Jacques Poitou
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Ecriture latine | Textes en vers | Lettres comme images | Acrostiches | Rébus

 Le texte comme image : vers figurés, poésie concrète, etc.



La disposition du texte sur la page blanche peut être conçue comme une image en rapport avec son référent. Le blanc du papier n’est plus alors considéré comme le simple support pour un texte présenté conventionnellement en lignes alignées les unes en dessous des autres, mais comme participant de la page au même titre que le noir de l’encre. C'est en quelque sorte la fusion de deux types d'art : le texte et l'image, la poésie et la peinture.

voirMise en page traditionnelle des textes en vers

On peut distinguer des dispositions plus ou moins iconiques (la forme donnée au texte correspond à la forme du référent) ou des dispositions plus symboliques et abstraites, de la même façon qu'on peut distinguer peinture figurative et peinture abstraite, sans que l’on puisse tracer de frontières nettes entre ces deux tendances.

On donnera ici juste quelques exemples choisis pour illustrer la diversité des procédés au fil des siècles.

Cliquer sur les vignettes pour voir les images en grand.

François Rabelais (1494 ?-1553) : La dive bouteille

steinmann La dive bouteille.
– L'image est-elle bien de Rabelais ? Elle ne figure pas dans les premières éditions – toutes posthumes – du Cinquiesme Livre, mais seulement dans celle de 1565. En outre, la forme du texte ne s'accorde pas bien avec celle de la bouteille...

Source : Rabelais 1565.


Johann Steinmann : La corne de la béatitude (1653)

steinmann Das Horn der Glükkseligkeit

Source : Maché & Meid (1980 : 216).

Theodor Kornfeld (1636-1698) : Le sablier

kornfeld Ein Sand-Uhr

Source : Kornfeld (1685 : 76).

Laurence Sterne (1713-1768) : Vie et opinions de Tristram Shandy

Pas d'image dans ce roman (Sterne 1760-1767), qui se distingue par les particularités de la mise en page et de la typographie : pages laissées blanches, pages noires, parges marbrées, chapitres laissés vierges, suite d'astérisques, et surtout usage massif de tirets de différentes longueurs, simples ou répétés – le tout conférant au texte un rythme particulier. Le lecteur accède au texte au travers d'une mise en œuvre spécifique, c'est-à-dire d'une utilisation spécifique de la page.

– Présentation succincte de particularités typographiques des premières éditions de l'ouvrage sur le site de l'université de Glasgow (Glasgow University Library Special Collections Department) :
http://special.lib.gla.ac.uk/exhibns/month/oct2000.html.

Victor Hugo (1802-1885) : Les Djinns

Dans un autre genre, le poème de Victor Hugo Les Djinns, qui figure dans Les Orientales (Hugo 1858 : 103-107). Il est composé de quinze strophes de huit vers chacune, ceux de la première strophe de deux syllabes, de la deuxième de trois syllabes, etc., avec un crescendo jusqu’à la huitième strophe de huit vers de dix syllabes, puis un decrescendo jusqu’à la dernière strophe, composée de vers de deux syllabes. – Le tout imite le bruit causé par l’arrivée et le passage des djinns, du silence au vacarme et à nouveau au silence. A la longueur variable des vers correspond aussi une proportion variable du blanc et du texte sur le papier, le blanc symbolisant le silence.

Les Djinns

Murs, ville
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit,
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit.

La voix plus haute
Semble un grelot. –
D'un nain qui saute
C'est le galop :
Il fuit, s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.

La rumeur approche ;
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit ; –
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s'écroule
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns ! – Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond !
Déjà, s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant ;
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée
Cette salle où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l'enfer ! voix qui hurle et qui pleure !
L'horrible essaim, poussé par l'aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle, penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d'étincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte
S'envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de chaînes,
Et, dans les forêts prochaines,
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes
Nous viennent encor ; –
Ainsi des Arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l'enfant qui rêve
Fait des rêves d'or !

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord ;
C'est la plainte,
Presque éteinte,
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J'écoute : –
Tout fuit,
Tout passe ;
L'espace
Efface
Le bruit.

Août 1928

Stéphane Mallarmé (1842-1898) : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard

Dans la préface à l'édition de Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, Mallarmé présente ainsi sa renonciation à la disposition traditionnelle des vers et l'utilisation du blanc de la page comme

Les "blancs", en effet, assument l’importance, frappent d’abord ; la versification en exigea, comme silence alentour, ordinairement, au point qu’un morceau, lyrique ou de peu de pieds, occupe, au milieu, le tiers environ du feuillet : je ne transgresse cette mesure, seulement la disperse. Le papier intervient chaque fois qu’une image, d’elle-même, cesse ou rentre, acceptant la succession d’autres et, comme il ne s’agit pas, ainsi que toujours, de traits sonores réguliers ou vers – plutôt de subdivisions prismatiques de l’Idée, l’instant de paraître et que dure leur concours, dans quelque mise en scène spirituelle exacte, c’est à des places variables, près ou loin du fil conducteur latent, en raison de la vraisemblance, que s’impose le texte. L’avantage, si j’ai droit à le dire, littéraire, de cette distance copiée qui mentalement sépare des groupes de mots ou les mots entre eux, semble d’accélérer tantôt et de ralentir le mouvement, le scandant, l’intimant même selon une vision simultanée de la Page : celle-ci prise pour unité comme l’est autre part le Vers ou ligne parfaite. (Mallarmé 1897 : 417-418)

mallarme Un coup de dés jamais n'abolira le hasard
Deux premières pages.

Source : Mallarmé (1897 : 417-427).

Christian Morgenstern (1871-1914) : Les entonnoirs

morgenstern Die Trichter

(Morgenstern 1997 : 194)

Guillaume Apollinaire (1880-1918) : Il pleut

Si Apollinaire n'est pas le premier à avoir eu recours à des dispositions figuratives du texte écrit, il est l'inventeur du terme de "calligramme", mot-valise formé à partir de calli-graphie et d'idéo-gramme, et qu'il a donné comme titre au recueil de poèmes paru en 1918 (sous-titre : Poèmes de la paix et de la guerre). Voici comment il en expose le principe :

Les artifices typographiques poussés très loin avec une grande audace ont l'avantage de faire naître un lyrisme visuel qui était presque inconnu avant notre époque. Ces artifices peuvent aller très loin encore et consommer la synthèse des arts de la musique, de la peinture et de la littérature. (in Peignot 2005 : 907)

apollinaire Il pleut

Source : Apollinaire (1966 : 64).

Reinhard Döhl (1934-2004) : Pomme

doehl Apfel

Source : Gomringer (1991 : 38).

– Développement animé du motif de la pomme et du vers par Johannes Auer :http://auer.netzliteratur.net/worm/applepie.htm.

Timm Ulrichs (1940-) : Ordre

ulrichs ordnung

Source : Gomringer (1991 : 144).

Références bibliographiques

Apollinaire, Guillaume, 1966. Calligrammes. Préface de Michel Butor. Paris : Gallimard. Collection Poésie.

Döhl, Reinhard, s.d. Schrift und Bild. Bild und Schrift. Document en ligne, consulté le 2010-10-04.
http://www.netzliteratur.net/experiment/schrbild.htm.

Garnier, Pierre, 1970. Poésie concrète et poésie spatiale. Communication et langages 5, 5 : 13-25. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2010-10-05.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1970_num_5_1_3777.

Gomringer, Eugen (ed.), 1991. konkrete poesie. Stuttgart : Philipp Reclam jun. Universal-Bibliothek 9350.

Gomringer, Eugen (ed.), 1996. visuelle poesie. Stuttgart : Philipp Reclam jun. Universal-Bibliothek 9351.

Hugo, Victor, 1858. Les Orientales. Paris : Hachette, 103-107. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-09-29.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4061930.

Kornfeld, Theordor, 1685. Selbst-Lehrende Alt-Neue Poësîe oder Vers-Kunst der Edler Teutschen-Helden-Sprache. Bremen : Drucks und Verlegts Hermann Brauer. Document en ligne sur le site du Göttinger Digitalisierungszentrum de l’université de Göttingen, consulté le 2010-10-03.
http://gdz.sub.uni-goettingen.de/dms/load/img/?PPN=PPN590603450.

Maché, Ulrich & Meid, Volker (eds.), 1980. Gedichte des Barock. Stuttgart : Philipp Reclam jun. Universal-Bibliothek 9975.

Mallarmé, Stéphane, 1897. Un coup de dé jamais n'abolira le hasard. Cosmopolis VI, 17 : Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-09-29.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k309916.

Morgenstern, Christian, 1997. Gesammelte Werke in einem Band. 5. Auflage. München/Zürich : Piper.

P[eignot], G[abriel], 1842. Amusements philologiques ou Variétés en tous genres. 3e édition. Dijon : Victor Lagier. Document en ligne, consulté le 2010-10-03.
http://books.google.fr/books?id=ink5AAAAcAAJ&ots=BUQGAYNjnS&dq=%22Amusements%20philologiques%22&pg=PR3#v=onepage&q&f=false.

Peignot, Jérôme, 1993. Typoésie. Communication et langages 97 : 53-70. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2010-10-19.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1993_num_97_1_2457.

Peignot, Jérôme, 2005. Du calligramme. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 207-249. Collection Bouquins.

Rabelais, François, 1565. Cinquiesme et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel. Lyon : J. Martin. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-10-04 (uniquement l'illustration).
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b22000611.

Sterne, Laurence, 1760-1767. The Life and Opinions of Tristram Shandy. 9 volumes. London : Dodsley [vol. 1-4]/Becket & Dehondt [vol. 5-9]. Documents en ligne, accessibles à partir d'une page de Masaru Uchida, professeur associé à l'université de Gifu (Japon).
http://www1.gifu-u.ac.jp/~masaru/first_editions.html.


© Jacques Poitou 2017.