Jacques Poitou
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casserole, concert de casseroles – et autres expressions


Aux origines grecques du mot

Le mot casserole, attesté au XVIe siècle, est issu, avec quelques intermédiaires, du grec.

< français casse = "récipient, grande cuiller" + suffixe
< ancien provençal cassa
< latin médiéval cattia = creuset. – latin catinus/catinum = "vase profond pour cuire ou servir les mets, pot, écuelle, bassin plat, creuset" (Freund 1924 : I-443)
< grec κυάθιoν < κυάθoς = "vase pour puiser"

L'allemand Kessel (= chaudron, cuvette, bassin) est de même origine, ainsi que des termes de valeur semblable dans d'autres langues européennes (pas seulement indo-européennes : également finnois et hongrois).

Une casserole est d'abord un "ustensile de cuisine en métal, à queue, à fond plat et à parois droites et cylindriques" (Littré). Certains dictionnaires précisent, non sans raison, que ledit ustensile sert à cuire des aliments.

passer à la casserole = subir une épreuve, un examen, un interrogatoire désagréable (comme les aliments que l'on met dans la casserole pour les faire cuire), être tué, se faire violer

– Cette expression a signifié aussi "subir un traitement anti-vénérien", dont l'actuel hôpital Cochin, anciennement hôpital du Midi, avait la spécialité. Selon Delvau (1866 : 80), casserole désignait cet hôpital en argot des faubourgs. D'où, selon Delvau, passer à la casserole = "se faire soigner par le docteur Ricord ; être soumis à un traitement dépuratif énergique". Est-ce du fait du caractère de ce traitement que ce nom a été donné à l'hôpital ?

avoir plusieurs casseroles sur le feu = avoir en même temps plusieurs occupations, plusieurs centres d'intérêt ou plusieurs projets

Un jeu et ses suites

Une (mauvaise) plaisanterie d'enfants a été d'attacher une casserole à la queue d'un chien. Celui-ci, ne pouvant la détacher, la traine avec tout le bruit, mêlé aux , que cela entraîne.

trainer (avoir) une casserole = avoir eu une comportement ou avoir commis un acte tel qu'on est soupçonné de malversation, de corruption, de fraude ou de tout autre délit, sans que ceux-ci soient encore établis par la justice ; ces soupçons sont associés à la personne comme la casserole à la queue d'un chien ; s'emploie en particulier à propos de responsables politiques. Hors de cette expression, casserole peut avoir la même valeur.

Peut-être la valeur péjorative de casserole dans cette dernière expression est-elle la raison d'autres valeurs de casserole en argot (Colin et al. 1990 : 119) :

– objet de peu de valeur
– dénonciation, délateur
– prostituée

Un instrument de musique

Le bruit du choc d'un objet dur sur une casserole est désagréable à l'oreille. D'où l'expression :

chanter comme une casserole

De là l'expression (avec disparition du bruit) : raisonner comme une casserole

concert de casseroles : il s'agit de frapper en groupe avec des cuillers sur des casseroles ou sur tout autre objet en métal pour faire le plus de bruit possible.

Les concerts de casseroles peuvent avoir des finalités différentes, mais il s'agit dans tous les cas de manifester son désaccord ou sa désapprobation, de même que les concerts de klaxon. C'est un usage qui remonte au moyen-âge et qui n'est pas limité à la France. En voici deux exemples plus ou moins récents.

Algérie, 1961-1962 : les casseroles des pieds-noirs

A la suite du retour au pouvoir du général De Gaulle en 1958, la France s'oriente lentement mais sûrement vers l'indépendance de l'Algérie qu'elle avait colonisée à partir de 1830. La plupart des Européens – les pieds-noirs – qui y vivent, "égarés de craintes et de mythes" (De Gaulle, 1961-04-23), sont viscéralement hostiles à cette perspective et même à toute évolution qui modifierait leur statut au profit des populations autochtones, fortement majoritaires. Le mot d'ordre des pieds-noirs : "Al-gé-rie fran-çaise". A partir de 1961, une organisation clandestine, l'OAS (Organisation armée secrète), lance une série d'opérations contre tous ceux qui sont hostiles au maintien de la domination française : attentats, assassinats, plasticages (bombes au plastic), etc. "L'OAS frappe où elle veut et quand elle veut" est le slogan de cette organisation dirigée par deux généraux en retraite, Raoul Salan et Edmond Jouhaud. Pour montrer l'adhésion de la population européenne à ses objectifs, elle organise – entre autres… – une "journée des casseroles" :

C'est le moment que choisit Salan pour montrer au monde à quel point l'emprise de l'O.A.S. sur la population européenne était totale.
Le 21 septembre, au cours d'une émission pirate, les Algérois furent invités à une série de manifestations destinées à présenter un front uni aux "forces de répression" [= les autorités françaises]. Le 23 septembre, l'opération "casseroles" leur permit de se défouler sans danger en menant pendant des heures un charivari comme jamais la ville n'en avait entendu jusque là. Tapant sur des instruments de cuisine, sur les volets en fer, sur des feuilles de tôle ils firent retentir les trois brèves et les deux longues d'Algérie française pendant plus de cinq heures. On riait, on s'interpelait des balcons, on injuriait les gendarmes et les soldats du contingent. [Courrière : 1971 : 526-527]

– Cette journée n'est pas la seule où ont lieu des concerts de casseroles. Le slogan et son rythme sont bien connus également en France (métropolitaine).

– Le rythme, défini ci-dessus (comme ailleurs) par "trois brèves et deux longues", correspond plus exactement à deux pauses très brèves entre les trois premières syllabes et deux plus longues entre les trois dernières : Al.gé.rie...fran...çaise. Les slogans de 5 syllabes (3+2 ou 2+3) scandés dans des manifestations ou joués avec un instrument de musique (casserole, klaxon ou sifflet) sont nombreux ; voir en 1968 "CRS SS", "De Gaulle démission", "Dix ans, ça suffit", "Pompidou, des sous", etc.

La volonté de faire entendre (au sens propre du terme) une présence massive par l'usage des casseroles s'accompagne donc ici d'un message politique exprimé par la seule expression du rythme ta-ta-ta / ta / ta : hostilité à la politique algérienne de De Gaulle.

Finalement, les concerts de casserole n'empêchent pas l'Algérie d'accéder à l'indépendance, adoptée par référendum le 1er juillet 1962 et reconnue immédiatement par la France.

Campagne présidentielle de 2017 : les casseroles de Fillon

canard pour fillon

Une du Canard enchaîné du 1er février 2017
Le 25 janvier 2017, Le Canard enchaîné révèle que l'épouse de François Fillon, candidat de la droite à l'élection présidentielle, a bénéficié pendant de longues années du statut bien rémunéré d'assistante parlementaire de son mari, ainsi que d'un emploi également bien rémunéré à la Revue des deux mondes, sans que l'on sache à quel travail réel correspondaient ces deux emplois (soupçons d'emplois fictifs). Le tout pour la somme rondelette de près d'un million d'euros, dont la plus grande partie sur fonds publics. Deux des enfants Fillon ont aussi bénéficié de contrats d'assitants parlementaires de papa.

Le Parquet national financier diligente aussitôt une enquête préliminaire pour "détournement de fonds publics", "abus de biens sociaux" et "recel de ces délits", enquête élargie quelques semaines plus tard à "escroquerie aggravée" et "faux et usage de faux". Le 15 mars, François Fillon est mis en examen, sa femme Penelope le 28 mars. De son côté, la presse poursuit son travail d'investigation et découvre régulièrement d'autres faits troublants concernant le rapport de F2 à l'argent (F2 ou FF : abréviations usuelles de François Fillon sur les réseaux sociaux) : contrats de sa société de conseil, cadeau de costumes, etc.

A partir de ces premières révélations, les apparitions publiques du candidat Fillon s'accompagnent de concerts de casseroles organisés chaque fois par quelques dizaines de manifestants. Des slogans hostiles (p. ex. "Fillon en prison", "Rends l'argent") sont aussi scandés ou inscrits sur des pancartes. Le 25 mars, lors d'un déplacement au pays basque, Fillon affirme à la presse "Plus ils manifesteront, plus les Français me soutiendront.", même si les sondages quotidiens sur les intentions de vote semblent démentir cette affirmation. Quoi qu'il en soit, le 27 mars, lors d'un déplacement dans la région de Nantes, la presse rapporte que FF a changé de train à la dernière minute pour éviter d'être une nouvelle fois accueilli par un concert de casseroles…

Ces concerts de casseroles ont une tout autre signification que dans le cas de l'Algérie. Pas de concert massif et prolongé dans ce cas. Mais l'usage sonore de casseroles se double de l'autre valeur acquise par le terme de casserole – les casseroles que l'on traine, avec toutes les connotations péjoratives liées. On rappelle ainsi que quel que soit le programme du candidat, de graves soupçons pèsent sur sa personne et sur sa probité. Sans doute ces concerts sont-ils le fait d'un petit nombre de manifestants, mais les comptes-rendus des médias sur les meetings de Fillon leur procurent une puissante caisse de résonance. On cite à ce propos les paroles fortes que Fillon avait prononcées le 28 août 2016 : "Ceux qui briguent la confiance des Français doivent en être dignes. Ceux qui ne respectent pas les lois de la République ne devraient pas pouvoir se présenter devant les électeurs. Il ne sert à rien de parler d'autorité quand on n'est pas soi-même irréprochable. Qui imagine un seul instant le général De Gaulle mis en examen ?"

Le 23 avril, lors du premier tour de l'élection présidentielle, Fillon, arrivé en troisième position, est éliminé.


Références bibliographiques

Colin, Jean-Paul, Mével, Jean-Pierre & Leclère, Chritian, 1990. Dictionnaire de l'argot. Paris : Larousse.

Courrière, Yves, 1971. La Guerre d'Algérie. Les feux du désespoir. Paris : Fayard. Le Livre de poche.

Delfau, Alfred, 1866. Dictionnaire de la langue verte. 2e édition. Paris : E. Dentu.Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-03-291.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6424079b

Freund, Guill[aume], 1924. Grand dictionnaire de la langue latine. Trois tomes. Paris : Firmin-Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-11-14 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58464809, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816172w, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816285v.

Le Trésor de la langue française informatisé. [= TLFi] Document en ligne, consulté le 2014-03-11.
http://atilf.atilf.fr.

Littré, Emile, 1873. Dictionnaire de la langue française. 4 tomes et 1 supplément. Paris : Hachette. Documents en ligne sur le site de la BnF, consultés le 2013-11-09.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5406710m (1er tome).


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