Jacques Poitou
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Aux origines du féminin
– La genèse du troisième genre en proto-indo-européen

  wenn man die Sprache und ihre Entstehung wissenschaftlich, d.h. durchaus historisch betrachten will. [si l'on veut examiner la langue et sa naissance d'un point de vue scientifique, c'est-à-dire absolument historique]
   Friedrich Schlegel (1808 : 41)

Wir kennen nur eine einzige Wissenschaft, die Wissenschaft der Geschichte. [Nous ne connaissons qu'une seule science, la science de l'histoire.]
   Karl Marx & Friedrich Engels, 1845. Passage biffé dans le manuscrit. (MEW 3 : 18)

Autres pages autour de la féminisation

Le genre grammatical
Accord de l'adjectif avec des noms de genres différents
Formation de termes représentant des personnes de sexe féminin
Expressions représentant des groupes mixtes ; "écriture inclusive"
Préconisations… et pratiques : florilège
Références bibliographiques

Le genre grammatical dans les langues indo-européennes anciennes

Les langues indo-européennes anciennes attestées par des textes ont trois genres, le masculin, le féminin et le neutre, quelles que soient leurs évolutions ultérieures. Trois cas particuliers : l'arménien, le hittite et le tokharien.

– Selon les hypothèses actuelles, l'absence de genre grammatical en arménien classique, attesté seulement à partir du Ve siècle de notre ère, résulte d'une évolution à partir d'un système à trois genres.

– Le hittite est une langue anatolienne, attestée par des documents du XVIe au XIIe siècle avant notre ère, ce qui en fait le plus ancien témoignage connu des langues indo-européennes (v. Luraghi 2010 : 15-16, Pinault 2013, Melchert à paraitre). Il a été déchiffré en 1915 par Bedřich Hrozný ; d'autres langues anatoliennes en écriture cunéiforme (palaïte, louvite), grecque (lycien, lydien) ou hiéroglyphique (louvite) ont été découvertes et analysées depuis. Dans la généalogie de l'indo-européen, on considère que les langues anatoliennes constituent une branche spécifique du proto-indo-européen, à côté d'une autre branche représentée par toutes les autres langues (indo-iranien, grec, italique, etc.). – Le hittite n'a qu'un système à deux genres, qu'on appelle genre commun et genre neutre, sans féminin. La raison de l'absence de féminin est-elle qu'un système plus ancien à trois genres s'est réduit à un système à deux genres ? ou bien le système à deux genres du hittite représente-t-il un état de langue plus ancien que ceux attestés dans les autres langues indo-européennes comme le sanscrit ou le grec – hypothèse formulée d'abord par Edgar H. Sturtevant ? La première hypothèse a eu ses défenseurs, mais la seconde est actuellement privilégiée (l'ancienneté des documents attestés en hittite constitue un argument en sa faveur). Cela signifierait que le féminin est apparu après que hittite s'est détaché des autres langues indo-européennes et avant que ces langues ne s'autonomisent et aboutissent aux langues attestées. Mais Luraghi (2010 : 164) indique prudemment que le choix entre les deux hypothèses "dépend davantage de choix a priori quant à leur caractère conservateur ou innovant, plutôt que de facteurs objectifs"…

– Le tokharien (en réalité deux langues, appelées tokharien A et tokharien B) a été découvert dans l'actuel Xinjiang (Chine) et déchiffré en 1908 par Emil Sieg et Wilhelm Siegling. Il présente également un intérêt particulier pour la compréhension de l'évolution de l'indo-européen ancien : bien qu'il ne soit attesté que du Ve au Xe siècle de notre ère, il serait le second groupe de langues à s'être détaché des autres langues indo-européennes après les langues anatoliennes. En ce qui concerne le genre, la situation est la suivante : "Deux genres : masculin et féminin. Conservation du neutre seulement au singulier des pronoms démonstratifs. Une originalité est la catégorie du genre dit « alternant », suivi par des noms qui s'accordent au masculin au singulier et au féminin au pluriel : cela résulte de la confusion formelle du neutre avec le masculin au singulier et avec le féminin au pluriel." (Pinault 1913 : 20)

proto

Il y a consensus sur le fait que l'état le plus ancien que l'on peut reconstruire pour les langues indo-européennes est un système à deux genres, appelés genre commun (ou animé) et neutre (ou inanimé), tel qu'il est observable dans les langues anatoliennes. Mais la propriété sémantique [± animé] de ces deux genres doit être vue comme une propriété prototypique qui n'exclut pas des inanimés de genre "animé" et vice-versa.

Ainsi, en hittite, le genre commun inclut, outre les désignations d'animés, de nombreuses désignations d'inanimés : "The determining factor is formal, not semantic : certain suffixes or inflectional types belong to a given gender, regardless of the semantic field to which the referent belongs." (Hoffner & Melchert 2008 : 65) De nombreuses parties du corps relèvent du genre commun du fait de leur appartenance à la classe productive des thèmes en -a, mais d'autres parties du corps sont de genre neutre (genu-, genou, ker/kard, cœur). De même, en raison de leurs formes, certaines désignations de groupes d'humains sont du genre commun, d'autres de genre neutre. Mais occasionnellement, des termes de genre neutre peuvent être fléchis selon le genre commun, "to mark true “animatization,” based on the undeniable widespread correlation of common gender with animacy of the referent."

Le troisième genre, le féminin, est une innovation plus récente. Son apparition est antérieure aux premiers témoignages indo-européens écrits (mis à part les langues anatoliennes) : elle correspond à ce qu'on appelle l'indo-européen commun ou proto-indo-européen (souvent abrégé en PIE). Dans certains travaux, PIE correspond à l'ensemble des langues indo-européennes, parmi lesquelles on distingue les langues anatoliennes, le tokharien et les autres que l'on appelle proto-indo-européen nucléaire, proto-indo-européen restant ou proto-indo-européen brugmannien – par référence à la description que Karl Brugmann a donnée à partir de 1886 des langues indo-européennes alors connues dans une somme de plusieurs volumes sous le titre Grundriss der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen (Eléments de grammaire comparée des langues indo-européennes).

On reconstruit le proto-indo-européen à partir de la comparaison et de l'analyse des langues attestées (v. Haudry 1979). Il s'ensuit une difficulté majeure : les études sur le PIE ne peuvent se fonder que sur des reconstructions à partir des états ultérieurs des langues et non sur des données directement observables, ce qui fait que ces reconstructions restent "souvent spéculatives" (Luraghi 2011 : 435).

Précisions sur l'indo-européen ancien ; conventions

– Les formes proto-indo-européennes, étant non attestées, sont marquées d'un astérisque.
– Un mot fléchi en indo-européen ancien s'analyse comme composé d'un thème et d'une désinence (ou suffixe flexionnel). Le thème lui-même se décompose en un radical et (le cas échéant) un suffixe. Le radical peut se réduire à une racine ou comporter en outre des affixes.
– On distingue la flexion thématique de la flexion athématique. La flexion thématique se caractérise par la présence de la voyelle thématique e/o, qui s'intercale entre la racine et la désinence. Elle est représentée par e ou par o (degré plein), par ē ou ō (degré allongé) ou absente (degré zéro). Cette alternance (appelée Ablaut ou apophonie) apparait par exemple dans la flexion des verbes forts du germanique : gotique steiga (= monter, indicatif présent 1ère singulier), staig (indicatif prétérit 1ère singulier), stigum (indicatif prétérit 1ère pluriel, degré zéro). En latin, la flexion thématique correspond à la 2e déclinaison (dominus). On parle semblablement de thèmes thématiques et de thèmes athématiques.
– *-h2-
note initialement une consonne dite "laryngale" qui, adjointe à la voyelle thématique *-e-, a donné *-ā. Sur la théorie des laryngales, initiée par le jeune Ferdinand de Saussure en 1879, élaborée ensuite et développée notamment par Hermann Møller, Albert Cuny et Jerzy Kuryłowicz, v. p. ex. Szemerebyi (1973), Haudry (1979 : 13-16), Clackson (2007 : 53-61), Luraghi (2010 : 64-66). On distingue généralement trois laryngales, notées h1, h2 et h3.
– Par convention, les propriétés indiquées sur cette page entre crochets [+ masculin], [+ féminin], [± animé], etc. sont des propriétés sémantico-référentielles. Du fait de contraintes typographiques, u avec brève inversée souscrite est représenté ici par par u avec circonflexe souscrit : ṷ.

Traces du système à deux genres dans les langues indo-européennes anciennes

Dans les langues indo-européennes anciennes, on peut relever plusieurs types de faits qui témoignent de l'héritage d'un système à deux genres : pertinence de l'opposition animé ~ non-animé et non-pertinence des différences de sexe parmi les animés.

– Dans toute la flexion nominale, le neutre se distingue du masculin/féminin par le fait qu'il ne connait qu'une forme pour le nominatif et l'accusatif, alors que le masculin/féminin a deux formes distinctes (tableau ci-dessous des formes latines des deux premières déclinaisons). Cette différence est en corrélation avec un fait sémantique : nominatif et accusatif correspondent à des rôles sémantiques différents, agent pour le nominatif (cas du sujet), patient pour l'accusatif (cas de l'objet). Différence essentielle pour les animés ; comme le dit Meillet (1921 : 214), "il importe de savoir si Pierre bat Paul ou si Paul bat Pierre", et ce plus encore quand seul le cas indique la fonction (Marcus Caium caedit  ~ Marcum Caius caedit ; Meillet 1931 : 9). La question ne se pose évidemment pas dans les mêmes termes pour les inanimés, dont la forme de nominatif/accusatif était sans désinence comme c'est encore le cas au singulier dans les 3e et 4e déclinaisons latines (mare, cornu). Aux autres cas, pas de différence de flexion entre masculin/féminin et neutre.

  masculins & féminins   neutres  
  singulier pluriel singulier pluriel
nominatif rosa, dominus rosae, domini templum templa
accusatif rosam, dominum rosas, dominos templum templa

– Dans le lexique indo-européen ancien, nombre de termes valent pareillement pour des animés des deux sexes. Des termes pour désigner spécifiquement les animés de l'un ou l'autre sexe ont pu être créés ultérieurement (cf. latin equa à côté de equus, vir et mulier à côté de homo), mais l'usage du terme non différencié – c'est-à-dire du masculin – subsiste encore massivement dans les langues modernes qui ont conservé une opposition masculin/féminin.

grec : ἴππϛ (hippos) = cheval/jument, κύων (kúōn) = chien/chienne ; latin agnus = agneau/brebis, bos = bœuf/vache, canis = chien/chienne ; latin homo = homme – voir l'emploi de homo dans la phrase de Pline (in Freund 1924 : 2, 109) : Dulcissimum ad hominis camelinum lac (Le lait le plus doux après celui de l'homme est celui du chameau). – Plus de précisions ici sur homo, v. aussi Meillet (1921 : 272-280).
Meillet (1921 : 213) note en outre  : "Là où il est question d'"oies" en général, Homère traite χῆνες̧ comme un masculin, τ 552-553, et le féminin n'apparaît que là où il est question d'une oie (évidemment femelle) isolée, ο 161, 174." En latin, les masculins pluriels filii, fratres et patres peuvent représenter les deux sexes, en face des singuliers filius et filia (fils, fille), frater et soror (frère, sœur), pater et mater (père, mère). (Neue 1902 : 896)

Avant que soient créés des termes féminins spécifiques, la distinction entre le mâle et la femelle peut être exprimée, mais cela ne constitue pas pour autant un genre grammatical au sens de Hockett (cela n'est pas lié à des différences d'accord) : même les langues sans genre peuvent distinguer le mâle et la femelle ; ainsi, en chinois, 人 (ren) = homme, 女人 (nüren) = femme. Les procédés sont les suivants :
– un adjectif épithète : à côté de latin agnus, masculin, agnus fēmina pour la femelle, de même lupus fēmina, louve, avant que soient créés agna, lupa – cf. français professeur femme ;
– un démonstratif : grec ὁ θεός (le dieu), ἡ θεός (la déesse), avant que soit créé θεά (< *dé́iw-ih2) – cf. français ce camarade, cette camarade.
– des composés déterminatifs comme dans hittite išḫa- (maitre), išḫa-šš(a)ra (maitresse) (Hoffner & Melchert 2008 : 59, Pinault 2011 : 131-132, Pinault 2013 : 31, Harðarson 2014, Lundqist 2018 : 15) – cf. anglais wo-man, wo- < wīf (femme, cf. allemand Weib).

Femme et féminisation en proto-indo-européen (selon Harðarson 2014)

On reconstruit en proto-indo-européen deux termes d'où sont issus le nom de la femme : *gṷon-/gṷen- (d'où sont issus γυνή guní, gotique quinō, anglais queen) et *sor-/ser-. Ce second terme n'est pas attesté en tant qu'unité autonome, mais il apparait comme second élément de composés déterminatifs dans les langues anatoliennes, et il est à l'origine de termes dont la structure dans les autres langues indo-européennes est obscurcie :

– hittite išḫa-ššara- (maitresse) < išḫa (maitre) ; louvite cunéiforme nāna-šra/i-* (sœur) < nāna/i-* (frère) ;
*sṷesor-/sṷesr- < *sṷe + *-sor-, *sṷe marquant l'appartenance à un groupe social ou familial ; cf. latin soror (sœur), gotique swistar, allemand Schwester, anglais sister , russe сестра (sestra) – avec -t- épenthétique dans ces quatre derniers termes.
*h1uks-sor- < *h1uks (maison) + *-sor- ; cf. latin uxor (épouse).

Mais ce second élément de composés déterminatifs fonctionne de fait comme un suffixe de féminisation qui permet de créer des noms propres de femmes à partir de désignations d'hommes : hittite Ḫištaḫšu > Ḫištaḫšušar, Supiaḫšu > Supiaḫšušar.
Peuvent enfin lui être reliées les formes féminines des noms de nombres 3 et 4 attestées en indo-iranien (védique tisráḥ und cátasraḥ) et en celtique, où *sor-/ser- fonctionne dès lors comme un suffixe flexionnel.

– En latin, à part les types en -a et en -us (en latin, première et deuxième classe), pas de différence de flexion entre masculin et féminin pour les noms et les adjectifs : civis (citoyen, masc.), vestls (vêtement, fém.) ; dux (chef, masc.), lux (lumière, fém.) ; de même pour les participes présents comme amans, delens, etc. Même flexion également pour les noms du père et de la mère, pater et māter, et aussi frāter, frère (dont le pluriel frātrēs pouvait désigner le frère et la sœur ; cf. français fratrie).

– Le pronom interrogatif grec ne connait initialement que deux formes, τίς < *kwís (latin quis) pour les animés et τί < *kwid (latin quid) pour les inanimés – en latin, un pronom féminin quae a été également formé par analogie sur la flexion des adjectifs ; le français n'a conservé qu'un seul pronom, qui (< latin quis, masculin)pour les animés des deux sexes (cf. qui est venu, un homme ou une femme ? qui vois-tu ? en face de que vois-tu ?), comme d'autres langues : cf. anglais who et what, allemand wer et was.

– Dans les noms donnés aux trois genres en grec et en latin, l'opposition entre le neutre et les deux autres genres apparait nettement : οὐδέτερον, neuter = aucun des deux, en face de ἀρρενικόν, masculinum et θηλυκόν, femininum (Meillet 1921 : 211).


Hypothèses sur la genèse du féminin

Comme indiqué plus haut, il y a consensus sur le fait que le système à trois genres est issu d'un système à deux genres. Mais comment s'est produit ce changement et comment a émergé le féminin ? La question, débattue à partir de la fin du XIXe siècle, a été relancée par la découverte et le déchiffrement du hittite, et elle connait un regain d'intérêt ces dernières décennies, notamment avec les avancées en linguistique théorique, la prise en compte des langues anatoliennes autres que le hittite et du tokharien, les considérations typologiques et les comparaisons avec d'autres langues non-indo-européennes (v. Luraghi 2011 : 437-438 pour une présentation synthétique et très succincte de l'évolution des recherches). Mais les conclusions de Clackson (2007 : 111) semblent toujours valables : "Most Indo-Europeanists believe, at some level, that there is a connection between the collective or neuter plurals and the feminine. But reconstructing a plausible pathway and a chronology of change for the attested situation in the IE languages still remains to be done." (du moins si une telle reconstruction doit faire consensus parmi les spécialistes…).

Nous présenterons ici l'esquisse de quelques pistes et quelques propositions ; pour plus de précisions, voir les travaux mentionnés dans les références bibliographiques, et ceux, fort nombreux, auxquels ils renvoient…

Identité entre la marque du féminin et celle du nominatif-accusatif neutre pluriel

A l'origine des recherches actuelles sur l'émergence du féminin se trouvent les travaux de Karl Brugmann et Johannes Schmidt à la fin du XIXe siècle.

Brugmann (1889, 1891) établit que contrairement à une opinion défendue quelques décennies auparavant par Jakob Grimm (1831 : 346) et d'autres, l'origine des genres masculin et féminin ne doit pas être recherchée dans la représentation en langue des différences de sexe et de leur transfert à des termes ne désignant pas des êtres animés (optique animiste) :

Es läßt sich a priori vermuten, daß diese Suffixe [-ā und -iē- (-ī-)] in Wörtern wie lat. dea altind dēvī́ ursprünglich mit dem Begriff des weiblichen Sexus ebensowenig zu thun hatten als in den Wörtern wie lat. aqua altind. bhrū́mi ; sondern erst in sekundärer Entwickelung Zeichen der physischen Weiblichkeit wurden. (Brugmann 1889 : 106)

A priori, on peut supposer qu'originellement ces suffixes [-ā et -iē- (-ī-)] avaient dans des mots comme latin dea [déesse] vieil-indien dēvī́ aussi peu à voir avec le sexe féminin que dans des mots comme latin aqua [eau] vieil-indien bhrū́mi [terre], mais qu'ils ne sont devenus des signes de la féminité physique que dans un second temps. [Equivalents français ajoutés par moi, JP]

Ich erklärte es für das wahrscheinlichere, dass -ā- und -iē- von anfang an mit dem begriff der weiblichkeit nichts zu tun hatten, so wenig wie die suffixe -o-, -i-, -u- u. s. w. von anfang an auf den natürlichen sexus giengen. Einige wenige wörter mit - und -iē-, die weibliche wesen bezeichneten, in denen aber der sinn des weiblichen wesens nicht erst durch das suffix, sondern schon durch den wurzelhaften wortteil gegeben gewesen sei (vgl. μή-τηρ neben πα-τήρ), hätten wol den begriff des weiblichen in das suffix einziehen lassen, und man habe dann nach ihrem vorbild ein *eku̯â (lat. equa) neben *eku̯os (lat. equos) gestellt u. s. w. (Brugmann 1891 : 527)

J'ai dit qu'il était plus vraisemblable que -ā- et -iē- n'avaient dès l'origine rien à voir avec le concept de la féminité, pas plus que les suffixes-o-, -i-, -u-, etc. ne remontaient dès l'origine au sexe naturel. Quelques rares mots en - et -iē-, qui désignaient des animés féminins, mais dans lesquels le sens de l'animé féminin n'a pas été apporté par le suffixe, mais relevait déjà de la partie du mot constituant la racine (cf. μή-τηρ [mère] en face de πα-τήρ [père]), ont sans doute fait entrer le concept de la féminité dans le suffixe et sur leur modèle, on a mis ensuite un *eku̯â (lat. equa [jument]) en face de *eku̯os (lat. equos [cheval]), etc. [Equivalents français ajoutés par moi, JP]

L'origine des genres doit donc être recherchée dans une analyse des formes. D'où l'affirmation :

daß das grammatische Geschlecht von Anfang an etwas ganz andres meinte als den natürlichen Sexus oder etwas Analoges.
Unser ganzes Problem läuft auf zwei Fragen hinaus.
1. Was war der urpsüngliche Sinn des -ā- in Substantiven wie θεά ἀδελφή γυνή […] und des -iē- (-ī-) in altind. pátnī gr.πότνια 'Herrin' […] ?
2. Wie kamen die Adjektiva zu ihrer Femininform, insbesondere da, wo sie einem kein Lebewesen bezeichnenden Substantivum als sein attributiver Begleiter erst ein femininisches Geschlecht zuführen, wie in νύξ ἐρεβεννή, lat. nox ātra ? (Brugmann 1889 : 102-103)

que le genre grammatical signifiait dès le début tout à fait autre chose que le sexe naturel ou quelque chose d'analogue.
Tout notre problème se ramène à deux questions.
1. Quel était le sens initial de -ā- dans des substantifs comme θεά ἀδελφή γυνή […] et de -iē- (-ī-) en indien ancien pátnī gr.πότνι 'femme' […] ?
2. Comment les adjectifs en sont venus à leur forme féminine, en particulier là où à un substantif qui ne désigne pas un être animé et qu'ils accompagnent comme épithète, ils attribuent un genre féminin initialement absent, comme dans νύξ ἐρεβεννή, lat. nox ātra [nuit noire] ?

Le genre selon Grimm (1831 : 3, 313-563)

"Das grammatiſche genus iſt demnach eine in der phantaſie der menſchlichen sprache entſprungene ausdehnung des natürlichen auf alle und jede gegenſtände." (p. 346)
Le genre grammatical est donc une extension du genre naturel à tous les objets, extension issue de l'imagination de la langue humaine.

Mais si le genre grammatical est le reflet du sexe et de la sexualisation des inanimés, comment expliquer l'existence du neutre ? Grimm se demande :
ob sein ursprung in dem begriff von foetus oder proles lebendiger geschöpfe gesucht und daraus eine übertragung auf andere wörter geleitet werden dürfe ? Ich bin dazu geneigt, weil ich mir sonst die entstehung des grammatischen neutrums gar nicht zu erklären weiß" (p. 318)
si son origine peut être recherchée dans le concept de foetus ou de proles d'êtres vivants et si, de là, on peut en tirer une transposition à d'autres mots ? J'en suis tenté parce qu'autrement, je ne vois pas du tout comment m'expliquer l'origine du neutre grammatical

fētus/foetus = enfantement, rejeton ; prōlēs = progéniture < pro-olēs < alere = nourrir, éduquer (Walde 1910 : 615)

Schmidt (1889) part du constat de l'identité des formes de neutre pluriel et de féminin singulier, avec le même élément noté maintenant *-h2, et il formule les premières hypothèses sur les rapports entre les deux valeurs de ce suffixe, en liaison avec la question du nombre et du rôle du collectif :

Diese Plurale auf -ā sind ursprünglich singulare, da sie das prädicat im singular bei sich haben, sie sind aber an sich nicht neutral, da sie auch zu masculinen gebildet werden. D.h. sie sind ursprünglich collective feminine singulare, der plural ist nicht wie bei den pluralen auf urspr. -es durch anhängung eines casussuffixes sondern durch bildung eines neuen stammes ausgedrückt. (p. 8-9)

Ces pluriels en -ā sont à l'origine des singuliers, puisqu'ils sont accompagnés du prédicat au singulier, mais ils ne sont pas en eux-mêmes neutres, puisqu'ils sont formés également pour des masculins. C'est-à-dire qu'ils sont à l'origine des singuliers féminins collectifs, le pluriel n'est pas exprimé par adjonction d'un suffixe casuel comme pour les pluriels originellement en -es, mais par la formation d'un nouveau thème.

Quelles que soient les hypothèses retenues, il est en tout cas établi que le même élément *-h2 a servi à la fois de suffixe flexionnel pour le nominatif/accusatif pluriel des neutres, et de suffixe dérivationnel pour la constitution d'une nouvelle classe flexionnelle, d'où est issu le genre féminin. En latin, la nouvelle classe féminine est la première, celle de rosa. Les formes de pluriel des neutres (aux nominatif et accusatif) issues de *-h2 sont templa (sing. templum), maria (sing. mare), opera (sing. opus), cornua (sing. cornu). Ces formes de pluriel sont attestées également dans les langues anatoliennes.

1. Le pluriel des neutres est analysé comme procédant d'une valeur initiale de collectif. Deux faits à l'appui de cette analyse :

– A des neutres pluriels en fonction sujet pouvait correspondre, en sanscrit et en grec, un verbe au singulier : règle τὰ ζῷα τρέχει (littéralement : les animaux court). D'où l'hypothèse que le neutre pluriel est à l'origine un singulier à valeur de collectif et qui a par suite été réanalysé comme dénombrable et donc comme pluriel. A propos des rapports entre le collectif et le nombre, Pinault (2011 : 144) cite l'exemple du composé allemand Frauenzimmer : du sens initial de pièce où vivaient, se réunissaient, travaillaient des femmes, il en est venu à désigner un collectif de femmes réunis dans un même lieu, puis une femme individuelle, et il a dès lors été pluralisable. – Sur les concepts de "pluriel" et de "collectif", de "dénombrable" et de "massif", et le rôle du singulier comme non-marqué, voir Matasović (2006), Melchert (2011), Teffeteller (2020).

– Certains noms avaient dans des langues attestées deux formes de pluriel, l'une masculine, de valeur distributive, l'autre neutre, de valeur collective : latin locus (lieu), pluriel masculin locī (des lieux différents) et pluriel neutre loca (un ensemble de lieu, un territoire), latin iocus (plaisanterie), pluriels iocī et ioca, grec κύκλοϛ (kúklos, roue), pluriel masculin κύκλοι (kúkloi, plusieurs roues) et pluriel neutre κύκλα (kúkla, un ensemble de roues, p. ex. les roues d'un charriot), hittite alpaš (nuage), pluriel distributif alpeš et pluriel neutre alpa (nuée) (Matasović 2006 : 112, Clackson 2007 : 103, Pinault 2011 : 140).

2. Les noms féminins formés avec *-eh2 sont des noms dérivés abstraits, des déverbaux, noms d'action comme latin fuga (fuite) < *bhug-éh2, ou des déadjectivaux comme latin iuuenta (jeunesse) < adjectif iuenis ; audaca (audace) < audax. Certains ont pu acquérir une valeur concrète : toga (couverture) < tegere (couvrir), terra (terre) < tersere (essuyer < sec).

– La spécificité de ces féminins par rapport au masculin et au neutre apparait clairement dans la flexion des adjectifs des deux premières classes latines : elles ont au masculin et au neutre singulier le même thème thématique en -o-, tandis que le féminin a un thème spécifique en *-eh2- (-a- en latin) : latin masc. nouus (nouveau), nt. nouum (< *néṷ-o-) en face de fém. noua (< *néṷ-eh2-). Il ne s'agit pas initialement d'une différence de flexion (cf. accusatif nouu-m, noua-m), mais de thème.

3. On distingue deux suffixes en *-h2 qui ont servi à former des féminins : *-eh2, employé pour les thèmes thématiques, *-ih2 pour les thèmes athématiques et dont le latin (et à sa suite le français) garde des traces : suffixes latins -issa (cf. *mélit-ih2- > grec μέλισσα, abeille < μέλι, miel ; > français -esse), -ina (< *-ih2-n ; latin regina, reine ; > français -ine, allemand -in), -trix (< *tr-ih2-k-s ; latin genetrix ; > français -trice) (Kim 2014 : 119 sq.). Selon Kim, les noms d'agents formés avec *-ih2 étaient exclusivement [+ féminin], à la différence de ceux formés avec *-eh2 ; cf. latin scrība, scribe ; agricola, paysan (< ager [champ] + colare [cultiver]).

Genre féminin et désignations d'êtres humains de sexe féminin

En tout état de cause, selon toutes les hypothèses avancées, le féminin n'a pas été créé pour permettre des désignations d'êtres animés spécifiquement de sexe féminin (c'était déjà possible auparavant) : cet emploi n'est apparu que plus tardivement, avec une extension variable selon les langues. En français comme en allemand actuels, les désignations d'animés féminins ne représentent qu'une petite partie de l'ensemble des féminins.

La façon dont cette innovation s'est agencée est la question centrale, et cruciale, débattue depuis plus d'un siècle, sans que l'on soit parvenu à un consensus. Selon une première série d'hypothèses – les plus anciennes –, le féminin est issu du neutre pluriel. Selon d'autres hypothèses, plus récentes, le développement du pluriel des neutres et la genèse du féminin sont deux processus parallèles, indépendants l'un de l'autre.

Voici quelques-unes des pistes avancées (et quelques-uns des problèmes qu'elles posent) :

Création du féminin à partir du neutre. – Cette hypothèse, qui remonte à Schmidt (1889), repose, comme déjà indiqué, sur l'identité du suffixe -h2 du nominatif/accusatif pluriel des neutres et du féminin. Un argument en faveur de cette hypothèse est l'absence de la désinence -s au nominatif singulier des féminins en -h2 (latin rosa) comme des neutres, et à la différence des autres classes flexionnelles des non-neutres. Mais, note Clackson (2007 : 108), “it is not clear how the collective ending *-h2 could at once become the marker of a new declension class, but retain its old function as the marker of neuter plural. In the parallel case in Romance, some neuter plurals were reinterpreted as feminine singular nouns [p. ex. français feuille < neutre pluriel folia], but this reinterpretation could only happen because the neuter was lost as a category altogether.”

Extension à partir du collectif. – Matasović (2004 : 167) donne l'exemple, souvent cité, de veuve : "if *h1widheweh2 had meant 'the familiy of the killed one' or 'those belonging to the killed one' and was constructed with verbs in the singular, this could have faciliated the change of meaning to 'the person to the killed one', i.e. 'widow'" (latin uidua). Mais, note Luraghi (2011 : 438), une telle valeur collective de widow n'est attestée dans aucune langue indo-européenne. Cependant, un exemple de passage du collectif à l'individu de sexe féminin est attesté p. ex. dans allemand Stute (jument) < germanique *stōda (troupeau de chevaux), vieux-haut-allemand stuot (Litscher 2009).

Extension par analogie avec un substantif féminin. – On cite dans ce cadre le nom de la femme *gwenh2 (grec γυνή guní, gotique qinō ; cf. anglais queen), dont la forme de nominatif en *-ā a pu soutenir, selon Meillet (1921 : 20), l'influence analogique du pronom démonstratif *sā. Mais, note Pinault (2011 : 145), le nom de la femme "était vraisemblablement un abstrait/collectif, et donc de genre neutre à l’origine. Le passage au genre féminin de ce nom requiert une explication préalable." En outre, comme dans le cas précédent de veuve, il est peu plausible quˈun seul terme ait eu une force suffisante pour attirer par analoɡie tous les termes amenés à constituer la nouvelle classe flexionnelle.

Extension à partir du pronom. – Quelles que soient les hypothèses avancées, la création d'un pronom animé *se-h2 (< *sa) est considérée comme ayant joué un rôle moteur dans le développement de l'accord entre substantifs en *h2 et adjectifs, et donc dans l'émergence du troisième genre grammatical. Voici, à titre d'exemple, les propositions avancées il y a plus d'un demi-siècle par André Martinet (1956).

Martinet se situe dans le cadre de la linguistique fonctionnelle : "n'a de valeur linguistique qu'un trait qui permet, à lui seul, de distinguer entre deux énoncés par ailleurs identiques" (p. 224). Dans le cas de l'accord en genre, les désiences féminines n'apportent aucune information supplémentaire par rapport au contenu sémantique des substantifs auxquels ils se rapportent ; c'est juste, pour Martinet, une "servitude", un "pléonasme de tous les instants". Ainsi, dans une femme courageuse, la forme féminine de une et courageuse n'apporte pas de précision par rapport à femme, pas plus que une dans une table. Tout autre est le cas du pronom démonstratif – seul élément constitutif d'un syntagme à valeur référentielle. Martinet avance l'hypothèse d'un développement du féminin en deux étapes à partir d'une situation initiale.

– Au stade initial, il n'existe pour les animés qu'une forme de démonstratif au nominatif singulier, *so.
Dans un premier temps, on remplace dans certains cas *so par *sā, c'est-à-dire qu'à *se/o, on adjoint *-h2, "qui se trouve caractériser un mot ou ou plusieurs mots désignant la femme ou un être féminin" (id., p. 226) – par exemple le nom femme *gwenh2.
– Dans un second temps, il y a cinq types d'expansion de la forme *sā : expansion sémantique (*sā est utilisé pour réferer à d'autres substantifs ayant la caractéristique [+ féminin]) ; expansion formelle (*sā est utilisé pour référer à des termes en qui n'ont pas la propriété [+ féminin] – p. ex. l'ancêtre de latin lingua = langue, sauf s'ils ont la propriété [+ masculin]) ; expansion distributionnelle (* est étendu aux adjectifs se rapportant à des substantifs en ) ; expansion lexiale ( est étendu à d'autres pronoms et à d'autres formes adjectivales) ; expansion flexionnelle (, qui valait au nominatif singulier, est étendu aux autres cas).

Rôle spécifique du suffixe *-ih2. – C'est l'hypothèse de Kim (2014), les dérivés en *-ih2 étant spécifiquement féminins, à la différence de ceux en *-eh2. Mais il reste à expliquer pourquoi il a servi pour la formation d'animés [+ féminin], et pourquoi il a été supplanté par *-eh2 dans la genèse du troisième genre.

Nouvelles analyses : Luraghi

Les analyses de Silvia Luraghi (2009a, 2009b, 2011, 2014) constituent une proposition globale de reconstruction de la genèse du féminin en proto-indo-européen. Outre les faits indo-européens eux-mêmes, elles s'appuient sur la prise en compte de la question des genres dans d'autres langues et sur des considérations d'ordre théorique et typologique. Elles se distinguent d'analyses antérieures sur deux points essentiels :

(i) l'emploi de *-h2 comme marque de pluriel des neutres et son emploi comme marque d'un nouvelle classe flexionnelle sont analysés comme deux développements indépendants l'un de l'autre ;
(ii) le féminin est considéré comme issu d'une division au sein de l'ancien genre commun et non de l'inanimé.

– Voir aussi Melchert (2014) et Kim (2014), qui s'inscrivent dans la même perspective, avec des propositions alternatives. Le premier estime que de multiples facteurs – et pas seulement le rôle des abstraits – ont pu conduire à la genèse du féminin ; le second souligne le rôle spécifique joué par le suffixe -ih2.

Luraghi part de l'état de langue reconstruit où existait le système à deux genres. Elle analyse la distinction entre animé et inanimé comme reposant fondamentalement sur la faculté de procréation. Un argument en faveur de cette analyse est donné par le genre neutre des noms de petits enfants ou de jeunes animaux sans faculté de procréation (anglais baby, neutre, v. aussi les diminutifs de l'allemand comme dans Mäd-chen = fille). La propriété [+ animé] est en corrélation avec trois autres propriétés moins pertinentes : [+ actif], [+ dénombrable], [+ concret], et plus généralement avec le critère de l'individuation, qui inclut différents degrés : en haut de la hiérarchie se situent les pronoms personnels des 1ère et 2e personnes (qui représentent les participants à l'acte de parole), à l'autre extrémité les noms communs [– animé] et les noms [– dénombrable]. Le sexe ne peut fonctionner comme critère de différenciation qu'en haut de la hiérarchie. (Sur le concept d'individuation, voir pour plus de précisions Ostrovski 1985).

Le suffixe *-(e)h2 a d'abord servi à dériver des noms abstraits essentiellement à partir de verbes. Ces déverbaux ("event nouns", noms d'action) peuvent évoluer vers des valeurs collectives et/ou concrètes. Ainsi, français audience < latin audientia (< audire = entendre) = le fait d'entendre, et de là "entretien accordé par une personne d'une certaine importance à ceux qui l'ont sollicité" (TLFi), et de là "ensemble de personnes qui accordent de l'attention à un orateur, à un auteur, etc." (id.). De même de l'allemand sitzen (être assis) sont dérivés le neutre Sitzen (le fait d'être assis), le masculin Sitz (siège) et le féminin Sitzung (réunion) (Luraghi 2009b).

Luraghi postule, dans un second temps, deux développements parallèles, indépendants l'un de l'autre.

1. Par le biais d'une assimilation de l'abstrait au collectif et du collectif au dénombrable, *-(e)h2 devient un suffixe flexionnel pour le nominatif/accusatif pluriel de l'ancien genre inanimé, c'est-à-dire du neutre. Les raisons de cette évolution reposent, selon Luraghi, sur une propriété commune des abstraits et des collectifs, la non-dénombrabilité :

while count plural nouns are multiplex discrete, i.e. they indicate a collection of separate uniplex entities, collective referents again are continuous, because they do not refer to a collection of individuals, but to a mass (exactly as mass nouns). Because they do not present an analyzable internal structure, mass and collective nouns rank lower on a scale of individuation than count plurals and count singulars do. Since they cannot be internally analyzed, in spite of being multiplex, and do not indicate a single, well individuated entity, mass and collective nouns are less concrete than count nouns, even if they refer to concrete entities. For this reason, abstract suffixes often come to indicate collectives : as their name implies, abstract entities, too, have a low degree of concreteness. (Luraghi 2009a : 7)

Voici le schéma de la situation en anatolien (Luraghi 2011 : 453) :

luraghi

2. Par ailleurs, le suffixe dérivationnel *-(e)h2 (> ā) est réanalysé comme la voyelle caractéristique d'une classe nominale spécifique, qui est en outre motivée par la propriété sémantique [+ abstrait]. Cette propriété peut évoluer vers les propriétés [+ concret, + dénombrable], évolution favorisée par la polysémie liée aux substantifs déverbaux : c'est un fait bien connu que les noms d'action (nominal actionis) signifient aussi souvent le résultat de l'action (nominal acti ; p. ex., de l'action de rédiger, rédaction peut signifier aussi l'objet qui en résulte). Un tel développement se caractérise globalement par le passage des caractéristiques prototypiques des verbes à celles des noms, et notamment par l'adoption des propriétés de la concrétude et de la dénombrabilité. (Voir Poitou 2010 sur l'exemple de l'infinitif allemand et son statut intermédiaire entre verbe et nom.)

A côté du démonstratif inanimé *to, le démonstratif animé *so se double d'une seconde forme suffixée par *-h2, (*se-h2). *so et *se-h2 se distinguent ainsi nettement du neutre (cf. gotique masc. sa, fém. en face de neutre þata < *tod) – soit un argument en faveur de l'hypothèse selon laquelle le féminin est issu d'une différenciation de l'ancien genre commun, comme suggéré déjà par Meillet (1931), et non du neutre. *-h2 est également étendu aux adjectifs  : on a alors un phénomène d'accord et donc la naissance d'un troisième genre. Les suffixes flexionnels sont pour le singulier les suivants (Luraghi 2011 : 454) :

luraghi
* athem. infl. = flexion athématique.

Le nouveau genre, motivé initialement par la propriété [+ abstrait], est remotivé par la propriété sémantique [+ féminin]. Pour expliquer cette remotivation, Luraghi avance deux types arguments :

– A partir du moment où la propriété pertinente de l'ancien genre commun était la faculté de procréation, le critère de distinction complémentaire le plus immédiat était le sexe. Luraghi appuie cette hypothèse sur le constat des systèmes de genres dans d'autres langues non-indo-européennes : à l'exception des langues nigéro-congolaises, il n'existe pas de système à plus de deux genres où l'on aurait un seul genre pour l'animé et plusieurs pour l'inanimé.

Nouns of female humans occupied the third gender simply because such a morphologically motivated class had become available, but the semantic motivation provided by abstract nouns was not strong enough for it to constitute an independent gender : the reason for this is that, while the feature of individuation was indeed associated with gender in PIE, it was not the most perspicuous feature on which the gender system was based. As evidenced by the distinction between active and inactive nouns, this feature is rather to be sought in possible involvement in procreation. The split of the animate gender into masculine and feminine follows naturally from the fact that a further distinction among beings possibly involved in procreation is the type of involvement. (Luraghi 2009b)

– Les noms d'animés féminins partagent avec les déverbaux (noms d'action) une caractéristique commune : leur plus grande complexité cognitive – les déverbaux en tant qu'intermédiaires entre noms et verbes, les animés féminins par le fait qu'ils sont souvent plus complexes morphologiquement (en tant que dérivés) et caractérisés sémantiquement par la propriété spécifique [+ féminin]. Cette similitude est attestée en arabe dans les différentes valeurs du suffixe -at (exemple souvent cité ; Luraghi 2009b) :

ma‘erif-at-un (connaisance, [+ abstrait]) < arafa (connaitre)
hayawān-āt-un (animaux, [+ collectif]) < hayawān-un (animal)
kalb-at-un (chienne, [+ féminin]) < kalb-un (chien)
dam-at-un (larme, singulier) < dam-un (larmes, collectif) – cas particulier

D'où le schéma global proposé pour la genèse du troisième genre (Luraghi 2009b) :

luraghi

Motivation et arbitraire des genres

Pour la reconstruction de la genèse du féminin, il faut rappeler qu'il n'y a pas de motivation sémantique globale unique du féminin dans les langues anciennes, pas plus que dans les langues actuelles. Si les termes [+ animé, + féminin] relèvent de façon prototypique du genre féminin, cela n'en exclut pas pour autant bien d'autres termes du vaste domaine [– animé] (les seuls à en être exclus sont les noms d'animés [+ masculin]). Ainsi, en latin, les noms en -us (2e classe) sont majoritairement masculins et les noms en -a (1ère classe) majoritairement féminins, mais certains noms en -us sont féminins  (fagus = hêtre, malus = pommier, Aegyptus = Egypte, etc.), tandis que certains noms en -a sont masculins (agricola = paysan, poeta = poète, Sequana = Seine, Catalina, etc.). "Le caractère masculin ou féminin d'un substantif ne se reconnaissait donc en indo-européen qu'à la forme masculine ou féminine des adjectifs qui éventuellement s'y rapportaient." (Meillet 1921 : 212)

La répartition des substantifs selon le genre reste donc fondamentalement arbitraire. "La différence entre le masculin et le féminin ne laisse, au contraire, presque jamais remonter à une signification définie, sauf les cas, peu nombreux en somme, où elle sert à marquer l'opposition du "mâle" et de la "femelle"." (Meillet 1921 : 228) On cite souvent à cet égard les cas de soleil (< latin sol, masculin), masculin en français, en face du féminin allemand Sonne (de même origine indo-européenne), et de lune (< latin luna, féminin), féminin en français, en face du masculin Mond (< indo-européen *mēnes- = mois, lune) – leurs équivalents anglais sun et moon étant neutres.

En outre, on peut constater dès le latin des réanalyses de neutres pluriels en -a comme féminin singulier : latin opus, neutre (ouvrage, acte travail), pluriel opera, utilisé depuis Plaute comme féminin singulier au sens de travail, activité (FEW : 7, 363) ; latin mendum (défaut), neutre, ou menda, féminin. Voir aussi le cas de substantifs français féminins issus de neutres pluriels : feuillefolia (singulier folium), joie < gaudia (singulier gaudium), poire < pira (singulier pirum), etc.


Conclusions : du proto-indo-européen aux langues actuelles

   Les systèmes des langues indo-européennes actuelles, en tant que formations historiquement constituées, sont conditionnés par leur genèse. C'est évidemment le cas pour les systèmes des genres. Le fait ancien essentiel est le passage de deux genres à trois genres avec l'émergence du féminin. Comme on sait, le français n'a plus qu'un système à deux genres, appelés masculin et féminin ; le neutre, encore présent en latin, a été absorbé essentiellement dans le masculin. D'autres langues, comme l'allemand ou le russe, ont conservé les trois genres. Dans d'autres encore, comme en danois, en néerlandais et en suédois, le masculin et le féminin ont fusionné dans un genre commun (à l'exception du pronom personnel de la 3e personne du singulier) opposé au neutre. Enfin, en arménien, les distinctions de genre ont disparu, comme en anglais (à l'exception du pronom personnel de la 3e personne du singulier).

   Pour le français, la première conséquence, triviale, des évolutions anciennes n'est pas tant l'aptitude à disposer de désignations différentes pour des êtres animés (tout particulièrement les êtres humains) selon leur sexe, que la manifestation des différences de sexe dans la phénomène obligatoire de l'accord. Il y a un certain nombre de noms différents pour les deux sexes, mais ce n'est pas une nécessité : les noms dits épicènes (camarade, enfant, etc.) et certains noms à genre unique (victime) valent pour les deux sexes, de même les noms de famille (tous les enfants de même filiation portent le même nom). Si femme renvoie, par son seul contenu lexical, à un être de sexe féminin, pour les noms épicènes ou les termes à genre unique, le sexe de l'individu ne peut apparaitre que dans les phénomènes d'accord : Claude a été l'une des victimes de l'accident, il a été soigné sur place. – Ces remarques ne concernent évidemment que la petite partie des substantifs, féminins ou masculins, qui désignent des êtres animés. Pour la plus grande partie des substantifs, le critère du sexe est inopérant : chaise et fauteuil, couteau et fourchette, chambre et boudoir, etc. ne sont pas plus sexués les uns que les autres, quelles que soient les représentations symboliques que l'on peut y associer (v. l'expérience menée sur les noms des jours de la semaine en russe et rapportée par Jakobson 1963 : 84-85).

   La deuxième conséquence concerne le masculin et sa place dans la représentation des animés. Il fonctionne à la fois comme héritier de l'ancien genre commun animé et, du fait de l'émergence du féminin pour la désignation spécifique d'êtres humains de sexe féminin, comme complémentaire du féminin pour les animés, soient deux valeurs sémantiques :

(i) [+ animé] : Certains élèves étaient absents.
(ii) [+ animé, + masculin], c'est-à-dire [+ animé, – féminin] : Pierre est un bon élève. – en face de : Marie est une bonne élève.

Cette caractéristique du masculin constitue une différence essentielle avec le féminin qui n'a jamais eu, pour les animés, que la valeur [+ animé, + féminin], c'est-à-dire [+ animé, – masculin]. Conséquence : un groupe d'animés des deux sexes peut être représenté par le masculin, qui fonctionne alors seulement comme [+ animé] ; plus généralement, c'est le genre par défaut pour les animés ("masculine is the default gender in the case of reference to human beings" [Luraghi 2009b]). Un groupe mixte d'animés ne peut pas être représenté par le féminin. On dit : Nos amis Pierre et Marie sont arrivés, mais pas *Nos amies Pierre et Marie sont arrivées. Nos amies ne peut renvoyer qu'à des individus de sexe féminin.

L'accord au masculin de l'adjectif attribut avec des substantifs de genres différents (ex. : le fauteuil et la table sont vieux) remonte aux régles d'accord que l'on peut reconstruire en proto-indo-européen : accord avec le genre commun si l'un des termes est de genre commun. Cette règle est restée la même dans le système à deux genres du français : accord au masculin – héritier du genre commun –, si l'un des termes est masculin. Voir Matasović (2019) pour le détail de l'analyse.

voirAccord de l'adjectif avec des noms de genres différents
voirAutres cas d'emploi du masculin sans référence à une différence de sexe

Pour les substantifs masculins aptes à désigner des êtres animés des deux sexes, le choix entre les valeurs générique et [+ masculin] est orienté au décodage par le contenu lexical, le cotexte et les connaissances extralinguistiques. Dans Il y avait beaucoup de manifestants hier à Paris, la valeur générique de manifestants est sélectionnée, et dans Il y avait beaucoup d'hommes à la manifestation, c'est la valeur [+ masculin]. Dans Les Anglais se rasent la barbe tous les jours, c'est la valeur [+ masculin], dans Les Anglais aiment l'Italie, la valeur générique (ce dernier exemple in Dister et Moreau 2020 : 19) – mais c'est la valeur [+ masculin] dans Les Anglais aiment beaucoup l'Italie, les Anglaises moins.

   Troisième conséquence : les substantifs désignant des êtres animés de sexe féminin sont généralement des dérivés à partir d'un terme qui relève du genre commun animé, c'est-à-dire, dans la langue actuelle, du masculin. Les formes féminines, sémantiquement caractérisées par le sème supplémentaire [+ féminin] par rapport au contenu sémantique des termes de genre commun, sont aussi de ce fait généralement plus complexes que les formes masculines : le sème [+ féminin] est représenté le plus souvent par un suffixe. Meillet (1921 : 204) donne l'exemple suivant : "en regard du nom qui désigne le mâle qui engendre, sanskrit janitar-, janitr-, latin genitor-, la forme qui désigne la femelle qui engendre est sanskrit janitr-ī-, latin genetr-īc, avec des suffixes de dérivation." Même position de Luraghi (2011 : 457) : "The rise of the feminine gender in PIE is strictly connected with derivational morphology : as we have seen, the suffix *-h2 was in origin a derivational suffix which served the function of building abstract nouns (mostly deverbal action nouns). The suffix later became a theme vowel associated with the feminine gender. At this stage, change of inflectional class (e.g. from -o- to -ā- stems, as in Lat. amicusamica) retained a derivational function, known as gender ‘motion’."

En ce sens, l'opposition entre masculin (comme issu du genre commun) et féminin est une opposition entre non-marqué et marqué. Cela ne vaut pas seulement pour les désignations d'êtres animés, mais plus généralement pour l'ensemble des substantifs féminins, et il en est ainsi dès l'origine du genre féminin : "Dans la mesure où le féminin s'oppose au masculin, il apparaît comme une différenciation : le masculin indique d'une part le type générique, et de l'autre, en particulier, le sens mâle ; ceci s'exprime par le fait morphologique que la forme du féminin est dérivée de celle du masculin […]. Et ainsi presque toujours." (Meillet 1921 : 228) De même, Luraghi (2010 : 161) : "Le féminin est plus marqué que les deux autres genres puisqu'il est formé à l'origine à l'aide d'un suffixe de dérivation." C'est là un fait morphologique, qui n'a rien à voir avec des représentations symboliques ou idéologiques qui peuvent y être associées. Melchert (2014 : 267) : "While avoiding all sociological speculations regarding the role of men and women in early and prehistoric Indo-European societies, one can observe the fact that Indo-European languages, ancient and modern, that make a morphological distinction in nouns referring to males and females overwhelmingly do so by use of suffixes marking the feminine."

En français actuel, le statut des féminins représentant des êtres animés de sexe féminin n'est pas tout à fait le même qu'en indo-européen ancien. Si nombre de ces substantifs sont dérivés d'un substantif masculin qui leur sert de base à l'aide d'un suffixe spécifique (-trice, -esse, -ette, etc.), d'autres sont dérivés à l'aide d'un procédé calqué sur la flexion en genre de l'adjectif (substantifs couturière ~ couturier comme adjectifs coutumière ~ coutumier), mais alors que pour l'adjectif, cette différenciation n'est que la conséquence mécanique, obligatoire, des règles d'accord, pour le substantif, elle est un procédé facultatif d'enrichissement du lexique par la création d'un terme sémantiquement différent : flexion pour l'adjectif, dérivation pour le substantif. Pour le latin, Luraghi (2014 : 211) note la différence entre deux types de formations d'animés féminins : dans le cas de genitor/genetrix (accusatif genitorem/genetricem, = celui qui engendre), c'est un suffixe qui, ajouté à la base masculine genit(o)r- (< *tr-ih2-k-s), exprime le changement de sexe, la flexion des deux termes est la même (troisième déclinaison) ; par contre, dans le cas de amicus/amica, le changement de sexe se manifeste par une différence de flexion (anciennement une différence de thème ; marques de nominatif des deux premières déclinaisons : -a/-us). En français, les termes féminins correspondent au premier type latin, puisque la seule marque de flexion subsistante, celle de pluriel, est la même pour les deux termes (-s : couturière-s, amie-s). En allemand, les adjectifs substantivés relèvent du même type que amicus/amica (nominatif ein Deutscher [Allemand] ~ eine Deutsche, accusatif einen Deutschen ~ eine Deutsche).

* * *

   Les caractéristiques du fonctionnement du genre en français pour les animés ne sont que la résultante d'une histoire plurimillénaire. Cette histoire n'est évidemment pas terminée. Indépendamment de l'évolution et de l'enrichissement du lexique, toute langue, dans ses composantes phonologique et morphosyntaxique, est soumise au changement. Ce changement résulte de la façon dont les locuteurs manient la langue, et non, du moins principalement, d'interventions volontaires de telle ou telle autorité. Le changement linguistique n'est ni intentionnel ni volontaire. On peut créer des unités lexicales nouvelles en fonction d'un besoin social et enrichir ainsi le lexique, mais dans le domaine de la morphosyntaxe, le changement est tout autre. (Sur l'articulation du changement morphologique, voir, parmi une littérature abondante, Poitou 2004, 2005.) Par exemple, la disparition du neutre en français depuis le latin n'est pas née d'une décision des locuteurs (ou de quelque autorité) de s'en passer, pas plus que la quasi-disparition des genres en anglais. Si l'accord du participe passé en français a globalement régressé depuis l'ancien français, c'est fondamentalement la conséquence de sa faible valeur informative et des difficultés des locuteurs à l'accorder conformément aux usages anciens ; l'évolution peut être freinée par des autorités chargées d'établir une norme et de l'imposer, elle ne peut pas être stoppée ; en témoignent, de la part des locuteurs francophones, les nombreux accords dits "fautifs", c'est-à-dire déviants par rapport aux normes officielles : c'est le plus souvent l'absence d'accord et donc l'emploi de la forme non-marquée, c'est-à-dire masculine.

voirAccord du participe passé

   Si l'on considère l'évolution des langues indo-européennes depuis les premiers états attestés, on peut constater aisément une tendance générale à l'érosion des flexions : érosion des formes et érosion des catégories grammaticales. Au stade le plus avancé jusqu'à présent dans le domaine nominal, le nombre est réduit à l'opposition singulier/pluriel (disparition du duel), les différences de genre et de cas sont éliminées. Cette érosion est diversement avancée selon les langues. A la différence du français où subsistent seulement les oppositions singulier/pluriel et masculin/féminin, certaines langues, comme les langues slaves, disposent encore d'un système flexionnel assez développé. Parmi les langues germaniques, l'anglais est de ce point de vue plus avancé que l'allemand, et l'allemand plus que l'islandais, resté largement archaïque. L'érosion du genre est plus avancée en anglais qu'en français, même si l'anglais conserve un débris de neutre (dans les pronoms he, she, it).

De plus, les différences de genres ne sont pas assurées uniformément dans les langues dans lesquelles elles ont été conservées. Outre le fait que la forme ou le sens des substantifs n'est pas toujours révélateur du genre, il n'est pas uniformément marqué par le phénomène de l'accord. Ainsi, en français, si la différence de genres est assurée au singulier en présence d'un article et/ou d'un adjectif ayant des formes différentes selon les genres (un couteau ~ une cuiller ; un couteau ~ une cuiller propre), au pluriel, elle n'est assurée que par certains adjectifs (des couteaux / des cuillers propres ; des couteaux neufs ~ des cuillers neuves).

En allemand, il faut distinguer trois configurations : 1. au nominatif et accusatif singulier, la distinction entre les trois genres est assurée en présence d'un élément du groupe nominal apte à porter des marques fortes (der/den Löffel ~ die Gabel ~ das Messer) ; 2. au datif et au génitif singulier, elle n'est assurée qu'entre le masculin et le neutre d'une part, le féminin de l'autre (dem Löffel / Messer ~ der Gabel, des Löffels / Messers ~ der Gabel) ; 3. aucune distinction de genres au pluriel.

Mais si la tendance générale à l'érosion des flexions est aisément constatable depuis les premiers témoignages des langues indo-européennes, les multiples facteurs internes et externes qui conditionnent les pratiques langagières d'une communauté linguistique rendent hasardeuse toute prédiction des évolutions futures.


Références bibliographiques


© Jacques Poitou 2021.