Jacques Poitou
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Types de polices pour l'écriture latine



Nombre de polices disponibles pour les ordinateurs d'aujourd'hui sont des versions numérisées de caractères créés, pour certains, il y a plusieurs siècles. Leur spécificité graphique et leur histoire leur confèrent des connotations particulières. Ce ne sont pas des représentations neutres du langage, mais des produits culturels.

Les premiers caractères employés dans l'imprimerie par Gutenberg à Mainz (Mayence) sont des caractères gothiques (essentiellement la textura). Mais quand les techniques d'imprimerie se répandent en Europe occidentale (d'abord dans d'autres villes d'Allemagne, puis en Italie), on crée d'autres caractères correspondant à l'écriture humanistique de la Renaissance italienne, avec un double alphabet combinant les minuscules carolines et les capitales romaines. Ce sont des caractères droits avec empattements. Au tout début du XVIe siècle, un éditeur-imprimeur vénitien, Aldo Manuzio (Alde Manuce), utilise des caractères penchés, inspirés de l'écriture des chancelleries, pour l'impression de livres entiers : c'est ce qu'on appelle en français l'italique. Mais l'usage de l'italique se réduit progressivement : du XVIe au XIXe siècle, les caractères droits avec empattements dominent largement dans l'imprimerie.

voirTechniques d'impression de Gutenberg

A partir du début du XIXe siècle, la révolution industrielle engendre, d'abord en Angleterre, de nouveaux besoins d'écriture. Il s'agit non plus seulement d'imprimer des livres, mais d'imprimer aussi des écrits assurant la promotion des nouveaux produits et d'imprimer la presse qui se développe grâce aux nouvelles techniques. D'où la recherche de nouvelles écritures aptes à attirer l'œil. Ce sont, au début du XIXe siècle, les caractères à empattements épais et de nombreux types présentant différentes variantes ornementales, originales par rapport aux types de caractères précédents.

A la fin du XIXe siècle apparaît un autre type de caractères, dont la création est pour une part liée à de nouveaux canons esthétiques (la recherche de la simplicité fonctionnelle) et notamment, après la Première Guerre mondiale, aux recherches du Bauhaus (Allemagne) sur le design industriel : caractères sans empattements, dépouillés de tout ornement, avec des traits d'égale épaisseur.

A ces grandes familles de caractères s'ajoutent ceux imitant les écritures manuscrites.

L'histoire des types de caractères est un reflet de la circulation des idées, des cultures et des techniques en Europe occidentale, chaque haut-lieu de l'imprimerie apportant sa contribution au patrimoine typographique commun : le point de départ de l'imprimerie en Occident est Mainz (Allemagne), avec Johannes Gutenberg. Moins de vingt ans plus tard, la palme de l'innovation revient aux éditeurs-imprimeurs installés à Venise (Nicolas Jenson, Aldo Manuzio). Quelque temps après, c'est au tour de Paris (Claude Garamond), puis de l'Angleterre (John Baskerville), de l'Italie (Giambattista Bodoni), de la France (la famille Didot), à nouveau de l'Angleterre, etc.

Autant dire que le choix d'un type de caractères pour un texte n'est jamais neutre... même quand l'utilisateur d'un ordinateur suit les choix que lui proposent (ou imposent) sa machine et ses logiciels.


Observer les différences entre polices

L'image d'un caractère et l'image d'un texte écrit avec des caractères du même type tient à une infinité de détails que l'on ne remarque pas nécessairement à la lecture, la typographie s'effaçant en quelque sorte derrière le texte lu. Ainsi, au premier abord, le texte bien connu des deux lignes suivantes semble être écrit avec les mêmes caractères.

corbeau

Il n'en est rien. La première est en Arial, police créée en 1982 par Robin Nicholas et Patricia Saunders (Royaume uni) pour Microsoft. La seconde ligne est écrite en Helvetica, créé en Suisse en 1957 par Max Miedinger (1910-1980). Les caractères de ces deux polices ne sont pas identiques ; voir ci-dessous ceux pour lesquels les différences sont les plus visibles : à chacun de les observer et d'estimer ensuite quels sont les plus élégants (à son goût)...

arial-helvet


Types à empattements

Les premiers types romains créés sont des caractères à empattements, droits, avec des traits d'inégale épaisseur (pleins et déliés). Mais de la fin du XVe à la fin du XVIIIe siècle, le dessin des caractères évolue. Les empattements, initialement triangulaires ou arrondis, deviennent linéaires et le contraste entre pleins et déliés s'accentue.

En voici quelques exemples, qui constituent autant de jalons sur cette évolution :

Le Jenson

Créé à Venise par Nicolas Jenson (1420-1480) vers 1470. En 1458, Nicolas Jenson est envoyé par Charles VII à Mainz (Mayence) pour y apprendre le nouvel art typographique. De là, il va s'installer à Venise où il devient éditeur-imprimeur. Le Jenson est l'un des premiers types romains créés et il servira de modèle aux suivants et notamment à ceux utilisés par Aldo Manuzio, également à Venise. Parmi les caractéristiques distinctives du Jenson, la barre légèrement oblique du e minuscule, l'axe oblique des lettres rondes et les empattements des bords supérieurs du M majuscule.

jenson
(Police Nicolas Jenson Regular de Monotype, échantillon réalisé sur le site http://www.fonthaus.com)

Le Griffo

Créé à Venise en 1501 par Francesco Griffo da Bologna (1450-1518) pour le compte de Alde Manuce, grand éditeur de livres classiques. Ces caractères ont, outre leur valeur esthétique, l'avantage d'être moins larges et de permettre une écriture plus serrée et donc plus économique que le romain, d'où leur intérêt pour les livres de petit format dans lesquels Alde Manuce entend publier les classiques de l'Antiquité.

griffo
(Police Griffo Classico Italic, Linotype, échantillon réalisé sur le site http://www.linotype.com)

Le Garamond

Créé en 1545 à Paris par Claude Garamont (1480-1561). Le Garamond connaît une diffusion rapide en Europe et sert de modèle à de multiples variantes. Les différences avec les types créés en Italie quelques décennies auparavant sont subtiles : des caractères pour certains plus larges, un contraste plus marqué entre pleins et déliés, etc. De nos jours, un Garamond est toujours utilisé, notamment pour les livres de la Bibliothèque de la Pléiade.

garamond
(Police Garamond, Monotype)

Le Baskerville

Créé par John Baskerville (1706-1775) à Birmingham vers 1760. Contraste plus accentué entre pleins et déliés, hauteur des minuscules (du x, pris comme référence) proportionnellement plus grande par rapport au corps des lettres.

baskerville
(Police Baskerville, Monotype)

– Pour plus de précisions sur le Baskerville, voir les pages que lui consacre Alain Hurtig, maquettiste et typographe :
http://www.alain.les-hurtig.org/baskerville/index.html.

Le Didot

Créé par Firmin Didot (1768-1836) à Paris en 1799-1811. Contraste maximal entre pleins et déliés, empattements linéaires. Les polices crées vers la même époque par Giambattista Bodoni ont des caractéristiques semblables.

didot
(Police Didot, Linotype, Adobe)

Au début du XIXe siècle, la révolution industrielle engendre des besoins nouveaux. Un type de caractères nouveaux apparaît, d'abord en Angleterre, avec des empattements rectangulaires épais et des traits généralement épais et d'égale épaisseur. On appelle ce type de caractères égyptienne, mais il en existe différentes variantes.

Le Clarendon

Créé en 1845 par Benjamin Fox (Angleterre). Faible différence entre pleins et déliés, empattements aussi épais que les traits des lettres, grande hauteur d'œil.

clarendon
(Police Clarendon, Hewlett-Packard, 1992-1997)

Caractères sans empattements

Parmi les nombreuses polices sans empattements créées depuis la fin du XIXe siècle, il faut citer le Futura, directement issu des travaux du Bauhaus (Allemagne) et, dans la seconde moitié du XXe siècle, les polices créées par des designers suisses : Helvetica (Max Miedinger, 1957) et Univers (Adrian Frutiger, 1957), qui ont connu une grande diffusion.

Le Futura

Créé en 1928 par Paul Renner (1878-1956), München (Munich, Allemagne).

futura
(Police Futura, Neufville Digital, 1998)


Polices à espacement fixe et à espacement proportionnel

On distingue les polices à espacement fixe et les polices à espacement proportionnel. Dans les premières, toutes les lettres (et l'espace) ont la même chasse (= la même largeur). Dans les secondes, la largeur du caractère dépend de la lettre (un i est plus étroit qu'un m) ; la largeur de l'espace est équivalente à la largeur d'un i.

proport

Quelle que soit la police, dans le cas d'un texte justifié, l'espace inter-mots s'élargit de façon à permettre l'alignement à droite des fins de lignes.

Les polices à espacement fixe ont l'avantage évident de permettre d'obtenir des colonnes de lettres bien alignées (quand c'est nécessaire).

Les machines à écrire ne permettent que des caractères à espacement fixe. Les polices Courier reproduisent, avec les ordinateurs d'aujourd'hui, les caractères de machines à écrire. D'autres polices, plus réalistes, permettent d'obtenir des caractères encrassés, voire même mal alignés horizontalement...

voirMachine à écrire


Classification des caractères

Dans la classification de l'ATypI (Association typographique internationale), les polices mentionnées ici correspondent aux familles suivantes (noms français, anglais, allemands) :

 

français

anglais

allemand

Jenson
Garamond
Baskerville
Didot
Clarendon, Courier
Arial, Futura, Helvetica
humanes
garaldes
réales
didones
mécanes
linéales
venetian old-style
garalde old-style
transitional
modern
slab serif
sans serif
venezianische Renaissance-Antiqua
französische Renaissance-Antiqua
Barock-Antiqua
klassizistische Antiqua
serifenbetonte Linear-Antiqua
serifenlose Linear-Antiqua

A ces familles s'ajoutent, dans la classification de l'ATypI, les incises, les scriptes, les manuaires, les fractures (= gothiques) et... les non-latines (vaste ensemble).


Références bibliographiques

Les caractères de l'Imprimerie nationale. Paris : Imprimerie nationale, 2000.

Martin, Gérard, 1998. L'imprimerie. 9e édition. Paris : PUF. Que sais-je ? 1067.

Thibaudeau, F., 1924. Manuel Français de Typographie Moderne. Paris : Bureau d'édition. Fac-similé Ressouvenances 2005.


© Jacques Poitou 2017.