Jacques Poitou
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Polices, styles, couleurs



Pour l'écriture d'un même texte standard (une fois établie la répartition entre majuscules et minuscules), on peut en obtenir différentes images selon trois ensembles de paramètres : les polices (ou fontes), les styles et les couleurs.


Polices

Un même texte en écriture latine peut être écrit avec des polices différentes. Il en existe des milliers, classables selon différents critères. Nous n'entrerons pas ici dans le détail des classifications qui ont été proposées (Thibaudeau, Vox, ATypI), mais deux critères (les plus importants) doivent retenir l'attention :

– les empattements : les empattements sont de petits traits horizontaux par lesquels peuvent se terminer les traits verticaux et obliques des lettres ; on distingue les polices à empattements (avec différentes sous-classes selon la forme des empattements) et des polices sans empattements (appelées aussi sans sérifs) ;

voir Capitale monumentale (origine des empattements)

– l'épaisseur des traits, qui peut être constante ou reposer sur une alternance de pleins (traits épais) et de déliés (traits fins).

A côté des grands types de polices usuelles, on distingue aussi les polices gothiques, les polices manuscrites (appelées aussi scriptes ou cursives) et un grand nombre de polices fantaisie.

voirTypes de caractères pour les écritures latines
voirEcriture gothique
voirEcriture manuscrite

A priori, un même texte peut être écrit avec n'importe laquelle de ces polices, et son sens reste le même. Mais ces polices ne sont pas toutes aussi aisément lisibles et surtout, elles véhiculent une histoire, elles ont été utilisées (sont utilisées) à des fins différentes qui en font des objets culturels : chaque police évoque, plus ou moins, l'histoire de son utilisation. Il y a une sémantique (au moins connotative) des polices, et même une sémantique double : sémantique de la police utilisée pour tout un texte et sémantique de l'utilisation d'une police particulière pour quelques segments de texte (sur ce second point, voir plus bas). Deux exemples :

L'opposition, en Allemagne, entre partisans des caractères gothiques et des caractères romains a toujours été fortement idéologique.

voirQuerelle des écritures en Allemagne

Quand le journal Le Monde a procédé à un changement de maquette début novembre 2005, il a aussi adopté de nouvelles polices (maquette nouvelle, contenus nouveaux, polices nouvelles, clients nouveaux ?).

Variations de formes des caractères

Les principaux paramètres de variation de forme des caractères sont :

– le corps (= hauteur totale du caractère) : dans la tradition typographique, le corps est mesuré en points (1 point = à peu près 0,35 mm). Dans les logiciels de traitement de texte, les caractères ont par défaut un corps de 12 points, mais on peut définir d'autres corps de 1 point à plusieurs centaines. Sur les pages web standard, le corps par défaut correspond à un niveau moyen, sa taille peut être modifiée, mais si les rapports entre les différents corps utilisés sont définis par l'auteur, la taille des caractères tels qu'ils apparaissent est aussi fonction de la résolution de l'écran et du facteur de zoom choisi pour l'affichage des pages. A la différence de l'impression papier, le corps y est donc une valeur relative.

– la graisse est l'épaisseur des traits d'un caractère, elle représente normalement 15 % de sa hauteur (Frutiger 2000 : 155) ; on distingue caractères maigres et caractères gras, mais la graisse peut être définie aussi comme une échelle de valeurs (maigre, mi-gras, gras, etc.). Les variations de graisse affectent la largeur des caractères (= leur chasse), elles n'affectent pas leur hauteur. Dans les noms souvent anglais des polices installées sur les ordinateurs, on voit des variantes light (maigre) et bold (gras) ou extra bold.

– la chasse est la largeur du caractère, elle représente normalement les 4/5 du corps du caractère. Certaines polices existent en plusieurs chasses et aussi bien la chasse que l'interlettrage (l'espace entre lettres) peuvent être modifiés par des programmes de traitement de texte ou de création web.

– l'italique : on oppose le romain (traits des lettres verticaux) à l'italique (traits des lettres inclinés vers la droite) ; l'italique est un type de caractères créé à la fin du XVe siècle en Italie (d'où son nom français : italique), en imitation des styles cursifs (d'où son nom allemand kursiv) usité dans les chancelleries (d'où son nom italien cancellaresa). La forme des italiques est sensiblement différente des caractères romains ; voir ci-dessous l'exemple de la police Garamond (utilisée par exemple dans les volumes de la Bibliothèque de la Pléiade.

italique

– le soulignement, possible avec les logiciels de traitement de texte, n'a jamais été dans la tradition typographique, mais avec une machine à écrire, c'était (avec l'utilisation des capitales) le seul moyen pour mettre en valeur un segment du texte. Il est également utilisé dans l'écriture manuscrite. D'où une certaine persistance de son utilisation à l'heure du numérique, où le soulignement est cependant, par défaut, la marque d'un appel de lien.

voirMachine à écrire


Couleurs

Les couleurs concernent à la fois le texte lui-même et le support sur lequel il apparaît.

Texte imprimé

Hormis dans des documents publicitaires ou fantaisie, le support des textes imprimés (le papier) est généralement blanc ou de couleur pâle : Tschichold (in Klemke 1988 : 209) recommande un papier d'une discrète teinte chamois ou ivoire...

Dans la typographie traditionnelle fondée en Europe par Gutenberg, les textes sont imprimés en une seule couleur, le noir. La raison en est technique : l'impression en deux couleurs nécessitait une double impression sur la même page et posait des problèmes délicats d'ajustement. Après quelques tentatives, Gutenberg l'a abandonnée. Dans son édition de la Bible, les lettres ou signes qui devaient être en couleur étaient laissés en blanc, et les couleurs (essentiellement le rouge et les capitales ornementales marquant le début d'une section) étaient peintes à la main par des rubriquaturistes. Chaque exemplaire de la Bible de Gutenberg comporte donc un texte en noir identique dans toutes les exemplaires, mais les marques en couleur diffèrent d'un exemplaire à l'autre.

voirLettrines (début de l'Exode dans six exemplaires différents de la Bible de Gutenberg)
voirTechniques d'impression de Gutenberg

La mécanisation et le perfectionnement des techniques d'impression au cours du XXe siècle ont permis l'utilisation de plusieurs couleurs autres que le noir. Comparez p. ex. des manuels scolaires des années cinquante ou soixante du XXe siècle avec des manuels des années quatre-vingt-dix ! Dans les textes imprimés, leur nombre est lié au type de texte ou de publication. Quelques exemples (en vrac) :

– les volumes de la prestigieuse de la Pléïade ne connaissent que le noir ;
– dans les travaux universitaires, on recommande aux étudiants la sobriété, donc le noir uniquement, sauf cas particuliers (tableaux, graphiques, etc.) ;
– dans Le Monde, pas de couleurs, sauf pour les publicités, parfois les rares photos et des caricatures, mais ce quotidien a une réputation d'austérité ; Le Canard enchaîné (moins austère) utilise le rouge seulement pour la une et la dernière page ;
– en revanche, dans les magazines et les revues, grande diversité de couleurs, pour le texte et le fond de page.

Texte dactylographié

Les possibilités des machines à écrire étaient limitées et liées au ruban encreur : on trouvait des rubans noirs ou bicolores (noir et rouge). Mais si le texte dactylographié devait être dupliqué, par carbone ou par reprographie (duplicateur à alcool, ronéo, photocopie, offset), les limitations des procédés les plus accessibles condamnaient à n'utiliser qu'une seule couleur.

voirMachine à écrire

Texte numérique imprimé

Depuis un certain temps déjà, les écrans des ordinateurs courants permettent d'afficher plusieurs couleurs (voire même des millions), les logiciels de traitement de texte permettent aussi l'utilisation de plusieurs couleurs, y compris le choix d'une couleur de fond de page. Surtout, la diffusion des imprimantes couleur à partir du milieu des années quatre-vingt-dix du siècle dernier a mis l'impression en couleur à la portée des particuliers. Cette nouvelle conquête technologique a sans aucun doute engendré quelques abus.

On a ainsi pu constater, à l'université, une prolifération de travaux d'étudiants multicolores, mais il fallait bien savourer le plaisir de pouvoir enfin bénéficier de la couleur... Et l'utilisation de plusieurs couleurs correspondait aussi aux pratiques de l'écriture manuscrite par les étudiants : utilisation de feutres de plusieurs couleurs, de surligneurs, etc.

Pages web

Le fond des pages web est, comme le papier, blanc par défaut, mais le changement de couleur ou le remplacement d'un fond uniforme par une image ou une sorte de papier peint obtenu par répétition de la même image est d'une telle simplicité qu'il est tentant d'en user (voire, plus souvent, d'en abuser). Le choix de la couleur du fond est une question d'esthétique, donc de goût, mais aussi de lisibilité : pour être lisible, le texte doit se détacher nettement sur le fond.

voirFormatage d'une page web


Emploi des variations de forme

Aux XVe et XVIe siècles, trois types de caractères ont été employés dans l'imprimerie : le gothique, le romain et l'italique.

Si les premiers textes imprimés par Gutenberg l'ont été avec les mêmes caractères que ceux employés dans les éditions manuscrites antérieures de la Bible, les caractères gothiques (textura), ils ont été rapidement remplacés, sauf en Allemagne, par les caractères romains (capitale ornementale et minuscule caroline) redécouverts et développés d'abord en Italie. Au XVIe siècle, des livres entiers ont été imprimés en italique, mais du fait qu'ils étaient moins aisément lisibles que les caractères romains, l'emploi des italiques a été rapidement été restreint à des emplois spécifiques. Les caractères romains ont donc largement dominé l'imprimerie en Europe occidentale (sauf dans les pays germaniques).

Mais le coût des caractères en plomb était tel que les imprimeurs ne pouvaient pas disposer de nombreuses polices dans de nombreux corps avec de nombreux styles. Car il fallait disposer de beaucoup de caractères : on en a dénombré 290 différents dans la Bible de Gutenberg, et il fallait en avoir beaucoup d'exemplaires. Fournier (1997 : 57 sq.) donne l'exemple de polices de 100 000 caractères. Les variations typographiques ne pouvaient donc que rester limitées et les fantaisies n'étaient pas, pas encore, à l'ordre du jour : à l'Imprimerie royale, au XVIIIe siècle, on a utilisé un seul type de caractères, le Romain du Roi, créé en 1702. D'où la sobriété des livres anciens sur ce plan. La diversification des polices ne s'est faite véritablement qu'à partir du XIXe siècle, en liaison avec la mécanisation de la production des caractères et aussi avec l'émergence de besoins nouveaux d'impression (essentiellement la publicité et la presse).

Dans la tradition typographique occidentale (hors pays germaniques), on a le plus généralement :

– un caractère avec empattements pour le corps du texte, les mots mis en valeur sont en italique, ou plus rarement en gras ;
– le même caractère dans d'autre corps, en gras ou en italique ou un caractère différent (souvent sans empattements) pour les différents niveaux de titre.

Le choix d'un caractère avec empattements pour le corps d'un texte imprimé est lié à sa plus grande lisibilité par rapport aux caractères sans empattements (opposition entre lisibilité et visibilité) : "on considère que les polices avec empattements sont pour les textes à lire, les polices sans empattements pour les textes à regarder. Dit plus précisément : les polices sans empattements conviennent pour des titres, les polices avec empattements sont préférables pour les textes des paragraphes." (Hufflen 2000) Mais la cause de cette lisibilité supérieure est controversée : est-elle liée au graphisme spécifique des caractères ou simplement au fait que les lecteurs y sont plus habitués ? (voir à ce sujet Felici 2003 : 67 sq.)

Dans la tradition dactylographique, un seul type de caractères (semblables à ceux des polices Courier actuelles).

Dans l'édition numérique, qu'il s'agisse de la production de documents imprimés ou de documents à diffusion sur le réseau, toutes les variations sont possibles et aisées. Mais malgré toutes les fantaisies que l'on peut se permettre, le poids des traditions culturelles liées à l'imprimerie traditionnelle, y compris des habitudes de lecture, marque de son empreinte les productions numériques. On recommande parfois l'emploi d'un type de caractères sans empattement, qui serait plus lisible à l'écran.

Mise en valeur d'un segment de texte

Pour mettre un segment (paragraphe, phrase, mot) en valeur dans un texte, on peut :

– le mettre dans un corps plus grand, mais cela peut affecter désagréablement l'interlignage ;
– le mettre en couleur, procédé fréquemment utilisé, mais si le document doit être photocopié, la plupart des photocopieurs en service ne reproduisant que le noir et le blanc, la couleur distincte n'apparaîtra pas, et l'abus des couleurs peut leur enlever toute pertinence ;
– mettre le fond du texte de ce segment en couleur, mais le procédé est assez agressif pour le lecteur ;
– le mettre en capitales, mais le procédé est également souvent ressenti comme agressif s'il est fréquemment employé ;
– le souligner, procédé peu employé, qui semble renvoyer à l'ère révolue de la dactylographie ;
– le mettre en gras ou en italique : ce sont les deux procédés les plus employés, surtout le second, dans la mesure où le contraste des caractères gras avec les caractères standards est bien plus visible que dans le cas des italiques. A moins d'une spécialisation des deux procédés, on peut dire que l'italique correspond au marquage d'un segment de texte et le gras au sur-marquage.

Dans le cas de citations, plusieurs conventions existent : l'utilisation de l'italique en est une, mais elle représente une altération du texte original (qui n'est pas en italique) et est de ce fait refusée par certains éditeurs de revue. On peut mettre la citation entre guillemets, si elle est intégrée dans le corps du texte. Elle peut aussi être traitée comme un paragraphe spécial, en retrait par rapport aux autres, éventuellement avec une police de corps inférieur.

Emplois spécifiques de l'italique

Outre son utilisation pour mettre en valeur un segment du texte, l'italique a aussi des usages spécifiques. La préface d'un livre est souvent écrite en italique, et dans le corps du texte lui-même, on utilise l'italique :

– pour les titres d'ouvrages, de revues, d'œuvres de nature diverse : dans Les Misérables, Victor Hugo... ;
– pour les didascalies dans les pièces de théâtre ;
– pour les mots étrangers figurant dans un texte ; c'est le cas notamment de locutions latines ;
– les enseignes commerciales : le magasin des Galeries Lafayette ;
– les légendes des figures insérées dans le texte : Plan de la ville ;
– les notes de musique : une symphonie en sol mineur ;
– dans les documents officiels, la qualité des signataires : Le ministre de l'Instruction publique / Jules Ferry ;
– les noms des avions, des bateaux, des trains : l'Orient-Express, le Clemenceau.

L'italique n'est utilisé qu'en liaison avec des caractères alphabétiques en romain. Il n'y a pas de gothique italique, ni de caractères chinois en italique (et ce même si certains logiciels de traitement de texte comme MS Word permettent d'incliner tous les caractères – même ceux qui le sont déjà !!).


Références bibliographiques

Felici, James, 2003. Le Manuel Complet de Typographie. Traduit de l'anglais. Paris : Peachpit Press.

Fournier, Pierre-Simon, 1764. Manuel typographique... Paris : Barbou. Document en ligne, consulté le 2006-12-18.
http://jacques-andre.fr/faqtypo/BiViTy/Fournier-Manuel.html.

Frutiger, André, 2000. L'homme et ses signes. 2e édition. Traduit de l'allemand. Reillanne : Atelier Perrousseaux. 1ère édition originale : Der Mensch und seine Zeichen, 1978.

Hufflen, Michel, 2000. Typographie : les conventions, la tradition, les goûts,... et LaTex. Cahiers GUTenberg 35-36 : 169-214. Document en ligne, consulté le 2004-03-15.
http://cahiers.gutenberg.eu.org/cg-bin/article/CG_2000___35-36_169_0.pdf.

Klemke, Werner (ed.), 1988. Leben und Werk des Typographen Jan Tschichold. München/New York/London Paris : Saur.


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