Jacques Poitou
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Féminisation, "écriture inclusive", etc.


 

Cher(e)s personnels, cher(e)s collègues, cher(e)s étudiant(e)s
    Formule d'appel dans des mails reçus en 2008 d'Olivier Christin, président de l'université Lumière Lyon 2.

Les femmes peuvent prendre la moitié du Ciel sur leurs épaules.
    Mao Zedong (en chinois : 妇女能顶半边天).

Tu sais que c'est bien. Tu sexe est bien. Le mot tu, ainsi que jeune, désigna aussi le sexe. C'est un terme enfantin : cache ton tu, ton tutu. Tu tu = ton sexe. Tu relues tu tu = tu reluques ton sexe. Turlututu, répétait avec dépit celui qui était l'objet de cette remarque blessante.
    Jean-Pierre Brisset (1900 : 22), La Science de Dieu.

Plan de cette page

Prémininaires : remarques succinctes sur le genre grammatical
Formation de termes représentant des personnes de sexe féminin
Expressions représentant des groupes mixtes
    Emploi du masculin à valeur générique
    Emploi conjoint de termes masculins et féminins
    Emploi de démarcatifs : parenthèses, traits d'union, points, barres obliques
    Stratégies d'évitement
Conclusions : préconisations et pratiques
Documents
Références bibliographiques

Depuis les années quatre-vingt-dix du siècle dernier, la féminisation des noms de professions et des titres connait de nouveaux développements en France. Le gouvernement Jospin (1997-2002) a été le premier à comprendre plusieurs personnes que l'on a appelées "madame la ministre". A vrai dire, les premières initiatives gouvernementales en la matière étaient antérieures, avec la "circulaire du 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre", signée du Premier ministre de l'époque, Laurent Fabius, juste avant le changement de majorité… Mais trente ans plus tard, les usages restent flottants. Ainsi – simple exemple parmi d'autres –, les courriers officiels des maires de Lille et de Paris portent les mentions "Le Maire" pour Martine Aubry à Lille et "La Maire de Paris" pour Anne Hidalgo – deux femmes de même appartenance politique ; mairesse est peu utilisé en France, à la différence du Québec : Montréal, la plus grande ville de population francophone après Paris, a une mairesse depuis 2017.

La féminisation recouvre trois questions :

– la création et l'emploi de termes féminins pour des noms de métiers (au sens large) exercés par des femmes ;
– la représentation de la mixité et des deux sexes dans les syntagmes désignant des personnes. Le terme d'"écriture inclusive" est employé actuellement par ses adeptes pour désigner un ensemble de conventions linguistiques et surtout graphiques qui s'inscrit dans cette problématique. Ces conventions sont destinées, selon leurs défenseurs, à assurer dans la langue une représentation égalitaire des individus des deux sexes, représentation qui ne serait pas assurée dans l'usage habituel de la langue dénoncé comme "sexiste", voire "machiste" ou "misogyne".
– la question de l'accord : un homme et une femme âgés/âgées/âgée ? – question complexe qui ne concerne pas seulement les désignations d'êtres animés, mais le fonctionnement général du genre et du nombre (un bureau et une chaise anciens/anciennes/ancienne ?) – nous ne l'aborderons pas ici.

Sur cette dernière question, on peut se reporter au Grevisse pour un état des lieux. Les problèmes que pose l'accord de l'adjectif sont bien sériés dans un ouvrage ancien de Léon Clédat (1894 : 120-122), qui fut professeur à la faculté des lettres de Lyon.

Ces trois questions, qui concernent toutes la représentation en langue des différences de sexe, sont de nature très différente. La première relève du lexique, de ses évolutions et de son enrichissement, tandis que les deux dernières touchent au fonctionnement morphosyntaxique de la langue.

La féminisation est l'objet de vives polémiques dont le niveau laisse souvent à désirer : on ne s'adonnera pas ici au plaisir trop facile de réunir un gros bêtisier… A l'écart de toute polémique, seuls les aspects linguistiques seront examinés, indépendamment des dimensions économiques, ethnologiques, idéologiques, politiques, psychologiques, sociologiques, etc. de la question. Il ne s'agit pas ici de dire ccomment il conviendrait d'écrire, mais simplement d'analyser les différents usages dans le cadre du fonctionnement de la langue.

Des polémiques aux sanctions financières. – Le 6 octobre 2014, à l'Assemblée nationale, le député Julien Aubert (Les Républicains) s'adresse à Sandrine Mazetier (PS), qui préside la séance, en disant "Madame le président". Suite à son insistance à employer cette formule, Mazetier indique à Aubert qu'il fera "l'objet d'un rappel à l'ordre avec inscription au procès-verbal", ce qui entraine la suspension d'un quart de son indemnité mensuelle de député, soit près de 1 400 euros. – Députée depuis 2007, Mazetier est éliminée dès le premier tour des élections législatives de 2017.
    http://www.assemblee-nationale.fr/14/cri/2014-2015/20150005.asp, consulté le 2018-01-11.

– N.B. : dans ce qui suit, le mot genre est utilisé exclusivement au sens de genre grammatical.


Préliminaires : remarques succinctes sur le genre grammatical

Le genre est, pour les substantifs français, une propriété syntaxique : il conditionne la flexion d'autres éléments des syntagmes nominaux dans lesquels ils figurent, ainsi que des adjectifs qui s'y rapportent, et leur anaphorisation. Ainsi, le fait que thé est un substantif masculin et tasse un substantif féminin implique que les déterminants et adjectifs qui s'y rapportent soient au masculin dans le cas de thé et au féminin dans le cas de tasse : le bon thé, la petite tasse ; le thé est bon, la tasse est petite ; il est bon, elle est petite. Mais en eux-mêmes, rien, ni dans leur forme ni dans leur sens, n'en fait des substantifs respectivement masculin et féminin.

Tout substantif a un genre et un seul. Un substantif se fléchit en nombre (singulier, pluriel), pas en genre, à la différence de l'adjectif. "Nouns are assigned a spécific gender and do not inflect in the other genders available in a language. This distinguishes nominal gender from adjectival and pronominal gender, which is not inherent but inflectional." (Luraghi 2014 : 202). Les cas particuliers relèvent de trois types :

hésitations sur le genre d'un substantif : un/une parka ? un/une astérisque ? un/une après-midi ?
– substantifs dits épicènes désignant des êtres animés et acceptant les deux genres : un/une camarade, un/une élève, un/une enfant…
homonymes : chaque genre correspond à deux signifiés différents ; il s'agit alors de deux substantifs différents : garde, mort, moule, voile
– quelques substantifs ont un fonctionnement à part : amour (masculin au singulier, féminin au pluriel), gens (les petites gens, des gens sérieux), etc.

Etymologie : féminin, masculin, épicène

– féminin < latin femininus < femina = femme < indo-européen *dhē- = sucer, têter : la femme est donc celle qui allaite, qui est sucée ; de la même famille relèvent felix (heureux), fellare (sucer), fecundus (fécond), etc. (selon Rey 1998 : 2, 410).

masculin < latin masculinus < mas = homme (par opposition à la femme) ; Freund (1924 : 2, 445) indique les valeurs métaphoriques suivantes : "mâle, viril, fort, puissant, etc.". mas se distingue de homo, = être humain, qui peut désigner des individus de l'un ou l'autre sexe (voir plus bas).

épicène < latin epicœnus < grec ἐπίϰοινοϛ : employé dans deux sens différents, pour caractériser : 1. un terme d'un seul genre apte à désigner des êtres animés de l'un ou l'autre sexe : rat, souris ; 2. terme acceptant le masculin et le féminin selon le sexe des individus désignés : camarade, enfant (c'est dans ce second sens qu'il est employé actuellement).

La répartition des substantifs selon le genre est en français fondamentalement arbitraire, mais aussi partiellement motivée. Motivation qui peut être de deux types : motivation sémantique et motivation morphologique, phonique ou graphique.

Motivation sémantique

C'est en partie le cas des êtres animés, avec une correspondance entre le genre grammatical et le sexe des individus ; voir par exemple l'emploi des pronoms il et elle pour désigner des êtres humains. Mais cette motivation n'est pas absolue.
– Pour les animés non-humains, elle n'est que très partielle : souris, girafe – pour ne prendre que ces deux exemples – désignent aussi bien le mâle que la femelle.

– Marcel Bénabou, membre de l'Oulipo : La parité chez les bêtes. http://oulipo.net/fr/la-parite-chez-les-betes, consulté le 2018-02-02.

– Pour les animés humains, outre l'emploi de l'un des deux termes (le masculin) pour représenter l'espèce commune ou, au pluriel, un ensemble d'animés humains de quelque sexe qu'ils soient – c'est l'emploi générique du masculin (analysé plus bas) –, certains termes à genre fixe peuvent désigner des individus de l'un ou l'autre sexe :

– termes masculins : assassin, bébé, escroc, être humain, génie, individu, mannequin, membre, personnage, témoin ;
termes féminins : âme (une bonne âme), connaissance, dupe, personne, personnalité, plume (= écrivain), recrue, sentinelle, star, vedette, victime ; appellations honorifiques : Altesse, Eminence, Excellence, Grandeur, Majesté, Sainteté, Sérénité ; insultes : crapule, fripouille, merde, ordure, etc.

salaud, saligaud, salopard, salope

Quatre termes injurieux, tous dérivés par des voies différentes de sale, mais qui, dans leurs emplois principaux actuels, ne renvoient plus à une absence de proprété, mais à une conduite moralement répréhensible. Les trois termes masculins (salaud, saligaud, salopard) désignent exclusivement des hommes. salope, féminin, désigne des femmes, mais il peut référer aussi à des hommes.

343 salopes. – Le 5 avril 1971, le Nouvel Observateur publie un manifeste initié par Simone de Beauvoir en faveur de la liberté de l'avortement (jusque là interdit et réprimé) et signé de 343 femmes qui proclament "Je déclare avoir avorté." Le 12 avril, en une de Charlie Hebdo (numéro "Spécial salopes" ci-contre), la question : "Qui a engrossé les 343 salopes du manifeste de l'avortement ?" avec une caricature de Michel Debré (ancien Premier ministre, partisan d'une politique nataliste) disant : "C'était pour la France." Depuis, il est courant de parler du "manifeste des 343 salopes" – moment important dans la lutte pour la dépénalisation de l'avortement. Cette lutte aboutit en 1975 avec la loi Veil, du nom de Simone Veil (1927-2017), alors ministre de la Santé.
salopes

– Dans le vaste domaine du non-animé, il n'y a pas de motivation sémantique générale du genre : cf. couragegrandeur, automobilevéhicule, satelliteétoile. Il peut cependant y avoir motivation dans certaines catégories sémantiques particulières (p. ex., les noms de voitures sont féminins : une 4L, une BMW, une DS, une Peugeot, etc. – de même que des termes d'argot : bagnole, caisse, tire, etc.).

Motivation morphologique, phonique ou graphique

Certains suffixes sont utilisés exclusivement pour former des substantifs de l'un ou l'autre genre (-teur/-trice, -euse, -ette, -ation, etc.). Nombre de substantifs féminins sont terminés par un -e muet (< latin -a : rosa > rose), que celui-ci modifie la prononciation (avocateavocat) ou non (députéedéputé). Etc.

Ces quelques remarques, faut-il le préciser ?, sont loin d'épuiser le sujet… Elles visent simplement à montrer que le rapport entre genre grammatical et sexe des individus désignés ne peut pas être conçu comme le reflet automatique de l'identité sexuelle sur le genre grammatical. La question est un tout petit peu plus complexe.

Un mot d'histoire

Le français est, comme on sait, issu du latin, qui avait trois genres distincts : masculin, féminin, neutre. C'est là une caractéristique des langues indo-européennes anciennes. Pour le grec, Denys le Thrace (IIe siècle avant notre ère), auteur de la première grammaire (grecque) qui nous soit parvenue, précise qu'outre ces trois genres, on peut en distinguer aussi deux autres : un genre commun – ϰοινόσ, substantifs à deux genres, masculin et féminin, comme hippos = cheval, jument – et un genre épicène – ἐπίϰοινόσ, substantifs dont certains sont masculins et d'autres féminins, mais qui sont aptes à représenter des individus de l'un ou l'autre sexe, comme khelidṓn = hirondelle (féminin) ou aetós = aigle (masculin). (Lallot 1998 : 50-51)

Selon les spécialistes de l'indo-européen ancien, "on s'accorde pour attribuer à l'I.E. [indo-européen] le plus ancien une opposition de genre animé/inanimé où se serait reflétée une mentalité animiste" (Serbat 1975 : 79). La distinction masculin/féminin au sein du genre animé, avec l'émergence du féminin et la création de termes féminins spécifiques, est postérieure, comme l'attestent plusieurs faits (v. Serbat [1975 : 75-79] pour le détail). Dans un état ancien, il existait des substantifs à genre commun (masculin ou féminin) pour les deux sexes (ex. : grec hippos, latin bos = bœuf, vache, agnus = agneau, brebis). Les termes désignant des êtres de sexe féminin sont le plus souvent dérivés du masculin (le terme anglais woman est composé de wo- < wif = femme [cf. allemand Weib] et man [cf. allemand Mann], qui désignait en indo-européen ancien l'être humain (et non l'homme par opposition à la femme).

Sur la genèse du féminin en proto-indo-européen, voir, pour une première approche, Meillet (1921 : 211-229), Martinet (1956), Arrivé (1989), Mathieu (2007). Le processus complexe de cette genèse est encore l'objet d'hypothèses divergentes dans les travaux récents des spécialistes du proto-indo-européen (v. Niero & Schuhmann 2014).

Du latin au français, les substantifs neutres fusionnent en majorité avec les masculins (p. ex. templum > temple), mais certains aussi, plus tardivement, avec les féminins (p. ex. folium, pl. folia > feuille).

Par ailleurs, dès les langues indo-européennes anciennes, la répartition des substantifs en genres ne correspondait plus au principe initial et était devenue largement arbitraire.

Le genre selon Marcus Terentius Varro (Varron, Ier siècle avant notre ère). De lingua latina, IX, 42 (Macrobe Varron, 1850 : 559).

Sic dici virum Perpennam, ut Alfenam, muliebri forma ; et contra parietem, ut abietem, esse forma similem, quom alterum vocabulum dicatur virile, alterum muliebre, et utrumque natura neutrum. Sic itaque ea virilia dicimus, non quae virum significant, sed quibus proponimus hic et hi, et sic muliebria, in quibus dicere possumus hæc aut hæ.

Ainsi Perpenna et Alphena ont une forme féminine, quoique le premier soit un nom d'homme et le second un nom de femme ; et les mots paries (mur) et abies (sapin), quoique semblables quant à la forme, diffèrent quant au genre (car le premier est masculin et le second féminin), et désignent deux choses qui ne sont ni du genre masculin ni du genre féminin. C'est pourquoi nous disons qu'un mot est masculin, non parce qu'il désigne un être de nature mâle, mais parce qu'il peut être précédé de hic ou de hi ; et pareillement nous disons qu'un mot est féminin, non parce qu'il désigne un être féminin, mais parce qu'il peut être précédé de hæc ou de hæ.

– Remarque : Varron emploie les adjectifs virilis (< vir = homme par opposition à la femme) et muliebris (< mulier = femme) pour caractériser les genres.

Représentations idéologiques

Dans des traités anciens, les représentations idéologiques et sociales associées aux deux sexes sont transférées aux genres grammaticaux du masculin et du féminin. Les hommes étant considérés comme supérieurs aux femmes, cette supériorité est allègrement attribuée au masculin, mais aussi aux rimes masculines, par opposition aux rimes féminines (sont appelées féminines les rimes se terminant par un -e muet, finale caractéristique de nombreux substantifs féminins). Voici trois exemples de ces transferts :

N.B. Dans les textes anciens, au <s> actuel correspondent un s rond (uniquement en fin de mot) et un s long : ſ.

Thomas Sébillet (vers 1512-1589 ; Sébillet 1548 : 13v, 14r) à propos de la différence entre le -e muet [ə], appelé par lui "é femenin", et [e] <é>, appelé par lui "é masculin" : "Car ceſt é vulgairement appellé fémenin, eſt auſsi faſcheus a gouuerner qu'vne femme, de laquéle il retient le nom. […] l'é maſculin eſt celuy qui ha le plein ſon de l'é, et emplit la bouche en prononçant, de meſme ſorte que lés autres quatre voiéles, a, i, o, u […] L'é femenin ſe congnoiſtra plus aiſément conféré avecques ſon maſle : car il n'ha que demy ſon, et eſt autrement tant mol et imbécille, que ſe trouuant en fin de mot & de ſyllabe, tombe tout plat, et ne touche que peu l'aureille."
Claude Favre de Vaugelas (1585-1650 ; Vaugelas 1880), à propos de l'accord de l'adjectif avec des substantifs de genres différents : "le genre masculin estant le plus noble, doit predominer toutes les fois que le masculin et le feminin se trouuent ensemble" (1, 163) "Parce que le genre masculin est le plus noble, il preuaut tout seul contre deux feminins, mesme quand ils sont plus proches du regime […] Le travail, la conduite, et la fortune joints ensemble, et non pas jointes." (2, 90-91)
Nicolas Beauzée (1717-1789 ; Beauzée 1767 : 358), à propos du latin : "Le genre maſculin eſt réputé plus noble que le féminin, à cauſe de la ſupériorité du mâle ſur la femelle ; le maſculin & le féminin ſont plus nobles que le neutre, à cauſe de la ſupériorité des êtres animés ſur ceux qui ne le ſont pas.
    Pater & mater mortui, ſuppl. ſunt (Ter.)
    Agros villasque Civilis intactos ſinebat, (Tacit.) Il laiſſoit entiers les champs & les maiſons de campagne de Civilis, c'eſt-à-dire, il épargnoit les terres & les maiſons de campagne de Civilis."

Beauzée identifie-t-il le genre grammatical au sexe ? Non : il suffit (il suffirait…) de lire ce qu'il écrit dans le chapitre sur les genres (1767 : 171-199). Juste une citation : "il ne faut pas ſ'imaginer que la différence des ſexes ait été le motif de cette diſtribution des noms [en genres], quoiqu'elle en ait peut-être été juſqu'à un certain point le modèle & la règle. Il y a, dans toutes les langues, une infinité de noms ou maſculins ou féminins, dont les objets n'ont & ne peuvent avoir aucun ſexe ; tels que les noms des êtres inanimés, & les noms abſtraits qu'il eſt ſi ordinaire & ſi facile de multiplier." (p. 176)

Le même transfert d'une idéologie des rapports sociaux sur les genres grammaticaux avec confusion entre sexe et genre grammatical se retrouve dans des plaidoyers féministes. Ainsi, au début de la Révolution (1789), une Requête des Dames à l'Assemblée nationale prône une égalité totale entre hommes et femmes, et parmi les mesures revendiquées figure aussi bien celle concernant le port de la culotte ("La culotte ne ſera plus le partage excluſif du ſexe mâle, mais chaque ſexe aura droit de la porter à ſon tour.") que celle concernant les genres grammaticaux : "Le genre maſculin ne ſera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les ſexes & tous les êtres doivent être & ſont également nobles." (Requête, p. 12 ; v. aussi Devance 1977)

Mais la noblesse n'est pas une propriété pertinente en morphosyntaxe. Un genre grammatical n'est pas "plus noble" qu'un autre : chacun a des conditions d'emploi spécifiques. La langue a un fonctionnement propre, autonome, indépendant des représentations que l'on peut en avoir. Si l'état de la société, le développement économique et technique, les rapports sociaux, les idéologies se reflètent à l'évidence dans le lexique, ce ne sont pas là les facteurs principaux d'évolution de la langue. En anglais, les distinctions de genre ont quasiment disparu, hormis pour les pronoms personnels et les possessifs, mais ce n'est pas la conséquence d'une évolution des rapports sociaux dans les pays anglophones. Si le genre grammatical ne fonctionne pas de la même manière en français, en anglais et en allemand (cf. la différence entre anglais he is teacher / she is teachera good teacher et allemand er ist Lehrer / sie ist Lehrerin – ein guter Lehrer / eine gute Lehrerin), ce n'est pas parce que la condition de la femme y aurait été ou y serait fondamentalement différente. On peut faire des remarques semblables sur les langues sans genre : hongrois, chinois…

Mais au fait, à quoi sert le genre grammatical ? – Pas à grand chose…

Le genre des substantifs n'a pratiquement pas de pouvoir informatif en français. Que table soit féminin et fauteuil masculin n'apporte aucune information nouvelle par rapport au sens lexical – c'est simplement une contrainte formelle sur l'environnement. Il en va de même pour mari et femme. Les deux seuls cas où le genre porté par l'environnement apporte une information sont les homonymes de genre différent (un voile ~ une voile) et les substantifs acceptant les deux genres (un enfant ~ une enfant, un fonctionnaire ~ une fonctionnaire), mais ils ne représentent qu'une part infime du lexique. On peut souscrire à l'appréciation globale que donne Martinet (1999 : 9) : "L'information qu'apporte aux usagers de la langue l'existence des genres féminin et masculin est pratiquement nulle."

Le seul domaine où le genre joue régulièrement un rôle discriminant est le pronom personnel de la 3e personne du singulier et partiellement du pluriel (hors emploi générique du masculin) quand il renvoie directement à des personnes : il ~ elle, ilselles. En anglais, d'ailleurs, seuls les pronoms et adjectifs possessifs de la 3e personne manifestent une distinction de genre et uniquement au singulier : he/his ~ she/her ~ it/its.

Conclusions radicales de Duclos dans ses remarques sur la grammaire de Port-Royal (Arnaud & Lancelot 1754 : 71-72) :

L'inſtitution ou la diſtinction des genres, eſt une choſe purement arbitraire, qui n'eſt nulement fondée en raiſon, qui ne paroît pas avoir le moindre avantage, & qui a beaucoup d'inconvéniens.
Les Grecs & tes Latins en avoient trois ; nous n'en avons que deux, & les Anglois n'en ont point : c'eſt pour leur langue un avantage, qui ſeroit encore plus grand ſ'ils n'en avoient pas dans les pronoms. Ils sont utiles, dit-on, pour diſtinguer de quel ſexe eſt le ſujet dont on parle : on auroit donc du les borner à l'home & aux animaus ; encore une particule diſtinctive auroit-èle sufi ; mais on n'auroit jamais du l'apliquer univerſèlement a tous les êtres. Il y a la dedans une déraiſon, dont l'habitude ſeule nous empêche d'être révoltés.


Formation de termes représentant des individus de sexe féminin

– Présentation détaillée dans Grevisse & Goose (2011 : 672-690).

Du fait de la pluralité de modes de dérivation possibles résultent des hésitations : une auteur/autrice/auteure/?auteuse, une professeur/professeure/professeuse, une chercheure/chercheuse

La création de termes féminins selon l'un ou l'autre de ces procédés peut aboutir à l'obtention non souhaitée d'homonymes : cafetière, chauffeuse, dépanneuse, marine, médecine, etc. – mais est-ce rédhibitoire ? L'emploi de cusinière (appareil et personne) ne semble pas plus pâtir d'une telle homonymie que p. ex. cadre ou facteur.

1. Dérivation à l'aide de suffixes féminins spécifiques, substitutifs pour les deux premiers, additifs pour les trois autres.

-eur/-euse : acheteur, acheteuse ; danseur, danseuse ; vendeur, vendeuse. – -euse < forme féminine d'adjectifs (odieux, odieuse) < latin -osus, -osa.
-teur/-trice : acteur, actrice ; directeur, directrice ; sénateur, sénatrice. – -trice
< latin -tor-ix.
-e/-esse : maitre, maitresse ; poète, poétesse
 ; Suisse, Suissesse ; traitre, traitresse. – -esse = suffixe d'origine grecque.
-/-ine : héros, héroïne ; tsar, tsarine ; speaker, speakerine
-/-ette : beur, beurette. – -ette < latin -itta ; suffixe à valeur diminutive, péjoratif ou mélioratif.

En français d'aujourd'hui, la productivité effective de ces suffixes apparait réduite : les locuteurs recourent plus fréquemment à un procédé de dérivation plus simple et plus discret.
– Au suffixe -esse est souvent attachée une connotation de désuétude, peut-être véhiculée par des termes comme abbesse, chanoinesse, comtesse, déesse, duchesse, princesse, mais au moins hôtesse et maitresse ne semblent pas affectés de la même connotation.

Deux témoignages littéraires sur le suffixe -esse

Alphonse Allais (2005 : 25). – C'est la première fois que j'écris le mot "Suissesses" et je suis épouvanté de la quantité d'"s" absorbée par ce simple mot (6 s pour 10 lettres).

Marcel Proust (s.d. : 23-24). – "Mais on peut bien dire que c'est un vrai feignant que cet Antoine, et son "Antoinesse" ne vaut pas mieux que lui", ajoutait Françoise qui, pour trouver au nom d'Antoine un féminin qui désignât la femme du maître d'hôtel, avait sans doute dans sa création grammaticale un inconscient ressouvenir de chanoine et chanoinesse. Elle ne parlait pas mal en cela. Il existe encore près de Notre-Dame une rue appelée rue Chanoinesse, nom qui lui avait été donné (parce qu'elle n'était habitée que par des chanoines) par ces Français de jadis, dont Françoise était, en réalité, la contemporaine. On avait d'ailleurs, immédiatement après, un nouvel exemple de cette manière de former les féminins, car Françoise ajoutait :
– Mais sûr et certain que c'est à la Duchesse qu'est le château de Guermantes. Et c'est elle dans le pays qu'est madame la mairesse. C'est quelque chose.

– Le suffixe -euse sert aussi à la formation de noms de machines (agrafeuse, friteuse, moissonneuse, pelleteuse, perceuse), ce qui pourrait défavoriser son utilisation pour la création de désignations d'animés humains féminins, mais celles-ci sont nombreuses dans le lexique actuel.

2. Le substantif féminin est dérivé à partir du substantif masculin par l'adjonction d'un <e> graphique. C'est là l'utilisation, pour la formation de substantifs, du procédé à l'œuvre dans la flexion en genre des adjectifs (bon ~ bonne), -e étant issu du -a latin (bonus ~ bona). Ce procédé est déjà à l'œuvre dans les adjectifs et participes substantivés : supérieur, étudiant, député.

Ce procédé de dérivation est parfois qualifié improprement de "double flexion" (auteur/auteure). La flexion se distingue de la dérivation en ce qu'elle n'affecte pas le contenu de l'unité lexicale. Mais dans le cas présent, le terme féminin se distingue bien du terme masculin par la présence d'un sème spécifique [+ féminin]. En outre, parler ici de flexion nécessiterait de distinguer dans la classe des substantifs une sous-classe de la sous-classe des désignations d'être animés : ceux qui fléchiraient non seulement en nombre, mais également en genre comme les adjectifs, à la différence de tous les autres substantifs, y compris des autres désignations d'animés féminins. Enfin, on ne pourrait parler strictement de "double flexion" que dans le cas où une même unité lexicale relèverait de deux types flexionnels en concurrence. – Sur les différences prototypiques entre flexion et dérivation, v. Dressler (1989).

En latin, un adjectif comme bonus fléchit en genre, en nombre et en cas en fonction de l'environnement (masc. bonus, fém. bona : bonus dominus, bona puella), un substantif uniquement en nombre et en cas. La finale -us et la flexion correspondante (2e déclinaison) valent pour des substantifs masculins (dominus, maitre), mais aussi des féminins (parva fagus, petit hêtre), la finale -a (1ère déclinaison) vaut pour des substantifs féminins (rosa, rose), mais aussi des masculins (nouus nauta, nouveau matelot ; Catalina).

Selon l'effet produit, on peut distinguer deux types de formations féminines en -e :

Premier type : les termes féminins diffèrent des termes masculins uniquement à l'écrit, par la présence d'un <e> ("e muet") ajouté au terme masculin.

apprenti, apprentie ; député, députée

Ces dernières décennies ont été créés de nouveaux termes féminins en -e : auteure, professeure, cheffe, etc. Entreront-ils dans l'usage ? L'avenir le dira. En tout cas, il s'agit là de la féminisation la plus discrète possible, puisqu'à l'oral, elle n'apparait au maximum que dans les co-constituants du substantif (une nouvelle professeure ~ un nouveau professeur, mais : les professeures ~ les professeurs). A comparer avec autrice, professeuse, cheffesse… La productivité actuelle de la féminisation par -e est certainement favorisée par sa facilité d'emploi : rares sont les mots qui ne s'y prêtent pas, comme ceux terminés par une voyelle (kiné, soprano).

Deuxième type : les termes féminins diffèrent des termes masculins à l'écrit et à l'oral. A l'écrit est ajouté un <e>, "e muet" comme dans le premier type, mais sa présence entraine une modification de la prononciation ː dénasalisation, oralisation de la consonne graphique finale du terme masculin, modification vocalique ou consonantique.

– artisan, artisane ([aʁ.ti.zɑ̃], [aʁ.ti.zan]) ; chirurgien, chirurgienne ([ʃi.ʁyʁ.ʒjɛ̃], [ʃi.ʁyʁ.ʒjɛn]) ; écrivain, écrivaine ([e.kʁi.vɛ̃], [e.kʁi.vɛn]) ; vigneron, vigneronne ([viŋ.ʁɔ̃], [viŋ.ʁɔn])
Japonais, Japonaise ([ʒa.pɔˑnɛ], [ʒa.pɔ.nɛz])
– avocat, avocate ([a.vɔ.ka], [a.vɔ.kat]) ; étudiant, étudiante ([e.ty.djɑ̃], [e.ty.djɑ̃t])
– couturier, couturière ([ku.ty.ʁje], [ku.ty.ʁjɛʁ]), ouvrier, ouvrière ([u.vʁi.je], [u.vʁi.jɛʁ])
sportif, sportive ([spɔʁ.tif], [spɔʁ.tiv]) ; veuf, veuve ([vœf], [vœv])

3. Le terme usité sert pour la désignation des personnes des deux sexes et peut être associé à un déterminant masculin ou féminin ; on appelle actuellement ces termes épicènes. Mais ils correspondent en réalité au genre commun défini par Denys le Thrace (voir plus haut) et bien distingué du genre épicène par Beauzée (1767 : 188-191). Ce sont des termes terminés le plus souvent sur le plan graphique par un <e>, non prononcé à l'oral.

adversaire, anarchiste, camarade, collègue, dentiste, élève, enfant, fonctionnaire, juge, ministre, prof, secrétaire…

L'acceptation de deux genres pour ces termes n'est généralement pas d'origine ancienne : ils ont existé d'abord comme masculins, et l'utilisation du féminin s'est développée suite aux évolutions économico-sociales et au besoin de désigner par des termes spécifiques des individus de sexe féminin.

Exemple : secrétaire est enregistré comme masculin jusqu'à la fin du XIXe siècle = "Celuy dont l'employ eſt d'eſcrire pour ſon maiſtre, de faire des lettres, des depeſches pour ſon maiſtre, pour celuy dont il dépend." (Dictionnaire de l'Académie 1694 : 2, 453) Issu du bas-latin secretarius (= confident) < latin secretum (substantif) = secret < secretus, participe passé de secrenere = séparer, distinguer. – Mais à partir de la fin du XIXe siècle, avec le développement des forces productives, l'arrivée des machines à écrire et l'usage de la sténographie, les métiers du secrétariat sont massivement investis par des femmes. D'où l'emploi de ce terme également au féminin (enregistré en 1935 dans la 8e édition du dictionnaire de l'Académie).

4. Dernier procédé qui peut tendre à disparaitre au profit des trois premiers – employer le nom de métier et lui accoler femme (ou homme) : un professeur femme, une femme médecin.

la maréchale et la veuve Clicquot

Dans le cas de quelques hautes fonctions assumées par des hommes, le terme féminin a été employé pour désigner l'épouse de l'homme ayant telle fonction ou tel titre : la maréchale, la générale, la colonelle, la préfète. Mais cet usage tombe en désuétude : hormis dans des références au passé, ces termes ne sont pratiquement plus employés que pour désigner des femmes occupant elles-mêmes les fonctions en question. – S'il n'y a plus de maréchal en vie en France (ni de femme de maréchal), il y a des maréchales des logis

En revanche, en ce qui concerne les noms propres, des femmes mariées prennent encore souvent le nom de leur mari comme nom d'usage ou accolent le nom de famille de leur mari à leur propre nom de famille : Marie Dupont mariée à Pierre Durand peut se faire appeler Marie Durand, Marie Dupont, Marie Dupont-Durand ou Marie Durand-Dupont. Ces trois derniers types semblent en nette progression, mais le type Marie Durand (nom du mari) a très longtemps dominé ; voir aussi les expressions comme madame Pierre Durand (= la femme de Pierre Durand), M. et Mme Pierre Durand, la veuve Clicquot (= Barbe-Nicole Ponsardin, mariée à un certain François-Marie Clicquot, décédé après le mariage, elle-même décédée en 1866 ; employé au masculin avec majuscule initiale, un Veuve Clicquot désigne un champagne produit dans cette entreprise longtemps dirigée par la veuve Clicquot), etc. – Les dispositions actuelles valent pour les hommes comme pour les femmes, mais très peu d'hommes mariés utilisent le nom de leur épouse comme nom d'usage, accolé ou substitué à leur nom de famille.

Du fait de ces usages variés, les noms doubles sont ambigus. Une femme ou un homme qui se fait appeler Rackham-Lerouge, p. ex., peut avoir comme nom de famille Rackham, Lerouge ou Rackham-Lerouge.
– Voir à ce sujet Hergé, Le Trésor de Rackham le Rouge, H5-H8. http://www.bellier.org/tresor%20rackham/vue1.htm, consulté le 2018-03-22.

veuve, substantif féminin (XIIe siècle) < latin adj. uiduus = vide de qqc > séparé de > substantifs féminin et masculin uidua et uiduus (Freund 1924 : 3, 580). En français médiéval comme en latin, le terme pouvait désigner aussi bien une femme sans mari ou séparée de son mari ou une femme dont le mari est mort (seul sens conservé en français actuel, indépendamment des sens figurés).
> adjectif > substantif masculin (XVIe siècle). – C'est un des rares cas où le substantif masculin a été dérivé, par l'intermédiaire de l'adjectif, à partir du substantif féminin.
– Les expressions du type "veuve Cliquot" – veuve + nom du mari défunt – pour désigner une femme tombent lentement en désuétude. Pour désigner la femme du préfet Claude Erignac assassiné en Corse en 1998, on ne dit que rarement "la veuve Erignac", mais plus fréquemment "la veuve du préfet Erignac", "madame Erignac" ou "madame Dominique Erignac".

personne, on, con

––– personne

Par rapport à cette problématique, le terme personne est fort commode. Aussi bien au singulier qu'au pluriel, il peut désigner des individus de l'un ou l'autre sexe ou des deux à la fois. Mieux encore, il peut ne représenter aucun individu et change alors de genre : substantif féminin s'il représente un ou des individus de l'un ou l'autre sexe, il est masculin avec valeur de pronom dans le cas de zéro individu. Voyez les exemples suivants de Molière :

Figurez-vous donc premierement que la Scene est dans l'antichambre du Roy, car c'est un lieu où il se passe tous les jours des choses assez plaisantes. Il est aisé de faire venir là toutes les personnes qu'on veut, & on peut trouver des raisons mesme pour y authoriser la venuë des Femmes que j'introduis.
    (L'Impromptu de Versailles, 3 ; Molière 1947 : 4, 35)

Arnolphe : Mais il me semble, Agnés, si ma mémoire est bonne,
Que j'avois défendu que vous vissiez personne.
    (L'Escole des Femmes, II, 6 ; Molière 1947 : 3, 128)

Uranie : Quoy, Cousine, personne ne t'est venu rendre visite ?
Elise : Personne du monde.
    (La Critique de l'Escole des Femmes, 1 ; Molière 1947 : 3, 219)

Deux dérivés, un de chaque genre : personnage et personnalité.

persona personne vient du latin persona, terme d'origine étrusque, qui désignait le masque porté par les acteurs, de là, le personnage joué par l'acteur, et de là, "le rôle, le caractère, le personnage que quelqu'un joue dans le monde", "l'homme qui remplit une fonction quelconque, la personne qui joue un rôle, le personnage" (Freund 1924 : 2, 775).

Gaffiot (1964 : 1160) donne l'exemple ex persona ardent oculi histrionis (Cicero), les yeux de l'acteur lancent des flammes à travers le masque, – ainsi que l'illustration ci-contre de personae.

Masculinisation de personne ? C'est ce que fait Nino Ferrer (1934-1998) dans le refrain de la chanson Le téléfon : "Gaston y a l'téléfon qui son et y a jamais person qui y répond".

– Ecouter Le Téléfon chanté par Nino Ferrer : https://www.youtube.com/watch?v=buUqkohMphg

––– on

Pronom indéfini, masculin et singulier : désigne une ou plusieurs personnes non définies. On dit que… Mais on peut désigner aussi des personnes bien identifiées, auquel cas l'attribut peut être accordé en nombre et en genre (en fonction du nombre et du sexe de ces personnes) : Avec Marie et Jeanne, on est allés au cinéma cet après-midi, dit Pierre.
< latin homo, masculin = être humain.

––– con

< latin cunnus, masculin = sexe féminin ; par métonymie = "femme impudique, de mauvaise vie" (Freund 1924 : 1, 696).

En français, con est attesté depuis le XIIe siècle au sens de "sexe féminin", le dérivé conasse ou connasse apparait au XVIIe siècle avec le même sens (Rey 1985 : 1, 831). Mais au sens d'"imbécile", il n'apparait qu'à la fin du XVIIIe siècle, bien après conard, dont, selon Guiraud (1975 : 68), il serait issu par apocope. D'abord employé comme substantif, con est ensuite utilisé également comme adjectif et fléchit alors normalement en genre : con ~ conne. La forme féminine conne est à son tour employée également comme substantif. Mais concernant l'emploi de con, l'Académie met en garde : "Bien que cet emploi figuré apparaisse dans les correspondances littéraires dès le XIXe siècle et que l'usage parlé s'en soit fort répandu, ne doit être employé que dans une intention de vulgarité appuyée." [en gras dans la version en ligne, 9e édition] – Le terme latin cunnus n'était, lui, pas vulgaire.

Traiter quelqu'un de con est-il une injure punie par la loi ? Un jour en 2015, dans l'un de ses spectacles, l'humoriste Guy Bedos traita de "conne" Nadine Morano (ex-ministre, élue Les Républicains – droite). Elle lui intenta alors un procès en diffamation, qu'elle perdit en première instance, en appel et lors de son pourvoi en cassation (2017). Bedos estima lors d'une émission de télévision que ce n'était, en l'occurrence, pas de la diffamation, mais de l'information…

Sur l'émergence du sens d'"imbécile" à partir de "sexe féminin", voir les analyses de Guiraud (1975 : 65 sq.). Mais sur le plan synchronique du français actuel, ce sont deux homonymes (deux signifiés différents sans sème commun pour un même signifiant).

Exemple des emplois de on et de con comme nom et adjectif – le refrain de la chanson de Georges Brassens (1921-1981) Le temps ne fait rien à l'affaire :

Le temps ne fait rien à l'affaire,
Quand on est con, on est con.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-père,
Quand on est con, on est con.
Entre vous, plus de controverses,
Cons caducs ou cons débutants,
Petits cons d' la dernière averse,
Vieux cons des neiges d'antan.
Petits cons d' la dernière averse,
Vieux cons des neiges d'antan.

– Ecouter Le temps ne fait rien à l'affaire : https://www.dailymotion.com/video/xk8kwh

Deux autres chansons de Brassens traitent du même vocable : Le Roi des cons et Le Blason, où Brassens joue sur l'homonymie ("C'est injuste, madame, et c'est désobligeant / Que ce morceau de roi de votre anatomie / Porte le même nom qu'une foule de gens.").

– Ecouter Le Roi des cons : https://www.youtube.com/watch?v=RksFYLer904
– Ecouter Le Blason : https://www.youtube.com/watch?v=6lVhNSnXUeg

Ci-contre : caricature publiée dans Le Canard Enchaîné, 2017-10-18.

incl


Expressions représentant des groupes mixtes

Une recherche rapide sur Internet (et d'abord dans les mails que l'on reçoit) révèle la multiplicité des variantes. Exemple des formules d'appel figurant dans des mails ou des courriers papier adressés à des collègues :

Chers collègues
Cher(e)s collègues
Cher(es) collègues
Cher-e-s collègues
Cher.e.s collègues
Cher-es collègues
Chère collègue, cher collègue
Cher collègue, chère collègue
Chère et cher collègue
Cher et chère collègue

N.B. Ne sont pas relevées ici les variantes (également nombreuses) concernant l'usage de la majuscule sur le mot collègue et sur la seconde occurrence de l'adjectif cher.

voirCourrier administratif

Sont analysées ci-dessous les différentes solutions pratiquées. En ce qui concerne l'emploi de ces expressions, il faudrait distinguer les situations de discours dans lesquelles elles sont produites : selon que l'on s'adresse aux personnes en question – ce qui correspond à la deuxième personne de la morphologie verbale : pronoms personnels tu, vous – ou que l'on parle de personnes absentes dans la situation de discours – troisième personne de la morphologie verbale, que Benveniste (1966 : 225 sq.) qualifie de "non-personne".

Emploi du masculin à valeur générique

Le masculin fonctionne comme terme générique, c'est-à-dire comme le terme usuel de neutralisation de l'opposition de genre. Cet usage implique que les propriétés sexuelles des individus désignés ne sont pas pertinentes dans le contexte.

les enseignants sont invités à...
chers collègues, vous êtes invités à...
le prochain président sera élu en...

– On pourrait paraphraser ainsi cet emploi : qu'ils soient hommes ou femmes, peu importe, les enseignants sont invités à… Mais ce serait forcer le sens, car cela équivaudrait à prendre d'abord en considération l'identité sexuelle, avant de la rejeter comme non pertinente dans le contexte, alors que l'emploi générique du masculin l'ignore totalement.

Cet emploi du genre masculin est parfois qualifié improprement de "neutre". En indo-européen, le neutre, comme indiqué plus haut, est l'un des trois genres à côté du masculin et féminin, mais il ne sert pas pour la neutralisation de l'opposition masculin ~ féminin pour les êtres animés. En anglais, le neutre est – globalement – le genre grammatical des substantifs non-animés.

neutre < latin neuter = "aucun des deux, ni l'un ni l'autre" < ne- (négation) + -uter (l'un ou l'autre) ; Freund (1924 : 2, 564) donne l'exemple suivant : Ita neutris cura prosperitatis (Tacite), ni l'un ni l'autre ne se soucient de la postérité.

La raison pour laquelle, en français, le masculin et non le féminin sert de terme générique est liée pour une part à une propriété des substantifs concernés. Le terme féminin apparait généralement comme plus complexe sur le plan morphologique ou phonique que le masculin correspondant, qu'il soit formé par dérivation à partir du masculin (ex. : maitresse) ou que le masculin ait été apocopé (ex. : avocat [a.vo.ka], avocate [a.ko.kat], issus pareillement de latin advocatus, mais la prononciation du -t final a disparu du terme masculin) ; même les termes féminins en -trice (masc. -teur < latin -tor) sont formés avec un suffixe ajouté au masculin : -tor-ix. Dans les paires de termes correspondant aux deux sexes, le féminin en constitue alors le terme morphologiquement marqué. Cette caractéristique formelle correspond à une propriété sémantique : dans le terme féminin est nécessairement présente une propriété sexuelle [+ féminin], alors que le terme masculin correspondant peut, dans ses emplois, en être dépourvu.

marqué vs non-marqué : ces concepts linguistiques (anglais markedness, allemand Markiertheit) sont issus des travaux de l'école de Prague créée au lendemain de la première guerre mondiale (R. Âkobson [Jakobson], N. Trubečkoj [Troubetzkoy] et al.). Utilisés d'abord en phonologie, ces concepts ont été exploités et développés plus tard également en morphologie dans le cadre des théories de la naturalité (v. Poitou 1984) et dans d'autres domaines. Le point important est la correspondance que l'on peut généralement établir entre forme et sens : au terme formellement simple correspond généralement l'absence d'un trait sémantique présent dans le terme marqué : "Formal complexity generally corresponds to conceptual complexity" (Waugh & Lafford 2000 : 273). – Pour une présentation succincte des concepts marqué/non-marqué et neutralisation des oppositions, v. p. ex. Lyons (1970 : 62-63 et 98) – ou tout autre bon ouvrage de linguistique générale –, et Waugh & Lafford (2000).

Mais la neutralisation de l'opposition de genre au profit du masculin concerne aussi d'autres faits grammaticaux :

– Les adjectifs possessifs correspondant aux trois personnes du singulier ont, au singulier, deux formes distinctes pour le masculin et le féminin (mon ~ ma, ton ~ ta, son ~ sa), mais devant voyelle, c'est la forme masculine qui est employée depuis le moyen-âge également pour les substantifs féminins : son auto, sa voiture, et au pluriel, la forme est unique quel que soit le genre du substantif : ses autos, ses voitures, ses carosses. Pour les trois personnes du pluriel, une forme unique : notre/votre/leur auto/voiture/véhicule.
– Le pronom personnel de la troisième personne du singulier a des formes distinctes pour le masculin et le féminin (il ~ elle), mais cette opposition est neutralisée pour l'adjectif possessif, qui ne distingue pas entre possesseur masculin et féminin : le chien de Pierre – son chien ; le chien de Marie – son chien ; l'auberge, le restaurant – son menu) – à la différence de l'anglais ou de l'allemand (his dog ~ her dog ; sein Hund ~ ihr Hund).
– La nominalisation transforme un verbe ou un adjectif en un substantif de genre masculin : le boire et le manger, le beau, le vrai, le savoir-faire, etc.
– L'anaphorisation d'un adjectif attribut se fait avec le pronom masculin le au singulier (le singulier étant non-marqué par rapport au pluriel) : Jean est fatigué. Marie et Jeanne sont fatiguées. Marie et Jeanne le sont. – En allemand, c'est le neutre singulier qui est utilisé dans ce cas. Peter ist müde. Anna und Maria sind es auch.
– Dans le cas d'emplois autonymiques, l'accord se fait, s'il y a lieu, au masculin : "table" et "chaise" sont féminins en français, neutres en anglais et masculins en allemand.

L'emploi du masculin comme terme générique peut prêter à ambigüité : les enseignants peut signifier l'ensemble des individus exerçant la profession en question quel que soit leur sexe, mais aussi le seul sous-ensemble des individus de sexe masculin exerçant ladite profession. Cet inconvénient est lié à l'aptitude des termes à représenter à la fois une catégorie et une sous-catégorie (usage générique et particulier). Des propositions suggérées parfois et consistant à choisir entre masculin et féminin en fonction de la proportion d'individus de l'un et l'autre sexe nécessiteraient un choix parfois délicat (trois femmes et quatre hommes ? quatre femmes et trois hommes ?). Si l'on veut préciser que seuls les individus de sexe masculin sont concernés, il faut ajouter un terme (p. ex. les enseignants hommes, hommes ne peut être compris que comme désignation d'êtres humains mâles, puisque la valeur générique est comprise dans enseignants) ; dans le cas inverse, il suffit de dire les enseignantes. Mais si cette ambigüité est théoriquement possible, qu'en est-il en contexte ? Quand on lit, par exemple, "A Paris, les manifestants contre la politique du gouvernement étaient peu nombreux", on se doute bien qu'il y en avait des deux sexes (sinon, cela aurait été dit), mais peu importe. L'interprétation serait certainement différente s'il s'agissait d'une manifestation à Ryad…

Une telle ambigüité entre générique et spécifique est loin d'être un phénomène unique dans la langue, et elle ne vaut pas seulement pour le genre. Un frigidaire peut désigner une armoire permettant de conserver des denrées au froid, de quelque marque qu'elle soit, ou exclusivement une telle armoire de marque Frigidaire. des nouilles (on a mangé des nouilles) peut désigner n'importe quel type de pâtes, ou une variété spécifique (des nouilles, pas des coquillettes). professeur (ou prof) peut désigner dans l'enseignement supérieur tout enseignant, ou bien seulement un enseignant ayant le titre de professeur des universités (la désamigüisation peut être assurée par le redoublement : un prof prof). chat et chien sont employés à la fois comme termes génériques indépendants du sexe des animaux, ou pour désigner uniquement les mâles, avec les oppositions chat ~ chatte et chien ~ chienne. Un coca peut désigner spécifiquement un produit de la marque Coca Cola ou toute autre boisson semblable. – On pourrait multiplier les exemples.

Cas des termes épicènes

Employés au pluriel, les termes épicènes posent un problème semblable. Soit la phrase : Les élèves attendent les vacances. élèves désigne un ensemble déterminé d'individus qui correspondent à la définition suivante, selon le TLFi : "enfant ou jeune qui reçoit l'enseignement d'un établissement scolaire ou d'une école spécialisée". Nulle autre caractéristique ne leur est attribuée, cela veut dire que l'identité sexuelle n'est pas, en l'occurrence, une propriété pertinente. Si l'on veut préciser qu'il s'agit de garçons, et non de filles, ou l'inverse, cela ne peut se faire que par l'insertion d'un terme spécifique, p. ex. les élèves garçons, les élèves filles ; les élèves fatigués, les élèves fatiguées.

Personne et fonction

Dans le rapport de la Commission générale de terminologie et de néologie relevant de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, rapport datant de 1998, est proposée une distinction entre les fonctions, qui peuvent être assumées indifféremment par des individus des deux sexes et pour lesquelles l'emploi générique du masculin s'imposerait, et les personnes les occupant :

Cette indifférence juridique et politique au sexe des individus doit être préservée dans la réglementation, dans les statuts et pour la désignation des fonctions. Elle peut s’incliner, toutefois, devant le désir légitime des individus de mettre en accord, pour les communications qui leur sont personnellement destinées, leur appellation avec leur identité propre. Cette souplesse de l’appellation est sans incidence sur le statut du sujet juridique et devrait permettre de concilier l’aspiration à la reconnaissance de la différence avec l’impersonnalité exigée par l’égalité juridique." (p. 2)

En suivant cette distinction, on pourra dire : "Mme Martin, Préfet de région, est la coordinatrice des programmes départementaux d’investissement." (p. 47) ou s'adresser à elle en disant "Madame la Préfète". Comme l'indique ce rapport, la renonciation à la distinction entre fonctions et personnes et à l'emploi générique du masculin obligerait à réécrire tous les textes législatifs et réglementaires, jusqu'à la Constitution.

Dans la Constitution de la République française, on lit p. ex. : "Le Président de la République veille au respect de la Constitution." (art. 5) "Le Président de la République nomme le Premier ministre." (art. 8) – Dans le Code pénal : "Le règlement détermine les contraventions et fixe, dans les limites et selon les distinctions établies par la loi, les peines applicables aux contrevenants." (art. 111-2) – Dans le Code de la route : "Le conducteur d'un véhicule est responsable pénalement des infractions commises par lui dans la conduite dudit véhicule." (art. L121-1) [souligné par moi, JP]

L'homme, le musée de l'Homme et les droits de l'homme

homme < latin homo = être humain < racine indo-eruopéenne *ghyom = terre : l'homme est celui qui vient de la terre. L'homme, par opposition à la femme = vir (~ mulier). Le sens d'"être humain" du latin homo apparait bien dans les deux citations ci-dessous :

– Dulcissimum ad hominis camelinum lac (le lait le plus doux après celui de l'homme est celui du chameau) (Pline, in Freund 1924 : 2, 109).
– homo sum, humani nihil a me alienum puto" (je suis homme, j'estime que rien d'humain ne m'est étranger) (Térence, Heautontimorumenos, v. 77 ; Théâtre complet : 61)

De même origine : homicide, hommage, humain, humanisme, humanité. Le sens de "mari" pour homme apparait dans la langue familière au XIe siècle (mon/ton/son homme), mais homme n'est utilisé avec le sens de "personne adulte de sexe masculin", parallèlement à son sens initial d'"être humain", qu'à partir de la dernière partie du XIVe siècle (Rey 1998 : 1729-1732).

A Paris existe un musée de l'Homme qui se présente ainsi : "Inauguré en juin 1938, le Musée de l’Homme présente l’évolution de l’Homme et des sociétés, en croisant les approches biologiques, sociales et culturelles selon la pensée de Paul Rivet : « L’humanité est un tout indivisible, non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. » Situé dans l’aile Passy du Palais de Chaillot (Paris 16e) dans un bâtiment construit à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1937, il rouvre en 2015 après 6 ans de travaux en réaffirmant le concept de musée-laboratoire voulu par son fondateur."
    http://www.museedelhomme.fr/fr/propos-musee-homme/presentation, consulté le 2018-05-16.

La Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen est adoptée par l'Assemblée nationale le 26 aout 1789.
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k205480r, consulté le 2018-05-16.

– "droits de l'homme" ou "droits humains", comme l'anglais human rights ? – Peut-on rappeler que homme et humain ont la même origine ? Mais surtout, l'expression "droits de l'homme" est ancrée dans l'histoire de la Révolution française et du fait de l'influence de la Révolution, dans l'histoire de l'humanité, de même que la devise "Liberté, égalité, fraternité".

– "droits de l'Homme" ou "droits de l'homme" ? L'utilisation de la majuscule pour distinguer l'emploi générique de l'emploi spécifique ne vaudrait en tout état de cause que dans ce seul cas. La majuscule dans l'expression musée de l'Homme n'est due qu'aux conventions typographiques d'écriture des noms d'institutions.

1789
La Démocrate
tenant les Droits de l'Homme.
Estampe de 1789.
        http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6948024v, consulté le 2017-11-21.

– En septembre 1791, une certaine Marie Gouze (1748-1793), qui se fait appeler Olympe de Gouges, dédie à la reine Marie-Antoinette une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne. Voici la fin du préambule : "En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre suprême, les Droits suivans de la Femme et de la Citoyenne." Et à l'article X : "la femme a le droit de monter sur l'échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune". – Ce texte n'est en réalité pas le premier publié pendant la Révolution en faveur de l'égalité hommes-femmes : voir la Requête des Dames à l'Assemblée nationale, citée plus haut (v. Michelet [1855 : 104-107], Lacour [1900 : 3-92], Devance [1977] sur les femmes et les revendications féministes pendant la Révolution).
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64848397, consulté le 2017-11-21.
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k426587, consulté le 2018-01-26.

Après la chute de la Gironde (2 juin 1793), Marie Gouze est arrêtée, non en raison de la Déclaration en question, mais du fait de sa mise en cause du régime républicain et de son opposition à la politique de la Convention. Voici ce que rapporte le Moniteur universel :

Olympe de Gouges, se disant veuve Aubry, femme de lettres, âgée de trente-huit ans, native de Montauban, convaincue d'être l'auteur d'écrits tendant à l'établissement d'un pouvoir attentatoire à la souveraineté du peuple, a été condamnée à la peine de mort. Elle s'est déclarée enceinte. On a sursis à l'exécution jusqu'à l'examen des gens de l'art. (14 brumaire an II)
L'examen des gens de l'art ayant démontré fausse la déclaration de grossesse faite par Olympe de Gouges, condamnée à mort, le sursis a été levé, et l'exécution a eu lieu le 13 brumaire. (15 brumaire an II)
    Réimpression de l'Ancien Moniteur. Tome 18. Paris : Bureau central, 1841, p. 326 et 343-344. Document en ligne sur le site de Google, consulté le 2017-12-07.
    http://books.google.fr/

Singulier à valeur générique

Le singulier – terme non-marqué de l'opposition de nombre – peut avoir une valeur générique et représenter l'ensemble de la catégorie définie par le contenu lexical ou un élément quelconque de la catégorie. Dans La voiture envahit les villes, la voiture représente tout élément de la catégorie voiture. Dans certaines expressions, singulier et masculin fonctionnent ensemble comme terme non-marqué : l'homme de Cro-Magnon (dont nous descendons tous… et qui représente donc aussi bien les mâles et les femelles de ce type), l'homme de Néandertal, le musée de l'Homme, etc.

Tout comme au pluriel, les termes utilisés au singulier avec valeur générique peuvent se doubler de connotations. Du fait que le singulier présente un ensemble d'individus comme relevant d'un même type alors que le pluriel les dénombre, il est plus aisément perméable à d'éventuelles connotations stéréotypiques voire même dépréciatives (v. p. ex. l'emploi de l'expression "le juif" dans des textes antisémites). Mais perméabilité ne veut pas dire nécessité : nulle connotation dépréciative, p. ex., dans le titre de l'ouvrage pionnier, maintes fois réédité, du socialiste allemand August Bebel (1840-1913), Die Frau und der Sozialismus (La Femme et le Socialisme), publié à Zürich en 1879 et traduit en français en 1911 – ci-contre.
    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k815514, consulté le 2018-02-13.

8 mars – journée de la femme ou des femmes ? singulier ou pluriel ? Cette journée a son origine dans le National Woman's Day (au singulier), organisé le 28 février 1909 à New York par le Parti socialiste d'Amérique. L'ONU nomme cette journée officiellement au pluriel en anglais et en français – International Women's Day, Journée internationale des femmes – et au singulier en espagnol – Día Internacional de la Mujer. Pluriel en russe, singulier en chinois et (sauf erreur) en arabe. Mais en France, attention ! officiellement, ce n'est ni l'un ni l'autre : pour Marlène Schiappa, secrétaire d'Etat chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes dans le gouvernement Philippe (2017-), "Le 8 mars, ce n'est pas la Journée de la femme. C'est la Journée internationale DES droits DES femmes."
    http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/8mars-a-journee-internationale-des-droits-des-femmes/, consulté le 2018-03-08.

bebel

Emploi conjoint des termes masculin et féminin

– Premier exemple, de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français, lors d'un meeting en l'honneur de Staline en 1949 : "Les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les mères, tous et toutes veulent la paix, tous et toutes condamnent la guerre, tous et toutes luttent contre la guerre, tous et toutes acclament le nom de Staline, synonyme de vaillance et de bonté, d'amour et de paix." [souligné par moi, JP]
  http://www.cinearchives.org/Catalogue-d-exploitation-494-161-0-0.html

Mesdames, messieurs (utilisé seul) / Mesdames et messieurs (peut être complété par l'énoncé de fonctions spécifiques)

Exemples extraits de discours officiels d'Emmanuel Macron, président de la République : Mesdames et messieurs les élus, […] Mesdames et messieurs les ambassadeurs (2017-06-09) ; Mesdames et messieurs les académiciens (2017-12-08). – Noter l'emploi concomitant du masculin pluriel à valeur générique.

ces messieurs-dames
les étudiantes et les étudiants
les passagers et les passagères
le prochain président ou la prochaine présidente
chères collègues, chers collègues
celles et ceux

Très fréquent, prononcé avec liaison [sɛl.ze.sø], d'où la graphie parfois utilisée pour déplorer l'emploi de cette expression : celles-zé-ceux.

Françaises, Français !

Formulation utilisée par le général de Gaulle dans ses allocutions en tant que président de la République (1959-1969). Elle a été parodiée ainsi par l'humoriste Pierre Desproges : "Françaises, Français, Belges, Belges". Le modèle gaullien a été repris – de façon non parodique – par Arlette Laguiller, candidate trotskiste à l'élection présidentielle en 1974 et à chaque élection présidentielle ensuite jusqu'en 2007 : "Travailleuses, travailleurs !".

Depuis la présidence de François Mitterrand (1981-1995), c'est la formule "Mes chers compatriotes" qui est utilisée et orthographiée ainsi sur le site de l'Elysée en 2018. – Emploi générique du masculin.

En Allemagne, la formulation "Deutsche Männer, deutsche Frauen" (Allemands, Allemandes) parfois complétée par "deutsche Jugend" (jeunesse allemande) a été fréquemment employée dans des discours ou des appels au XXe siècle, au moins jusque dans les années cinquante. Voir aussi celle employée par Adolf Hitler lors d'un meeting à Stralsund, 1932-07-20 : "Meine deutschen Volksgenossinnen und Volksgenossen" (mes compatriotes femmes et hommes allemands).

Les deux termes sont reliés par la conjonction et au pluriel et par la conjonction ou au singulier.

Si une informaticienne ou un informaticien pense que...

Dans quel ordre disposer les deux termes ? – Il n'y en a que deux possibles : masculin en premier ou en second. Mais le choix peut correspondre à plusieurs principes : 1. ordre alphabétique ; 2. le terme le plus court d'abord (c'est généralement le masculin) ; 3. le féminin d'abord pour d'accorder l'adjectif épithète situé à droite (quand il y en a un) avec le second terme (masculin), c'est-à-dire au masculin ; 4. le féminin d'abord comme reflet linguistique de traditions de galanterie à l'égard du "sexe faible" ; 5. le masculin d'abord comme reflet linguistique de l'idéologie de prédominance du "sexe fort" dans la société.

Dans certains cas, on fait, quand on le peut, l'ellipse des éléments communs.

chères et chers collègues

S'il est employé de façon systématique, ce procédé fait apparaitre tout ensemble d'individus comme scindé systématiquement en deux sous-groupes, chacun avec une représentation linguistique spécifique. Le critère de distinction des deux sous-groupes est le sexe, c'est-à-dire l'une des propriétés des référents, érigée dès lors au statut de la propriété la plus pertinente : pas de groupe d'individus sans division entre personnes de sexe masculin et personnes de sexe féminin. La féminisation et le souci de rendre "visibles" les femmes par le biais de désignations spécifiques aboutit ainsi à abolir la représentation de la mixité par une séparation stricte entre hommes et femmes.

Comment célébrer Colette ?

Le 2017-11-09, Bernard Pivot postait sur twitter : "Colette est l'une de nos grandes écrivaines. Colette est l'un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non?"
Dans le premier cas, Colette est comparée à un ensemble de femmes ayant la qualité d'"écrivain", dans le second à un ensemble de personnes – de quelque sexe qu'elles soient – ayant la qualité d'"écrivain" (emploi générique du masculin).

Mais l'intéressant en l'occurrence est que la représentation conjointe de désignations des deux sexes s'avèrerait impraticable : ??Colette est l'une de nos plus grands écrivains et de nos plus grandes écrivaines.


Emploi de démarcatifs : parenthèses, traits d'union, points, barres obliques

Dans la graphie, la marque du féminin est ajoutée au terme masculin et reliée par un trait d'union, un point ou une barre oblique, ou elle est mise entre parenthèses. Voici un petit échantillon :

les directeurs-trices ; les directeur.trice.s ; les directeurs/trices ; les directeurs(trices) ; les candidat-e-s ; certains-es étudiants-es inscrits-es ; un(e) étudiant(e) nouveau(elle) ; un-e étudiant-e nouveau-elle ;un/e étudiant/e nouveau/elle ; les collègues intéressé-e-s ; les directeur-trice-s ; Cher(e)s collègues ; le/la président/e ; du.de la fonctionnaire

Aux démarcatifs attestés dans ces expressions a été ajouté plus récemment le point médian – dernier avatar en date des propositions féminisatrices :

les candidat·e·s

– Le point médian (appelé parfois aussi "point milieu" par calque de l'anglais middle dot ; U+00B7 dans le standard Unicode) est différent de la puce (anglais bullet, U+2022), placée à la même hauteur, mais plus grasse (ci-après, point médian et puce : · •).  Les termes anglais et français sont ceux de la norme ISO/CEI 10646. – En typographie anglo-saxonne, la puce est utilisée pour introduire les différents éléments d'une liste, comme le tiret cadratin ou demi-cadratin en typographie française traditionnelle.

Choix entre ces démarcatifs

Un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe publié en 2015 par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes (instance consultative créée en 2013 auprès du Premier ministre) préconise le point pour deux raisons principales : il serait peu visible et idéologiquement neutre. Voici les arguments :

Le point a l’avantage d’être peu visible pour ne pas gêner la lecture, d’être le plus aisé pour les logiciels adaptés aux personnes malvoyantes, de faciliter l’écriture sur un clavier informatique et d’éviter toute connotation négative à l’inverse des parenthèses (indiquent un propos secondaire), de la barre oblique (connote une opposition), du E majuscule (peut laisser penser que seules les femmes sont désignées). Il prend également moins de place que le tiret, autre forme courante.
    http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/hcefh__guide_pratique_com_sans_stereo-_vf-_2015_11_05.pdf, consulté le 2017-10-07.

La faible visibilité du point ? (surtout pour les aveugles !). – Comme aurait dit très judicieusement La Palice, la fonction des signes de ponctuation ne peut être remplie que si on les voit (voir p. ex. la supériorité de l'espace inter-mots, bien visible, sur le point médian utilisé parfois dans la Rome antique). – Les connotations attribuées aux parenthèses ?  – Les parenthèses encadrent une séquence hors syntaxe de la phrase, quels que soient la raison et l'effet de cet ajout. Mais ces connotations supposées semblent véhiculées par le transfert sur cette convention scripturale du sens figuré de l'expression mettre entre parenthèses = "Négliger, exclure, faire abstraction de" (TLFi). – Une connotation d'opposition dans la barre oblique ? – Où est l'"opposition" dans l'usage standard de la barre oblique avec les unités de mesure : km/s ? Dans les indications courantes 7/7, 24/24 ? Ou dans celle qui figure dans des offres d'emploi : H/F ? – L'emploi de la majuscule ne peut valoir que pour les termes où le féminin est dérivé à l'aide du seul -e : les étudiantEs. – Le point prend effectivement moins de place que le trait d'union (appelé ici improprement tiret), mais le gain de place est quand même assez minime.

Les qualités attribuées au point médian par ses adeptes sont sa discrétion et le fait que ce serait sa seule fonction dans l'écriture du français – mais en quoi serait-ce un avantage ? La possibilité ou la difficulté de sa réalisation avec un ordinateur, une tablette ou un smartphone dépend du système d'exploitation : combinaison de touches (avec macOS), saisie d'un code (avec Windows), impossibilité… Mais le point médian semble être la coqueluche de certains. Ainsi, l'Afnor (Association française de normalisation) fait savoir qu'elle entend bien l'inclure dans une nouvelle configuration de clavier – voir l'article intitulé "Point•e médian•e" [sic, avec deux puces !] publié le 2017-10-17 sur son site. De même, suite à son brillant score à l'élection présidentielle (6,36 %), Benoît Hamon a créé un mouvement politique qu'il a baptisé le 2017-12-02 "Genération·s" – mais quelle y est précisément la fonction du point médian, hormis celle de montrer qu'on est dans le vent ? Selon Le Point, Hamon a expliqué ainsi ce nom : "Il y a de la liberté, l'idée, c'est que l'on peut l'affubler de plusieurs adjectifs, le décliner." No comment… – Néanmoins, il ne semble pas que le point médian soit actuellement le plus utilisé des démarcatifs par les adeptes de l'écriture dite "inclusive".
    https://normalisation.afnor.org/actualites/lecriture-inclusive-option-retenue-future-norme-volontaire-clavier-francais/, consulté le 2017-12-28.
    http://www.lepoint.fr/politique/benoit-hamon-a-la-relance-avec-generations-s-02-12-2017-2176837_20.php, consulté le 2018-01-14.

Fonction

La fonction de ces démarcatifs n'est pas la même dans tous les cas :

– ce peut être le signal qu'il convient de redoubler l'un des segments à gauche (en gras ci-dessous) et de coordonner ce segment successivement avec l'un et l'autre des segments restants séparés par le démarcatif : les directeurs-trices = les directeurs et les directrices

– ce peut être aussi le signal que le segment situé à droite du second démarcatif (en gras ci-dessous) doit être concaténé au segment situé à gauche du premier démarcatif et au segment situé entre les deux démarcatifs : les directeur.rice.s = les directeurs et les directrices

Peut-on assimiler cette façon d'écrire à une abréviation comme etc. ou M. ? Dans les abréviations usuelles, le point indique une troncation d'un mot à droite : un segment graphique est remplacé par un point : Monsieur > M. Même chose quand il s'agit de plusieurs mots : Jésus-Christ > J.-C. Pour lire le terme abrégé, le lecteur doit faire l'opération inverse : remplacer le point par le segment graphique correspondant, qui doit être connu de lui. Rien d'aussi simple ici, puisque c'est à plusieurs opérations de concaténation et de suppression que le lecteur doit d'abord procéder :

les directeur.rice.s :
– 1. suppression de rice
– 2. concaténation de directeur à s > les directeurs
– 3. suppression de eur
– 4. concaténation de direct à rice
– 5. concaténation de les directrice à s > les directrices
– 6. coordination de les directeurs + les directrices > les directeurs et les directrices

Il faut mentionner un troisième cas dans lequel le démarcatif sépare le segment correspondant au substantif masculin et celui correspondant à la fois à ce qui différencie le substantif féminin du masculin et au pluriel : les étudiant.es, les lycéen.nes (vu – entre autres – sur le site de l'université Lumière Lyon 2, le 2018-02-16), comme si le substantif masculin avait l'apanage du singulier et le substantif féminin l'apanage du pluriel…

Ordre

Dans les exemples présentés par les guides de féminisation (voir notamment celui présenté par le secrétariat d'Etat en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes, cité plus haut), le masculin précède toujours le féminin : inspecteur.rice, chroniqueur.euse, banquier.ère, etc. De plus, quel que soit le procédé de formation du terme féminin, sur le plan graphique, cette façon d'écrire fait apparaitre dans tous les cas la forme masculine comme étant la première et la forme de base, à partir de laquelle est suggérée la forme féminine par simple greffe de quelques lettres. Dans une contribution à la liste Typographie le 2017-10-14, Jean Tillie ("diconoma") le résume dans une jolie formule : "Les femmes, d’accord ! mais les hommes d’abord." Autre belle formule du même : "Le fauteuil pour monsieur, le strapontin pour madame !" (mail personnel du 2017-12-24).

On remarquera par ailleurs que dans le cas de "Cher(e)s collègues", les opérations de redoublement et de concaténation nécessaires pour obtenir la forme pleine doivent s'accompagner du remplacement d'une lettre (en gras ci-dessous) par la même lettre avec diacritique. Dans la formulation abrégée, la représentation des personnes de sexe féminin gagne un <e> (muet !) et perd un accent grave ; de toute façon, pas de différence à l'oral entre masculin et féminin : [ʃɛʁ.kɔ.lɛɡ].

Cher(e)s collègues = Chères collègues, Chers collègues

Effets

Quelle que soit leur fonction, l'usage de ces signes comme démarcatifs représente une modification de l'une des caractéristiques essentielles de l'écriture standard, dans laquelle tout mot est écrit comme une suite continue de lettres. Le trait d'union (à distinguer du tiret cadratin ou demi-cadratin) ne sert qu'à relier deux mots composant un même mot. Le point n'a que deux emplois standard : marquer la fin d'une unité syntaxique (la phrase) et marquer l'abréviation d'un mot (p. = page). Les signes utilisés ici fracturent l'unité graphique du mot, qui est une unité de base de l'écrit. En tout état de cause, il est inévitable que l'usage du point ou de tout autre signe à l'intérieur du mot ait un impact sur la fluidité de la lecture.

Oralisation

– Deux cas :

1. L'adjonction d'un e (muet), avec éventuellement redoublement de la consonne graphique finale, ne modifie pas l'oralisation : élu.e [e.ly], chef.fe [ʃɛf]. La réalisation orale pourrait alors faire l'économie du redoublement du même segment s'il n'y avait pas de déterminant distinct comme c'est le cas au singulier : le/la, un/une, ce/cette, son/sa, etc. Au pluriel, par contre, [lɛ.ze.ly] représente correctement <les élu.e.s>.

2. Le segment "féminin" se substitue à un segment "masculin" : citoyen.ne [si.twa.jɛ̃], [si.twa.jɛn] ; banquier.ère [bɑ̃.kje], [bɑ̃.kjɛʁ] ; travailleur.euse [tʁa.va.jœʁ], [tʁa.va.jøz] ; recteur.rice [ʁɛk.tœʁ], [rɛk.tʁis] ; sportif.ve [spɔʁ.tif], [spɔʁ.tiv] ; étudiant.e [e.ty.djɑ̃], [e.ty.djɑ̃t]. Dans ce cas, l'oralisation conjointe des formes masculine et féminine avec leurs déterminants respectifs est nécessaire : <des avocat.e.s> [dɛ.za.vɔˑka.e.dɛ.za.vɔ.kat] ou [dɛ.za.vɔˑka.te.dɛ.za.vɔ.ka].


Stratégies d'évitement

Pour échapper aux inconvénients liés à la représentation distincte de personnes des deux sexes, différents guides suggèrent plusieurs stratégies d'évitement qui consistent essentiellement à faire passer à la trappe l'identité sexuelle des personnes ou, mieux, les personnes elles-mêmes. Plus de séparation entre hommes et femmes ici : escamotage du sexe ou, plus facilement, des personnes ; ni femmes, ni hommes, et le problème est réglé !

Il y a plusieurs méthodes :

– on recourt à des constructions qui ne nécessitent pas de terme différencié selon le genre et à des termes ne variant pas en genre (exemples 1 et 2 ci-dessous) ;
– les constructions à l'actif sont remplacées par l'utilisation du passif sans agent (exemple 3) ;
– les personnes individuelles disparaissent derrière le collectif (exemples 4-9), éventuellement représenté par le nom d'une institution (exemple 6) ou par d'autres moyens (exemple 9).

1
2
3
4
5
6
7
8
9

il peut / elle peut déposer
les candidats qualifiés
le juge mène l'instruction avec diligence
les employés
les étudiants
un archiviste
les cantonniers
les enseignants
les sauveteurs

il lui est possible de déposer
les personnes candidates aptes
l'instruction est menée avec diligence
le personnel
la population étudiante
le service des archives
le personnel d'entretien des routes
le corps enseignant
les secours


Préconisations… et pratiques

1. Dans le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe déjà cité, on peut lire p. 14 : "Le HCEfh [= Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes] soutient la réhabilitation de l’usage de la règle de proximité, qui consiste à accorder les mots avec le terme le plus rapproché. / Par exemple : « les hommes et les femmes sont belles » ou « les femmes et les hommes sont beaux »."

– Mais… faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais. Page 13, on peut lire en effet : "Jusqu’au XVIIe siècle, tous les noms de métiers, fonctions et dignités exercé.e.s par des femmes étaient nommé.e.s au féminin […]" – Et alors, cette fameuse règle de proximité ?? Et page 3, la présidente dudit conseil et la rapporteure écrivent : "Nous savons pouvoir compter sur vous pour utiliser et diffuser ce Guide en interne comme à vos prestataires extérieurs afin qu’il devienne un outil de référence." [souligné par moi, JP] – Tiens ? Que des hommes parmi les prestataires ?

2. Sur le site du secrétariat d'Etat en charge de l'égalité entre les femmes et les hommes figure la présentation d'un manuel d'écriture dite "inclusive" dont les auteurs indiquent entre autres choses : "Nous sommes situés à Paris […] Nous sommes déjà intervenus à Paris. […] Nous avons déjà mis en place certains ateliers auprès de professionnels." [souligné par moi, JP]

– Tiens ? Que des hommes ? Non. Mais… faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais. – Ledit manuel est l'œuvre d'une officine privée qui vend divers services, dont une formation à cette écriture dite "inclusive". Un bon filon commercial ?
    http://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/initiative/manuel-decriture-inclusive/, consulté le 2017-10-02.

3. Dans la profession de foi de l'une des listes qui se porte candidate, en novembre 2017, au bureau exécutif de La République en Marche ! (En Marche #AvecCasta), on peut lire au début : "Cher.e.s ami.e.s, / Engagé.e.s auprès d’Emmanuel Macron, nous sommes des adhérent.e.s, des parlementaires, des référent.e.s, des élu.e.s de collectivités locales […] Tout comme vous, nous sommes avant tout des marcheuses et des marcheurs." Mais dans la suite du texte, retour à l'écriture standard : "aux penseurs", "les marcheurs", "en lien avec le gouvernement et nos élus", "nous avons chacun une histoire". Et l'une des candidates se présente ainsi : "32 ans, mariée, 1 enfant, chef d'entreprise".  [souligné par moi, JP]
   https://en-marche.fr/articles/communiques/bureau-executif-liste-4, consulté le 2017-11-14.

– Rien à ajouter à la réaction de Christophe Castaner, délégué général élu de La République en marche, à propos de l'"écriture inclusive" utilisée dans ce texte par ses partisans, le 2017-11-23 : "je trouve ça un peu couillon, comme on dit chez moi."
    https://www.marianne.net/politique/ecriture-inclusive-castaner-trouve-couillon-le-texte-de-son-propre-futur-bureau-executif, consulté le 2017-11-23.

4. Des -e partout ? Sur le site du Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes figure un article daté 2012-04-30, avec en tête : "ÉGALITÉ(E)". Et dans le corps de l'article, participe passé au féminin devant le complément d'objet postposé  : "Constatant l’inapplication de la première circulaire de 1986, le Premier ministre a réitérée cette obligation […]" [souligné par moi, JP]
    (relevé par Catherine Kintzler sur son blog, 2017-04-01)
    http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/stereotypes-et-roles-sociaux/fiches-de-synthese-5/article/feminisation-du-langage, consulté le 2018-03-08.
    http://www.mezetulle.fr/feminisation-masculinisation-et-egalitee/, consulté le 2018-03-08.

5. On pourrait multiplier les exemples de l'hétérogénéité des pratiques scripturales de la part des tenants de l'écriture dite "inclusive" – fait révélateur, en fin de compte, des obstacles linguistiques inhérents à l'emploi de ces conventions.

Voici deux derniers exemples. Le premier dans les intertitres d'un article du Monde, "Le Forum de Davos prend timidement le chemin de la parité" (Laura Motet, 2018-01-24), commentaires à droite :

  Commentaires
 Un réel effort sur le choix des coprésident•e•s  Des coprésidentes avec des puces ! Mais il n'y a, en l'occurrence, aucun coprésident homme… Valeur générique du féminin ?
 29 % des intervenants principaux et 21 % des participants sont des femmes  Valeur générique du masculin.
 Les femmes invitées occupent des postes moins prestigieux que les hommes  Accord standard.
 Une féminisation des participantes bien différente selon les régions du monde  Une féminisation des femmes participantes ?? ou bien valeur générique du féminin ? ou simple coquille ?
    http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/01/24/le-forum-de-davos-prend-timidement-le-chemin-de-la-parite_5246236_4355770.html, consulté le 2018-01-28.

Second exemple : un titre du Figaro (2018-04-03) : "L'auteure de la fusillade au siège de YouTube était une femme." [souligné par moi, JP]
    http://www.lefigaro.fr/international/2018/04/03/01003-20180403LIVWWW00350-fusillade-youtube-californie.php, consulté le 2018-04-04

6. Etude de cas : distribution des différents procédés de représentation de groupes mixtes dans un corpus de tweets.


Pour en finir…

… cette remarque digne de celles que Molière a placées dans la bouche des Femmes savantes et des Précieuses ridicules :

Je trouve ça élégant ; cela forme comme des petits nuages à la fin des mots.

estime Brigitte Grésy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l'égalité professionnelle et agrégée de grammaire (fichtre !), à propos de l'écriture dite "inclusive". (Libération, 2017-11-05).
    http://www.liberation.fr/france/2017/11/05/ecriture-inclusive-depuis-que-j-ecris-ainsi-je-ne-vois-plus-un-monde-uniforme-mais-riche-des-deux-se_1608014, consulté le 2017-11-13.

Voici par ailleurs un "petit exercice pervers", proposé par Catherine Kintzler, professeur honoraire (Lille 3) : "transposer en écriture inclusive et gender-correcte le texte suivant" :

« Les nouvelles recrues (de nombreuses personnes ont été admises), se sont bien vite adaptées. Celles qui ont été postées comme sentinelles n’ont rencontré aucune difficulté, même si les estafettes ont eu un peu de mal à remplir leur fonction. Mais une vigie prénommée Victor a été la dupe d’une mauvaise plaisanterie faite par une fripouille. L’enquête a réussi à identifier cette dernière – un garçon peu recommandable – et la victime a été réconfortée : Victor est à présent la vedette du régiment, décidément c’est une star. »
    http://www.mezetulle.fr/lecriture-inclusive-malcomprenant·e·s/, consulté le 2017-12-13.

Dans le même temps, "Petit Prof", qui enseigne le français en collège, publie sur Twitter cet extrait d'une copie…

excl

… et elle conclut : "Mes élèves préfèrent l'écriture exclusive." (2017-12-03)
        https://twitter.com/petit_prof, consulté le 2017-12-13.


Documents

N.B. Ne sont mentionnés ici que des documents émanant d'institutions officielles.

France

Premier ministre (Edouard Philippe) : Circulaire du 21 novembre 2017 relative aux règles de féminisation et rédaction des textes publiés au Journal officiel de la République française.
https://www.legifrance.gouv.fr/eli/circulaire/2017/11/21/PRMX1732742C/jo/texte, consulté le 2017-11-23.

Règles prônées dans cette circulaire :
1. Emploi de formes féminines pour désigner les fonctions d'une personne de sexe féminin (ex. : la ministre, la directrice), conformément au document Femme, j'écris ton nom.
2. Emploi du masculin à valeur générique "pour les termes susceptibles de s'appliquer aussi bien aux femmes qu'aux hommes", sauf pour les avis de recrutement (ex. : le candidat ou la candidate) ; rejet de "l'écriture dite inclusive".
3. Respect des "règles grammaticales et syntaxiques".

Institut national de la langue française : Femme, j'écris ton nom... Guide d’aide à la féminisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions, 1999. Préface de Lionel Jospin, Premier ministre. Document en ligne, consulté le 2010-06-02.
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/994001174/0000.pdf

Commission générale de terminologie et de néologie (Premier ministre) : Rapport sur la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre, 1998. Document en ligne, consulté le 2017-12-14.
 http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/994000415.pdf

Premier ministre (Lionel Jospin) : Circulaire du 6 mars 1998 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. Document en ligne, consulté le 2017-11-22.
https://www.legifrance.gouv.fr/jo_pdf.do?numJO=0&dateJO=19980308&numTexte=&pageDebut=03565&pageFin=80398

Premier ministre (Laurent Fabius) : Circulaire du 11 mars 1986 relative à la féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. Document en ligne, consulté le 2017-11-17.
https://www.legifrance.gouv.fr/jo_pdf.do?id=JORFTEXT000000866501

Belgique

Ministère de la fédération Wallonie-Bruxelles : Mettre au féminin. Guide de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. 3e édition, 2014. Document en ligne, consulté le 2017-10-27.
http://www.languefrancaise.cfwb.be/index.php?eID=tx_nawsecuredl&u=0&g=0&hash=ba73a928942b8eddaa12271d0f76165f4b539531&file=fileadmin/sites/sgll/upload/lf_super_editor/publicat/collection-guide/interieur_FWB_brochure_Fem_light.pdf

Québec

Office québécois de la langue française : série d'articles sur "Féminisation et rédaction épicène". Documents en ligne, consulté le 2017-10-27.
http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?th=1&Th_id=274

Suisse

Chancellerie fédérale : Guide de formulation non sexiste des textes administratifs et législatifs de la Confédération, 2000. Document en ligne, consulté le 2008-10-28.
http://www.unige.ch/rectorat/egalite/files/9414/0353/2732/charte_epicene_Chancelerie_guide_formulation_non_sexiste.pdf


Références bibliographiques

Allais, Alphonse, 2005. Par les bois du Djinn Parle et bois du Gin. Paris : Gallimard. 1ère édition 1997.

[Arnaud & Lancelot], 1754. Grammaire générale et raisonnée... Paris : Prault. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-01-03.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k843201.

Arrivé, Michel, 1989.. De quelques oscillations des théories du genre dans l'histoire récente de la linguistique. Linx 21, 1989 : 5-15. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2018-01-05.
http://www.persee.fr/doc/linx_0246-8743_1989_num_21_1_1128

Beauzée, [Nicolas], 1767. Grammaire générale ou Exposition raisonnée des élements nécessaires du Langage. Tome 2. Paris : Barbou. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-11-18.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k84315f

Benveniste, Emile, 1966. Problèmes de linguistique générale. Tome 1. Paris : Gallimard.

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