< anglais test = "critical examination or trial of person's or thing's qualities" (Oxford 1105) < "ce qui permet de déterminer la qualité ou la pureté de quelque chose" (TLFi) < "alchemist's cupel used in treating gold and silver" (Weekley 1924 : 878)

< vieux-français : teste (XIIIe s.) = pot

< latin testa = "vase de terre cuite, pot cruche, urne de terre" < "terre cuite, brique, tuile" (Freund 1924 : 436) < indoeuropéen ; cf. avestique tašta = coupe, tasse (Walde 1910 : 777). – tête et ses nombreux dérivés sont de même origine : le passage du pot à la tête se fait, sur la base d'une analogie de forme, par l'intermédiaire de la boite crânienne. "Il est inutile de supposer que le sens de "crâne" provient de l'habitude qu'avaient les Barbares de boire dans des crânes", précise Ernout & Meillet (2001 : 688).


tracking, tracing, traçage

tracking : substantif masculin, issu de l'anglais (participe présent du verbe track) ; désigne au sens le plus général le suivi par des moyens numériques et l'analyse de comportements ou de déplacements. Le terme s'emploie notamment dans le domaine du marketing : il s'agit de pister le comportement d'individus sur Internet de façon à cibler les publicités qui lui sont adressées.

  Ce terme n'est pas entièrement nouveau. En 2000, la Commission générale de terminologie et de néologie le définit ainsi "Suivi des effets d'une opération commerciale au cours de son déroulement" et donne pistage comme équivalent français. En 2009, elle ajoute son emploi dans le domaine postal ("vérification de l'acheminement des objets postaux, qui s'appuie sur leur identification à partir de méthodes numériques") – équivalent français : suivi. Le dictionnaire Larousse donne une autre définition : "réglage, sur un magnétoscope, du mouvement de la bande magnétique, de telle sorte que la tête de lecture suive bien les pistes" – ce qui ramène quelques années en arrière… et loin du Covid-19. Le Petit Robert 2019 en ligne ne mentionne pas ce terme.

http://www.culture.fr/franceterme/, consulté le 2020-04-09.
https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais, consulté le 2020-04-09.

Différents méthodes de tracking (on emploie également le terme de tracing ou de traçage) sont utilisées ou utilisables en liaison avec le Covid-19. Elles reposent essentiellement sur les potentialités des smartphones, notamment le suivi du déplacement des appareils (bornes des opérateurs téléphoniques, GPS) et des connexions entre appareils (bluetooth). Elles diffèrent par leurs finalités (suivre l'évolution de la maladie, suivre des individus contaminés) et leurs conditions d'utilisation (obligation ou volontariat, stockage des données, etc.). Comme toutes les innovations, notamment numériques, elles suscitent évidemment réticences et oppositions.

  Les premiers pays à avoir utilisé une méthode numérique de traçage sont des pays d'Extrême Orient :

– En Chine, une application permet de suivre les déplacements d'une personne et, en repérant les contacts qu'elle a eus, elle lui indique si elle a ou non le droit de se déplacer librement. Si le QR code apparait en vert, c'est bon. S'il est rouge, hop ! en quarantaine ! Voir Chen (2020 : 146), qui décrit en détail le fonctionnement du QR code dans le métro de Wuhan.
– En Corée du sud, une application permet de suivre les déplacements antérieurs d'une personne infectée et prévient alors toutes celles qu'elle a croisées.
– A Singapour, une application de permet de se signaler si l'on est testé positif ou si l'on a des symptômes. Ses contacts antérieurs sont alors aussitôt prévenus.

– Pour plus de précisions, voir la note parlementaire de Mounir Mahjoubi "Traçage des données mobiles dans la lutte contre le Covid-19", 2020-04-06.
    https://fr.scribd.com/document/455371921/Tracage-des-donnees-mobiles-dans-la-lutte-contre-le-Covid-19-Note-parlementaire,
    consulté le 2020-04-09.

En France, une application de traçage reposant sur le volontariat est développée, StopCovid, et son utilisation approuvée le 27 mai par l'Assemblée nationale et le Sénat. A la différence d'applications développées dans d'autres pays, StopCovid ne recourt ni aux technologies de Google ni à celles d'Apple, mais elle fonctionne évidemment avec Android et iOS…

< anglais track : verbe = "follow the course or trail of (someone or something), typically in order to find them or note their location at various points" (New Oxford American Dictionary, sur macos)
< anglais trace : verbe = "find or discover by investigation", "find or describe the origin or development of", "follow or mark the position of (something) with one's eye, mind or finger" (id.)
< français trace = "veſtige, piſte, marque, impreſſion que laiſſe une choſe à l'endroit où elle a paſſé" (Dictionnaire de l'Académie, 1ère édition, 2, 582) < ancien-français tracier < latin tardif *tractiare < tractum, supin de trahere (= tirer, traîner ) = "suivre à la trace, chercher, traquer, poursuivre" (FEW 13/2 143-147)
< racine indoeuropéenne ; deux hypothèses correspondant à des sens différents : tirer ? ou pied (empreinte laissée par le pied) ? (Walde 1910 : 787-788, Ernout & Meillet 2001 : 698-699).


vaccin

Un vaccin pour le Sars-CoV-2 ? A l'heure actuelle (2020-05-09T07:15:05), il n'y en a pas. Les scientifiques de différents pays s'activent pour en trouver un.

Pour l'instant, deux expressions temporelles, qui reviennent fréquemment dans les échanges langagiers, désignent le même laps de temps : tant qu'on n'a pas trouvé de vaccin, jusqu'à ce qu'on ait trouvé un vaccin. Le terme ultime ne correspond pas exactement à ce qui est exprimé : entre la découverte du vaccin, sa production en masse et la vaccination de toute une population, il peut s'écouler un certain temps…

Quoi qu'il en soit, le terme vaccin se charge de connotations plus que positives : le vaccin est la solution au problème de la pandémie – l'espoir, donc, et le rêve ! Jusqu'à ce qu'on en ait trouvé un, la situation relèverait plutôt du cauchemar… Faute de vaccin, les espoirs se reportent sur un usage dit "massif" des tests et des masques, mais les autorités rappellent sans cesse l'importance décisive du respect des gestes barrières et de la distanciation sociale : tests et masques ne sont pas la panacée.

    Faute de vaccin : autres solutions envisageables

  – Injecter de l'eau de Javel dans le corps ? 

Le 23 avril 2020, Donald Trump, président des Etats-Unis, suggère des injections de désinfectant pour tuer le virus : "And then I see the disinfectant, where it knocks it [= the virus] out in a minute. One minute ! And is there a way we can do something like that, by injection inside or almost a cleaning. Because you see it gets in the lungs and it does a tremedous number on the lungs. So it would be interesting to check that. So, that, you're going to have to use medical doctors with. But it sounds interesting to me."
Le lendemain, suite aux réactions scandalisées et inquiètes à ses propos, Trump affirme que ce n'était qu'une question "sarcastique" adressée aux journalistes… Son concurrent démocrate à l'élection présidentielle, Joe Biden, tweete : "I can’t believe I have to say this, but please don’t drink bleach."
    https://www.theguardian.com/world/2020/apr/23/trump-coronavirus-treatment-disinfectant, consulté le 2020-04-24.
trump

– ci-dessus à droite : dessin de Plantu (ici fortement réduit), 2020-03-24. Cliquer dessus pour le voir dans sa taille originale sur le site de Plantu. – Didier Raoult (à droite), directeur de l'institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (Marseille), a préconisé un traitement (contesté) du Covid-19 à l'hydroxychloroquine, traitement aussitôt recommandé par Trump.

Supprimer les consonnes dangereuses ?

L'idée vient d'un professeur de physique en prépa à Dijon, François Pla. Pour éviter les postillons et réduire ainsi la circulation du virus, il faut modifier l'inventaire phonétique, supprimer les consonnes responsables des postillons et les remplacer par des consonnes moins dangereuses ; il s'en explique ici :
     https://www.plaf.org/articles/la_phonetique_du_postillon/, consulté le 2020-05-10.  
     https://www.youtube.com/watch?v=s476F8d_J2Q, consulté le 2020-05-09 (vidéo correspondante, qui n'est pas de François Pla).

– S'assurer la protection de Iahvé ? (Psaume XCI, 3-6, in La Bible. Ancien testament II, 1102-1103)

Car c'est lui qui te délivrera du filet de l'oiseleur,
du fléau des malheurs,
de son plumage il te couvrira
et sous ses ailes tu te réfugieras.

Sa vérité est un bouclier et une rondache,
tu ne craindras ni la terreur de la nuit,
ni la flèche qui vole durant le jour,
ni le fléau qui marche dans l'obscurité,
ni la peste qui dévaste en plein jour.

Iahvé, impitoyable vis-à-vis de ses ennemis qu'il promet de châtier par l'épée, la famine et la peste, sauve ceux qui le suivent. Une vingtaine de siècles plus tard, Defoe (1722 : 282-283) voit dans l'intervention divine la véritable raison du recul de l'épidémie de peste à Londres en 1665 :

  […] the Circumſtances of the Deliverance were indeed very remarkable, as I have in part mention'd already, and particularly the dreadful Condition, which we were all in, when we were, to the Surprize of the whole Town, made joyful with the Hope of a Stop of the Infection.
Nothing, but the immediate Finger of God, nothing but omnipotent Power could have done it ; the Contagion deſpiſed all Medicine, Death rag'd in every Corner and had it gone on as it did then, a few Weeks more would have clear'd the Town of all, and every thing that had a Soul : Men every where began to deſpair, every Heart fail'd them for Fear, People were made deſperate thro' the Anguiſh of their Souls, and the Terrors of Death ſat in the very Faces and Countenances of the People.
In that very Moment, when we might very well ſay, Vain was the Help of Man ; I ſay in that very Moment it pleaſed God, with a moſt agreeable Surprize, to cauſe the Fury of it to abate, even of it ſelf, and the Malignity declining, as I have ſaid, tho' infinite Numbers were ſick, yet fewer died ; and the very firſt Week's Bill decreaſed 1843, a vaſt Number indeed !

La faute au rat de métal ?

Le 25 janvier 2020 commence en Chine la nouvelle année : c'est l'année du rat de métal, geng zi [庚子]. Voici ce qu'en dit Chen Bingtao (2020 : 21-22), jeune Chinois résident en France, alors de retour à Wuhan pour les fêtes du Nouvel An :

  En Chine, le signe du Rat n'est pas très apprécié. Dans la culture feng shui, il est de mauvais augure, particulièrement lorsqu'il se combine avec l'élément Métal. Geng zi, l'année du Rat de Métal, revient tous les soixante ans. Si l'on remonte dans l'histoire : 1840, année de la guerre de l'opium ; 1900, grande famine en Inde ; 1960, trois années consécutives de famine et de grande pauvreté en Chine ; cinq famines au Chli et cinq tremblements de terre dévastateurs. Que nous prépare 2020 ?

  A l'origine des vaccins : des vaches…

Le sens actuel date du milieu du XIXe siècle : "substance préparée en laboratoire à partir de microorganismes (tués, inactifs ou atténués) et qui, inoculée à un être vivant, l'immunise ou l'aide à lutter contre une maladie infectieuse (déterminée par le même microorganisme) grâce à la formation d'anticorps spécifiques" (TLFi). C'est là une extension référentielle par appauvrissement sémantique du sens de vaccin depuis le début du XIXe siècle, elle-même liée aux progrès de la science et à la découverte de vaccins pour de nouvelles maladies infectieuses : "matière tirée de certaines pustules qui se forment au pis des vaches, ou de celles qui sont produites par la vaccination, et qu'on inocule pour préserver de la petite vérole" (Dictionnaire de l'Académie, 6e édition, 1835 ; N.B. Jolie définition circulaire : le vaccin, matière éventuellement produite par la vaccination…).

< vaccine (XVIIIe siècle) = "maladie éruptive et contagieuse propre à la vache" (FEW 15, 106-107) < adjectif latin uaccinus = se rapporte à la vache < uacca = vache. Selon Ernout & Meillet (2001 : 710), "Le vocabulaire général de l'indo-européen n'avait pas de termes différents pour le mâle et la femelle des animaux domestiques (v. bōs) ; uacca doit être un terme d'éleveur, et le cc géminé de type populaire y est à sa place."


vague : deuxième vague

L'expression deuxième vague renvoie à une nouvelle recrudescence de l'épidémie après qu'elle a été jugulée, qu'il s'agisse de faits constatés (comme ponctuellement en Chine ou à Singapour en avril), ou plus encore d'une crainte exprimée alors que le premier développement de l'épidémie n'est pas encore terminé. Elle est alors associée à la préparation du déconfinement : on craint que le déconfinement entraine une deuxième vague, avec toutes les conséquences que cela aurait – voir le titre du Canard enchaîné du 15 avril : "11 Mai : Macron n'a pas vraiment le choix. Réussir le déconfinement pour éviter la déconfiture." (Le 11 mai est la date envisagée mi-avril pour le début du déconfinement.)

Cet emploi de vague est issu d'un sens métaphorique dérivé de son sens premier ("inégalité de la surface d'une étendue liquide [cours d'eau, lac et surtout mer, océan] due aux diverses forces naturelles qui s'exercent sur le fluide en mouvement [pesanteur, courants, vents, etc.], la masse d'eau qui se soulève et s'abaisse en se déplaçant ou en paraissant se déplacer" [Robert 1984 : 6, 737]) : "se dit de phénomènes que l'on compare à des vagues, à cause de leur apparition progressive et de leur diminution ultérieure, de leur succession semblable au mouvement apparent des vagues" (id.). Mais en l'occurrence, il y a focalisation sur la phase ascendante du phénomène.

< vieux-norrois vágr (cf. moyen-haut-allemand wāge, allemand Woge = grande vague) < germanique *wega < indoeuropéen *u̯eg̑h- ; de même famille que latin uehere (= trainer, transporter…), français véhicule, allemand bewegen (= bouger, remuer), etc.

    – Ci-contre : petites vagues d'une mer calme, plage d'Urville-Nacqueville (Manche), 2019. La première vague, dans le coin à gauche, s'étend affaiblie sur la grève, mais voilà déjà la vague suivante qui arrive… – Pendant le confinement, l'accès aux plages est interdit.
vague 
           La mer, la mer toujours recommencée !
           O récompense après une pensée
           Qu'un long regard sur le calme des dieux !
                    (Paul Valéry)

vert

Voir rouge.


vivre : vivre avec le virus

L'usage de ce syntagme, avec le Sars-CoV-2 comme référent de virus, commence en février avec l'apparition des premiers cas de Covid-19 en Europe, et sa fréquence d'emploi augmente progressivement ensuite, au fur et mesure que se développe la conscience du caractère durable, pérenne, de l'épidémie tant qu'une grande proportion de la population n'aura pas été immunisée ou vaccinée. On l'emploie de plus en plus dans la perspective du déconfinement, qui ne pourra donc pas être, précisent toutes les autorités, un retour à la normale. Dans sa déclaration "sur la stratégie nationale du plan de déconfinement" prononcée le 28 avril à l'Assemblée nationale, le Premier ministre dit : "Il nous faut donc apprendre à vivre avec le Covid-19, et apprendre à nous en protéger."
     https://www.gouvernement.fr/partage/11519-declaration-du-premier-ministre-sur-la-strategie-nationale-du-plan-de-deconfinement-a-l-assemblee, consulté le 2020-05-03.

vivre avec le virus est le plus souvent enchâssé dans une structure signifiant une nécessité valant pour la période commençant au moment de l'acte de parole (nous allons devoir / il va falloir vivre avec le virus) ou dans une structure signifiant la nécessité d'un apprentissage dans la même période (nous allons devoir apprendre / il va falloir apprendre à vivre avec le virus). Dans ces expressions, nous représente le locuteur et l'ensemble des membres de la communauté linguistique, du pays, ce qui inclut également les interlocuteurs dans la même situation de discours.

Dans ce contexte, vivre avec le virus implique sans doute pour les autorités tout un ensemble de mesures, mais dans les conditions dans lesquelles cette expression est le plus souvent utilisée, elle renvoie à un ensemble de régles de comportement pour tout un chacun. Ces règles relèvent pour l'essentiel de la distanciation sociale et des gestes barrières. Celles-ci sont certes popularisées dans la période de confinement, mais elles nécessitent un apprentissage dans la mesure où elles n'étaient pas usuelles auparavant, hors et avant confinement, en temps de libre circulation.

vivre < latin uiuere, de même sens. Le sens actualisé dans cette expression est conditionné par le syntagme enchâssé par la préposition avec < latin ab hoc (= à partir de là) selon FEW (24 : 30-31), ou < apud hoc selon Rey (1998 : 270), sémantiquement équivalent au latin cum. Mais selon FEW, l'emploi de con comme préposition a peut-être été rendu impossible en raison de l'homophonie avec le substantif con (= sexe féminin), tandis que con- peut être utilisé inocemment comme préfixe (cf. confiner, contaminer).

Le syntagme enchâssé par avec, quand il ne désigne pas des êtres vivants, représente le plus souvent quelque chose de connoté négativement, que ce soit réel (vivre avec une maladie) ou virtuel, comme dans le cas présent (potentialité, danger, menace) : il faut vivre avec le virus comme il a aussi fallu, en France, s'habituer à vivre avec le terrorisme à partir de 2015, l'un comme l'autre entrainant des modifications de la vie quotidienne (dans le cas du terrorisme, contrôles des sacs, portiques de sécurité, présence militaire dans les espaces publics, etc.). Mais vivre avec le virus s'emploie aussi depuis plusieurs dizaines d'années à propos du sida, auquel cas il s'agit le plus souvent d'une maladie réelle.


En guise d'épilogue littéraire : fin de l'épidémie de peste en 194., à Oran (Albert Camus)

Et, en effet, la peste ne s'arrêta pas le lendemain, mais, en apparence, elle s'affaiblissait plus vite qu'on n'eût pu raisonnablement l'espérer. Pendant les premiers jours de janvier, le froid s'installa avec une persistance inusitée et sembla cristalliser au-dessus de la ville. Et pourtant, jamais le ciel n'avait été si bleu. Pendant des jours entiers, sa splendeur immuable et glacée inonda notre ville d'une lu-mière ininterrompue. Dans cet air purifié, la peste, en trois semaines et par des chutes successives, parut s'épuiser dans les cadavres de moins en moins nombreux qu'elle alignait. Elle perdit, en un court espace de temps, la presque totalité des forces qu'elle avait mis des mois à accumuler. À la voir manquer des proies toutes désignées, comme Grand ou la jeune fille de Rieux, s'exacerber dans certains quartiers durant deux ou trois jours alors qu'elle disparaissait totalement de certains autres, multiplier les victimes le lundi et, le mercredi, les laisser échapper presque toutes, à la voir ainsi s'essouffler ou se précipiter, on eût dit qu'elle se désorganisait par énervement et lassitude, qu'elle perdait, en même temps que son empire sur elle-même, l'efficacité mathématique et souveraine qui avait été sa force. Le sérum de Castel connaissait, tout d'un coup, des séries de réussites qui lui avaient été refusées jusque là. Chacune des mesures prises par les médecins et qui, auparavant, ne donnaient aucun résultat, paraissait soudain porter à coup sûr. Il semblait que la peste à son tour fût traquée et que sa faiblesse soudaine fît la force des armes émoussées qu'on lui avait, jusqu'alors, opposées. De temps en temps seulement, la maladie se raidissait et, dans une sorte d'aveugle sursaut, emportait trois ou quatre malades dont on espérait la guérison. Ils étaient les malchanceux de la peste, ceux qu'elle tuait en plein espoir. Ce fut le cas du juge Othon qu'on dut évacuer du camp de quarantaine, et Tarrou dit de lui en effet qu'il n'avait pas eu de chance, sans qu'on pût savoir cependant s'il pensait à la mort ou à la vie du juge.

Mais dans l'ensemble, l'infection reculait sur toute la ligne et les communiqués de la préfecture, qui avaient d'abord fait naître une timide et secrète espérance, finirent par confirmer, dans l'esprit du public, la conviction que la victoire était acquise et que la maladie abandonnait ses positions. À la vérité, il était difficile de décider qu'il s'agissait d'une victoire. On était obligé seulement de constater que la maladie semblait partir comme elle était venue. La stratégie qu'on lui opposait n'avait pas changé, inefficace hier et, aujourd'hui, apparemment heureuse. On avait seulement l'impression que la maladie s'était épuisée elle-même ou peut-être qu'elle se retirait après avoir atteint tous ses objectifs. En quelque sorte, son rôle était fini.

Albert Camus, La Peste (Camus 1965 : 1437-1438). Première publication du récit : 1947.


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ego – Ci-contre, autoportrait en tenue de campagne, avant de partir vaillamment au combat, en troisième ligne dans la guerre contre le Covid-19 (2002-04-22).




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