Jacques Poitou
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Féminisation, "écriture inclusive" : représentation linguistique de groupes mixtes


 

Cher(e)s personnels, cher(e)s collègues, cher(e)s étudiant(e)s
    Formule d'appel dans des mails reçus en 2008 du président de l'université Lumière Lyon 2.

L'étranger : Je crois, au moins, distinguer une forme spéciale d'ignorance, si grande et si rebelle qu'elle balance toutes les autres espèces.
Théétète : Laquelle donc ?
L'étranger : Ne pas savoir et croire qu'on sait : c'est bien là, j'en ai peur, la cause de toutes les erreurs auxquelles notre pensée à tous est sujette.
    Platon (1963 : 323), Le Sophiste, 229c.

Autres pages autour de la féminisation

Le genre grammatical
Aux origines du féminin : la genèse du troisième genre en proto-indo-européen
Accord de l'adjectif avec des noms de genres différents
Formation de termes représentant des personnes de sexe féminin
Préconisations… et pratiques : florilège

Documente et références bibliographiques

Depuis les années quatre-vingt du siècle dernier, la féminisation des noms de professions et des titres connait de nouveaux développements en France et dans les autres pays à population francophone. Le gouvernement Jospin (1997-2002) a été le premier à comprendre plusieurs personnes que l'on a appelées "madame la ministre". A vrai dire, les premières initiatives gouvernementales en la matière étaient antérieures, avec la "circulaire du 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre", signée du Premier ministre de l'époque, Laurent Fabius, juste avant le changement de majorité…

voirDocuments officiels ou d'institutions publiques publiés en France, en Belgique, au Québec et en Suisse

La représentation en langue des deux sexes recouvre trois questions de nature différente :

– la création et l'emploi de termes féminins pour des noms de métiers (au sens large) exercés par des femmes – voir ici ;
– la représentation de la mixité et des deux sexes. Le terme d'"écriture inclusive" est employé actuellement par ses adeptes pour désigner un ensemble de conventions linguistiques et surtout graphiques qui s'inscrit dans cette problématique. Ces conventions sont destinées, selon leurs défenseurs, à assurer dans la langue une représentation égalitaire des individus des deux sexes, représentation qui ne serait pas assurée dans l'usage habituel de la langue dénoncé comme "inégalitaire", "sexiste", voire "machiste" ou "misogyne".
– la question de l'accord : un homme et une femme âgés/âgées/âgée ? – question fondamentale, et complexe, qui ne concerne pas seulement les désignations d'êtres animés, mais le fonctionnement général du genre et du nombre (un bureau et une chaise anciens/anciennes/ancienne ?) – voir ici.

La première question relève du lexique, de ses évolutions et de son enrichissement, tandis que les deux dernières touchent au fonctionnement morphosyntaxique de la langue.

La féminisation est l'objet de vives polémiques. On ne traitera pas ici des prises de position de telle ou telle institution (Académie française ou autre) ou de tel ou tel individu. Seuls les aspects linguistiques seront examinés, indépendamment des dimensions économiques, ethnologiques, idéologiques, politiques, psychologiques, sociologiques, etc. de la question. Il ne s'agit pas non plus de dire ici comment il conviendrait d'écrire, mais simplement d'analyser les usages dans le cadre du fonctionnement de la langue.

Sur l'incompétence des académiciens en linguistique
,
rien à ajouter à ce qu'écrivait en 1889 Léon Clédat (1889 : X), professeur à la faculté des lettres de Lyon : "L'élection académique ne saurait conférer la compétence grammaticale à ceux qui ne l'ont pas acquise par des études spéciales avant d'être admis sous la coupole."

Des polémiques aux sanctions financières.
– Le 6 octobre 2014, à l'Assemblée nationale, le député Julien Aubert (Les Républicains) s'adresse à Sandrine Mazetier (PS), qui préside la séance, en disant "Madame le président". Suite à son insistance à employer cette formule, Mazetier indique à Aubert qu'il fera "l'objet d'un rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal", ce qui entraine la suspension d'un quart de son indemnité mensuelle de député, soit près de 1 400 euros.
    http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2014-2015/20150005.asp, consulté le 2018-01-11.

– N.B. : dans ce qui suit, le mot genre est utilisé exclusivement au sens de genre grammatical. Les problématiques spécifiques liées à "LGBTQI+" (lesbiennes, gays, bi, trans, queer, inter, et autres) ne sont pas abordées ici.


Représentation linguistique de groupes mixtes

En ce qui concerne la représentation en langue de groupes mixtes d'individus, traitée ici, une recherche rapide sur Internet (et d'abord dans les mails que l'on reçoit) révèle la multiplicité des variantes. Exemple des formules d'appel figurant dans des mails ou des courriers papier adressés à des collègues :

Chers collègues | Chère collègue, cher collègue | Cher collègue, chère collègue | Cher(e)s collègues | Cher(es) collègues | Cher-e-s collègues | Cher.e.s collègues | Cher-es collègues

N.B. Ne sont pas relevées ici les variantes (également nombreuses) concernant l'usage de la majuscule sur le mot collègue et sur la seconde occurrence de l'adjectif cher.

voirCourrier administratif

Formules d'appel à l'heure européenne. – Le 4 mars 2019, Emmanuel Macron, président de la République française, fait publier un texte intitulé "Pour une Renaissance européenne" dans les journaux des pays de l'Union européenne et dans vingt-deux langues. Dans les formules d'appel, un terme générique masculin est utilisé dans toutes ces langues sauf en allemand. Voici cinq de ces langues :
allemand
anglais
espagnol
français
italien
Bürgerinnen und Bürger Europas
Citizens of Europe
Ciudadanos de Europa
Citoyens d'Europe
Cittadini d'Europa
      https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2019/03/04/pour-une-renaissance-europeenne, consulté le 2019-03-06.

En ce qui concerne l'emploi de ces différentes solutions, il faudrait distinguer les situations de discours dans lesquelles elles sont produites : selon que l'on s'adresse aux personnes en question – ce qui correspond à la deuxième personne de la morphologie verbale : pronoms personnels tu, vous – ou que l'on parle de personnes absentes dans la situation de discours – troisième personne de la morphologie verbale, que Benveniste (1966 : 225 sq.) qualifie de "non-personne".Sont analysées ci-dessous les différentes solutions pratiquées. On distinguera :

– le passif sans agent et les constructions impersonnelles ;
– l'emploi de substantifs à valeur collective et du pronom on ;
– l'emploi d'un terme unique sans référence spécifique et obligatoire au sexe des individus désignés :
    – substantifs de genre masculin employés avec valeur générique ;
    – substantifs de genre fixe, quel que soit le sexe des individus désignés ;
    – substantifs épicènes, de genre variable selon le sexe des individus désignés ;
– l'emploi conjoint de termes masculin et féminin ;
– l'emploi d'un terme masculin et d'une marque féminine.


Deux questions préliminaires

Personne et fonction

Dans le rapport de la Commission générale de terminologie et de néologie relevant de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, rapport datant de 1998, est proposée une distinction entre les fonctions, qui peuvent être assumées indifféremment par des individus des deux sexes et pour lesquelles l'emploi générique du masculin s'imposerait, et les personnes les occupant :

Cette indifférence juridique et politique au sexe des individus doit être préservée dans la réglementation, dans les statuts et pour la désignation des fonctions. Elle peut s’incliner, toutefois, devant le désir légitime des individus de mettre en accord, pour les communications qui leur sont personnellement destinées, leur appellation avec leur identité propre. Cette souplesse de l’appellation est sans incidence sur le statut du sujet juridique et devrait permettre de concilier l’aspiration à la reconnaissance de la différence avec l’impersonnalité exigée par l’égalité juridique." (p. 2)

En suivant cette distinction, on pourra dire : "Mme Martin, Préfet de région, est la coordinatrice des programmes départementaux d’investissement." (p. 47) ou s'adresser à elle en disant "Madame la Préfète". Comme l'indique ce rapport, la renonciation à la distinction entre fonctions et personnes et à l'emploi générique du masculin obligerait à réécrire sans exception tous les textes législatifs et réglementaires, jusqu'à la Constitution.

Dans la Constitution de la République française, on lit p. ex. : "Le Président de la République veille au respect de la Constitution." (art. 5) "Le Président de la République nomme le Premier ministre." (art. 8) – Dans le Code pénal : "Le règlement détermine les contraventions et fixe, dans les limites et selon les distinctions établies par la loi, les peines applicables aux contrevenants." (art. 111-2) – Dans le Code de la route : "Le conducteur d'un véhicule est responsable pénalement des infractions commises par lui dans la conduite dudit véhicule." (art. L121-1) [souligné par moi, JP]

Singulier et pluriel

Un groupe de plusieurs personnes peut être représenté, au pluriel, par un substantif, qui, employé au singulier, serait apte à représenter tout membre de ce groupe : un Français, des Français. Mais le singulier peut également représenter une pluralité d'individus, aussi bien avec l'article indéfini qu'avec l'article défini. C'est alors l'ensemble des individus aptes à être désignés par le substantif qui est pris en compte :

Un automobiliste doit rester maitre de son véhicule. = quelle que soit la personne désignée par automobiliste, pour elle vaut : devoir rester maitre de son véhicule.
L'automobiliste doit rester maitre de son véhicule. = pour toute personne ayant la qualité d'automobiliste vaut : devoir rester maitre de son véhicule.

Cet emploi générique du singulier peut être marqué également par le quantificateur exprimant la totalité tout – tandis que maint signifie qu'une partie seulement du groupe est prise en compte :

Tout condamné à mort aura la tête tranchée. = tous les condamnés à mort…
   – Oralisation de cette phrase par Fernandel : https://www.youtube.com/watch?v=WDPbUD_kxwl, consulté le 2021-02-10.

Plus généralement, le singulier fonctionne comme le terme non-marqué de l'opposition de nombre. En d'autres termes, on l'emploie quand il n'y a pas de raison particulière d'employer le pluriel – voir par exemple son emploi dans les définitions. Cette valeur du singulier est en corrélation avec sa forme, qui est généralement plus simple que celle de pluriel ; le singulier représente la forme de base à partir de laquelle est formé le pluriel. En français, le pluriel de la plupart des substantifs est formé par concaténation à droite d'un-s graphique (personne ~ personnes) ; en anglais, la plupart des substantifs ont un pluriel en sifflante (student ~ students, girl ~ girls, …).

Pour la représentation de personnes, la valeur générique du singulier peut être associée à la même valeur du masculin. Dans l'exemple ci-dessus, Tout condamné à mort englobe les hommes et les femmes et a, par exemple, valu aussi bien pour Marie-Antoinette que pour Louis XVI. L'homme de Cro-Magnon, dont nous descendons tous, comprend tous les individus mâles et femelles de ce type. – Voir plus bas l'analyse de l'emploi du masculin générique.

marqué vs non-marqué. – Ces concepts linguistiques (anglais markedness, allemand Markiertheit) sont issus des travaux de l'école de Prague créée au lendemain de la première guerre mondiale (R. Âkobson [Jakobson], N. Trubečkoj [Troubetzkoy] et al.). Utilisés d'abord en phonologie, ces concepts ont été exploités et développés plus tard également en morphologie dans le cadre des théories de la naturalité (v. Poitou 1984) et dans d'autres domaines. Le point important est la correspondance que l'on peut généralement établir entre forme et sens : au terme formellement simple correspond généralement l'absence d'un trait sémantique présent dans le terme marqué : "Formal complexity generally corresponds to conceptual complexity" (Waugh & Lafford 2000 : 273). – Pour une présentation succincte des concepts marqué/non-marqué et neutralisation des oppositions, v. p. ex. Lyons (1970 : 62-63 et 98) – ou tout autre bon ouvrage de linguistique générale –, et Waugh & Lafford (2000).
Tout comme au pluriel, les termes utilisés au singulier avec valeur générique peuvent se charger de connotations. Du fait que le singulier présente un ensemble d'individus comme relevant d'un même type alors que le pluriel les dénombre, il est plus aisément perméable à d'éventuelles connotations stéréotypiques voire même dépréciatives (v. p. ex. l'emploi de l'expression "le juif" dans des textes antisémites). Mais perméabilité ne veut pas dire nécessité : nulle connotation dépréciative, p. ex., dans le titre de l'ouvrage pionnier, maintes fois réédité, du socialiste allemand August Bebel (1840-1913), Die Frau und der Sozialismus (La Femme et le Socialisme), publié à Zürich en 1879 et traduit en français en 1911 – ci-contre.
    https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k815514, consulté le 2018-02-13.

– Ci-dessous Palais de la Femme, 94 rue de Charonne, Paris-11e, 2020-11-30.
femme

bebel

8 mars – journée de la femme ou des femmes ?

Singulier ou pluriel ? Cette journée a son origine dans le National Woman's Day (au singulier), organisé le 28 février 1909 à New York par le Parti socialiste d'Amérique. Le caractère international de cette journée remonte à une initiative de Clara Zetkin (et d'autres) lors de la deuxième Conférence socialiste internationale des femmes le 27 aout 1910. Une résolution demandait l'organisation d'une journée de la femme (Frauentag) dans tous les pays en liaison avec les organisations politiques et syndicales du prolétariat. – Dans le terme allemand Frauentag, -en, qui marque ailleurs le pluriel (singulier Frau), fonctionne comme simple élément de liaison (Fugenelement) sans valeur sémantique définie – cf. Frauenkonferenz (conférence des femmes, pluriel) en face de Frauenhaar (chevelure de femme, singulier) ; en allemand ancien (moyen-haut-allemand), -en fonctionnait comme suffixe flexionnel au singulier (sauf au nominatif) et au pluriel pour tous les féminins faibles (comme en allemand actuel pour les masculins faibles.)

L'ONU nomme cette journée officiellement au pluriel en anglais et en français – International Women's Day, Journée internationale des femmes – et au singulier en espagnol – Día Internacional de la Mujer ; pluriel en russe (Международный женский день), singulier en chinois (国际妇女节) et en arabe (sauf erreur). Mais en France, attention ! Pour Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes dans le gouvernement Philippe (2017-2020), "Le 8 mars, ce n'est pas la Journée de la femme. C'est la Journée internationale DES droits DES femmes." – Compris ?
    http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/8mars-a-journee-internationale-des-droits-des-femmes/, consulté le 2018-03-08.


Passif sans agent et constructions impersonnelles

Le passif sans agent permet de ne pas nommer les personnes dont il est question, pour quelque raison que ce soit.

L'instruction est menée avec diligence.
Le courrier a été distribué avant midi.
Les demandes peuvent être envoyées par mail.

D'autres constructions impersonnelles permettent d'éviter la représentation de l'agent.

Il est possible de déposer la demande par internet.
Il est autorisé de klaxonner pour éviter un accident de la route.


Emploi de substantifs de valeur collective et du pronom on

On peut en distinguer plusieurs types sémantiques de substantifs :

1. Substantifs désignant un groupe d'individus : groupe, masse, foule, monde, assemblée, brigade, classe, personnel, etc.

2. Substantifs ayant une valeur de collectif par métonymie :
– termes désignant la fonction des individus : service, rédaction, administration, milieu universitaire, corps électoral, etc.
– termes désignant le lieu où les individus sont rassemblés : salle, classe, rue, France, etc.

La foule réclame la démission de X.
Le corps électoral est convoqué le …
La France a peur et nous avons peur. (Roger Gicquel, 1976-02-18, sur tf1)

Le pronom on (< latin homo) peut renvoyer à un individu ou à un groupe d'individus indéfini, aussi bien qu'à un individu ou à un groupe défini, y compris le locuteur et le ou les interlocuteurs.

– indéfini :
On est plus criminel quelquefois qu'on ne pense (Voltaire, in Littré)
On aura tout vu !
On a souvent besoin d'un plus petit que soi. (La Fontaine)
– défini :
Vous, Narcisse, approchez ; Et vous, qu'on se retire (Racine, in Littré)
On a bien dormi ?
On était désemparés. (Zola in TLFi)

L'accord avec on se fait normalement au masculin, mais quand il renvoie à des personnes définies, il peut s'accorder en genre et en nombre en fonction du sexe et du nombre des personnes représentées.

Magdelon : c'est un lieu admirable que Paris ; il s'y passe cent choses tous les jours qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse estre. (Les Précieuses ridicules, 10 ; Molière 1947 : 2, 50)
Hier on [le roi et Mme de Montespan] alla ensemble à Versailles, accompagnés de quelques dames (Mme de Sévigné, in Littré) – valeur générique du masculin pluriel !
Avec Marie et Jeanne, on est allés au cinéma cet après-midi, dit Pierre.


Emploi d'un terme unique n'impliquant pas l'un ou l'autre sexe des individus désignés

1. Substantifs de genre masculin employés avec valeur générique

Au singulier comme au pluriel, le masculin peut fonctionner comme terme générique, c'est-à-dire comme le terme usuel de neutralisation de l'opposition de genre. Cet usage implique que les propriétés sexuelles des individus désignés ne sont pas pertinentes dans le contexte.

les enseignants sont invités à...
le prochain président sera élu en...

On pourrait paraphraser ainsi un emploi de ce type : qu'ils soient hommes ou femmes, peu importe, les enseignants sont invités à… Mais ce serait forcer le sens, car cela équivaudrait à prendre d'abord en considération l'identité sexuelle, avant de la rejeter comme non pertinente dans le contexte, alors que l'emploi générique du masculin l'ignore totalement.

homme
   Munster (Haut-Rhin), église Saint-Léger, 2020-10-27.

– Ci-contre : Maisons-Alfort (Val de Marne), 2020-04-02. Masculin pluriel à valeur générique pour soignants et tous ceux qui, mais féminin pluriel pour caissières : au supermarché du coin, il n'y a que des femmes aux caisses.

soignant

Gilets jaunes : sexe indifférent. – Lors du mouvement dit des "gilets jaunes" à l'automne 2018, le terme masculin gilets jaunes a été employé, par métonymie, pour désigner les participants à ce mouvement, indépendamment de leur sexe. Un féminin "gilette jaune" ou "gillette jaune" (comme les célèbres rasoirs Gillette) est resté exceptionnel face à l'emploi générique du masculin pluriel. Au singulier, gilet jaune est parfois employé au féminin : une gilet jaune à côté de une femme gilet jaune.

Cet emploi du genre masculin est parfois qualifié improprement de "neutre". En indo-européen, le neutre est l'un des trois genres à côté du masculin et féminin, mais il ne sert pas pour la neutralisation de l'opposition masculin ~ féminin pour les êtres animés. En anglais, le neutre correspond – globalement – aux substantifs non-animés. En français, il n'y a plus de neutre : il a été absorbé très majoritairement par le masculin. il dans il pleut ou il parait qu'il est beau, est masculin, tout comme ce, cela dans c'est beau, cela parait beau – l'accord de l'adjectif attribut au masculin (quand il y en a un) le prouve.

neutre < latin neuter = "aucun des deux, ni l'un ni l'autre" < ne- (négation) + -uter (l'un ou l'autre) ; Freund (1924 : 2, 564) donne l'exemple suivant : Ita neutris cura prosperitatis (Tacite), ni les uns ni les autres ne se soucient de la postérité.

La raison pour laquelle, en français, le masculin et non le féminin sert de terme générique a un fondement diachronique : le masculin est l'héritier direct du genre commun (appelé aussi animé) tel qu'on peut le reconstruire en proto-indo-européen avant l'émergence du féminin.

voirAux origines du féminin : la genèse du troisième genre en proto-indo-européen

Mais en synchronie, ce fait est aussi lié à une propriété des substantifs concernés. Le terme féminin apparait généralement comme plus complexe sur le plan morphologique ou phonique que le masculin correspondant, qu'il soit formé par dérivation à partir du masculin (ex. : maitresse) ou que le masculin ait été apocopé (ex. : avocat [a.vɔ.ka], avocate [a.k.kat], issus pareillement de latin advocatus, mais la prononciation du -t final a disparu du terme masculin) ; même les termes féminins en -trice (masc. -teur < latin -tor) sont formés avec un suffixe ajouté au masculin : -tor-ix. Dans les paires de termes correspondant aux deux sexes, le féminin en constitue alors le terme morphologiquement marqué. Cette caractéristique formelle correspond à une propriété sémantique : dans le terme féminin est nécessairement présente une propriété sexuelle [+ féminin], alors que le terme masculin correspondant peut, dans ses emplois, en être dépourvu.

La neutralisation de l'opposition de genre au profit du masculin concerne aussi bien d'autres faits grammaticaux :

– Les adjectifs possessifs correspondant aux trois personnes du singulier ont, au singulier, deux formes distinctes pour le masculin et le féminin (mon ~ ma, ton ~ ta, son ~ sa), mais devant voyelle, c'est la forme masculine qui est employée depuis le moyen-âge également pour les substantifs féminins : son auto, sa voiture, et au pluriel, la forme est unique quel que soit le genre du substantif : ses autos, ses voitures, ses carosses. Pour les trois personnes du pluriel, une forme unique au singulier et au pluriel : notre/votre/leur auto/voiture/véhicule, notres/votres/leurs autos/voitures/véhicules.
– Le pronom personnel de la troisième personne du singulier a des formes distinctes pour le masculin et le féminin (il ~ elle), mais cette opposition est neutralisée pour l'adjectif possessif, qui ne distingue pas entre possesseur masculin et féminin : le chien de Pierre – son chien ; le chien de Marie – son chien ; l'auberge, le restaurant – son menu – à la différence de l'anglais ou de l'allemand (his dog ~ her dog ; sein Hund ~ ihr Hund). Pour les pronoms des première et deuxième personnes du singulier et du pluriel, pas de forme distincte selon le sexe des interlocuteurs – c'est une propriété commune de toutes les langues indo-européennes – mais l'accord au singulier se fait en fonction du sexe (Marie, tu es fatiguée).
– Le pronom relatif en fonction sujet a une forme unique qui (celui qui / celle qui / ceux qui / celles qui), issue du latin qui (nominatif masculin singulier et pluriel), même si l'accord se fait avec son antécédent : la dame qui est venue, le monsieur qui est venu.
Le pronom interrogatif a, pour les animés, une forme unique, qui s'oppose à celle pour les non-animés : qui vois-tu ? que fais-tu ? – et l'accord, s'il y a lieu, se fait au masculin : qui est venu, Marie ou Julie ?
– La nominalisation transforme un verbe ou un adjectif en un substantif de genre masculin : le boire et le manger, le beau, le vrai, le savoir-faire, etc.
– Le participe passé employé dans des périphrases verbales s'accorde dans certains cas avec l'un des actants du verbe (la pomme que j'ai mangée, les invités sont arrivés, etc.) ; dans d'autres cas, pas d'accord, et c'est la forme masculine qui est employée (j'ai mangé une pomme, nous nous sommes donné rendez-vous).
– Dans le cas d'emplois autonymiques, l'accord se fait, s'il y a lieu, au masculin : "table" et "chaise" sont féminins en français, neutres en anglais et masculins en allemand.
– L'anaphorisation d'un adjectif attribut se fait avec le pronom masculin le au singulier (le singulier étant non-marqué par rapport au pluriel) : Jean est fatigué. Marie et Jeanne sont fatiguées. Marie et Jeanne le sont. – En allemand, c'est le neutre singulier qui est utilisé dans ce cas. Peter ist müde. Anna und Maria sind es auch.

Madame de Sévigné, Ménage, Vaugelas – et l'usage

– Gilles Ménage (1693 : 31) :
Mad. de Sevigny ſ’informant de ma ſanté, je lui dis : Madame, je ſuis enrhumé. Elle me dit : Je la ſuis auſſi. Je lui dis : Il me ſemble, Madame, que ſelon les regles de nôtre langue il faudroit dire : Je le ſuis. Vous direz comme il vous plaira, répondit-elle, mais pour moi je ne dirai jamais autrement que je n'aye de la barbe.

– Claude Fabre de Vaugelas (1738 : 148-150) :
C'eſt une faute que font preſque toutes les femmes, & de Paris, & de la Cour. Par exemple, je dis à une femme, quand je ſuis malade, j’aime à voir compagnie. Elle me répond, & moi quand je la ſuis, je ſuis bien-aiſe de ne voir perſonne. Je dis, que c’eſt une faute de dire, quand je la ſuis, & qu’il faut dire, quand je le ſuis. La raison de cela eſt, que ce le, qu'il faut dire, ne ſe rapporte pas à la perſonne, car en ce cas-là il eſt certain qu’une femme auroit raiſon de parler ainſi, mais il ſe rapporte à la choſe ; & pour le faire mieux entendre, c’eſt que le, vaut autant à dire que cela, lequel cela, n’eſt autre choſe que ce dont il s’agit, qui est, malade, en l'exemple que j'ai proposé. Et pour faire voir clairement que ce que je dis est vrai, & que ce le, ne ſignifie autre choſe que cela, ou ce dont il ſ’agit ; propoſons un autre exemple, où ce ſoient pluſieurs qui parlent, & non pas une femme. Je dis à deux de mes amis, quand je ſuis malade, je fais telle choſe, & ils me répondent, & nous quand nous le ſommes, nous ne faiſons pas ainſi. Qui ne voit que ſi la femme parloit en diſant, quand je la ſuis, il faudroit auſſi que ces deux hommes diſſent, & nous quand nous les sommes ? ce qui ne ſe dit point. Ainsi M. de Malherbe dit, les choſes ne ſe ſuccedent pas comme nous le deſirons, & non pas les deſirons. Cet exemple n’eſt pas tout-à-fait comme l’autre, mais il y a beaucoup de rapport, & eſt dans la même règle. Néanmoins puiſque toutes les femmes aux lieux où l’on parle bien, diſent, la, & non pas, le, peut-être que l’Uſage l'emportera sur la raiſon, & ce ne ſera plus une faute. Pour les au pluriel, il ne ſe dit point, ni par la raison, ni par l'Uſage.

Plusieurs siècles plus tard, force est de constater que cet usage du féminin ne l'a pas emporté. Mais les remarques de Vaugelas montrent bien comment travaillent les grammairiens de l'époque dans l'établissement de règles : le critère décisif, c'est l'usage.

L'emploi du masculin peut prêter à ambigüité : les enseignants peut signifier l'ensemble des individus exerçant la profession en question quel que soit leur sexe, mais aussi le seul sous-ensemble des individus de sexe masculin exerçant ladite profession. Cet inconvénient est lié à l'aptitude des termes à représenter à la fois une catégorie et une sous-catégorie (usage générique et particulier). Des propositions suggérées parfois et consistant à choisir entre masculin et féminin en fonction de la proportion d'individus de l'un et l'autre sexe nécessiteraient un choix parfois délicat (trois femmes et quatre hommes ? quatre femmes et trois hommes ?). Si l'on veut préciser que seuls les individus de sexe masculin sont concernés, il faut ajouter un terme (p. ex. les enseignants hommes, hommes ne peut être compris que comme désignation d'êtres humains mâles, puisque la valeur générique est comprise dans enseignants) ; dans le cas inverse, il suffit de dire les enseignantes. Mais si cette ambigüité est théoriquement possible, qu'en est-il en contexte ? Quand on lit, par exemple, "A Paris, les manifestants contre la politique du gouvernement étaient peu nombreux", on se doute bien qu'il y en avait des deux sexes (sinon, cela aurait été dit), mais peu importe. L'interprétation serait certainement différente s'il s'agissait d'une manifestation à Ryad…

Pour ces substantifs masculins aptes à désigner des êtres animés des deux sexes, le choix entre les valeurs générique et [+ masculin] est orienté au décodage par le contenu lexical, le cotexte et les connaissances extralinguistiques. Dans Il y avait beaucoup de manifestants hier à Paris, la valeur générique de manifestants est sélectionnée, et dans Il y avait beaucoup d'hommes à la manifestation, c'est la valeur [+ masculin]. Dans Les Anglais se rasent la barbe tous les jours, c'est la valeur [+ masculin], dans Les Anglais aiment l'Italie, la valeur générique (ce dernier exemple in Dister et Moreau 2020 : 19) – mais c'est la valeur [+ masculin] dans Les Anglais aiment beaucoup l'Italie, les Anglaises moins.

Une telle ambigüité entre générique et spécifique est loin d'être un phénomène unique dans la langue, et elle ne vaut pas seulement pour le genre.

chat et chien sont employés pour désigner uniquement les mâles, avec les oppositions chat ~ chatte et chien ~ chienne, mais aussi, très souvent, comme termes génériques indépendants du sexe des animaux – voir aussi les nombreuses expressions où chien et chat ont leur valeur générique (avoir d'autres chats à fouetter, une toilette de chat, jouer au chat et à la souris, appeler un chat un chat, avoir un chat dans la gorge, donner sa langue au chat, rubrique des chiens écrasés, un temps de chien, malade comme un chien, se regarder en chiens de faïence, ce n'est pas fait pour les chiens, etc.).
– Un frigidaire peut désigner une armoire permettant de conserver des denrées au froid, de quelque marque qu'elle soit, ou exclusivement une telle armoire de marque Frigidaire.
professeur (ou prof) peut désigner dans l'enseignement supérieur tout enseignant, ou bien seulement un enseignant ayant le titre de professeur des universités (la désambigüisation peut être assurée par le redoublement : un prof prof – le premier terme avec valeur générique, le second avec valeur spécifique).  
– Un coca peut désigner spécifiquement un produit de la marque Coca Cola ou toute autre boisson semblable.

On pourrait multiplier les exemples.

voirhomme, humain et leurs dérivés

2. Substantifs de genre fixe, quel que soit le sexe des individus désignés

Les termes de ce type se répartissent entre les deux genres :

– masculin : assassin, bébé, membre, contact, escroc, être humain, génie, gens (uniquement pluriel), individu, personnage, témoin, etc. ; pronom quiconque ;
– féminin : âme, connaissance, dupe, gent, personnalité, personne, plume, recrue, sentinelle, star, vedette, victime.

Sauf gens et quiconque, ces termes peuvent s'employer au pluriel ou au singulier.

L'accord des éléments qui se rapportent à ces substantifs correspond à leur genre : de nombreuses victimes, Pierre est la seule victime qui soit sortie indemne.

Dans un article du Figaro rendant compte d'une intervention d'Emmanuel Macron sur les victimes d'incestes, on lit : "«Vous ne serez plus jamais seules», dit-il aux victimes." – accord normal de seules avec victimes. Par contre, dans le texte original de cette intervention : "À vous qui vous êtes libérés d’un fardeau que vous avez trop longtemps porté, […], je veux juste vous dire : […] vous ne serez plus jamais seuls." – accord normal de seul avec vous, masculin pluriel de valeur générique.
    https://www.lefigaro.fr/flash-actu/inceste-il-nous-faut-punir-les-criminels-annonce-emmanuel-macron-20210123, consulté le 2021-01-25
    https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/01/23/la-parole-se-libere-grace-au-courage, consulté le 2021-01-25.

––– gens, gent

> latin gens, gentis, féminin singulier = "ce qui est uni par les liens de la naissance, par la communauté d'origine, race (embrassant plusieurs familles, unies entre elles par la communauté du nom et des pratiques religieuses particulières ; ces races dans l'origine étaient exclusivement patriciennes ; mais après que les mariages entre patriciens et plébéiens eurent été permis, il y en eut aussi de plébéiennes), famille, souche" (Freund 1924 : 2, 21) < geno/gigno, -is, gignere, genui, genitum = engendrer.

De là, en français, un féminin singulier gent, considéré dans la langue d'aujourd'hui comme archaïsant = race, espèce : "Je ſuis Oyſeau ; voyez mes aiſles : / Vive la Gent qui fend les airs". (La Fontaine 1668 : 59). Quand il est en fonction sujet, sa valeur collective a tendance à entrainer l'accord du verbe au pluriel, et pour désigner "un certain nombre de personnes" (Littré 1874 : 2, 1859-1861), il passe au masculin – genre non marqué : ces gens sont inconscients.

De cette genèse des emplois actuels de gens survivent deux particularités.

1. En français actuel, gens ne peut plus renvoyer qu'à un nombre indéterminé de personnes : beaucoup de gens, mais pas *mille gens.

2. gens requiert l'accord au masculin, mais le féminin subsiste pour un adjectif placé immédiatement à gauche du substantif : les petites gens, mais des gens âgés. Pas de différence, bien sûr, pour les adjectifs dont les formes fléchies diffèrent selon le genre : des braves gens, des gens braves. Mais le quantificateur tous ne se met au féminin que s'il est suvi de l'article défini et d'un adjectif qui a des formes distinctes au masculin et au féminin (toutes les petites gens, mais tous les pauvres gens), et s'il est immédiatement suivi du substantif (toutes gens). Conséquence de cette survivance du féminin : des adjectifs se rapportant à gens peuvent, selon leur place, avoir des formes masculines et féminines : Instruits par l'expérience, les vieilles gens sont prudents. (Littré), Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns (La Fontaine, in FEW 4, 106-109).

––– individu

Comme personne, individu peut désigner des êtres humains de l'un ou l'autre sexe, mais son emploi est soumis à conditions. Ses acceptions sont recensées ainsi par Littré (1874 : 3,76) :

1. Terme scientifique. Tout corps considéré comme un tout distinct par rapport à l'espèce à laquelle il appartient.
2. Échantillon d'une espèce quelconque, organique ou inorganique.
3. Il se dit particulièrement des personnes. Tous les individus qui composent une nation. L'être personnel considéré par opposition à l'État ou à la société.
4. Homme que l'on ne connaît pas, ou qu'on ne veut pas nommer, ou dont on parle en plaisantant ou avec mépris.
Familièrement et par plaisanterie. Avoir soin de son individu, conserver, soigner son individu, avoir grand soin de sa personne, de sa santé, etc.

Dans la troisième acception, individu peut s'employer au pluriel ou au singulier avec valeur générique (tout individu qui…). Dans la quatrième acception, il ne peut référer à une femme déterminée, et ses connotations souvent négatives en restreignent l'emploi quand il renvoie à des hommes.

alcazar Exemple de la quatrième acception de individu : Hergé, Les Sept Boules de cristal, 1944-02-04.
Le visage du capitaine Haddock montre qu'il n'apprécie guère le terme d'individu qu'emploie, avec l'accent espagnol, le général Alcazar pour le désigner.
http://www.bellier.co/7%20boules%20de%20cristal/vue1.htm, consulté le 2020-10-02.

individu vient du latin indiuiduum = forme neutre de l'adjectif indiuiduus = indivisible < diuiduus = divisible < diuidere = diviser. La première édition du dictionnaire de l'Académie (1694 : 1, 337) le définit ainsi : "Terme dogmatique qui ſe dit de chaque eſtre ſingulier par rapport à l'eſpece dont il fait partie. Il ſe dit principalement des perſonnes en particulier. Conserver son individu, avoir ſoin de ſon individu. Et cela ne ſe dit qu'en plaiſanterie."

––– personne

Dans la langue d'aujourd'hui, personne, de genre féminin, peut, aussi bien au singulier qu'au pluriel, désigner tout individu quel que soit son sexe. En droit, on distingue en outre la personne physique de la personne morale (c'est-à-dire qui n'a pas en soi d'existence physique). personne peut aussi ne représenter aucun individu, il fonctionne alors comme pronom et nécessite l'accord au masculin. Cf. les exemples suivants de Molière (séquences soulignées par moi, JP) :

Figurez-vous donc premierement que la Scene est dans l'antichambre du Roy, car c'est un lieu où il se passe tous les jours des choses assez plaisantes. Il est aisé de faire venir là toutes les personnes qu'on veut, & on peut trouver des raisons mesme pour y authoriser la venuë des Femmes que j'introduis.
    (L'Impromptu de Versailles, 3 ; Molière 1947 : 4, 35)

Arnolphe : Mais il me semble, Agnés, si ma mémoire est bonne,
Que j'avois défendu que vous vissiez personne.
    (L'Escole des Femmes, II, 6 ; Molière 1947 : 3, 128)

Uranie : Quoy, Cousine, personne ne t'est venu rendre visite ?
Elise : Personne du monde.
    (La Critique de l'Escole des Femmes, 1 ; Molière 1947 : 3, 219)

Dans quelques cas, l'accord avec personne peut se faire (ou a pu se faire) au masculin – cf. ces deux exemples de Molière, dans lesquels deux personnes renvoient à des personnes de sexe différent :

Jamais je n'ay veu deux personnes estre si contens l'un de l'autre
    (Don Juan, I, 2 ; Molière 1947 : 5, 33. Il s'agit de deux personnes de sexe différent)

deux personnes, qui disent les choses d'eux-mesmes
    (Le Malade imaginaire, II, 5 ; Molière 1947 : 10, 103)

personne vient du latin persona, terme d'origine étrusque, qui désignait le masque porté par les acteurs, de là, le personnage joué par l'acteur, et de là, "le rôle, le caractère, le personnage que quelqu'un joue dans le monde", "l'homme qui remplit une fonction quelconque, la personne qui joue un rôle, le personnage" (Freund 1924 : 2, 775).

persona

Gaffiot (1964 : 1160) donne l'exemple ex persona ardent oculi histrionis (Cicero), les yeux de l'acteur lancent des flammes à travers le masque, – ainsi que l'illustration ci-contre de jolies personae.

En français, personne hérite du genre féminin du latin, mais FEW (8, 272) note que jusqu'au XVIIe siècle, l'accord se fait souvent au masculin – comme genre non-marqué – du fait que personne peut référer à des hommes ou à des femmes (voir aussi Brunot 1906 : 402, Vaugelas 1880 : 1, 58-63). L'état actuel et l'accord obligatoire au féminin, se fixe à la fin du XVIIe siècle. Dans son emploi comme pronom indéfini, qui correspond sémantiquement au latin nemo, l'accord obligatoire au masculin est lié au fait qu'il renvoie négativement à des individus indéterminés de sexe indifférent.

Masculinisation de personne ? – C'est ce que fait Agostino Ferrari (1934-1998), connu sous le nom de Nino Ferrer, dans le refrain de la chanson Le téléfon : "Gaston y a l'téléfon qui son et y a jamais person qui y répond".

    – Ecouter Le Téléfon chanté par Nino Ferrer : https://www.youtube.com/watch?v=buUqkohMphg

personne ou femme ? – Dans Les Misérables, Hugo présente ainsi Sœur Simplice : "C'était une personne – nous n'osons dire une femme – calme, austère, de bonne compagnie, froide, et qui n'avait jamais menti." (Hugo 1963 : 1, 262) – Une opposition semblable entre femme et religieuse est thématisée par Brassens dans La religieuse.

Deux dérivés, un de chaque genre : personnage et personnalité.

3. Substantifs épicènes, de genre variable selon le sexe des individus désignés

 titulaire, adepte, camarade, élève, enfant, secrétaire, socialiste, etc. ; à ces substantifs s'ajoutent les pronoms vous, nous et on.
voirPlus de précisions sur les substantifs épicènes

Employés au singulier, le genre des termes épicènes insérés dans un syntagme nominal est le plus souvent marqué par l'accord de l'article ou de l'adjectif. C'est toujours le cas avec l'article indéfini (un élève ~ une élève), mais l'opposition de genre est neutralisée si l'article défini est placé immédiatement à gauche d'un substantif commençant par une voyelle (l'élève). C'est également le cas avec les adjectifs possessifs mon, ton, son, et, quel que soit le substantif, avec notre, votre, leur. Il reste que l'adjectif qui s'y rapporte peut, dans certains, marquer les différences de genre : son enfant est grippé/grippée – mais son enfant est malade.

Ambigüité également dans certains cas au pluriel, du fait que les articles ne connaissent qu'une forme, de même que certains adjectifs : les élèves, les élèves difficiles. Si l'on veut préciser qu'il s'agit de garçons, et non de filles, ou l'inverse, cela ne peut se faire que par l'insertion d'une sorte de morphème de sexe (pour reprendre le terme déjà cité de Vendryès) : les élèves garçons, les élèves filles – ou par le biais de l'accord : les élèves fatigués, les élèves fatiguées.


Emploi conjoint des termes masculin et féminin

– Premier exemple, de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, lors d'un meeting en l'honneur de Staline en 1949 : "Les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les mères, tous et toutes veulent la paix, tous et toutes condamnent la guerre, tous et toutes luttent contre la guerre, tous et toutes acclament le nom de Staline, synonyme de vaillance et de bonté, d'amour et de paix." [souligné par moi, JP]
  http://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-494-161-0-0.html, consulté le 2018-10-17.

ces messieurs-dames – Ordre masculin-féminin ici. Deux raisons à cela : une raison euphonique (alternance régulière consonne-voyelle qui serait impossible avec l'ordre inverse mesdames-sieurs) et une raison lexicale (dame est d'usage courant, tandis que sieur [sjœʁ] ne s'emploie plus que suivi d'un nom propre : le sieur Trucmuche)

les étudiantes et les étudiants
les passagers et les passagères
le prochain président ou la prochaine présidente
celles et ceux – Très fréquent, prononcé avec liaison [sɛl.ze.sø], d'où la graphie parfois utilisée pour cette expression : celles-zé-ceux.

Formules d'appel

Mesdames, messieurs (utilisé seul) / Mesdames et messieurs (peut être complété par l'énoncé de fonctions spécifiques). Exemples extraits de discours officiels d'Emmanuel Macron, président de la République : Mesdames et messieurs les élus, […] Mesdames et messieurs les ambassadeurs (2017-06-09) ; Mesdames et messieurs les académiciens (2017-12-08). – Noter l'emploi concomitant du masculin pluriel à valeur générique.

Françaises, Français ! – Formule utilisée par le général de Gaulle dans ses allocutions en tant que président de la République (1959-1969). Elle a été parodiée ainsi par l'humoriste Pierre Desproges : "Françaises, Français, Belges, Belges". Mais le modèle gaullien a été repris – de façon non parodique – par Arlette Laguiller, candidate trotskiste à l'élection présidentielle en 1974 et à chaque élection présidentielle ensuite jusqu'en 2007 : "Travailleuses, travailleurs !". Depuis la présidence de François Mitterrand (1981-1995), c'est la formule "Mes chers compatriotes" qui est utilisée le plus souvent par les présidents de la République et orthographiée ainsi sur le site de l'Elysée en 2018 (emploi générique du masculin).

– En Allemagne, la formulation "Deutsche Männer, deutsche Frauen" (Allemands, Allemandes) parfois complétée par "deutsche Jugend" (jeunesse allemande) a été fréquemment employée dans des discours ou des appels au XXe siècle, au moins jusque dans les années cinquante, et indépendamment de la couleur politique des orateurs. Dans quatre discours prononcés par Adolf Hitler en 1932, on trouve trois formules différentes : "Meine deutschen Volksgenossinnen und Volksgenossen" (Stralsund, 1932-07-20, Mes compatriotes allemands femmes et hommes), "Deutsche Volksgenossen" (Kiel, 1932-07-20, Compatriotes [masculin] allemands), "Deutsche Volksgenossen und -genossinnen" (Dresden, 1932-07-23, Nürnberg, 1932-07-30, Compatriotes allemands hommes et femmes).
     http://www.kurt-bauer-geschichte.at/PDF_Lehrveranstaltung%202008_2009/10_Hitler-Wahlreden_1932.pdf, consulté le 2018-11-13.

– En Union soviétique, l'allocution radiophonique de Staline le 3 juillet 1941, quelques jours après l'agression allemande, commençait ainsi : "Товарищи ! Граждане ! Братья и сестры ! Бойцы нашей армии и флота ! К вам обращаюсь я, друзья мои !" ("Camarades ! Citoyens ! Frères et sœurs ! Combattants de notre armée et de notre marine ! Je m'adresse à vous, mes amis !" [Stalin 1951 : 5 ; traduit de l'allemand par moi, JP]) – De même que "mes amis", l'appellation "Frères et sœurs", d'inspiration religieuse, prononcée après une pause de quatre secondes, était inédite dans la bouche de Staline (ancien séminariste), et elle marqua fortement les esprits en ces heures graves. "Ni Lénine ni aucun autre dirigeant n'aurait songé à dire cela." (Soljenitsyne 1968 : 121).

voirEcouter le début de l'allocution de Staline

Les deux termes sont reliés par la conjonction et au pluriel et par la conjonction ou au singulier.

Si une informaticienne ou un informaticien pense que...

Dans quel ordre les deux termes sont-ils disposés ? – Il n'y en a que deux possibles : masculin en premier ou en second. Mais le choix peut correspondre à des principes différents : 1. ordre alphabétique ; 2. le terme le plus court d'abord (c'est généralement le masculin) ; 3. le féminin d'abord pour accorder l'adjectif épithète situé à droite (quand il y en a un) avec le second terme (masculin), c'est-à-dire au masculin ; 4. le féminin d'abord comme reflet linguistique de traditions de galanterie à l'égard du "sexe faible" ; 5. le masculin d'abord comme reflet linguistique de l'idéologie de prédominance du "sexe fort" dans la société (liste non limitative).

Dans certains cas, on fait, quand on le peut, l'ellipse des éléments communs.

chères et chers collègues

S'il est employé de façon systématique, ce procédé fait apparaitre tout ensemble d'individus comme scindé systématiquement en deux sous-groupes, chacun avec une représentation linguistique spécifique. Le critère de distinction des deux sous-groupes est le sexe, c'est-à-dire l'une des propriétés des référents, érigée dès lors au statut de la propriété la plus pertinente : pas de groupe d'individus sans division entre personnes de sexe masculin et personnes de sexe féminin. Le souci de rendre "visibles" les femmes par le biais de désignations spécifiques aboutit ainsi à abolir la représentation linguistique de la mixité par une séparation stricte entre termes désignant les hommes et les femmes.

Comment célébrer Sidonie-Gabrielle Colette ?

Le 2017-11-09, Bernard Pivot poste sur twitter : "Colette est l'une de nos grandes écrivaines. Colette est l'un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non?"
Dans le premier cas, Colette est comparée à un ensemble de femmes ayant la qualité d'"écrivain", dans le second à un ensemble de personnes – de quelque sexe qu'elles soient – ayant la qualité d'"écrivain" (emploi générique du masculin).

Mais l'intéressant en l'occurrence est que la représentation conjointe de désignations des deux sexes s'avèrerait impraticable : ??Colette est l'une de nos plus grands écrivains et de nos plus grandes écrivaines.

Représentation des deux sexes avec parenthèses, traits d'union, points ou barres obliques

Les conventions présentées et analysées ici, qui ne concernent que la forme graphique, ne sont pas entièrement nouvelles – voir ci-contre ce qui figure sur la carte nationale d'identité depuis 1995 –, mais jusqu'à ces dernières années, leur usage était limité et ponctuel. Depuis les années 2010, elles sont utilisées au sein de certaines communautés pour des textes suivis, et elles sont parfois aussi fortement médiatisées. ci

Dans la graphie, la marque du féminin est ajoutée au terme masculin et reliée par un trait d'union, un point ou une barre oblique, ou elle est mise entre parenthèses. Voici un petit échantillon :

les directeurs-trices ; les directeur.trice.s ; les directeurs/trices ; les directeurs(trices) ; les candidat-e-s ; certains-es étudiants-es inscrits-es ; un(e) étudiant(e) nouveau(elle) ; un-e étudiant-e nouveau-elle ;un/e étudiant/e nouveau/elle ; les collègues intéressé-e-s ; les directeur-trice-s ; Cher(e)s collègues ; le/la président/e ; du.de la fonctionnaire

Aux signes attestés dans de telles expressions a été ajouté plus récemment le point médian : les candidat·e·s

– Le point médian (U+00B7 dans le standard Unicode ; appelé parfois aussi "point milieu" par calque de l'anglais middle dot ou "point central") est différent de la puce (anglais bullet, U+2022), placée à la même hauteur, mais plus grasse (ci-après, point médian et puce : · •). Les termes anglais et français sont ceux de la norme ISO/CEI 10646. – En typographie anglo-saxonne, la puce est utilisée pour introduire les différents éléments d'une liste, comme le tiret cadratin ou demi-cadratin en typographie française traditionnelle. En tout cas, la puce n'est pas la "variante grasse" du point médian, les différences de graisse étant extérieures au standard Unicode.

voirPrincipes d'Unicode

Choix entre ces signes

Un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe publié en 2015 par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (instance consultative créée en 2013 auprès du Premier ministre) préconise le point pour deux raisons principales : il serait peu visible et idéologiquement neutre. Voici les arguments :

Le point a l’avantage d’être peu visible pour ne pas gêner la lecture, d’être le plus aisé pour les logiciels adaptés aux personnes malvoyantes, de faciliter l’écriture sur un clavier informatique et d’éviter toute connotation négative à l’inverse des parenthèses (indiquent un propos secondaire), de la barre oblique (connote une opposition), du E majuscule (peut laisser penser que seules les femmes sont désignées). Il prend également moins de place que le tiret, autre forme courante.
    http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/hcefh__guide_pratique_com_sans_stereo-_vf-_2015_11_05.pdf, consulté le 2017-10-07.

– La faible visibilité du point ? (surtout pour les aveugles !). – Comme aurait dit très judicieusement La Palice, la fonction des signes de ponctuation ne peut être remplie que si on les voit (cf. p. ex. la supériorité de l'espace inter-mots, bien visible, sur le point médian utilisé parfois dans la Rome antique).
– Les connotations attribuées aux parenthèses ? – Les parenthèses encadrent une séquence hors syntaxe de la phrase, quels que soient la raison et l'effet de cet ajout. Mais ces connotations supposées semblent véhiculées par le transfert sur cette convention scripturale du sens figuré de l'expression mettre entre parenthèses = "Négliger, exclure, faire abstraction de" (TLFi). Sur les fonctions variées des parenthèses, voir p. ex. François (2011).
– Une connotation d'opposition dans la barre oblique ? – Où est l'"opposition" dans l'usage standard de la barre oblique avec les unités de mesure : km/s ? Dans les indications courantes 7/7, 24/24 ? Ou dans celle qui figure dans des offres d'emploi : H/F ?
– L'emploi de la majuscule ne peut valoir que pour les termes où le féminin est dérivé à l'aide du seul -e : les étudiantEs.
– Le point prend effectivement moins de place que le trait d'union (appelé ici improprement tiret), mais le gain de place est quand même assez minime.

Les qualités attribuées au point médian par ses adeptes sont sa discrétion et le fait que ce serait sa seule fonction dans l'écriture du français. Mais il ne semble pas être le plus utilisé par les adeptes de l'écriture dite "inclusive". Sa réalisation avec un ordinateur, une tablette ou un smartphone dépend du système d'exploitation : combinaison de touches (avec macOS), saisie d'un code (avec Windows), impossibilité… Quoi qu'il en soit, il a ses fans.

– L'Afnor (Association française de normalisation) fait savoir qu'elle entend bien l'inclure dans une nouvelle configuration de clavier – voir l'article intitulé "Point•e médian•e" [sic, avec deux puces !] publié le 2017-10-17 sur son site.
    https://normalisation.afnor.org/actualites/lecriture-inclusive-option-retenue-future-norme-volontaire-clavier-francais/, consulté le 2017-12-28.

Benoît Hamon, suite à son brillant score à l'élection présidentielle de 2017 comme candidat socialiste (6,36 %), crée son propre mouvement politique qu'il baptise le 2017-12-02 "Genération·s" – mais quelle y est précisément la fonction du point médian, à part montrer qu'on est dans le vent ? Selon Le Point, Hamon a expliqué ainsi ce nom : "Il y a de la liberté, l'idée, c'est que l'on peut l'affubler de plusieurs adjectifs, le décliner." No comment…
     http://www.lepoint.fr/politique/benoit-hamon-a-la-relance-avec-generations-s-02-12-2017-2176837_20.php, consulté le 2018-01-14.

Fonction

La fonction de ces démarcatifs n'est pas la même dans tous les cas :

– ce peut être le signal qu'il convient de redoubler l'un des segments à gauche (en gras ci-dessous) et de coordonner ce segment successivement avec l'un et l'autre des segments restants séparés par le démarcatif : les directeurs-trices = les directeurs et les directrices

– ce peut être aussi le signal que le segment situé à droite du second démarcatif (en gras ci-dessous) doit être concaténé au segment situé à gauche du premier démarcatif et au segment situé entre les deux démarcatifs : les directeur.rice.s = les directeurs et les directrices

Peut-on assimiler cette façon d'écrire à une abréviation comme etc. ou M. ? Dans les abréviations usuelles, le point indique une troncation d'un mot à droite : un segment graphique est remplacé par un point : Monsieur > M. Même chose quand il s'agit de plusieurs mots : Jésus-Christ > J.-C. Pour lire le terme abrégé, le lecteur doit faire l'opération inverse : remplacer le point par le segment graphique correspondant, qui doit être connu de lui. Rien d'aussi simple ici, puisque c'est à plusieurs opérations de concaténation et de suppression que le lecteur doit d'abord procéder :

les directeur.rice.s :
– 1. suppression de rice
– 2. concaténation de directeur à s > les directeurs
– 3. suppression de eur
– 4. concaténation de direct à rice
– 5. concaténation de les directrice à s > les directrices
– 6. coordination de les directeurs + les directrices > les directeurs et les directrices

Il faut mentionner un troisième cas dans lequel le démarcatif sépare le segment correspondant au substantif masculin et celui correspondant à la fois à ce qui différencie le substantif féminin du masculin et au pluriel : les étudiant.es (au lieu de étudiant.e.s), les lycéen.nes, comme si le substantif masculin avait l'apanage du singulier et la terminaison féminine l'apanage du pluriel… Sans doute ces pratiques sont-elles liées au souci d'alléger l'écriture et donc à la conscience des complications qu'entraine l'usage de points au milieu d'un mot.

tou.tes ? tous.tes ?? tou.te.s ??? toustes ???? – Trois variantes attestées, en tout cas.

"Merci à tou(s)tes !!!" – Tweet de Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre des Droits des femmes et ancienne ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, 2018-11-24, à propos de la marche contre les violences faites aux femmes.

– Voir aussi le problème posé par Catherine Kintzler : la traduction en écriture dite "inclusive" de Chers tous deux. Derrière ce problème particulier se pose le problème général de la représentation de groupes composés de seulement deux personnes de sexes différents : Pierre et Marie sont allés au marché. Vu les principes de l'écriture dite "inclusive", il faudrait écrire : Pierre et Marie sont allé.e.s. Mais en l'occurence, le décodage nécessite de séparer <s> de ce qui précède : <s> est en accord avec le pluriel du syntagme nominal en fonction sujet ; tandis que <aimé.e> renvoie non à la totalité, mais à l'une ou l'autre des deux personnes désignées : Pierre est allé, Marie est allée – donc au singulier. En voici un autre exemple, attesté (référence ci-dessous) : "Marie-claude Vaillant-Couturier et Marcel Paul […] : 2 déporté.es, résistante.s, élu.es communistes".

–  http://www.mezetulle.fr/ecriture-inclusive-separatrice-dossier/, consulté le 2019-03-23.
voirEtude de cas : distribution des différents procédés de représentation de groupes mixtes dans un corpus de tweets

Ordre

Dans les exemples présentés par les guides de féminisation (voir notamment celui présenté par le secrétariat d'Etat en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes, cité plus haut), le masculin précède toujours le féminin : inspecteur.rice, chroniqueur.euse, banquier.ère, etc. De plus, quel que soit le procédé de formation du terme féminin, sur le plan graphique, cette façon d'écrire fait apparaitre dans tous les cas la forme masculine comme étant la première et la forme de base, à partir de laquelle est suggérée la forme féminine par simple greffe de quelques lettres. Dans une contribution à la liste Typographie le 2017-10-14, Jean Tillie ("diconoma") le résume dans une jolie formule : "Les femmes, d’accord ! mais les hommes d’abord." Autre belle formule du même : "Le fauteuil pour monsieur, le strapontin pour madame !" (mail personnel, 2017-12-24).

On peut aller plus loin dans l'analyse des formes graphiques comme étudiant.e.s. <s> est sans conteste la marque du pluriel. <e> est une sorte de suffixe graphique qui, adjoint à étudiant, caractérise un substantif de genre féminin. Mais la nature de étudiant est double. C'est à la fois le substantif masculin et la base à partir de laquelle est formé le substantif féminin : donc, le féminin est formé à partir du masculin. Mais une autre analyse est possible. On peut considérer étudiant comme une base sans genre spécifique à partir de laquelle on peut dériver un féminin avec un mophème de féminin représenté par <e> et un masculin avec un morphème de masculin sans réalisation phonique (c'est-à-dire ce qu'on appelle un morphème zéro) : étudiant.ø (nous reprenons ici une suggestion ancienne de Bech [1963] pour l'analyse de la flexion substantivale allemande…). Par suite, selon les mêmes conventions d'écriture dite "inclusive", on aurait étudiant.ø.e.s ou étudiant.ø/e.s.

En outre, on remarquera que dans le cas de "Cher(e)s collègues", les opérations de redoublement et de concaténation nécessaires pour obtenir la forme pleine doivent s'accompagner du remplacement d'une lettre (en gras ci-dessous) par la même lettre avec diacritique. Dans la formulation abrégée, la représentation des personnes de sexe féminin gagne un <e> (muet !) et perd un accent grave ; de toute façon, pas de différence à l'oral entre masculin et féminin : [ʃɛʁ.kɔ.lɛɡ].

Cher(e)s collègues = Chères collègues + Chers collègues

Les points de l'écriture dite inclusive gravés dans le marbre à l'or fin. – Le 5 février 2019, une plaque est inaugurée à l'Hôtel de ville de Paris avec le nom des "conseiller.e.s de Paris ayant accompli 25 ans de mandat". conseiller.e.s pour [kɔ̃.sɛ.jɛr.e.kɔ̃.sɛ.je].
          plaque
           Photo publiée sur le compte twitter de @david_belliard, ici redressée et recadrée.

Effets

Quelle que soit leur fonction, l'usage de ces signes comme démarcatifs représente une modification de l'une des caractéristiques essentielles de l'écriture standard, dans laquelle tout mot est écrit comme une suite continue de lettres. Le trait d'union (à distinguer du tiret cadratin ou demi-cadratin) ne sert qu'à relier deux mots composant un même mot. Le point n'a que deux emplois standard : marquer la fin d'une unité syntaxique (la phrase) et marquer l'abréviation d'un mot (p. = page). Les signes utilisés ici fracturent l'unité graphique du mot, qui est une unité de base de l'écrit. En tout état de cause, il est inévitable que l'usage du point ou de tout autre signe à l'intérieur du mot ait un impact sur la fluidité de la lecture. Les effets sont à l'évidence encore plus importants dans les phases d'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Sans parler des difficultés supplémentaires pour les personnes souffrant de différents handicaps.

Oralisation

Deux cas :

1. L'adjonction d'un e (muet), avec éventuellement redoublement de la consonne graphique finale, ne modifie pas l'oralisation : élu.e [e.ly], chef.fe [ʃɛf]. La réalisation orale pourrait alors faire l'économie du redoublement du même segment s'il n'y avait pas de déterminant distinct comme c'est le cas au singulier : le/la, un/une, ce/cette, son/sa, etc. Au pluriel, par contre, [lɛ.ze.ly] représente correctement <les élu.e.s>.

2. Le segment "féminin" se substitue à un segment "masculin" : citoyen.ne [si.twa.jɛ̃], [si.twa.jɛn] ; banquier.ère [bɑ̃.kje], [bɑ̃.kjɛʁ] ; travailleur.euse [tʁa.va.jœʁ], [tʁa.va.jøz] ; recteur.rice [ʁɛk.tœʁ], [rɛk.tʁis] ; sportif.ve [spɔʁ.tif], [spɔʁ.tiv] ; étudiant.e [e.ty.djɑ̃], [e.ty.djɑ̃t]. Dans ce cas, l'oralisation conjointe des formes masculine et féminine avec leurs déterminants respectifs est nécessaire : <des avocat.e.s> [dɛ.za.vɔˑka.e.dɛ.za.vɔ.kat] ou [dɛ.za.vɔˑka.te.dɛ.za.vɔ.ka].

Fréquence d'emploi

Ces conventions sont-elles utilisées ? A notre connaissance, une enquête d'ampleur manque sur leur fréquence d'emploi. Voici juste une mini-enquête express. Suite à l'assassinat d'un enseignant à Conflans-Sainte-Honorine le 2020-10-16, il y a, en liaison avec ce fait et dans les 48 heures qui suivent, 88 400 pages recensées par Google avec "enseignants" et quelque 600 avec "enseignant.e.s" ou "enseignant.es", soit moins de 1 % ; ce rapport quantitatif est confirmé par les pancartes portées par des manifestants lors des rassemblements de solidarité ("Je suis enseignant" – ci-contre). enseignant

Une enquête du même type réalisée en juin 2020 sur les termes "soignants" et "professionnels de santé" donnent des résultats similaires (voir ici banderole accorchée à une fenêtre pendant le premier confinement). Selon les statistiques de Google (consultées le 2020-06-15), elles n'apparaissent que sur environ 2 % des pages web recensées, et généralement – comme d'habitude – de façon incohérente. De même, "professionnel.es de danté" et "professionnel.le.s de santé" – à la place de "professionnels de santé" – ne figurent que sur moins de 0,2 % des pages concernées.

voirPandémie de Covid-19 : les mots pour le dire

Une enquête sur la fréquence d'emploi de ces pratiques devrait intégrer également une dimension sociologique. De toute évidence, elles sont plus fréquentes dans certains groupes sociaux (milieux militants féministes, écologistes, d'extrême-gauche, certains milieux universitaires – l'université Lumière Lyon 2 les emploie systématiquement sur son site web) – que dans d'autres, qu'elles ne touchent guère (pour ne pas dire : pas du tout). Si ces impressions étaient confirmées par une enquête sur le terrain, cela signifierait que ces pratiques ne seraient qu'une sorte d'argot, ou, si l'on veut, des variantes graphiques sociolectales.


Préconisations… et pratiques : florilège


Pour en finir…

… cette remarque à propos de l'écriture dite "inclusive", digne de celles que Molière a placées dans la bouche des Femmes savantes et des Précieuses ridicules :

Je trouve ça élégant ; cela forme comme des petits nuages à la fin des mots.

Dixit Brigitte Grésy, agrégée de grammaire et secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle. (Libération, 2017-11-05).
    http://www.liberation.fr/france/2017/11/05/ecriture-inclusive-depuis-que-j-ecris-ainsi-je-ne-vois-plus-un-monde-uniforme-mais-riche-des-deux-se_1608014, consulté le 2017-11-13.

Dans le même temps, "Petit Prof", qui enseigne le français en collège en zone d'éducation prioritaire, publie sur Twitter cet extrait d'une copie…

excl

… et elle conclut : "Mes élèves préfèrent l'écriture exclusive." (2017-12-03)
        https://twitter.com/petit_prof, consulté le 2017-12-13.

Laissons le mot de la fin à Martine, servante de cuisine, qui réplique ainsi à Philaminte et Bélise (Les Femmes sçavantes, II, 6 ; Molière 1947 : 9, 217-218) :

Tout ce que vous preschez est je croy bel & bon ;
Mais je ne sçaurois, moy, parler vostre jargon.
[…]
Mon Dieu, je n'avons pas étugué comme vous,
Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.


Documents et références bibliographiques


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