Jacques Poitou
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Fautes et corrections


 

On raconte que Rosny, exaspéré par les erreurs typographiques que les protes faisaient ou laissaient passer, écrivit un article vengeur intitulé "Mes coquilles". Quand Rosny le lendemain ouvrit le journal, il lut avec stupeur, en gros caractères, cet étrange titre : "MES COUILLES". Un prote, négligent ou malicieux, avait laissé tomber le q... [15 décembre 1937]

     Gide (1997 : 572).

Fautes et fautes

On peut classer les fautes que l'on trouve dans des textes (et que l'on fait soi-même) en deux grandes catégories : les unes sont dues à une méconnaissance des règles du code linguistique et des usages typographiques en vigueur, les autres sont des fautes d'inattention. La variété des fautes d'inattention est aussi directement conditionnée par les moyens techniques utilisés.

Imprimerie traditionnelle

Pour les textes réalisés avec les techniques traditionnelles d'imprimerie, on distingue trois types de fautes, liées aux procédures de composition des textes :

– les coquilles : lettres mises à la place d'autres ; les coquilles, dit Bertrand-Quinquet (1799 : 110), "prennent leur source dans l'inattention du Compositeur lorsqu'il distribue [distribuer = remettre dans la casse les lettres utilisées pour l'impression d'un texte] et qu'il ne remet pas la lettre dans le cassetin qui lui est propre" ; le terme de coquille, sur l'origine duquel existent plusieurs hypothèses (voir Brossard 1924 : 307-308), est bientôt employé, extensivement, pour désigner toute faute d'inattention ;
– les bourdons : mots (ou lettres) oubliés ;
– les doublons : mots (ou lettres) répétés.

voirTechniques d'impression de Gutenberg

Une fois le texte composé, on en tire une première épreuve, qui est lue et corrigée, notamment par confrontation avec le manuscrit de l'auteur. Les corrections doivent ensuite être reportées lettre par lettre. On imprime ensuite une deuxième épreuve, voire une troisième, que l'on transmet à l'auteur qui doit, pour finir, signer le "Bon à tirer". Soit une division du travail entre trois acteurs : l'auteur, l'imprimeur (et notamment le compositeur) et le correcteur – le premier étant responsable du contenu, les deux derniers de la mise en page et de la mise en forme. Voici comment le travail de correction des épreuves est présenté dans l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert :

Le prote déploie l'épreuve & la laisse sécher : quand elle est seche, il la plie & la coupe : alors il fait venir un lecteur, qui est ordinairement un apprenti, qui lit la copie, pendant que le prote le suit attentivement mot à mot sur l'épreuve, & marque à la marge, au moyen de différens signes usités dans l'Imprimerie, & qu'on voit dans nos Planches, les fautes que le compositeur a faites en composant, comme les lettres renversées, les coquilles, les fautes d'orthographe, les fautes de grammaire & de ponctuation, les bourdons ou omissions, les doublons ou répétitions ; observant de rendre ses corrections intelligibles, de les placer par ordre, & autant que faire se peut, à côté des lignes où elles se trouvent. Après que l'épreuve a été lûe sur la copie, le prote la repasse encore seul, s'il en a le tems, & marque les fautes qui lui ont échappé à la premiere lecture. Enfin il vérifie les folio, les signatures & la réclame ; après quoi il porte l'épreuve au compositeur, & lui explique les endroits où par la multiplicité des corrections il pourroit y avoir quelque difficulté, & qui ont besoin d'explication.

Dans ce processus de production de textes, le rôle du correcteur est central et déterminant : c'est de sa vigilance que dépend la qualité du produit fini. Si, dans les tout premiers temps de l'imprimerie, c'était l'imprimeur qui exerçait aussi la fonction de correcteur, c'est rapidement devenu un métier spécifique, distinct de celui d'imprimeur, et qui nécessitait de grandes qualités. Ainsi, Hornschuch, dans son livre qui a dû être, en 1608, l'un des premiers consacrés au problème de la correction, précise – entre autres – que le correcteur "doit éviter avec le plus grand soin le vice de l'ivrognerie, de peur de ne plus rien voir du tout, ou, au contraire, de voir plus qu'il n'y a en réalité" (Hornschuch 1997 : 63).

Voici quelques précisions apportées par Jean-Denis Rondinet sur le travail de correction à deux :

Quand on vérifie à deux l’intégrité d’un texte "à risques" […], le premier intervenant, le "correcteur", lit à haute voix l’épreuve (on dit qu’"il chante la copie") ; le second, le "teneur de copie" […] écoute et signale les bourdons, doublons et autres anomalies. […] Pour gagner du temps et lever des ambiguïtés, les ponctuations sont "prononcées" selon un rite :
– point d’ exclamation : "clame" ; trait d’unio : "div" ; point d’interrogation : "rogue" […] ; points de suspension : "suce" ; guillemet : "guille" ; parenthèses : "ouvre" ou "ferme", etc.
Donc le bout de phrase "le métro (inventé par Bienvenüe !...) " se lit "le métro ouvre inventé par Bienvenüe cap couilles clame suce ferme". (J. D. Rondinet in André 1998 : 49)

– Pour beaucoup plus de précisions sur les correcteurs, voir Brossard 1924.

Dactylographie

Les fautes spécifiques à la dactylographie ne sont pas de même nature. On peut distinguer :

– l'inversion de l'ordre des lettres, due à un défaut de synchronisation entre ce qui est saisi de la main gauche et de la main droite ;
– des lettres saisies à la place d'autres : le doigt, au lieu d'appuyer sur la touche voulue, appuie sur une touche contiguë.

voirMachine à écrire

Fautes auxquelles peut s'ajouter le non-respect des règles de dactylographie, surtout quand les machines à écrire sont utilisées par des non-professionnels.

Les techniques de correction de documents dactylographiés sont aussi particulières. On peut en dénombrer trois :

– on gomme les lettres ou mots erronés sur le papier, à l'aide d'une gomme spéciale et de caches destinés à éviter que l'on efface ce qui ne doit pas l'être ;
– on tape les lettres qui doivent disparaître en posant sur la feuille un papier de correction qui les imprime en blanc et les rend donc invisibles (ces papiers existent en plusieurs marques, la plus connue, allemande, est Tipp-Ex) ;
– avec un petit pinceau, on passe de la gouache blanche sur les lettres à faire disparaître (la gouache de marque Tipp-Ex a été tellement répandue que Tipp-Ex est devenu un nom commun).

Et si l'on fait plusieurs exemplaires du même texte à l'aide de papier-carbone, il faut corriger chacun d'entre eux... et, dans certains cas, recommencer toute la page...

De la machine à écrire à l'ordinateur

Si la nature des fautes ne change guère par rapport à celles qui sont usuelles quand on utilise une machine à écrire, les conditions de correction sont radicalement différentes : toute faute peut être corrigée instantanément, du même coup, le scripteur peut prêter moins d'attention à ce qu'il saisit : il pourra toujours revenir dessus. Comme l'auteur d'un texte possesseur d'un ordinateur et d'une imprimante a tous les outils nécessaires pour obtenir un texte imprimé, il est à la fois auteur, correcteur et imprimeur. Et ce matériel devenant de plus en plus abordable, il est utilisé par de plus en plus de gens qui n'ont pas de formation particulière dans le domaine de la mise en forme et de la mise en page. Même quand l'auteur livre son document à un imprimeur, il n'est pas rare que celui-ci attende un document prêt à être imprimé, sans qu'il soit soumis préalablement à la vigilance d'un correcteur, avec toutes les conséquences que cela peut avoir pour la qualité du produit fini.

Evidemment, l'utilisateur d'un logiciel de traitement de texte a à sa disposition quelques outils de correction qui peuvent lui permettre d'éviter un certain nombre de coquilles, mais un certain nombre seulement. Ainsi, les deux seules choses que sache faire un programme de correction orthographique sont de signaler les mots qui ne sont pas dans son dictionnaire et d'indiquer les doublons.

voirTraitement de texte


Signes conventionnels de correction

Pour le travail de correction du texte sur papier, le correcteur l'annote par des signes conventionnels, plus ou moins standardisés. Voici les principaux, tels qu'indiqués par l'Imprimerie nationale.

correction


Références bibliographiques

André, Jacques, 1998. Petite histoire des signes de correction typographique. Cahiers GUTenberg 31 : 45-59. Document en ligne, consulté le 2007-07-24.
http://www.pianotype.net/doc/31-andre.pdf.

Bertrand-Quinquet, an VII [1799]. Traité de l'Imprimerie. Paris : Bertrand-Quinquet. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2006-01-24.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k569765.

Brissaud, Sophie,1998. La lecture angoissée ou la mort du correcteur. Cahiers GUTenberg 31 : 38-44. Document en ligne, consulté le 2014-01-02.
http://cahiers.gutenberg.eu.org/cg-bin/article/CG_1998___31_38_0.pdf.

Brossard, L.-E., 1924. Le Correcteur Typographe. Essai historique, documentaire et technique. Tours : E. Arrault & Cie. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-12-12.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58246973.

Diderot, Denis & D'Alembert, Jean Le Rond, 1751 sq. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Document en ligne, consulté le  2008-12-03.
http://portail.atilf.fr/encyclopedie/index.htm.

Gide, André, 1997. Journal II (1926-1950). Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Hornschuch, Jérôme, 1997. Orthotypographia. Instruction utile et nécessaire pour ceux qui ont à corriger des livres imprimés & Conseil à ceux qui vont les publier. Cendres. Edition originale en latin : 1608.

L’histoire des correcteurs est inhérente à l’histoire de l’écriture. Document en ligne, consulté le 2008-11-29.
http://www.correcteurs.org/site/metier1.html (lien caduc)

Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale. 3e édition. Paris : Imprimerie nationale, 2002.

Rondinet, Jean-Denis, s.d. La correction. Document en ligne, consulté le 2008-11-29. http://www.correcteurs.org/site/metier0.shtml (lien caduc).


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