Jacques Poitou
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Invention de la typographie en Chine



L'imprimerie avec des caractères mobiles a été inventée par un certain Bi Sheng au milieu du XIe siècle, quatre siècles avant son apparition en Occident.

Voici comment Shen Gua présente cette technique dans son ouvrage Mengxi Bitan (traduction de Stanislas Julien ; dans le huitième paragraphe, je remplace les trois caractères chinois par X – JP) :

Dans la période King-li (entre 1041 et 1049 de J.C.), un homme du peuple (un forgeron [...]) nommé Pi-ching, inventa une autre manière d'imprimer avec des planches appelées ho-pan ou planches (formées de types) mobiles. (Cette expression s'emploie encore aujourd'hui pour désigner les planches de l'imprimerie impériale qui se trouve à Péking, dans le palais Wouing-tien.) En voici la description :

Il prenait une pâte de terre fine et glutineuse, en formait des plaques régulières, minces comme les pièces de monnaie appelées Tsien, et y gravait les caractères (les plus usités).

Pour chaque caractère, il faisait un cachet (un type) ; puis il faisait cuire au feu ces cachets (ces types) pour les durcir.

Il plaçait d'abord, sur une table, une planche en fer, et l'enduisait d'un mastic (très-fusible) composé de résine, de cire et de chaux.

Quand il voulait imprimer, il prenait un cadre en fer (divisé intérieurement et dans le sens perpendiculaire par des filets de même métal, – on sait que le chinois s'écrit de haut en bas), l'appliquait sur la planche de fer, et y rangeait les types en les serrant étroitement les uns contre les autres. Chaque cadre rempli (de types ainsi assemblés) formait une planche.

Il prenait cette planche, l'approchait du feu pour faire fondre un peu le mastic ; puis il appuyait fortement sur la composition une planche de bois bien plane (c'est ce que nous appelons un taquoir), et, par ce moyen, les types (s'enfonçant dans le mastic) devenaient égaux et unis comme une meule en pierre.

S'il se fût agi d'imprimer seulement deux ou trois exemplaires d'un même ouvrage, cette méthode n'eût été ni commode, ni expéditive ; mais lorsqu'on voulait tirer des dizaines, des centaines et des milliers d'exemplaires, l'impression s'opérait avec une vitesse prodigieuse. D'ordinaire, on se servait de deux planches en fer (et de deux cadres ou formes). Pendant qu'on imprimait avec l'une ou l'autre des deux planches, l'autre se trouvait déjà garnie de sa composition. L'impression de celle-ci étant achevée, l'autre, qui était déjà prête, la remplaçait de suite. On faisait alterner ainsi l'usage de deux planches, et l'impression de chaque feuille de texte s'effectuait en un clin d'œil.

Pour chaque caractère, on avait toujours plusieurs types semblables, et jusqu'à vingt épreuves (vingt types répétés) des signes (les plus fréquents tels que X [figure ici le caractère chinois correspondant] jou, X tchi, X ye, etc. afin de reproduire les mots qui pouvaient se trouver plusieurs fois dans la même planche. Lorsqu'on ne se servait pas de ces doubles, on les conservait enveloppés dans du papier.

Les caractères étaient classés par ordre tonique et tous ceux de chaque ton étaient disposés dans des casiers particuliers. S'il se rencontrait, par hasard, un caractère rare qui n'eût pas été préparé à l'avance, on le gravait de suite, on le faisait cuire avec un feu de paille, et l'on pouvait s'en servir à la minute.

La raison qui empêcha l'inventeur de faire usage de types en bois, c'est que le tissu du bois est tantôt poreux, tantôt serré, et qu'une fois imprégné d'eau, ils auraient été inégaux, et que, de plus, ils se seraient agglutinés au mastic de manière à ne pouvoir plus être enlevés (pour servir à une nouvelle composition). Il valait donc beaucoup mieux faire usage de types en pâte de terre cuite. Lorsqu'on avait achevé le tirage d'une planche, on la chauffait de nouveau pour faire fondre le mastic, et l'on balayait avec la main les types, qui se détachaient d'eux-mêmes sans garder la plus légère particule de mastic ou de saleté.

Quand Pi-ching fut mort, ses camarades héritèrent de ses types, et les conservent encore précieusement. (Julien 1847 : 513-516)

Au XIVe siècle, on a utilisé aussi des caractères en bois. Dans Nongshu (Traité d'agriculture), Wang Zhen décrit longuement un procédé d'impression avec des caractères en bois et un mode de rangement des caractères (plus de 30 000) sur deux plaques circulaires tournantes.

– La technique d'impression avec des carcatères mobiles en bois subsiste dans le comté de Rui'an Zhejiang. Elle a été inscrit en 2010 sur la Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente. Elle est présentée avec diaporama et vidéo sur le site de l'Unesco :
http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?lg=fr&pg=00011&USL=00322.

On a utilisé également des caractères en métal.

Dans les siècles suivants, on a imprimé des documents volumineux avec des caractères mobiles – par exemple une encyclopédie de six mille volumes au début du XVIIIe siècle. Mais la typographie n'a supplanté la xylographie que vers la fin du XIXe siècle, grâce aux progrès de la mécanisation. Au moins deux raisons à cela. Pour une écriture comprenant des milliers de caractères, l'imprimerie avec des caractères mobiles maniés à la main ne présentait pas les mêmes avantages révolutionnaires que pour une écriture alphabétique (voir Julien 1847 et Gernet 1999 : 292-296). Et la fabrication de caractères mobiles était coûteuse (en prix et en temps) et n'était pas rentable pour des tirages en un petit nombre d'exemplaires.

voirXylographie
voirCaractères chinois

casse Photo d'une imprimerie avec sa casse.
Musée des Chinois d'outre-mer, Xiamen (Fujiang), 2005.

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La typographie chinoise vue d'Occident

Voyez ce qu’est l’Imprimerie chez une nation qui ne marche pas à la liberté, à l’affranchissement de l’intelligence ; chez une peuple stagnant dans l’esclavage, en Chine par exemple. Elle y naît, dix siècles avant de paraître chez nous, mais elle n’y vit pas, elle y végète ; jamais elle ne peut parvenir à se dégager de son germe, ni à atteindre des procédés supérieurs à ceux de notre xylographie, cet embryon grossier dont notre art typographique a si vite secoué les liens. En Chine, c’est vainement que Pi-Ching, le forgeron, tente ce que Gutenberg tenta si utilement en Europe ; vainement il s’ingénie à former avec une terre fine et glutineuse, et de solidifer par une double cuisson, des caractères mobiles qu’il joint et qu’il maintient unis ensemble à l’aide de cadres en fer ; son invention sœur de celle de Gutenberg, avorte, et Pi-Ching, puni d’avoir mal compris son siècle et surtout sa patrie, meurt en léguant à ses héritiers ses types inutiles. Les Chinois, routiniers comme tout peuple esclave, s’en tiennent obstinément à ces planches gravées, si promptement dédaignées chez nous. Enfin, en 1662, des missionaires européens, faisant violence à cette opiniâtreté routinière, décident l’empereur Kang-Hi à faire graver deux cents cinquante mille types en cuivre, et, grâce à cet élan que lui imprime une pensée venue d’Europe, la véritable imprimerie est créée en Chine et s’y natursalise après vingt siècles d’enfantement. (Lacroix, Fournier & Seré 1852 : 70)


Diffusion de la typographie chinoise

coreecoree Les techniques chinoises d'imprimerie avec des caractères mobiles se sont rapidement répandues en Corée et au Japon. Voir Lee 1997 et 2006.

Ci-contre, caractères créés en Corée au XVIIIe siècle et imprimé du XVe siècle.
Cliquez sur les vignettes pour voir les images en grand.

– Photos de caractères mobiles coréens du XIIIe siècle en bois, en bronze, en cuivre et en fer sur le site de la Library of Congress :
http://www.loc.gov/rr/asian/images/s152.jpg.

– Photos de livres coréens sur le site de la Library of Congress :
http://www.loc.gov/rr/asian/guide2007/guide-korean.html.

– Photos de livres coréens du XVe au XIXe siècle sur le site de l'Unesco :
http://www.unesco.org/webworld/nominations/en/korea_choson/reading.htm.

ouigour Les techniques chinoises se sont aussi diffusées vers l'Ouest. Dans une grotte de Dunhuang (Gansu, Nord-Ouest de la Chine), Paul Pelliot a trouvé en 1908 près d'un millier de caractères en bois datés d'environ 1300 et qui étaient destinés à imprimer des textes en langue ouïgour, à écriture alphabétique, mais selon Macouin (2002 : 64, 66), les caractères représentaient non des lettres, mais des morphèmes (lexicaux ou grammaticaux).
Exemplaire ci-contre.
Source : Mercier (2002 : 138).

Les techniques chinoises ont-elles été à l'origine des procédés mis en œuvre par Gutenberg ?

voirTypographie de Gutenberg (état de de la question)


Dactylographie

Pour les mêmes raisons tenant à la spécificité de l'écriture, la machine à écrire n'a pas connu en Chine la même diffusion qu'en Occident (ou dans les autres pays à écriture alphabétique).

– Photo d'une machine à écrire pour caractères chinois sur le site des amis du Museum für Völkerkunde, Wien (Vienne), Autriche :
http://www.voelkerkunde.at/news/look/2007_1/noda_gr.jpg.

voirMachine à écrire


Références bibliographiques

Breton-Gravereau, Simone & Thibault, Danièle, 1998. L'aventure des écritures. Matières et formes. Paris : BnF.

Carter, Thomas Francis 1925. The Invention of Printing in China and its Spread Westward. New York : Columbia University Press.

Chinnery, Colin, 2007. Bookbinding. Document en ligne sur le site de l'International Dunhang Project, consulté le 2007-11-27.
http://idp.bl.uk/education/bookbinding/bookbinding.a4d.

Gernet, Jacques, 1999. Le monde chinois. 4e édition. Paris : Armand Colin.

Julien, Stanislas, 1847. Sur l'art d'imprimer à l'aide de planches en bois, de planches en pierre et de types mobiles, inventé en Chine bien longtemps avant que l'Europe en fît usage ; extraits des livres chinois. Journal asiatique, 4e série, X : 505-535. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2008-12-28 [les pages 534 et 535 manquent].
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k931495.

Lacroix, Paul, Fournier, Edouard & Seré, Ferdinand, 1852. Histoire de l'imprimerie et des arts et professions qui se rattachent à la typographie. Paris : Librairie historique, archéologique et scientifique de Seré. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-12-04.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5652985n.

Lee, Hee-Jae, 1997. Etude comparative des techniques typographiques en Occident et en Orient au XVe siècle. in : Barbier, Frédéric et al. (eds.), 1997. Le livre et l'historien. Etudes offertes en l'honneur du Professeur Henri-Jean Martin. Paris : Droz, 75-84. Document en ligne sur le site de la Sookmyung Women's University, consulté le 2008-12-04.
http://lis.sookmyung.ac.kr/~hee0612/pdf/1001000011.pdf (lien caduc).

Lee, Hee-Jae, 2006. Korean Typography in 15th Century. Document en ligne sur le site de l'IFLA (International Federation of Library Associations and Institutions), consulté le 2008-12-04.
http://archive.ifla.org/IV/ifla72/papers/085-Lee-en.pdf.

Liu Guojun & Zheng Ruxi, 1989. L'histoire du livre en Chine. Beijing : ELE.

Macouin, Francis, 2002. La typographie en Extrême-Orient jusqu'au XVe siècle. in : Mercier, Alain (ed.), 2002. Les trois révolutions du livre. Catalogue de l'exposition du musée des Arts et Métiers. Paris : Imprimerie nationale, 63-69.

Mercier, Alain (ed.), 2002. Les trois révolutions du livre. Catalogue de l'exposition du musée des Arts et Métiers. Paris : Imprimerie nationale.

Monnet, Nathalie, 2004. Chine. L'Empire du trait. Calligraphies et dessins du Ve au XIXe siècle. Paris : BnF.

Pelliot, Paul, 1953. Les débuts de l'imprimerie en Chine. Paris : Imprimerie nationale. Document en ligne, consulté le 2008-10-18.
http://classiques.uqac.ca/classiques/pelliot_paul/debuts_imprimerie_en_chine/debuts_imprimerie_chine.html.

Tsien Tsuen-hsuin, 1987. Paper and Printing. = Needham, Joseph, 1987. Science and Civilisation in China. Vol. 5. Part 2. Cambridge/New York/... : Cambridge University Press.


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