Jacques Poitou
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La féminisation et ses avatars


 

Cher(e)s personnels, cher(e)s collègues, cher(e)s étudiant(e)s
    Formule d'appel dans des mails reçus en 2008 du président de l'université Lumière Lyon 2.

Cher (chère) Jacques
    Formule d'appel dans un mail reçu en 2008 de l'entreprise Adobe.

Depuis les années quatre-vingt-dix du siècle dernier, la féminisation des noms de professions et des titres se développe en Europe. En France, le gouvernement Jospin (1997-2002) a été le premier à comprendre plusieurs personnes que l'on a appelées "madame la ministre".

La question de la féminisation a été et est l'objet de nombreuses polémiques, y compris sur le terme même de féminisation. Outre ses dimensions politiques et idéologiques, elle présente quelques aspects techniques, seuls examinés ici. Précisons qu'il ne s'agit pas de dire ce qu'il conviendrait de faire, mais simplement d'analyser les différents usages en la matière.

On appelle "écriture inclusive" une écriture assurant la représentation égale des deux sexes.


Quels mots féminins ?

La première question est le choix de noms féminins correspondant au masculin. On peut distinguer deux cas de figures :

1. Il existe des termes masculins et féminins, (a) que ceux-ci soient anciens ou (b) qu'il s'agisse de néologismes créés dans le cadre des directives actuelles et dont seul l'avenir dira s'ils sont adoptés par la communauté linguistique.

(a) vendeur, vendeuse ; étudiant, étudiante ; maitre, maitresse ; directeur, directrice ; chirurgien, chirurgienne
(b) professeur, professeure ; auteur, auteure ; chef, cheffe ; député, députée

– Les termes (b) se distinguent des termes (a) par le fait qu'à l'oral, ils sont identiques au masculin ; à l'écrit, on se contente d'ajouter un e – "e muet" à l'oral. Différenciation minimale, donc, entre le masculin et le féminin, par rapport à des termes qui auraient pu être créés à l'aide de suffixes qui existent en français : *professeuse, ?autrice, *cheffette.

2. Le terme usité sert pour la désignation des personnes des deux sexes ; on appelle ces termes épicènes. Il s'agit de termes terminés sur le plan graphique par un e, non prononcé à l'oral.

– dentiste, collègue, camarade, élève

– Sur cet aspect des choses, voir la brochure publiée par l'Inalf : Femme, j'écris ton nom... Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions, 1999.
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/994001174/0000.pdf, consulté le 2017-10-07.


Représentation conjointe des termes correspondant aux deux sexes

Une autre question concerne la représentation conjointe de personnes des deux sexes. Les solutions fourmillent et une recherche rapide sur Internet (et d'abord dans les mails que l'on reçoit) révèle la multiplicité des variantes. Exemple des formules d'appel figurant dans des mails ou des courriers papier adressés à des collègues :

Chers collègues
Cher(e)s collègues
Cher(es) collègues
Cher-e-s collègues
Cher.e.s collègues
Cher-es collègues
Chère collègue, cher collègue
Cher collègue, chère collègue
Chère et cher collègue
Cher et chère collègue

N.B. Ne sont pas relevées ici les variantes (également nombreuses) concernant l'usage de la majuscule sur le mot collègue et sur la seconde occurrence de l'adjectif cher.

voirCourrier administratif

Voici les solutions pratiquées – indépendamment des recommandations de telle ou telle institution.

Utilisation du seul masculin

Le masculin est considéré soit comme le terme générique, soit comme le terme usuel de neutralisation de l'opposition de genre.

les enseignants sont invités à...
chers collègues, vous êtes invités à...
le prochain président sera élu en...

Utilisation juxtaposée des deux termes

Mesdames, messieurs
Mesdames et messieurs
ces messieurs-dames
Françaises, Français !
chères collègues, chers collègues
les étudiantes et les étudiants
le prochain président ou la prochaine présidente

Au pluriel, on emploie la conjonction et, au singulier, on emploie la conjonction ou.

Si une étudiante ou un étudiant pense que...

L'accord se fait, s'il y a lieu, avec le terme le plus proche ou se met au masculin.

Une étudiante ou un étudiant admis...
Les étudiants et les étudiantes admis...

Dans quel ordre ? Plusieurs ordres sont attestés : 1. l'ordre alphabétique ; 2. le féminin d'abord (reste de vieilles traditions de galanterie à l'égard du "sexe faible" ? ouh là là…) ; 3. le masculin d'abord (héritage de siècles de prédominance masculine ?).

Dans certains cas, on fait l'ellipse des éléments communs.

chères et chers collègues

Utilisation de parenthèses, de traits d'union, de points ou de barres obliques

La marque du féminin est ajoutée au nom masculin et reliée par un trait d'union, un point ou une barre oblique, ou elle est mise entre parenthèses.

les directeurs-trices
les directeur.trice.s
les directeurs/trices
les directeurs(trices)
les candidat-e-s
certains-es étudiants-es inscrits-es
un(e) étudiant(e) nouveau(elle)
un-e étudiant-e nouveau-elle
un/e étudiant/e nouveau/elle
les collègues intéressé-e-s
les directeur-trice-s
Cher(e)s collègues

Aux démarcatifs attestés dans ces expressions, il faut ajouter le point médian (appelé aussi point milieu – calque de l'anglais middle dot) = U+00B7 dans le standard Unicode :

les candidat·e·s

Quel choix entre ces démarcatfs ? – Un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe publié en 2015 par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes préconise le point pour deux raisons principales : il serait peu visible et idéologiquement neutre. Voici les arguments :

Le point a l’avantage d’être peu visible pour ne pas gêner la lecture, d’être le plus aisé pour les logiciels adaptés aux personnes malvoyantes, de faciliter l’écriture sur un clavier informatique et d’éviter toute connotation négative à l’inverse des parenthèses (indiquent un propos secondaire), de la barre oblique (connote une opposition), du E majuscule (peut laisser penser que seules les femmes sont désignées). Il prend également moins de place que le tiret, autre forme courante.
    http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/hcefh__guide_pratique_com_sans_stereo-_vf-_2015_11_05.pdf, consulté le 2017-10-07.

Remarque. L'argument de la faible visibilité est pour le moins étrange : la fonction des signes de ponctuation ne peut être remplie que s'ils sont visibles. Voir p. ex. la supériorité de l'espace inter-mots, bien visible, par rapport au point médian utilisé dans la Rome antique.

La fonction de ces démarcatifs est variable :
– ce peut être le signal qu'il convient de redoubler l'un des segments à gauche (en gras ci-dessous) et de coordonner ce segment successivement avec l'un et l'autre des segments restants séparés par le démarcatif

les directeurs-trices = les directeurs et les directrices

– ce peut être aussi le signal que le segment situé à droite du second démarcatif (en gras ci-dessous) doit être concaténé au segment situé à gauche du premier démarcatif et au segment situé entre les deux démarcatifs

les directeur.rice.s = les directeurs et les directrices

On remarquera enfin que dans le cas de "Cher(e)s collègues", les opérations de redoublement et de concaténation doivent s'accompagner du remplacement d'une lettre (en gras ci-dessous) par la même lettre avec diacritique : la représentation des personnes de sexe féminin y gagne un e (muet !) et y perd un accent grave ; de toute façon, pas de différence à l'oral entre masculin et féminin : [ʃɛʁ.kɔ.lɛɡ].

Cher(e)s collègues = Chères collègues, Chers collègues

Oralisation. – Deux cas :

1. L'adjonction d'un e (muet), avec éventuellement redoublement de la consonne graphique finale, ne modifie pas l'oralisation : élu.e [e.ly], chef.fe [ʃɛf].

2. Le segment "féminin" se substitue à un segment "masculin" : citoyen.ne [si.twa.jɛ̃], [si.twa.jɛn] ; banquier.ère [bɑ̃.kje], [bɑ̃.kjɛʁ] ; travailleur.euse [tʁa.va.jœʁ], [tʁa.va.jøz] ; recteur.rice [ʁɛk.tœʁ], [rɛk.tʁis] ; sportif.ve [spɔʁ.tif], [spɔʁ.tiv] ; étudiant.e [e.ty.djɑ̃], [e.ty.djɑ̃t].

Ordre. – Dans les exemples présentés par les guides de féminisation (voir notamment celui présenté par le secrétariat d'Etat en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes, cité plus bas), le masculin précède toujours le féminin : inspecteur.rice, chroniqueur.euse, banquier.ère, etc. Héritage de siècles de prédominance masculine ? ouh là là… Il est vrai que dans certains cas, la forme graphique féminine consiste en la simple adjonction d'un segment à droite de la forme masculine : citoyen.ne, député.e, professeur.e. Mais dans tous les cas, sur le plan graphique, cette écriture "inclusive" fait apparaitre la forme masculine comme étant la première et la forme de base, à partir de laquelle est créée la forme féminine. Comme le résume un participant à la "liste typographie" le 2017-10-14 : "Les femmes, d’accord ! mais les hommes d’abord."

incl
Le Canard Enchaîné, 2017-10-18.

En allemand, utilisation du I majuscule

Il s'agit de la première lettre du suffixe de féminisation -in, pluriel -innen.

BürgerInnen (= Bürger und Bürgerinnen)


Stratégies d'évitement

Quelle que soit l'appréciation que l'on porte sur le principe de la féminisation, il apparaît assez clairement que les procédés auxquels on doit recourir pour représenter distinctement des personnes des deux sexes présentent quelques inconvénients. Certains entrainent une grande lourdeur du fait de la répétition de segments communs. D'autres donnent aux mots concernés une forme inhabituelle du fait de l'utilisation de démarcatifs et obligent le lecteur à un travail préalable et complexe de décodage de ce qui se rattache à quoi. Quant à l'emploi du seul masculin – considéré comme terme de neutralisation des oppositions de genre –, il suscite de la part de certains (oh pardon ! de certaines et de certains... ou de certain.e.s… c'est-à-dire d'une partie de la communauté linguistique…) l'accusation immédiate de sexisme.

Pour éviter ces inconvénients, différents guides suggèrent plusieurs stratégies d'évitement qui consistent essentiellement à faire passer les personnes à la trappe : on féminise en liquidant les individus.

– les personnes individuelles disparaissent derrière le collectif ;
– les constructions à l'actif sont remplacées par l'utilisation du passif sans agent ;
– on recourt à des constructions qui ne nécessitent pas de pronom différencié selon le sexe.

Quelques exemples extraits de guides mentionnés en bas de cette page :

  Stratégies d'évitement

il peut / elle peut déposer
le juge mène l'instruction avec diligence
les employés
les étudiants
un archiviste
les cantonniers
les enseignants

il lui est possible de déposer
l'instruction est menée avec diligence
le personnel
la population étudiante
le service des archives
le personnel d'entretien des routes
le corps enseignant


En guise de conclusion

Sur le site du secrétariat d'Etat en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes figure la présentation d'un manuel d'écriture inclusive dont les auteurs indiquent entre autres choses :

"Nous sommes situés à Paris […] Nous sommes déjà intervenus à Paris. […] Nous avons déjà mis en place certains ateliers auprès de professionnels."
    http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/, consulté le 2017-10-02. Souligné par moi, JP.

– Tiens ? Que des hommes ? Non, leur site mentionne également des femmes. Mais… faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais.


Documents : exemples de recommandations féminisantes

N.B. Il s'agit d'un échantillon et non d'un inventaire de ce que l'on peut trouver en la matière.

Canada (université du Québec à Montréal) : Guide de féminisation ou la représentation des femmes dans les textes, s.d. [1992 ?]. Document en ligne, consulté le 2008-10-27.
http://www.instances.uqam.ca/Guides/Pages/GuideFeminisation.aspx

France (Institut national de la langue française) : Femme, j'écris ton nom... Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions, 1999. Document en ligne, consulté le 2010-06-02.
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/994001174/0000.pdf

Suisse (chancellerie fédérale) : Chancellerie fédérale, 2000. Guide de formulation non sexiste des textes administratifs et législatifs de la Confédération. Document en ligne, consulté le 2008-10-28.
http://www.unige.ch/rectorat/egalite/ancrage/dispositions/epicene/charte_epicene_Chancelerie_guide_formulation_non_sexiste.pdf

Allemagne (Deutsche Unesco-Kommission) : Hellinger, Marlies & Bierbach, Christine, 1993. Eine Sprache für beide Geschlechter. Richtlinien für einen nicht-sexistischen Sprachgebrauch. Document en ligne, consulté le 2008-11-03.
http://www.unesco.de/fileadmin/medien/Dokumente/Bibliothek/eine_sprache.pdf


© Jacques Poitou 2017.