Jacques Poitou
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Chiffres et nombres



A la différence des lettres de l'alphabet, les chiffres ne peuvent pas être mis en correspondance avec des segments minimaux de la chaîne parlée, ils représentent des signifiés : c'est la raison pour laquelle ils peuvent être pareillement utilisés dans différentes langues. Ce sont des logogrammes.

Trois types d'écritures sont disponibles pour la représentation graphique des nombres :

– les chiffres arabes (ex. : 1968) ;
– les chiffres romains en (grandes) capitales (MCMLXVIII), en petites capitales (MCMLXVIII) ou en minuscules (mcmlxviii) ;
– les lettres de l'alphabet (mille neuf cent soixante-huit).

Les chiffres romains sont confinés à quelques îlots bien délimités.

voirChiffres romains

La question du choix entre chiffres arabes et écriture en lettres ne se pose pas de la même façon selon les types de textes. Si l'on compare des textes mathématiques à des recueils de poèmes, on constatera aisément qu'un texte mathématique contient beaucoup plus de nombres que des poèmes, des nombres beaucoup plus complexes et, surtout, que les nombres n'y ont pas la même fonction : ils sont au cœur des textes mathématiques, alors qu'ils ne sont, au plus, que marginaux dans les poèmes. Entre ces deux pôles existe une grande diversité. Globalement, plus le texte s'apparente au pôle "mathématique", plus on utilise les chiffres arabes, plus il s'apparente au pôle "littéraire", plus on écrit les nombres en lettres.

Les chiffres qu'on appelle arabes sont en réalité d'origine indienne. Le système de numération décimal tel qu'il est utilisé aujourd'hui (numération par position, 9 chiffres et zéro) est inventé en Inde au plus tard au Ve siècle de notre ère. Il parvient aux Arabes à partir du VIIIe siècle ; du Proche-Orient, il parvient au Maghreb et de là en Espagne et au reste de l'Europe, où il est attesté au Xe siècle. Mais ce n'est qu'à partir du XIIe siècle qu'il commence lentement à être utilisé, malgré de fortes résistances, notamment de l'Eglise. (Ifrah 1994)

Encore au XVIe siècle, Montaigne (1580 : 455), homme de grande culture, écrivait qu'il ne savait pas compter :

Ie suis né & nourry aux champs & parmy le labourage. I'ay des affaires, & du mesnage en main depuis que ceux, qui me deuãçoient en la possession des biens que ie iouis m'ont quitté leur place. Or ie ne scay conter ny a get ny a plume. [= ni avec des jetons, ni sur le papier, avec les chiffres arabes]


Chiffres arabes

La forme des chiffres dits arabes actuellement en usage dans l'écriture latine est très différente de celle des chiffres utilisés en arabe ou dans les écritures indiennes ; voir Ifrah (1994) pour le détail des évolutions.

chiffres

Leur forme se distingue de celle des lettres de l'alphabet par trois caractéristiques (Frutiger 2000 : 177 sq.) :

– ils s'inscrivent, comme les majuscules, entre deux lignes parallèles ;

– leur largeur (= chasse) est identique, ils peuvent donc aisément être mis en colonnes :

1234567890
6543810876

– ils ne se prêtent pas à une écriture liée ; même dans les écritures manuscrites, les chiffres sont normalement séparés les uns des autres : on lève le crayon pour passer de l'écriture d'un chiffre au suivant (sauf en cas d'écriture rapide). Une des raisons d'un tracé individualisé et plus soigné que pour les lettres est que des chiffres illisibles ne peuvent pas être restitués à partir du contexte (à la différence des lettres).

Chiffres elzéviriens

Il existe une autre forme, plus ancienne, des chiffres, qui ont, comme les minuscules, des jambages et dont la largeur est variable. On les appelle chiffres elzéviriens (du nom d'une famille d'imprimeurs hollandais très productive et très réputée au XVIIe siècle ; en anglais old-style figures, en allemand Mediävalziffern). Exemple, réalisé avec la police Hoefler Text :

elzeviriens

On remarquera, dans cette police, la différence graphique entre les chiffres de 1 à 9, caractérisés par un fort contraste entre pleins et déliés, et zéro (contraste très faible) : le signe de zéro se distingue ainsi de la lettre o et des autres chiffres. Car zéro, qui est marqué, dans le monde arabo-musulman, par un simple point, c'est exactement rien, le vide... Les chiffres elzéviriens de la police Georgia ne présentent pas la même particularité.

Les chiffres elzéviriens ont été utilisés régulièrement du XIIe siècle à la fin du XVIIIe siècle. De nos jours, ils sont parfois préférés aux chiffres habituels, car ils s'intègrent plus harmonieusement dans un texte, auquel ils donnent aussi un cachet particulier. Parmi les polices fournies avec les ordinateurs et qui en permettent la réalisation : Hoefler Text (de Apple) ou Georgia (de Microsoft).

Emploi des chiffres arabes

Sauf cas particuliers, les nombres importants s'écrivent par groupes de trois chiffres séparés par des espaces (insécables dans l'écriture numérique, "fines" en typographie traditionnelle) ; pas d'espace avant ni après la virgule séparant le nombre entier des chiffres après la virgule.

4 837      512 876      2 356 765      8 767,25

Cas particuliers : années, pages d'un (gros) livre. Pas d'espace.

en 2010      page 1237

Pour les autres nombres de quatre chiffres, les usages sont flottants.

C'est là l'usage actuel pour le français en France. En Suisse, on utilise (souvent) une apostrophe à la place de l'espace (4'837,25). En Allemagne, on utilise (parfois) le point (4.837,25). Dans les pays anglophones, c'est la virgule (4,837.25), et le point sert à séparer les décimales. Rien de plus simple, donc. Mais on peut constater une certaine tendance à l'uniformisation des usages (motivée par les risques d'erreurs qu'une telle diversité peut engendrer) : utilisation du point ou de la virgule seulement pour séparer les décimales.

voirTypographie anglaise
voirTypographie allemande

Fractions

Elles s'écrivent avec une barre oblique : une photo au 1/800, une carte au 1/100 000. Le diviseur est écrit comme un nombre cardinal, même s'il est oralisé comme un nombre ordinal (un huit centième, un cent millième).


Lettres

On écrit généralement en lettres les petits nombres, de un à neuf au moins, sauf s'il s'agit d'énumérations, de données quantifiées, etc.

On dit que le chômage a augmenté de 0,3 %.
Sabine a douze ans et elle a 8 poupées, 1 ordinateur, 7 jeux électroniques et 29 peluches.

L'écriture des nombres en lettres présente deux particularités orthographiques :

– les éléments qui les constituent ont une forme unique sauf cent qui prend le -s du pluriel s'il est le dernier élément du nombre :

mille euros, deux mille euros, deux mille cinq cents euros
cent euros, deux cents euros, deux cent cinquante euros

– les éléments d'un nombre inférieurs à 100 sont liés par un trait d'union ou par la conjonction de coordination et :

mille neuf cent soixante-huit, quatre cent vingt et un
soixante et un, soixante-deux, soixante-trois, ... soixante-dix, soixante et onze

Dans les séries de deux nombres, il est de tradition de ne pas abréger l'un des deux, quand ils sont écrits en chiffres, à la différence des chiffres écrits en lettres et à la différence de conventions valables pour l'anglais :

la guerre de 1914-1918 (ou la guerre de 14-18)
entre 5 000 et 10 000 manifestants – mais : entre cinq et dix mille manifestants


Nombres ordinaux

Les nombres ordinaux peuvent être écrits en toutes lettres ou en utilisant des chiffres arabes. Dans ce cas, les conventions de l'Imprimerie nationale sont les suivantes :

1er 1ers (premier, premiers), 1re, 1res (première, premières)
2e, 3e, ..., 142e, etc.

Dans certains cas, les lettres supérieures entraînent des interlignages inesthétiques. D'où l'emploi fréquent (notamment dans les textes numériques à diffusion par le réseau) de lettres normales : le 1er avril, la 4e année, etc.

Si tels sont les usages de l'Imprimerie nationale, une forme concurrente est fréquemment utilisée : 2ème, 3ème, etc. (avec lettres supérieures ou non). Voici le pourcentage de formes en -ème calculé à partir des données de Google, pages "France" (consulté le 2009-08-02 ; ces données globales masquent évidemment la variété des types de textes, des scripteurs, etc.) :

Paris XVème : 80 % ; Paris 15ème : 57 % ; 3ème arrondissement : 69 %
3ème étage : 75 % ; la 3ème ville : 71 %
en 3ème année : 75 % ; entrée en 6ème : 70 % ; classe de 6ème : 20 % ; classe de 3ème : 27 %
17ème siècle : 17 % ; XVIIème siècle : 20 %
20ème siècle : 24 % ; XXème siècle : 8 %
21ème siècle : 45 % ; XXIème siècle : 30 %

Cette fréquence globalement élevée, bien que très variable, des formes en -ème est d'ailleurs prise en compte par un ouvrage à prétention normative comme le Lexique de l'Imprimerie nationale : il estime utile de préciser... qu'il ne faut pas les employer. Le hiatus entre prescriptions et usages réels des gens est flagrant.

On peut avancer plusieurs pistes pour expliquer cette prolifération de formes en -ème malgré ce qu'indiquent les "bons ouvrages" et – surtout – malgré l'usage nettement dominant des formes du type 3e dans les livres imprimés.

1. Les formes en -ème sont cohérentes avec celle utilisée pour 1er ; toutes les formes abrégées des nombres ordinaux sont dès lors constituées d'un chiffre et d'un segment de plus d'une lettre.
2. Une forme comme troisième est constituée morphologiquement du chiffre et d'un suffixe, 3ème apparaît alors comme une représentation transparente de ces deux constituants (à l'absence du i près).
3. Le -e est souvent utilisé comme marque du féminin (cf. St [Saint] ~ Ste [Sainte] ; les employé(e)s, etc.), ce qui peut le faire ressentir comme inadéquat pour marquer un ordinal et amener par suite à l'écriture d'un segment plus long et donc plus explicite.

Ajoutons qu'en langage familier ou technique, on peut indiquer un rang indéfini ou très important avec les formes n-ième (énième) et x-ième.

En tout état de cause, l'abréviation des nombres ordinaux apparaît bien compliquée en français si on la compare à ce qui se fait outre-Rhin : en allemand, un point suffit à marquer l'ordinal : 20. Jahrhundert (siècle).

1o, 2o, etc.

Egalement selon l'Imprimerie nationale, 1o, 2o, etc. sont les abréviations de "primo", "secundo", etc. avec un "o" supérieur, c'est-à-dire ni un zéro supérieur, ni le signe du degré. Comparez les trois variantes (dans l'ordre : lettre o, zéro, degré) :

primo      1o      10      1°

Mais la dernière variante est la plus rapidement accessible au clavier et elle est fréquemment utilisée pour signifier "premièrement" (suivie d'une parenthèse). L'Imprimerie nationale, elle, préconise pour cela le chiffre arabe suivi d'un point.

N.B. Sur les pages de ce site, je n'emploie de lettres supérieures que dans le cas rarissime de puissances (deux puissance trois).


Références bibliographiques

Frutiger, André, 2000. L'homme et ses signes. 2e édition. Traduit de l'allemand. Reillanne : Atelier Perrousseaux. 1ère édition originale : Der Mensch und seine Zeichen, 1978.

Ifrah, Georges, 1994. Histoire universelle des chiffres. Paris : Laffont. Collection Bouquins.

Lexique des règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale. 3e édition. Paris : Imprimerie nationale, 2002.

Montaigne, Michel de, 1580. Essais. Livre premier et second. Bourdeaus : S. Millanges. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-05-24.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k701340.


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