Jacques Poitou
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Espaces



L'espace, c'est-à-dire l'intervalle entre deux signes, est le principal signe de ponctuation. La conception et la gestion des espaces diffèrent selon les techniques utilisées.


Espaces et techniques

Trois techniques, trois types de contraintes et de possibilités, trois conceptions et gestions différentes des espaces.

Imprimerie traditionnelle

Dans la composition avec des caractères en plomb, l'espace est une lamelle intercalée entre les caractères. Ces espaces peuvent être de différentes largeurs : un cadratin (le cadratin est égal au corps, c'est-à-dire à la hauteur des lettres), un demi-cadratin, un quart de cadratin, un sixième de cadratin, un huitième de cadratin ; dans ces derniers cas, on parle d'"espace fine" (au féminin, comme lamelle). La largeur des espaces utilisées dépend à la fois des signes entre lesquels elles doivent être placées (lettres, signes de ponctuation) et des impératifs de la justification (alignement des fins de lignes). L'espace entre les mots varie entre un demi et un tiers de cadratin, l'"espace fine" est deux fois plus étroite (ou nettement plus étroite).

espaces Espaces représentées dans l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert.

d demi-quadratin dont la longueur dans le sens du cran est la moitié de celle du quadratin, e espace dont l'épaisseur n'est que la moitié de celle du demi-quadratin, f espace moyenne, g espace fine, servant les unes & les autres à séparer les mots & à justifier les lignes ; pour la facilité de la justification, on a encore des espaces moyennes entre celles représentées dans la figure, & de plus minces, que celle représentée par la lettre g, en sorte que chaque corps a cinq ou six sortes d'espaces.

voirTechniques d'impression de Gutenberg

Dactylographie

En dactylographie, avec les machines à écrire, il n'existe qu'un seul type d'espace, de largeur égale à celle de tout caractère. On peut seulement obtenir un espace plus important en appuyant plusieurs fois sur la barre d'espacement.

voirMachine à écrire

Ecriture numérique

Dans les logiciels de traitement de texte, on distingue principalement deux types d'espaces : l'espace sécable et l'espace insécable. A la différence de l'espace sécable, l'espace insécable reste collé aux signes (voire aux mots) qui l'entourent : le retour automatique à la ligne ne peut s'effectuer entre eux. L'espace insécable est utilisé notamment entre les chiffres (2 370 000) afin qu'ils ne soient pas éclatés sur plusieurs lignes, et, en français (en France), avant certains signes de ponctuation. On distingue en outre les espaces à largeur fixe (fonction seulement du corps de la police utilisée) et les espaces justifiants : ces derniers sont de largeur variable, calculée par le programme en fonction des impératifs de la justification. Dans un texte non justifié, l'espace entre les mots est égal à la largeur du i.

voirTraitement de texte

Les espaces dans le standard Unicode

voirUnicode

Le standard Unicode ne comporte pas moins de 16 signes d'espaces, dont 2 sont redondants.

0020
00A0
2002
2003
2004
2005
2006
2007
2008
2009
200A
200B
202F
3000
espace
espace insécable
espace demi-cadratin (= U+2000)
espace cadratin (= U+2001)
tiers de cadratin
quart de cadratin
sixième de cadratin
espace tabulaire (de même chasse que les chiffres)
espace ponctuation (de même chasse que les signes de ponctuation étroits)
espace fine (de 1/4 à 1/8 de cadratin selon les langues)
espace ultra fine
espace sans chasse (destiné à permettre la justification)
espace insécable étroite
espace idéographique (utilisé seulement dans l'écriture chinoise)

Un espace ou une espace ?

Dans le domaine de la typographie traditionnelle, le mot espace est employé au féminin dans le sens de "Petite lame de métal qu'on emploie pour séparer les mots. P. méton. Blanc qui résulte de l'emploi de cette lame." (TLFi). En dehors de ce domaine technique, le mot espace, y compris quand il désigne l'intervalle entre mots ou entre mots et signes de ponctuation, est toujours, selon le TLFi, de genre masculin. Le Robert électronique donne les deux genres dans l'acception d'espace entre les mots. Le dictionnaire de l'Académie (9e édition) limite, lui, le féminin à l'acception petite lamelle.

Dans Les Mots des blancs, Rondinet précise ainsi le sociolecte des typographes : "On peut remarquer, dans la conversation des typographes, un distinguo subtil (d’aucuns disent même "pédant" !) concernant le sexe de l’espace : ""une" espace serait plutôt un objet, matériel (en bois, en plomb, en papier ; aujourd’hui un code informatique), dont la présence engendre "un" espace, notion abstraite géométrique."

Avec un ordinateur, il vaut mieux ne pas utiliser de lamelles métalliques pour espacer les mots, mais il est compréhensible que le féminin perdure – avec beaucoup d'autres expressions – chez les professionnels de l'édition issus de cette tradition typographique (et aussi chez les non-professionnels qui essaient de singer les professionnels...). Mais en dehors de cette communauté restreinte, il n'y a d'espace qu'au masculin (sauf pour désigner un modèle de voiture...). C'est d'ailleurs aussi au masculin qu'on l'employait en dactylographie, à l'époque des machines à écrire.

N.B. Sur les pages de ce site, je n'emploie le mot espace qu'au masculin, sauf (évidemment) dans le cas de citations, p. ex. dans l'expression "espace fine".


Utilisation des espaces

L'Imprimerie nationale distingue trois types d'espaces en liaison avec les signes de ponctuation : l'"espace insécable", l'"espace fine insécable" et l'"espace justifiante". L'"espace justifiante" est aussi appelée, dans d'autres ouvrages, "espace-mot". C'est celui que l'on obtient, aussi bien en dactylographie qu'avec un ordinateur, en appuyant sur la barre d'espacement.

voirPonctuation

Signes simples

– point, virgule : pas d'espace avant, espace-mot après ;
– point-virgule, point d'interrogation, point d'exclamation : "espace fine" insécable avant, espace-mot après ;
– deux-points : espace-mot insécable avant, espace-mot après.

Signes appariés

– guillemets : espace-mot avant le guillemet ouvrant et après le guillemet fermant, "espace fine" insécable après le guillemet ouvrant et avant le guillemet fermant ;
– tirets : espace-mot avant et après ;
– parenthèses et crochets : espace-mot avant la parenthèse ouvrante et après la parenthèse fermante, pas d'espace après la parenthèse ouvrante ni avant la parenthèse fermante, même chose pour les crochets.

Remarques

1. Ces conventions sont une simplification des usages pratiqués dans l'imprimerie avec des caractères en plomb, où les typographes disposaient de toute une gamme d'espaces de différentes largeurs.

2. Dans le cas des guillemets, ces conventions valent pour les guillemets typographiques, pas pour les guillemets dactylographiques.

3. Les programmes usuels de traitement de texte ne permettent pas (ou plus exactement : pas aisément) de réaliser des "espaces fines insécables". La raison en est simple : le standard ASCII ne comporte qu'un signe d'espace (U+0020 pour l'espace-mot) et le standard Latin-1 (8859-1) ne comporte, en plus, que le signe U+00A0 (pour l'espace insécable). Conséquence la plus visible : les guillemets typographiques sont séparés du texte qu'ils entourent par des espaces nettement plus larges qu'en typographie traditionnelle.

4. Ces conventions valent pour le français... en France. Les usages diffèrent au Québec et en Suisse romande. Les différences sont les suivantes : au Canada, pas d'espace avant le point-virgule, le point d'exclamation et le point d'interrogation ; en Suisse romande, le Guide du typographe romand prescrit "un léger espace" (p. 73 sq.) avant le point-virgule, le deux-points, le point d'exclamation et le point d'interrogation, mais l'usage est autre : comme pour l'allemand, on colle ces signes de ponctuation au mot qui précède.

5. En ce qui concerne la gestion des espaces, le Code de rédaction interinstitutionnel de l'Office des publications des Communautés européennes fixe une seule règle pour toutes les langues officielles de l'UE : les signes simples sont collés au mot qui précède.

6. Le standard Unicode définit des espaces variés, qui doivent satisfaire tous les besoins. Mais quelles que soient les utilisations que l'on puisse envisager pour ces différents espaces, la situation est actuellement la suivante :

– ne sont aisément accessibles au clavier que l'espace-mot et l'espace insécable (le second par des combinaisons de touches différentes selon les systèmes d'exploitation) ;
– ces espaces sont loin d'être tous implémentés dans les polices standard actuelles ;
– de ce fait, les navigateurs existants ont quelque difficulté à les afficher correctement dans les pages web.

Reste donc, pour l'instant et pour les usages courants, la seule différence entre espace insécable et espace-mot.


Retour en arrière

Faut-il le dire ? Les conventions concernant la gestion des espaces n'ont pas toujours été les mêmes. Un simple regard sur des livres anciens, du XVIe ou du XVIIe siècle, suffit pour s'en convaincre. A la fin du XVIIIe siècle, Bertrand-Quinquet (1799 : 126-127) indique les usages suivants sans omettre de signaler les différences d'un pays à l'autre :

Virgule : "Les Anglais, les Allemands et les Suisses la placent toujours immédiatement après la lettre, sans espace. Les Italiens et les Espagnols, la placent entre deux espaces ; les Français entre deux espaces inégales, dont celle qui précède la virgule est moins forte que celle qui la suit." La même règle vaut pour le "point et virgule", le "point interrogant ou d'interrogation" et le "point admiratif ou d'admiration".
Deux-points : "entre deux espaces égales".
Point : "Les Français sont dans l'usage de le placer immédiatement après la lettre, sans espaces, et de le faire suivre d'espaces plus fortes que celles qui se trouvent entre les mots, afin de mieux désigner la terminaison complette de la phrase. En Angleterre, en Allemagne et en Suisse, ce signe est toujours placé entre deux espaces égales" ; en Italie et en Espagne, entre deux espaces, l'une fine devant, l'autre forte ensuite."

Et Bertrand-Quinquet d'ajouter (1799 : 128) :

Les différentes manières de placer les signes de ponctuation désignent à l'observateur attentif le lieu où ont été faites les éditions. C'est à leur manière de ponctuer que les contrefacteurs se font plus facilement reconnaître ; c'est par-là qu'ordinairement ils se trahissent et se décèlent.

A bon entendeur...


En guise de conclusion ?

Dans un billet publié par le Huffington Post le 2013-01-20, "Les malheurs de l'espace dure", Antoine Compagnon, professeur au Collège de France, répond à un lecteur qui s'étonne de l'absence d'espaces, dans ses textes, devant les signes de ponctuation. Il lui précise que ses "chroniques partent avec toutes les espaces que la typographe française exige, mais, comme par malice, elles paraissent sans elles, à la mode anglaise". Il écrit en outre :

Si la typographie française a du charme, c'est en raison de sa gratuité: quoi de plus arbitraire, exotique, voluptueux que cette espace inutile et luxueuse séparant les signes de ponctuation les plus précieux -non le point et la virgule, dont se contentent les hoi polloi- du membre de phrase qu'ils scandent, comme s'ils marquaient une politesse! Cette espace surnuméraire est la preuve de la distinction française, le refuge de la civilisation, le reste d'une grandeur insoucieuse de productivité! Aussi le manque de respect pour l'espace dure doit-il s'entendre comme un indice de notre décadence et atteste-t-il le déclin d'une culture glorieuse depuis des siècles.
On dira que j'exagère, qu'il ne faut pas faire un tel drame d'une espace disparue, de la perte d'un usage désuet dont j'ignore d'ailleurs l'origine, mais on commence de la sorte, par une babiole dont bien peu d'entre nous remarquent l'extinction, et, de fil en aiguille, c'est tout une langue qui part en quenouille.

http://www.huffingtonpost.fr/antoine-compagnon/ecriture-numerique-internet_b_2503676.html, consulté le 2013-02-21.


Références bibliographiques

Bertrand-Quinquet, an VII [1799]. Traité de l'Imprimerie. Paris : Bertrand-Quinquet. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2006-01-24.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k569765.

Code de rédaction interinstitutionnel de l'Office des publications des Communautés européennes. Document en ligne, consulté le 2007-01-06.
http://publications.europa.eu/code/fr/fr-000100.htm.

Dictionnaire de l'Académie française. 9e édition. Version informatisée. Document en ligne, consulté le 2008-01-08.
http://atilf.atilf.fr/academie9.htm.

Diderot, Denis & D'Alembert, Jean Le Rond, 1751 sq. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Document en ligne sur le site de l'American and French Research on the Treasury of the French Language (ARTFL), consulté le 2008-12-03.
http://portail.atilf.fr/encyclopedie/index.htm.

Guide du typographe romand. Règles et grammaire typographiques pour la préparation, la saisie et la correction des textes. 5e édition. Lausanne : Groupe de Lausanne de l'Association suisse des typographes, 1993.

Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale. 3e édition. Paris : Imprimerie nationale, 2002.

Le nouveau Petit Robert électronique de la langue française. Document en ligne (accès restreint), consulté le 2008-01-08.

Rondinet, Jean-Denis, s.d. Les Mots des blancs. [anciennement : Dictionnaire de l'espace] Document en ligne sur le site de l'auteur, consulté le 2008-12-14.
http://rondinet.free.fr/docs_fr_typo/fqblanc1.html.

TLFi = Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2009-01-07.
http://atilf.atilf.fr/.


© Jacques Poitou 2017.