Jacques Poitou
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Arménien

Un "terroriste" arménien en France : Missak Manouchian

  On ne dira jamais assez ce que la Résistance armée doit à ces travailleurs manuels et intellectuels qui formaient ce qu'on appelait la M.O.I. en 1939. Dès les premiers jours de l'occupation, ils furent volontaires pour défier la mort, eux qu'on appelait les "étrangers" se sentaient dans le cœur l'amour du pays qui les avait repoussés, l'amour du pays qui les avaient reçus.

     Charles Tillon, commandant en chef des FTP. (Tillon 1977 : 365)

Missak’ Manowǰyan (Manouchian) naît en 1906 à Adiyaman, en Anatolie orientale (dans l'Empire ottoman ; nom turc actuel : Adıyaman). Après les massacres de 1915 et la mort de ses parents, il est recueilli par une famille kurde, puis dans un orphelinat chrétien à Jounieh (dans l'actuel Liban, sous occupation et mandat français à partir de 1920). Après la fin de la guerre et les bouleversements territoriaux qui s'ensuivent, comme beaucoup d'autres Arméniens, il émigre avec son frère et débarque à Marseille en 1925. Quelque temps après, il monte à Paris. Il exerce différents métiers manuels : menuisier, tourneur, etc. Epris de littérature et lui-même poète, il fonde plusieurs revues littéraires.

manouchian En 1934, il adhère au Parti communiste français et rejoint la Main d'Œuvre immigrée (MOI). En 1937, il devient rédacteur en chef de la revue du Comité de secours à l'Arménie, Zangow. A partir de 1939, il s'engage dans l'action clandestine et à partir de début 1943, dans l'action armée contre l'occupant allemand au sein des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans – Main d'Œuvre immigrée). En août 1943, il est nommé responsable militaire des FTP-MOI en Ile-de-France.

– Photo de Missak Manouchian conservée dans les archives fédérales allemandes, avec, comme légende : "Le maquis rouge. Un terroriste français fait prisonnier."
http://www.bild.bundesarchiv.de/archives/barchpic/search/_1328102071/?search[form][SIGNATUR]=Bild+146-1983-077-09A.

Manouchian est arrêté à Evry le 16 novembre 1943 par la police française, lors de son rendez-vous avec Józef Epsztejn (Epstein), dit colonel Gilles, responsable des FTP en Ile-de-France. Arrestation qui fait suite à des semaines de filatures, mais dans son travail de démantèlement du réseau, la police est aussi aidée par les révélations faites par Józef Dawidowicz, responsable politique des FTP-MOI en région parisienne, arrêté en octobre. Libéré ensuite par la police qui met en scène son évasion pour l'utiliser à son service, Dawidowicz sera exécuté fin décembre par les FTP. – Józef Epsztejn est arrêté en même temps que Manouchian. Il sera fusillé le 11 avril 1944 après des semaines d'interrogatoire et de torture, sans avoir rien lâché, pas même son véritable nom.

Manouchian est condamné à mort avec vingt-deux autres résistants : un autre Arménien, un Espagnol, deux Français, trois Hongrois, cinq Italiens, huit Polonais, deux Roumains. A l'exception d'une femme, Olga Bancic, qui sera décapitée en Allemagne quelques semaines plus tard, ils sont fusillés au mont Valérien (Suresnes, Hauts-de-Seine) le 21 février 1944.

– Des photos de l'exécution ont été découvertes en 2009. Elles sont désormais rassemblées dans les archives de l'Ecpad (Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense).

manou Manouchian est enterré au cimetière d'Ivry (Val-de-Marne). Juste à gauche de sa tombe, une stèle, réalisée par le sculpteur Ara Harowt'yownyan (Haroutiounian) et inaugurée en novembre 1978. A droite de sa tombe, celle de Józef Epsztejn. Dans le même endroit, les tombes d'autres fusillés du 21 février 1944.

Cliquez sur la vignette pour voir la série de cinq images en grand.

Lettre à Mélinée

Voici la dernière lettre écrite par Missak Manouchian à sa femme, Mélinée (1913-1989), quelques heures avant son exécution.

21 février 1944, Fresne

Ma chère Méline, ma petite orpheline bien aimée. Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. On va être fusillé cet après midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, j’y ne crois pas, mais pourtant, je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t'écrire, tout est confus en moi et bien claire en même temps. Je m’étais engagé dans l’armée de la Liberation en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et de but. Bonheur ! à ceux qui vont nous survivre et goutter la douceur de la liberté et de la Paix de demain. J’en suis sûre que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoir dignement. Au moment de mourir je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. Chacun aura ce qu’il meritera comme chatiment et comme recompense. Le peuple Allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous ! – J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendu heureuse. jaurais bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je lègue à toi et à ta sœur et pour mes neveux. Après la guerre tu pourra faire valoir ton droit de pension de guerre en temps que ma femme, car je meurs en soldat regulier de l’Armée française de la Liberation. Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes ecris qui valent d’être lus. Tu apportera mes souvenirs si possibles, à mes parents en Arménie. Je mourrais avec mes 23 camarades toute à l’heure avec courage et serénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n’ai fais mal à personne et si je lai fais, je l’ai fais sans haine. Au jourd’hui il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que jai tant aimé que je dirai Adieu ! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal où qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous à trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu. Je t’embrasse bien bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaisse de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami Ton camarade Ton mari Manouchian Michel (djanigt).

P.S. Jai quinze mille francs dans la valise de la Rue de Plaisance. Si tu peus les prendre rends mes dettes et donne le reste à Armène. M.M.

(Texte établi d'après le fac-similé)

Voici maintenant ce texte, tel qu'il a été publié par Pierre Seghers (1906-1987) dans La Résistance et ses poètes (Seghers 1974 : 313-314). Texte tronqué (pour quelle raison ?) et réécrit sur les plans orthographique, morphologique et syntaxique. Le résultat en est certes un texte bien lissé, dans lequel les normes du français standard écrit sont bien respectées, comme si c'était l'impératif suprême – par différence avec le texte authentique, écrit par un étranger, condamné à mort, quelques heures avant son exécution.

– Ci-dessous, les mots modifiés sont en rouge, les passages supprimés sont indiqués entre crochets, les changements de ponctuation ne sont pas marqués. Il n'y a aucune division en paragraphes dans le texte d'origine.

21 février 1944
Ma chère Méline,
Ma petite orpheline bien-aimée,
Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi, à quinze heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie ; je n’y crois pas, mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.
Je m’étais engagé dans l’armée de la libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du but.
Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain ! Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand [et contre qui que ce soit.] Chacun aura ce qu’il mérite comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité, après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous.
J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse. J’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, [et d’]avoir un enfant [pour mon honneur et] pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires, je te les lègue, à toi, à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit à la pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.
Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits [qui valent d’être lus.] Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai tout à l’heure avec mes vingt-trois camarades, avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille [, car personnellement, je n’ai fais mal à personne et si je lai fais, je l’ai fais sans haine]. Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. [Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal où qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous à trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu.] Je t’embrasse bien fort, ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près.
Je vous serre tous sur mon cœur. Adieu.
Ton ami, ton camarade, ton mari.
Michel Manouchian. [djanigt]
[P.S. Jai quinze mille francs dans la valise de la Rue de Plaisance. Si tu peus les prendre rends mes dettes et donne le reste à Armène. M.M.]

Un fac-similé de la lettre se trouve dans Manouchian (1974 : 180-183), avec une transcription également corrigée. Dans Courtois, Peschanski et Rayski (1989 : 369-370) figure une version du texte prétendument "dans sa forme originelle", mais qui ne l'est pas entièrement et où manquent la signature et le post-scriptum.


L'affiche

affiche Les autorités françaises exploitent l'arrestation des FTP-MOI pour leur propagande contre les résistants (qualifiés de "terroristes"), contre les étrangers et contre les juifs. Elles diffusent une affiche sur laquelle figurent, en médaillons, les portraits de dix étrangers parmi les condamnés (cinq Polonais, deux Hongrois, un Espagnol, un Italien, un Arménien), dont sept sont présentés comme juifs.

Pour Manouchian est indiqué : "Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés".

Selon Charles Tillon, alors commandant en chef des FTP et membre du secrétariat clandestin du parti communiste, ces chiffres sont fantaisistes : "En réalité, 125 actions armées dont 16 déraillements de trains de troupes allemandes et de munitions", indique-t-il (Tillon 1977 : 365).

L'affiche est également diiffusée en tract, avec au verso le texte suivant :

VOICI LA PREUVE
Si des Français pillent, volent, sabotent et tuent…
Ce sont toujours des étrangers qui les commandent.
Ce sont toujours des chômeurs et des criminels professionnels qui exécutent.
Ce sont toujours des juifs qui les inspirent.
C'est
L'ARMÉE DU CRIME
contre la France
Le Banditisme n'est pas l'expression du Patriotisme blessé, c'est le complot étranger contre la vie des Français et contre la souveraineté de la France.
C'EST LE COMPLOT DE L'ANTI-FRANCE !…
C'EST LE RÊVE MONDIAL DU SADISME JUIF…
ETRANGLONS-LE
AVANT QU'IL NOUS ÉTRANGLE
NOUS,
NOS FEMMES
ET NOS ENFANTS !

(Source de l'affiche : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9014000t. Texte établi d'après la reproduction figurant dans Rayski 2009 : 17)

Cette affiche est évoquée dans le numéro 14 des Lettres Françaises (clandestines) de mars 1944 (p. 2) :

lf Choses vues :

L'AFFICHE

  Très haute et dramatique avec ses dix médaillons sur un fond rouge-sang. C'est l'affiche "Des libérateurs ?" qui représente des "terroristes" juifs : un hongrois, un espagnol, un arménien, des polonais. La foule se presse silencieuse. Au-dessus de chacun de leurs portraits, – et pour nous faire horreur sans doute ? – on a noté leurs exploits. L'un d'eux a eu à son actif 50 déraillements, 150 morts et 600 blessés.
  – Beau tableau de chasse, dit quelqu'un.
Une femme confie à son compagnon :
  – Ils ne sont pas parvenus à leur faire de sales gueules.
  Et c'était vrai. Malgré les passages à tabac, malgré la réclusion et la faim. Les passants contemplent longuement ces visages énergiques aux larges fronts. Longuement et gravement comme on salue des amis morts. Dans les yeux aucune curiosité malsaine, mais de l'admiration, de la sympathie, comme s'ils étaient des nôtres. Et en fait ils étaient des nôtres puisqu'ils luttaient parmi des milliers des nôtres pour notre Patrie, parce qu'elle est aussi la Patrie de la liberté.
  Sur l'une des affiches, la nuit, quelqu'un a écrit au charbon en lettres capitales ce seul mot : MARTYRS. C'est l'hommage de Paris à ceux qui se sont battus pour la liberté.

  Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k884317k 202*375

Voici ce qu'en rapporte Tillon (1971 : 186)

articles de presse, films d'actualités, soigneusement fabriqués, affichages massifs, tout cet appareil de propagande atteint un résultat bien différent de celui qu'escomptaient les nazis. Les Français apprennent l'efficacité des groupes de combat à l'expression de la fureur ennemie. Les affiches se couvrent d'inscriptions à la gloire des martyrs. Dans beaucoup de villes, à Lyon notamment, une bande est collée sous chacune d'elles avec ces simples mots : "MORTS POUR LA FRANCE".


Hommages posthumes : Paul Eluard, Louis Aragon

1945

Hommage aux "terroristes". Actualités françaises du 3 mars 1945.

–  Vidéo sur le site de l'INA :
http://www.ina.fr/economie-et-societe/vie-sociale/video/AFE86003003/au-cimetiere-d-ivry-on-honore-la-memoire-de-24-resistants-etrangers.fr.html.

1949

Poème écrit en 1949 par Paul Eluard* – cinq ans après – et publié en 1950 dans le recueil Hommages (Eluard 1968 : 352-353) :

Légion

à la mémoire de vingt-trois terroristes étrangers
torturés et fusillés à Paris par les Allemands

Si j'ai le droit de dire en français aujourd'hui
Ma peine et mon espoir ma colère et ma joie
Si rien ne s'est voilé définitivement
De notre rêve immense et de notre sagesse

C'est que des étrangers comme on les nomme encore
Croyaient à la justice ici bas et concrète
Ils avaient dans leur sang le sang de leurs semblables
Ces étrangers savaient quelle était leur patrie

La liberté d'un peuple oriente tous les peuples
Un innocent aux fers enchaîne tous les hommes
Et qui se refuse à son cœur sait sa loi
Il faut vaincre le gouffre et vaincre la vermine

Ces étrangers d'ici qui choisirent le feu
Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours
Un soleil de mémoire éclaire leur beauté
Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance

Leur vie tuait la mort au cœur d'un miroir fixe
Le seul vœu de justice a pour écho la vie
Et lorsqu'on n'entendra que cette voix sur terre
Lorsqu'on ne tuera plus ils seront bien vengés

Et ce sera justice.

1955

Le 5 mars 1955, à l'occasion de l'inauguration de la rue du Groupe Manouchian à Paris 20e, L'Humanité, organe central du parti communiste, publie le poème "Groupe Manouchian" de Louis Aragon*. Ce poème est repris l'année suivante par Aragon sous le titre "Strophes pour se souvenir" dans le recueil Le Roman inachevé (Aragon 1966 : 227-228). En 1959, il est mis en musique et chanté par Léo Ferré sous le titre "L'affiche rouge". La chanson est reprise ensuite dans le répertoire de plusieurs chanteurs.

Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant

Note d'Aragon : Poème écrit pour l'inauguration d'une Rue "Groupe Manouchian" à Paris. Le poète arménien Manouchian, héros de notre Résistance, chef du groupe dit "des étrangers", ou "l'affiche rouge", a été fusillé par les nazis, en février 1944. (Aragon 1966 : 251)

– On peut écouter ce poème chanté par Léo Ferré entre autres sur Youtube : http://www.youtube.com/watch?v=6HLB_EVtJK4.

Dans les manuscrits d'Aragon se trouvent les fragments suivants (Aragon 2007 : 1462) ; ici en rouge, les passages biffés :

Vous étiez vingt et trois quand les fusils fleurirent
Dans les tombes d'Ivry je m'en vais vous cherchant
Mes frères étrangers qu'habitaient d'autres chants
Vous étiez vingt et trois au moment de mourir
Pour qui le dernier mot pour qui le dernier chant
Fut de notre pays

O Pologne Arménie Espagne quand fleurirent
Les fusils devant vous pour qui le dernier chant
Fut de notre pays

Roumanie Arménie Espagne et toi Pologne
Espagne Roumanie Arménie et Pologne
Pologne Roumanie Arménie

Roumanie Arménie et vous Pologne Espagne
Ils étaient vingt et trois lorsque pour dernier chant
Vos fils nous ont donné comme un baiser touchant
Le nom de mon pays

Que ne suis-je celui qui sut de Jeanne dire
Ou la grande pitié qu'il y eut en Larchant
Les mots à tout jamais qui font Marceau touchant
Et Guinemer tombé du ciel
Et rompre le gosier de Roland dans son chant

Dès 1945, Aragon évoquait l'affiche dans De l'exactitude en poésie (Aragon 1945 : 15) :

on voyait sur les murs des villes une autre affiche intitulée Français, voici vos libérateurs ! portant les images inutilement déformées d'hommes nés hors de France et morts pour la France.

* Paul Eluard (1895-1952) et Louis Aragon (1897-1982) étaient membres du parti communiste. Aragon était en outre membre du comité central du Parti.


Références bibliographiques

Aragon, [Louis], 1966. Le Roman inachevé. Paris : Gallimard. Collection Poésie.

Aragon, [Louis], 1945. En étrange pays dans mon pays lui-même. Monaco : La voie latine.

Aragon, [Louis], 2007. Œuvres poétiques complètes. Tome 2. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Courtois, Stéphane, Peschanski, Denis, Rayski, Adam, 1989. Le sang de l'étranger : les immigrés de la MOI dans la Résistance. Paris : Fayard.

Eluard, Paul, 1968. Œuvres complètes. Tome II. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

L'armée du crime. Ressources pédagogiques. Documents en ligne, consultés le 2012-01-31.
http://enseignants.larmeeducrime-lefilm.com/index.php/ressources.

Le groupe Manouchian. Exposition virtuelle de la municipalité d'Ivry (2004). Document en ligne sur le site de la municipalité, consulté le 2012-02-09.
http://www.ivry94.fr/fileadmin/MEDIA/aa-lHebdo.net/expo_manouchian-maj-oct2009.pdf.

Manouchian, Mélinée, 1974. Manouchian. Paris : Editeurs français réunis.

Rayski, Adam, 2009. L'affiche rouge. Comité d'histoire de la ville de Paris. Document en ligne sur le site de la ville de Paris, consulté le 2012-01-31.
http://www.paris.fr/publications/publications/brochures-a-caractere-historique/p6444.

Seghers, Pierre, 1974. La Résistance et ses poètes. Paris : Seghers.

Tillon, Charles, 1971. Les F.T.P. La guérilla en France. Paris : 10-18.

Tillon, Charles, 1977. On chantait rouge. Paris : Laffont.


© Jacques Poitou 2017.