Jacques Poitou
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Ecriture de l'ukrainien


N.B. Les termes ukrainiens et russes sont ici translittérés selon la norme ISO 9:1995. Entre parenthèses figurent le cas échéant les dénominations usuelles en français.

voirMots russes en français

Répères historiques

Les Slaves orientaux, ancêtres des Ukrainiens comme des Russes et des Biélorusses, apparaissent d'abord au nord des Carpates, dans une région qui va de l'ouest de l'actuelle Ukraine au Dnepr (Dniepr) et au Don. Aux VIe-VIIe siècles, ils remontent vers le nord et entrent en contact avec les Varègues, d'origine scandinave. Apparaît alors un premier centre, Novgorod, dont Rûrik est le premier grand souverain (IXe siècle). Les pays slaves alentour sont peu à peu réunis et la domination de Novgorod s'étend jusqu'à Kiev, où la capitale est transférée vers la fin du IXe siècle.

Xe siècle Le premier Etat slave oriental se constitue autour de Kiev : la Rus´ kievienne.
XIIe-XVIIIe siècle Longue période d'instabilité territoriale et politique : pendant plusieurs siècles, les territoires de l'Ukraine actuelle se trouvent divisés entre la Russie, la Pologne, la Lituanie et les Tatars. – En 1648, après des révoltes contre la domination polonaise, création autour de Kiev d'un embryon d'Etat, qui se met en 1654 sous la protection de la Russie et est peu à peu absorbé dans l'Empire russe. Voir plus bas la description qu'en fait Voltaire.
seconde moitié du XVIIIe siècle Sous le règne de Ekaterina II (Catherine II), la Russie conquiert sur l'Empire ottoman de nouveaux territoires qui vont jusqu'à la mer Noire : "Nouvelle Russie" et Crimée, où est créée la base navale de Sevastopol´ (Sébastopol).
fin du XVIIIe siècle Suite aux partages de la Pologne, les territoires ukrainophones se trouvent répartis entre les Empires autrichien et russe. En 1910, il y a vingt-neuf millions d'ukrainophones en Russie et quatre en Autriche-Hongrie (Kappeler 1997).
1917-1921 Révolutions russes (1917), dislocation de l'Empire austro-hongrois, guerre civile, proclamation d'un premier Etat ukrainien indépendant (1918) qui disparaît ensuite. Sur la plus grande partie des territoires ukrainophones est créée une république soviétique d'Ukraine, intégrée en 1922 à l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). La partie occidentale des territoires ukrainophones (Galicie) est rattachée à la Pologne, la Ruthénie subcarpatique, également ukrainophone, à la Tchécoslovaquie et la partie ukrainophone de la Boukovine à la Roumanie.
1939-1945 Pacte germano-soviétique, annexion à l'Ukraine des territoires ukrainophones de Pologne (1939) et de Roumanie (1940, nord de la Bukovine et sud de la Bessarabie, 800 000 personnes, selon Kappeler 1997). Attaque allemande contre l'URSS, occupation (entre autres…) de toute l'Ukraine (1941). Au lendemain de la victoire de l'URSS sur l'Allemagne, annexion de la Ruthénie subcarpatique (1945, 450 000 personnes). Dans ses nouvelles frontières, l'Ukraine soviétique regroupe désormais l'essentiel des territoires ukrainophones.
1954 Rattachement à l'Ukraine de la Crimée, très majoritairement russophone depuis la déportation des Tatars de Crimée (1944). Elle faisait jusqu'alors partie de la Russie soviétique.
1986 Catastrophe nucléaire de Černobyl´ (Tchernobyl).
1991 Indépendance de l'Ukraine, reconnue aussitôt par la Russie. Fin de l'URSS.
2014 Réannexion de la Crimée par la Russie.

– Pour plus de précisions, voir l'article "Ukraine" de l'Encyclopædia universalis, ainsi que Kappeler (2011), Urjewicz (2014).

Document : l'Ukraine aux XVIIIe siècle, vue par Voltaire (1731 : 300-302)

l'Ukraine […] le païs des Coſaques, ſitué entre la petite Tartarie, la Pologne & la Moſcovie. Ce païs a environ cent de nos lieues du Midi au Septentrion, & preſque autant de l'Orient au Couchant. Il eſt partagé en deux parties à peu près égales par le Boriſthène qui le traverſe en coulant du Nord-Oueſt au Sud-Eſt : la principale ville eſt Bathurin ſur la petite rivière de Sem. La partie la plus Septentrionale de l'Ukraine eſt cultivée & riche. La plus Méridionale ſituée par le quarante-huitième degré, eſt un des païs des plus fertiles du monde & des plus deſerts. Le mauvais gouvernement y étouffe le bien que la nature ſ'efforce de faire aux hommes. Les habitants de ces cantons voiſins de la petite Tartarie ne ſément ni ne plantent, parce que les Tartares de Bougiac, ceux de Précop, les Moldaves, tous peuples brigands, viendroient ravager leurs moiſſons.

L'Ukraine a toujours aſspiré à être libre ; mais étant entourée de la Moscovie, des états du grand Seigneur, & de la Pologne, il lui a fallu chercher un protecteur ; & par conſéquent un maître dans l'un de ces trois Etats. Elle ſse mit d'abord ſous la protection de la Pologne qui la traita trop en ſujette : elle ſe donna depuis au Moſcovite qui la gouverna en eſclave, autant qu'il le put. D'abord les Ukrainiens jouirent du privilége d'élire un Prince ſous le nom de Général ; mais bien-tôt ils furent dépouillés de ce droit, & leur Général fut nommé par la cour de Moſcou.


Répères linguistiques

L'ukrainien est une langue slave orientale, comme le russe et le biélorusse. Le processus de différenciation du vieux-slave oriental est la conséquence des éclatements et des regroupements étatiques, et il dura plusieurs siècles. Il commença au plus tôt après la dislocation de la Rus´ kievienne au XIIe siècle. Jusqu'à l'extrême fin du XVIIIe siècle, ce qui devenait peu à peu l'ukrainien était essentiellement une langue orale, parlée par les larges masses paysannes, tandis que les élites employaient le polonais (à l'ouest) et le russe (à l'est). La langue écrite était pour l'essentiel du vieux-slave d'église mêlé de plus en plus d'éléments spécifiquement ukrainiens mais aussi biélorusses et polonais. Ce n'est qu'au début du XIXe siècle que cette langue acquit le statut de langue écrite (en 1798 fut publiée une adaptation libre de l'Enéide, Enéide travestie en langue petite-russienne) et qu'elle commença à être décrite et standardisée, en liaison avec le développement d'un sentiment national spécifique, autant dans les régions sous domination russe que dans celles sous domination autrichienne. 1818 : première Grammaire du dialecte petit-russien, de Oleksìj Pavlovič Pavlovs´kij.

– Pour plus de précisions, voir Dupont-Melnyczenko (1996), Schaller (1993), Schweier (2002).

Ukraine, Ukrainiens, Russes, ukrainophones, russophones

Selon les données du recensement de 2001, dans lequel sont distinguées la "nationalité" et la "langue maternelle", l'Ukraine compte 48 240 902 habitants (44 209 733 en juillet 2016 selon le World Factbook de la CIA). 77,8 % sont de nationalité ukrainienne et 17,3 % de nationalité russe. 67,5 % se déclarent de langue maternelle ukrainienne et 29,6 % de langue maternelle russe : un certain nombre de citoyens ukrainiens de nationalité autre que russe déclarent le russe comme langue maternelle.
     Source : http://2001.ukrcensus.gov.ua/eng/results/, consulté le 2014-08-30.

La comparaison entre nationalité et langue maternelle fait apparaître des disparités importantes entre les régions. Dans la région de Donec´k – à l'est –, 58,7 % des Ukrainiens déclarent le russe comme langue maternelle, contre seulement 0,4 % dans la région de L´viv – à l'ouest –, où, par contre, 12,1 % des Russes déclarent l'ukrainien comme langue maternelle. Ces disparités sont la conséquence d'une histoire différente : tandis que L´viv faisait partie de la Pologne ou de l'Autriche du XIVe siècle à 1939, Donec´k faisait partie des territoires conquis par l'Empire russe au XVIIIe siècle. – Les seules régions à majorité russophone sont, outre la Crimée, celles de Donec´k et de Lugans´k.

Les données du recensement de 2001 sont à comparer avec celles fournies par le centre Razumkov : selon un sondage organisé en octobre 2008, 43,6 % déclarent l'ukrainien comme langue maternelle, 26 % le russe et 28,7 % les deux langues (contre 15,6% en 2006 et 21,5 % en 2007) – soient 72,3 % d'ukrainophones et 54,7 % de russophones.
    Source : http://www.razumkov.org.ua/eng/journal.php/poll.php?poll_id=290, consulté le 2014-08-30.

Par différence avec les nombreuses langues minoritaires présentes en Ukraine, le russe occupe une place à part, à la fois en raison de l'importance numérique de la communauté russophone, du bilinguisme de nombreux Ukrainiens, des relations multiples avec la Russie voisine et du poids d'une histoire et d'une culture communes avec la Russie. De fait, il y a lieu de s'interroger sur le statut de "langue minoritaire" du russe.

– Pour plus de précisions, voir entre autres Besters-Dilger (2002), Höfinghoff (2006), Stoumen (2013).

Des communautés ukrainophones existent aussi à la périphérie de l'Ukraine actuelle, dans d'autres pays de l'ex-URSS et dans des pays d'immigration comme ceux d'Amérique du Nord.

Quelques personnes célèbres nées sur le territoire actuel de l'Ukraine

Nikolaj Vasil´evič Gogol´ (1809-1852) naquit à Soročnici. Il ne vécut de façon continue en Ukraine que jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Certaines de ses premières œuvres (Nouvelles ukrainiennes, Taras Boulba) ont l'Ukraine pour cadre, mais Gogol n'écrivit jamais qu'en russe. En 2009, le bicentenaire de sa naissance donna lieu à une concurrence de commémorations entre la Russie et l'Ukraine. – Voir p. ex. Dmytrychyn (2009), qui s'efforce de montrer combien sont importants les liens de l'écrivain avec sa terre natale ukrainienne...

Lev Davidovič Bronštejn, dit Trocki (Trotski, 1879-1940), naquit à Ânovka. Il commença à militer en Ukraine avant de participer au mouvement révolutionnaire en Russie ; après la révolution d'Octobre 1917, il fut l'un des principaux dirigeants du nouveau pouvoir soviétique jusqu'au milieu des années vingt.

Le compositeur Sergej Sergeevič Prokof⸍ev (1891-1953) naquit à Soncovka. Il quitta l'Ukraine quand il était adolescent.

G̀ol⸍da Mabovič, connue sous le nom de Golda Meir (1898-1978), naquit à Kiev. Elle émigra aux Etats-Unis quand elle était enfant, et plus tard en Palestine ; elle fut Premier ministre d'Israël de 1969 à 1974.

Le pianiste Vladimir Samojlovič Gorovic (Horowitz, 1903-1989) naquit à Kiev. Il quitta l'Ukraine au milieu des années vingt pour l'Allemagne, puis pour les Etats-Unis.

Le camarade Leonid Il´ič Brežnev (Brejnev, 1906-1982) naquit à Kamenskoe (Dneprodzeržinsk, Kam'âns´ke depuis 2016). Il travailla longtemps en Ukraine avant d'être envoyé dans d'autres régions de l'URSS. Il fut le principal dirigeant soviétique de 1964 jusqu'à sa mort en 1982.

Le photographe Evgenij Anan´evič Haldej (Khaldei, 1917-1997) naquit à Ûzovka (Doneck). Sa photographie du drapeau soviétique hissé sur le Reichstag en 1945 est célèbre.

Le violoniste Isaak Stern (1920-2001) naquit à Kremenc. Il émigra aux Etats-Unis avec sa famille quand il était bébé.

N.B. Le fait que ces personnes soient nées sur le territoire actuel de l'Ukraine ne signifie pas qu'elles aient toutes été de langue maternelle ukrainienne. Gogol l'était assurément. Trotski, Golda Meir, Horowitz, Khaldei et Stern étaient d'origine juive, mais quelle était leur langue maternelle ? Prokofiev et Brejnev étaient, sauf erreur, de langue maternelle russe.

Politiques linguistiques

La politique menée par les autorités vis-à-vis de l'ukrainien varia au fil des temps.

Dans l'Empire russe, l'usage de l'ukrainien fut fortement réprimé dans les dernières décennies du XIXe siècle : les publications en ukrainien furent presque entièrement bannies jusqu'au début du XXe siècle. Par voie de conséquence, c'est la Galicie ukrainophone, sous domination autrichienne, qui joua un rôle important dans le développement de l'ukrainien.

Dans les débuts de l'Union soviétique, l'ukrainien fut favorisé en application du principe de l'égalité des nations au sein de l'URSS, mais cette politique fut contrebalancée au profit du russe à partir de la fin des années vingt, à la fois du fait du renforcement de l'Etat central – dont la Russie était la principale partie constitutive –, et de la lutte menée contre des tendances nationalistes.

L'indépendance de l'Ukraine en 1991 entraîna un renouveau des efforts en faveur de l'ukrainien, défini comme langue de l'Etat, cependant que les droits des minorités linguistiques étaient reconnus (l'Ukraine ratifia la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires en 2003). Mais l'attitude des gouvernements successifs vis-à-vis de l'ukrainien et du russe alterna en fonction de leurs préférences politiques (liens privilégiés ou non avec la Russie) – pour simplifier : orientation plutôt pro-ukrainien sous la présidence de Leonìd Makarovič Kravčuk (1991-1994), plus pro-russe sous Leonìd Davìdovič Kučma (1994-2005), résolument pro-ukrainien sous Vìktor Andrìjovič Ûŝenko (2005-2010), pro-russe sous Viktor Fedorovič Ânukovič (2010-2014).

Selon la loi de 2012, les langues minoritaires doivent être considérées, avec l'ukrainien, comme langues officielles dans les régions où elles représentent plus de 10 % de la population, ce qui instaure de fait un bilinguisme officiel ukrainien-russe dans une partie de l'Ukraine (voir Guttke & Rank 2012). L'adoption de cette loi suscita à l'époque de vives protestations de la part des défenseurs de l'ukrainien, surtout dans les régions occidentales. En février 2014, après plusieurs semaines de troubles qui aboutirent à la destitution du président Viktor Fedorovič Ânukovič (Yanoukovitch), le parlement vota dès le lendemain l'abrogation de cette loi – abrogation qui ne fut certes pas validée par le nouveau président, mais qui mit le feu aux poudres : les forces autonomistes et séparatistes dans les régions orientales à majorité ou à forte minorité russophone ne tardèrent pas à s'insurger contre le nouveau pouvoir installé à Kiev.

Bref, depuis l'indépendance, si l'usage de l'ukrainien a globalement progressé au détriment du russe, la question linguistique est allée en s'aggravant, surtout à partir de 2012.

– Pour plus de précisions voir Cadiot (2009), Dmitriev (2009), Miller (2009).

Ukraine, Ruthénie, Petite Russie

Aux temps les plus anciens, il n'était question que de Rus´. Trois termes sont apparus ensuite pour désigner les territoires d'où émerge l'Ukraine actuelle.

Petite Russie. Le terme de Petite Russie (adjectif petit-russien) s'oppose à Grande Russie (= la Russie proprement dite) et à Russie blanche (= la Biélorussie = le Belarus). Il a été employé – sous la forme Petite Rus´ – dès le XIVe siècle par le patriarche de Constantinople. A l'époque tsariste, ce terme a été utilisé par les autorités pour souligner le lien indéfectible des populations concernées avec la Russie, les parlers locaux, appelés petits-russiens, n'étant considérés que comme des variantes dialectales, paysannes, du russe. D'où les connotations dépréciatives qui l'ont affecté aux yeux des nationalistes ukrainiens. – On a pu distinguer aussi la Petite-Russie, partie intégrante de l'Empire russe, de la Galicie, partie intégrante de l'empire d'Autriche-Hongrie.

Ruthénie. Terme issu du latin Rutenia, qui a pu désigner d'abord les territoires peuplés par les Slaves orientaux et, ensuite, uniquement les territoires ukrainophones qui faisaient partie de l'empire Austro-Hongrois, voire uniquement la Ruthénie subcarpatique (partie de la Tchécoslovaquie jusqu'en 1945).

Ukraine. Au sens de "pays frontalier" (entre nomades originaires de l'est et Occidentaux sédentaires), le terme apparaît dès le XIIe siècle. En Occident, le terme et le pays sont connus au plus tard en 1660 avec le livre de Guillaume Le Vasseur, sieur de Beauplan, Description d'Ukranie, qui sont plusieurs provinces du Royaume de Pologne, contenues depuis les confins de la Moscovie jusques aux limites de la Transsylvanie, ensemble leurs mœurs, façons de vivre et de faire la guerre (Le Vasseur 1861). Mais l'emploi du terme Ukraine ne se développe vraiment qu'au XIXe siècle, avec l'éveil d'une conscience nationale spécifique. Il est utilisé au XXe siècle pour baptiser les premières formes étatiques, éphémères ou durables, qui apparaissent dans le sillage de la Première Guerre mondiale.


Ecriture de l'ukrainien

L'ukrainien s'écrit comme les autres langues slaves orientales en caractères cyrilliques, tels qu'ils ont été réformés par le tsar Pjëtr (Pierre le Grand) au début du XVIIIe siècle.

Il y eut au XIXe siècle quelques tentatives pour écrire l'ukrainien avec l'alphabet latin, en s'inspirant soit de l'alphabet tchèque, soit de l'alphabet polonais (Š ou SZ pour [ʃ] ; Č ou CZ pour [tʃ]). Ce fut le cas en Galicie, où la population de langue maternelle polonaise utilisait déjà cet alphabet. Mais il ne s'y imposa pas, et il n'y fut pas non plus imposé. En Russie, l'utilisation de l'alphabet latin fut interdite en 1859 : les autorités impériales craignaient que la renonciation au cyrillique n'éloigne de la Russie les populations ukrainophones.

voirEcritures glagolitique et cyrillique – origine et genèse
voirEcriture du russe
voir
Ecriture du tchèque

Rappelons cependant qu'avant la Première Guerre mondiale, la grande majorité des ukrainophones – dans les deux parties – était analphabète...

L'alphabet ukrainien tel qu'il est actuellement est le résultat de propositions et d'avancées successives au XIXe et au XXe siècle, qui marquent une diffférenciation progressive (non sans retours temporaires en arrière) de l'orthographe ukrainienne par rapport à celle du russe avec, notamment, une plus grande correspondance entre l'écriture et les réalisations phonétiques.

Son élaboration a été compliquée par trois circonstances :

– les divisions des communautés ukrainophones jusqu'en 1945 entre plusieurs Etats (surtout Autriche-Hongrie et Russie d'abord, puis Pologne et URSS) ;
– le fait que l'Ukraine n'est devenue indépendante qu'en 1991 ;
– l'opposition persistante, jusqu'à aujourd'hui, entre ukrainophiles et russophiles – adversaires et partisans d'un rapprochement avec l'écriture du russe.

Les bases de l'orthographe actuelle furent mises au point lors de la conférence orthographique pan-ukrainienne à Harkiv (Kharkiv, Kharkov) en 1927, et la réforme fut adoptée en 1928 dans la partie soviétique et en 1929 dans la partie polonaise. Mais dans les années trente, une nouvelle réforme adoptée dans la partie soviétique – et refusée ailleurs – rapprocha l'orthographe de l'ukrainien de celle du russe (suppression, notamment, de la lettre Ґ). De nouvelles réformes furent lancées à partir des années quatre-vingt et de l'indépendance de l'Ukraine (1991), avec, notamment, le rétablissement de la lettre Ґ.

L'alphabet ukrainien présente les différences suivantes avec l'inventaire des caractères cyrilliques utilisés pour le russe :

– lettres en moins : Ё [jɔ], Э [ɛ], Ъ et Ы
– lettres en plus : Є [jɛ], Ґ [ɡ], І [i] et Ї [ji]

L'adoption de la lettre Ґ, dont le graphisme se base sur celui de Г, a pour but d'avoir des graphèmes distincts correspondant à [g] et [h] : Г correspond à [g] en russe et [h] en ukrainien par suite d'une évolution phonétique ancienne (vieux-slave [g] > [h] dans l'aire ukrainophone). Mais [g], représenté d'abord par le digramme КГ puis par Ґ, est d'un emploi limité, essentiellement dans les régions occidentales de l'Ukraine (voir Danylenko 2005 et Shevelov 1977 pour beaucoup plus de précisions).
Les autres modifications sont liées essentiellement à la gestion de la différence entre consonnes dures et consonnes molles. Ainsi, l'alphabet ukrainien compte quatre signes correspondant à la voyelle ou semi-voyelle i, j : И pour [ɪ], I pour [i], Й pour [j] et Ï pour [ji], sans compter Ю pour [ju] et Я pour [ja]. A la lettre russe Ё correspond en ukrainien le digramme ЙО.

Voici l'alphabet ukrainien dans sa version actuelle, avec indication de la translittération (selon la norme ISO 9:1995) et de la valeur phonétique (sur la base de Comrie 1996 : 902 et Pugh & Press 1999) :

ukr


Transcription et translittération en caractères latins

voirTranscription et translittération du cyrillique

En 2010, l'Ukraine a adopté une nouvelle mouture de sa norme officielle de romanisation des noms propres (la première date de 1996). Cette norme a été adoptée également par l'ONU (norme UNGEGN).

La norme nationale ukrainienne peut être consultée ici :
http://unstats.un.org/unsd/geoinfo/UNGEGN/docs/Toponymic%20guidelines%20PDF/Ukraine/Verstka.pdf.

Il s'agit d'une translittération, à ceci près que le signe ь est omis. Cette norme est nettement influencée par la prononciation de l'anglais : Ш représenté par sh, Ч représenté par ch, etc. Elle diffère de la norme ISO pour 16 des 33 signes de l'alphabet, notamment par l'utilisation de digrammes au lieu de signes diacritiques. Cela simplifie l'écriture au clavier, mais supprime la biunivocité (un caractère latin pour un caractère cyrillique). Autre conséquence : cette norme valant pour l'ukrainien, un même caractère cyrillique ne se transcrit pas de la même façon s'il figure dans un nom russe ou ukrainien.

Questions :
– un i ou un y pour Валентина ? Si c'est une Russe, son prénom est translittéré Valentina selon toutes les normes concernant le russe. Mais si c'est une Ukrainienne, elle doit s'appeler Valentyna selon la norme nationale ukrainienne, et c'est écrit ainsi sur son passeport. Mais quid, si cette charmante personne est une Russe vivant en Ukraine ou une Ukrainienne vivant en Russie ?
– connaissez-vous Hohol ? – C'est la translittération selon la norme ukrainienne de Гоголь, Gogol´ selon la norme ISO, Gogol' selon d'autres normes de translittération pour le russe, et le plus souvent (et le plus simplement) Gogol.

N.B. Comme indiqué plus haut, les termes ukrainiens et russes sont translittérés sur cette page selon la norme ISO 9:1995.

Variations toponymiques

Du fait des variations territoriales et politiques, les toponymes d'Ukraine ont varié au fil des temps, variations auxquelles s'ajoute la diversité des conventions de translittération et de transcription. Voici un échantillon de ces variations :

Дніпро (Dnìpro). La ville s'est appelée d'abord Екатеринослaв (Ekaterinoslav), puis Дніпропетрoвськ (Dnìpropetrovs´k) en ukrainien, Днепропетрoвск (Dnepropetrovsk) en russe de 1926 à 2016. Le nom actuel se translittère Dnipro selon la norme nationale ukrainienne.

Ekaterina (Catherine), née Sophie Auguste Friederike von Anhalt-Zerbst, fut impératrice de Russie de 1762 à 1793. – Dnepropretrovsk est construit par concaténation de Dnepro (< fleuve Dnepr) et de petrovsk (< Grigorij Ivanovič Petrovskij, important dirigeant soviétique d'origine ukrainienne).

Донецьк (Donec´k), Донецк (Doneck) en russe, initialement Юзовка (Ûzovka), puis Сталино (Stalino) de 1924 à 1961. Le nom ukrainien actuel se translittère Donetsk selon la norme nationale ukrainienne. Les transcriptions usuelles sont Donetsk (anglais et français), Donezk (allemand).

– Le premier nom de la ville vient du nom de John James Hughes, qui y développa l'extraction du charbon et l'industrie métallurgique (seconde moitié du XIXe siècle). – Stalin (Staline) fut le principal dirigeant de l'Union soviétique de 1924 jusqu'à sa mort en 1953. – Le nom actuel est dérivé du nom de la rivière Donec, elle-même affluent du Don.

Київ (Kiïv), Киев (Kiev) en russe. Le nom ukrainien actuel se translittère Kyiv selon la norme nationale ukrainienne. Les transcriptions usuelles correspondent au nom russe : Kiev (anglais et français), Kiew (allemand).

Кропивницький (Kropivnic'kij). La ville s'est appelée d'abord Елисаветград (Elisavetgrad), puis Зиновьевск (Zinov´evsk) de 1924 à 1934, puis Кирово (Kirovo) et Кировоград‬ (Kirovograd). Suite à la loi de désoviétisation votée par le parlement ukrainien le 9 avril 2015 et promulguée par le président Porošenko le 15 mai suivant, le nom de cette ville dut être à nouveau changé, pour la quatrième fois en moins d'un siècle : c'est fait depuis le 14 juillet 2016. Le nom ukrainien se translittère Kropyvnytsky selon la norme nationale ukrainienne.

Elizaveta (Elisabeth) fut impératrice de Russie de 1741 à 1762. – Grigorij Evseevič Zinov´ev, né en Ukraine, fut un important dirigeant soviétique, exécuté en 1936. – Sergej Mironovič Kostrikov, dit Kirov, fut un important dirigeant soviétique, assassiné en 1934. – Marko Lukič Kropivnic'kij fut un homme de théâtre ukrainien.

Крым (Krym) en russe, Крим (Krim) en ukrainien, Qırım en tatar. Dans l'Antiquité, la péninsule s'est d'abord appelée Tαυρική Χερσόνησος (Taurikī Chersónīsos), du nom de la colonie grecque de Chersónīsos (= presque-île) et de l'ethnie qui y habitait, les Tauriens), puis simplement Ταυρική (Taurikī), adapté en Taurien (allemand), Tauris (anglais), Tauride (français). Les transcriptions usuelles du nom actuel sont Krim (féminin) en allemand, Crimea (neutre) en anglais et Crimée en français (féminin < Crime – masculin dans Le Vasseur 1861).

voirAu fil des rues : la Crimée à Paris

Луганськ (Lugans´k), Лугaнск (Lugansk) en russe. La ville s'est appelée Ворошиловград (Vorošilovgrad) de 1935 à 1958 et de 1970 à 1990. Le nom ukrainien actuel se translittère Luhansk selon la norme nationale ukrainienne. Les transcriptions usuelles sont Lougansk et Louhansk (français), Lugansk et Luhansk (allemand et anglais).

Kliment Efremovič Vorošilov (Vorochilov) fut un chef militaire et important dirigeant soviétique, mort en 1969. La ville a repris son nom d'origine en 1958, suite à la décision de ne pas utiliser comme toponymes les noms de personnalités encore en vie. Retour au nom de Vorošilovgrad après la mort du camarade Vorošilov.

Львів (L´vìv), Львов (L´vov) en russe, Lwów en polonais (de 1349 à 1772 et de 1918 à 1939) et Lemberg en allemand (de 1772 à 1918 et de 1941 à 1944). Le nom ukrainien actuel se translittère Lviv selon la norme nationale ukrainienne. Les transcriptions usuelles sont Lviv et Lvov (anglais et français), Lwiw et Lwow (allemand).

Маріуполь (Marìupol´), Мариуполь (Mariupol´) en russe. La ville s'est appelée Жданов (Ždanov) de 1948 à 1989. Le nom ukrainien actuel se translittère Mariupol selon la norme nationale ukrainienne. Les transcriptions usuelles sont Marioupol (français), Mariupol (allemand et anglais).

Andrej Aleksandrovič Ždanov (Jdanov), né en Ukraine, fut un important dirigeant soviétique, mort en 1948.

 Харкiв (Harkìv), Харьков (Har´kov) en russe. Le nom ukrainien actuel se translittère Kharkiv selon la norme nationale ukrainienne. Les transcriptions usuelles sont Kharkiv et Kharkov (anglais et français), Charkiw et Charkow (allemand).

Чорнобиль (Čornobil´), Чернобыль (Černobyl´) en russe. Le nom ukrainien actuel se translittère Chornobyl selon la norme nationale ukrainienne. Les transcriptions usuelles correspondent au nom russe : Tschernobyl (allemand), Chernobyl (anglais), Tchernobyl (français).


Références bibliographiques

Besters-Dilger, Juliane, 2002. Les différences régionales de l'espace linguistique en Ukraine. Revue d’études comparatives Est-Ouest 33 (2002), 1 : 49-78. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2014-09-12.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/receo_0338-0599_2002_num_33_1_3132

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