Jacques Poitou
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Invention du papier


Une invention chinoise

La légende attribue l'invention du papier à Cai Lun (Ier siècle de notre ère), mais les récentes découvertes archéologiques permettent d'en reculer l'invention de deux siècles (voire plus). "Cai Lun n'est probablement pas l'inventeur du papier, mais celui qui, aux environs de 100 de notre ère, aurait amélioré la technique de fabrication alors en usage et aurait ainsi favorisé son adoption comme support de l'écrit." (Drège 1987 : 650 ; on s'y reportera pour plus de précisions sur les débats concernant cette invention).

On peut se demander pourquoi le papier a été inventé en Chine et non aussi en Europe, alors que les besoins d'écriture n'étaient sans doute pas fondamentalement différents et que des matières premières nécessaires s'y trouvaient pareillement. Selon Tsien (1987 : 4), une explication pourrait être qu'à la différence de l'Europe où l'on disposait pour l'écriture de supports comme le papyrus ou le parchemin, la Chine n'avait pour cela que le bois ou la soie, beaucoup moins commodes et plus onéreux ; d'où la recherche de meilleurs supports. A l'appui de cette hypothèse, Tsien (2004 : 147-148) cite ce qui en est dit dans le Livre des Han postérieurs (Hou Han shu) écrit au Ve siècle par Fan Ye :

Depuis l'antiquité, les livres et les documents étaient rédigés pour la plupart sur des tablettes de bambou, puis sur du tissu de soie qu'on appelait zhi. Le tissu était coûteux et les tablettes étaient lourdes, et aucun de ces supports ne convenait véritablement. C'est alors que (Cai) Lun eut l'idée de se servir d'écorce d'arbre, de fragments de chanvre, de toile usée et de filets de pêche pour faire du papier. La première année yuanxing (105 de notre ère), il fit un rapport à l'empereur qui reconnut ses compétences. Depuis cette époque, ce papier a été utilisé partout et c'est pourquoi il a été appelé dans l'empire papier du marquis Cai. (in Drège 1987 : 642-643).

La même analyse est également mentionnée par Du Halde (1735 : 240), qui s'appuie sur une source chinoise : "Il [= le bambou] étoit de durée, & capable par sa solidité de résister aux injures de l’air ; mais son usage étoit incommode & embarrassant."

– Pages de l'exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France consacrée à l'invention du papier :
http://expositions.bnf.fr/chine/reperes/3/index.htm.

– Sur le processus de fabrication du papier en Chine, voir la description qu'en donne Du Halde au XVIIIe siècle (1735 : 239-245).

Mais si le papier s'est imposé comme support privilégié de l'écrit, il semble que cela n'ait pas été son utilisation première. Et dès avant la fin du premier millénaire, il était utilisé à bien d'autres choses (voir Tsien 1987 : 85 sq. pour le détail) : fabrication d'ombrelles, de lanternes, de vêtements, de papier-toilette (VIe s.), utilisation dans les cérémonies familiales (à titre de sacrifice, on brûle du papier plutôt que des objets réels), papier-monnaie, cartes à jouer, etc. Du Halde (1735 : 241) mentionne quant à lui l'utilisation du papier pour tapisser les murs et les plafonds des habitations.

voir(Faux) billets de banque que l'on brûle lors de cérémonies rituelles.

La technique de fabrication du papier s'est répandue rapidement dans la sphère d'influence chinoise : Corée, Japon et Viet Nam. Sa pénétration dans les autres régions d'Extrême-Orient a été plus tardive.


Documents actuels sur la fabrication traditionnelle du papier en Extrême-Orient

Papier miao (Chine)

Les Miao (7 millions) sont une ethnie implantée surtout dans le Sud-Ouest de la Chine (Guizhou, Yunnan). La tradition de la fabrication artisanale du papier s'y est maintenue – entre autres – dans le village de Shiqiao dans le Guizhou (Chine). La matière de base est la fibre du goupi (Goupia glabra J.B. Aublet).

miao Série de photos.

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Papier xuan (Chine)

– La technique artisanale de fabrication de papier Xuan a été inscrite en 2009 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Elle est présentée avec diaporama et vidéo sur le site de l'Unesco :
http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?lg=fr&pg=00011&RL=0020.

Papier shan (Myanmar)

Le papier shan est fabriqué dans l'Etat shan au Myanmar (ex-Birmanie) à partir de la fibre de mûrier (Broussonetia papyfera L.). Le mode de fabrication est traditionnel, artisanal et familial, et il n'est pas très différent de celui pratiqué dans les régions voisines de Chine (Yunnan, Guizhou).

shan Série de photos.

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Dans un document émanant du site officiel du Myanmar (Sai Aung Tan 1996), il est précisé : "The whole process of making Shan paper can be done by anyone in the family. If the elderly people are not free, the work can be done by the children."

– Description du processus de fabrication du papier à Pindaya dans Watkins 1992.

Papier laotien (Laos)

La matière première est, comme en pays shan, la fibre de mûrier. Seul le mode de pétrissage de la pâte est différent : on y utilise une masse actionnée par un levier.

lao Série de photos.

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De l'Extrême-Orient à l'Occident : un voyage de plus de mille ans

papier Selon la légende, la technique de la fabrication du papier ne serait sortie de Chine qu'après la bataille de Talas (751), où des papetiers chinois auraient été faits prisonniers par les Arabes. Ils auraient ensuite révélé leur secret. Mais l'utilisation de papier dans le monde arabe est attestée dès le VIe siècle (voir Gernet 1999 : 250 et Humbert 2002). En réalité, c'est essentiellement à la faveur des échanges commerciaux que cette technique s'est propagée petit à petit, d'Est en Ouest en passant par l'Afrique du Nord.

Schéma ci-contre établi sur la base de Tsien (1987).

papyrer

 

Le papetier.
Gravure de Jost Amman (1568).

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Dans l'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert, le papier est ainsi présenté :

merveilleuse invention, qui est d'un si grand usage dans la vie, qui fixe la mémoire des faits, & immortalise les hommes ! Cependant ce papier admirable par son utilité, est le simple produit d'une substance végétable, inutile d'ailleurs, pourrie par l'art, broyée, réduite en pâte dans de l'eau, ensuite moulée en feuilles quarrées de différentes grandeurs, minces, flexibles, collées, séchées, mises à la presse, & servant dans cet état à écrire ses pensées, & à les faire passer
à la postérité.


Références bibliographiques

Biasi, Pierre-Marc de, 1997. Le papier, fragile support de l'essentiel. Document en ligne, consulté le 2014-01-02.

Cahiers de médiologie 4 (1997). Document en ligne, consulté le 2007-01-07.
http://www.mediologie.org/collection/04_papier/sommaire04.html.

Diderot, Denis & D'Alembert, Jean Le Rond, 1751 sq. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers. Document en ligne, consulté le  2009-04-11.
http://portail.atilf.fr/encyclopedie/index.htm.

Drège, Jean-Pierre, 1987. Les débuts du papier en Chine. Comptes-rendus des séances de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, 131, 4 : 642-652. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2010-09-15.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1987_num_131_4_14537.

Du Halde, J[ean]-B[aptiste], 1735. Description géographique, historique, chronologique, politique et physique de l’empire de la Chine et de la Tartarie chinoise. Tome second. Paris : Le Mercier. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-06-19.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56991284.

Gernet, Jacques, 1999. Le monde chinois. 4e édition. Paris : Armand Colin.

Humbert, Geneviève, 2002. Le manuscrit arabe et ses papiers. Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 99-100 : 55-77. Document en ligne sur le site Revues.org, consulté le 24 septembre 2012.
http://remmm.revues.org/1174.

Le Léannec-Bavavéas, Marie-Thérèse, 2001. Les papiers orientaux (non filigranés) ou papiers du monde islamique – sauf l’Espagne – et du monde byzantin. Document en ligne sur le site de l'Institut de recherche et d'histoire des textes (CNRS), consulté le 2008-10-26.
http://aedilis.irht.cnrs.fr/materiaux/3.htm.

Sai Aung Tun, 1996. Shan Paper. Document en ligne sur le site du gouvernement du Myanmar, consulté le 2007-10-13.
http://www.myanmar.gov.mm/Perspective/persp1996/4-96/paper.htm (lien caduc).

Tin Hla, [2004]. Broussonetia papyrifera and Paper Manufacturing in Myanmar. Document en ligne sur le site du gouvernement du Myanmar, consulté le 2007-10-13.
http://www.myanmar.gov.mm/AgJurnal/ProcFo01-1.pdf (lien caduc).

Tsien Tsuen-hsuin, 1987. Paper and Printing. = Needham, Joseph, 1987. Science and Civilisation in China. Vol. 5. Part 2. Cambridge/New York/.. : Cambridge University Press.

Tsien Tsuen-hsuin, 2004. Written on Bamboo and Silk. The Beginnings of Chinese Books and Inscriptions. 2nd ed. Chicago/London : University of Chicago Press. 1ère édition 1982.

Watkins, Stephanie, 1992. Hand Papermaking in Central Bura and Northern Thailand. The Book and Paper Group. Annual 11. Document en ligne, consulté le 2008-12-07.
http://cool.conservation-us.org/coolaic/sg/bpg/annual/v11/bp11-41.html.


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