Jacques Poitou
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"Nous sommes tous des juifs allemands"


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Dans les premiers mois de 1968, un mouvement de contestation se développe dans les universités françaises et surtout dans celle de Nanterre. L'une des figures de proue en est un étudiant en sociologie, Daniel Cohn-Bendit, né en 1945 de parents allemands, réfugiés en France parce que juifs. Cohn-Bendit a acquis la nationalité allemande.

Les étudiants contestataires et Cohn-Bendit en particulier (surnommé Dany le Rouge) sont l'objet de violentes attaques verbales (pas seulement verbales d'ailleurs). Le 2 mai 1968, l'hebdomadaire Minute écrit :

Ce Cohn-Bendit, parce qu’il est juif et allemand, se prend pour un nouveau Karl Marx.
    (cité sur Arte : http://www.arte.tv/fr/l-histoire-nous-sommes-tous-des-juifs-allemands/1929636,CmC=1929644.html, consulté le 2014-03-01)

Le vendredi 3 mai, alors que le mouvement de contestation va connaître un tournant décisif, L'Humanité, organe central du Parti communiste français, publie un article de Georges Marchais, secrétaire à l'organisation : "De faux révolutionnaires à démasquer". En voici le début :

Comme toujours lorsque progresse l'union des forces ouvrières et démocratiques, les groupuscules gauchistes s'agitent dans tous les milieux. Ils sont particulièrement actifs parmi les étudiants. A l'Université de Nanterre, par exemple, on trouve : les "maoïstes", les "Jeunesses communistes révolutionnaires" qui groupent une partie des trotskystes ; le "Comité de liaison des étudiants révolutionnaires", lui aussi à majorité trotskyste ; les anarchistes ; divers autres groupes plus ou moins folkloriques.
Malgré leurs contradictions, ces groupuscules – quelques centaines d'étudiants – se sont unifiés dans ce qu'ils appellent "Le Mouvement de 22 Mars – Nanterre" dirigé par l'anarchiste allemand Cohn-Bendit. Non satisfaits de l'agitation qu'ils mènent dans les milieux étudiants – agitation qui va à l'encontre des intérêts de la masse des étudiants et favorise les provocations fascistes – voilà que ces pseudo-révolutionnaires émettent maintenant la prétention de donner des leçons au mouvement ouvrier. De plus en plus on les trouve aux portes des entreprises ou dans les centres de travailleurs immigrés distribuant tracts et autre matériel de propagande.
Ces faux révolutionnaires doivent être énergiquement démasqués car, objectivement, ils servent les intérêts du pouvoir gaulliste et des grands monopoles capitalistes.

Aussitôt, l'expression "l'anarchiste allemand Cohn-Bendit" est décodée par les étudiants comme sous-tendant "le juif allemand". Naît alors le slogan de solidarité avec Cohn-Bendit :

Nous sommes tous des juifs allemands.

Le mercredi 22 mai, alors que Cohn-Bendit séjourne en Allemagne, le ministre de l'Intérieur, Christian Fouchet, décide que sa présence est désormais "indésirable en France" et qu'il sera refoulé à la frontière s'il s'y présente. Le soir même, l'UNEF (syndicat étudiant) et le SNESup (syndicat des enseignants du supérieur) appellent à une manifestation de protestation au cours de laquelle sont entre autres scandés les slogans "Nous sommes tous des étrangers" et "Nous sommes tous des juifs allemands". Le 24 mai, Cohn-Bendit est effectivement refoulé à la frontière française, mais il réapparaît – illégalement donc – à la Sorbonne quelques jours après. L'interdiction de séjour le concernant ne sera levée que dix ans plus tard.

cohn-bendit

Cependant, dès mai-juin 1968, le modèle "nous sommes tous…" est repris, d'abord en liaison avec Cohn-Bendit. Voir l'affiche ci-contre et aussi la chanson de Dominique Grange "La pègre" (1968), dont voici la première strophe et le refrain :

La pègre on en est
La chienlit aussi
Des éléments parfaitement incontrôlés
Des indésirables
Des autres enragés
Et quelques milliers de groupuscules isolés.

Nous sommes tous des dissous en puissance
Nous sommes tous des juifs et des Allemands
Nous sommes tous des dissous en puissance
Nous sommes tous des juifs allemands.

pègre, enragés, groupuscules : termes employés pour qualifier les étudiants contestataires. – "La réforme oui, la chienlit non", a dit le général de Gaulle, cité par Georges Pompidou, Premier ministre, le 19 mai 1968. – Le 12 juin 1968, plusieurs organisations ayant participé au mouvement de mai sont dissoutes par décret.

– Le graphisme de l'affiche ci-contre, éditée par l'atelier des Beaux-Arts, est issu d'une photo de Cohn-Bendit face à un CRS (le bord de son casque apparaît en haut à gauche).
    Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9018365f, consulté le 2014-03-01.
    L'image originale a été nettoyée et redimensionnée.

Mais la fortune du slogan "Nous sommes tous des X" s'amplifie depuis. Voici ce qu'en dit Daniel Cohn-Bendit en 1998 – trente ans après :

Slogan qui reprenait une phrase de Georges Marchais, qui m'avait traité d'anarchiste allemand pour faire jouer la phobie antiboche : les étudiants à Nanterre ont crié ce qu'il n'avait pas osé dire : "juif allemand". Depuis, l'anathème raciste contre l'enragé est devenu anathème antiraciste. Et ce slogan a servi de support au refus de l'exclusion sous toutes ses formes : "Nous sommes tous des immigrés", "Nous sommes tous des étrangers", "Nous sommes tous des sans-papiers". Il traduit une identification d'une partie de la jeunesse avec ceux qui sont en marge de la société. C'est un slogan qui a eu une vie autonome. Il a survécu comme symbole de solidarité. C'est un bon slogan. Il a une puissance émotive très explicite. Il supporte sa propre métamorphose. Je lui souhaite longue vie.
    Source : http://www.lexpress.fr/informations/nous-sommes-tous-des-juifs-allemands_628699.html, consulté le 2014-03-01.

Près de cinquante ans après mai 68, le modèle "Nous sommes tous des X" reste très utilisé. Mais il l'est avec deux valeurs différentes.

1. Dans le modèle initial, le sujet (nous) est inséré dans une catégorie de personnes dont il ne fait pas partie a priori, qu'il estime victime d'une injustice et vis-à-vis de laquelle il exprime ainsi sa solidarité.

"Nous sommes tous des singes français" (Le Journal du Dimanche, novembre 2013, à propos de la ministre de la Justice, Christiane Taubira, originaire de Guyane, qui a été comparée à plusieurs reprises à une guenon, amatrice de bananes, etc.)
"Nous sommes tous des intermittents" (Médiapart, février 2014, à propos des projets du MEDEF concernant la retraite des intermittents)
"Nous sommes tous des Ukrainiens" (Le Monde, février 2014, à propos des manifestations antigouvernementales en Ukraine)
"Nous sommes tous Charlie" (janvier 2015, suite à l'attentat meurtrier contre Charlie Hebdo et à l'assassinat de membres de sa rédaction)

2. Dans un second type d'utilisation du modèle, moins fréquent, le sujet ne se considère pas a priori comme appartenant à la catégorie représentée par l'attribut du sujet et qui se caractérise par une propriété négative. L'énoncé a pour fonction d'inclure le sujet dans cette catégorie, c'est-à-dire – concrètement – de faire comprendre qu'il n'est pas meilleur que ceux qu'il voudrait stigmatiser.

"Nous sommes tous des cannibales" (titre d'un recueil posthume d'articles de Claude Lévi-Strauss paru en 2013)
"Nous sommes tous des sportifs-Marseillaise" (Télérama, février 2014, à propos des émissions de France Télévision sur les jeux olympiques de Sotchi)
"Nous sommes tous des "Farid de la Morlette"" (Hufflington Post, février 2014, à propos du jeune homme qui s'est fait filmer en train de lancer un chat)

La caractéristique commune à ces deux modèles "nous sommes tous des X" est le décalage entre la réalité et la proclamation de ce qu'on est :

– modèle 1 : en réalité, le nous n'a pas les propriétés de X, mais proclame qu'il les a (par solidarité avec X).
– modèle 2 : le nous pense qu'il n'a pas les propriétés de X, alors qu'en réalité, il les a.


© Jacques Poitou 2017.