Jacques Poitou
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Ecriture du kirghize


N.B. Sur cette page, les noms des pays et des langues sont écrits conformément aux normes ISO pour le français. Les noms des villes, lieux, personnes etc. sont écrits conformément à la translittération ISO des noms locaux. Dans les citations, l'orthographe d'origine est évidemment strictement respectée.

Trois systèmes d'écriture ont été utilisés ou sont utilisés selon les époques et les lieux pour le kirghize, langue turcique de la famille des langues altaïques : l'écriture arabe, l'écriture latine et l'écriture cyrillique.

Repères géographiques

Le Kirghizistan est entouré du Kazakhstan, de l'Ouzbékistan, du Tadjikistan et de la Chine. Mais le sud du Kirghizistan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan sont partiellement imbriqués les uns dans les autres (vallée de Fergana).

– Carte politique du Caucase et de l'Asie centrale en 2000, sur le site de l'université du Texas (carte établie par la CIA) :
http://www.lib.utexas.edu/maps/commonwealth/caucasus_cntrl_asia_pol_00.jpg

– Kyrgyz Respublikasy (Кыргыз Республикасы), Kyrgyzstan (Кыргызстан) sont les noms officiels du pays. En français, le nom officiel utilisé par l'ONU est Kirghizistan (en face de Kyrgyzstan en anglais), mais on trouve également Kirghizstan (sans i entre z et s, p. ex. sur le site du ministère français des Affaires étrangères). L'appellation Kirghizie (plus rare : Kirguizie, plus rare encore : Kirguisie) est la francisation du russe Kirgizia (Киргизия), employé à l'époque soviétique.

Biškek (Бишкек). Le nom de la capitale de ce pays est orthographié habituellement Bichkek en français, Bishkek en anglais, Bischkek en allemand… Biškek s'est appelé Frunze de 1926 à 1991, du nom de Mihail Vasil'ovič Frunze (1885-1925), important chef militaire soviétique d'ascendance moldave par son père, né à Biškek.

Repères chronologiques

VIIIe siècle Conquête de la Transoxiane (= région située au nord du fleuve Amudaryo – nom occidental antique : Oxus) par les Arabes ; islamisation progressive des populations persanes qui y vivaient ; adoption d'une écriture arabo-persane.
751 Dans la vallée de la rivière Talas, l'armée chinoise commandée par Gao Xianshi est défaite par l'armée abasside commandée par Ziyad ben Salih et se retire à l'est. Cette bataille scelle la limite orientale des conquêtes arabes et la limite occidentale des conquêtes chinoises.
IXe siècle Arrivée des premières tribus turques en Transoxiane. Les Kirghizes, en provenance des steppes du nord (bassin de l'Inisej), s'installent progressivement sur le territoire actuel du Kirghizistan ; islamisation tardive.
XIXe siècle Conquête de l'Asie centrale par la Russie. Le territoire actuel du Kirghizistan est entièrement annexé en 1876.
1916 Révolte des Kirghizes contre la domination russe (problème de la terre et de la conscription), réprimée brutalement ; des milliers de Kirghizes se réfugient en Chine.
1919-1920 Suite aux opérations militaires commandées par Mihail Vasil'ovič Frunze, le pouvoir soviétique s'établit en Asie centrale.
1924-1936 Découpage de l'Asie centrale en cinq républiques soviétiques (Kazakhstan, Kirghizie, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménie).
1928-1930 Adoption de l'alphabet latin pour les langues turciques et le tadjik.
1938-1940 Passage de ces langues à l'alphabet cyrillique.
1991 Indépendance des républiques soviétiques d'Asie centrale.

Le terme kirghiz est mentionné pour la première fois en 840 sur une inscription runiforme de la vallée de l'Orkhon. Deux étymologies sont proposées pour ce terme : < кырк (kyrk) = quarante (en liaison avec un mythe ancien) ou < кыр (kyr) = steppe. (Dor 2004 : 17)

voirPremière écriture d'une langue turcique : l'écriture de l'Orkhon

Les Kirghizes sont connus en France au plus tard au XVIIIe siècle, comme l'atteste la présentation qu'en donne le Dictionnaire universel (1721 : 1233) :

Kyrgéſis. ſ.m & fém. Nom propre d'une nation Tartare. Kyrgeſſis. Les Tartâres Kyrgeſſes habitent par troupes dans les campagnes. Ils honorent la Tèrre, & lui ſacrifient en cette manière. Le Prêtre prend du ſang, du lait, de la fiante d'animaux & de la tèrre, même le tout enſemble, & le met dans un vâſe. Cela fait il prend le vâſe, & monte ſur un arbre, d'où il parle au peuple ; ſon diſcours fini il aſpèrge le peuple du mélange qu'il a fait ; on ſe proſtèrne contre tèrre, & on reçoit ce qu'il jette comme un Dieu, car ce peuple eſt pèrſuadé que rien n'eſt ſi ſalutaire au genre humain que la tèrre & les beſtiaux.

Repères linguistiques

Parmi les langues turciques, on distingue plusieurs groupes dont :

– l'oğuz (ogouz), d'où sont issus entre autres l'azéri, le turc et le turkmène  ;
– le kıpçak (kiptchak), d'où sont issus entre autres le kara-kalpak, le kazakh et le kirghize ;
– l'uygur-çagatay (ouïgour-tchaghatay), d'où sont issus entre autres l'ouïgour (parlé principalement dans la province chinoise du Xinjiang) et l'ouzbek.

– Carte de la répartition des différentes ethnies en Asie centrale en 1993, sur le site de l'université du Texas (carté établie par la CIA) :
http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/casia_ethnic_93.jpg.

– Carte de la répartition des langues turciques, sur le site TITUS (Thesaurus Indogermanischer Text- und Sprachmaterialien) de l'université de Frankfurt/M. :
http://titus.uni-frankfurt.de/didact/karten/turk/turklm.htm.

En 1989, les Kirghizes se répartissaient ainsi : 2 230 000 au Kirghizistan, 174 900 en Ouzbékistan, 63 800 au Tadjikistan, 14 100 au Kazakhstan, 41 700 en Russie, 5 500 dans le reste de l'URSS et 143 500 en Chine. (Haug 2003 : 182)


Le Kirghizistan et l'Asie centrale avant et après la révolution d'Octobre

Dans les régions d'Asie centrale que l'empire Russe avait annexées, les différentes ethnies de religion musulmane étaient étroitement imbriquées et ne correspondaient pas à des territoires bien définis. Outre le sentiment d'appartenance à une même unité fondée sur la religion et la culture correspondante, l'unité principale était la tribu (Roy 1991a, 1991b et 1997). Selon Pétric (2016 : 113), "les appartenances entre Kirghizes et Ouzbeks reposaient jusqu’au XIXe siècle sur une distinction majeure entre nomade (kirghize) et agriculteur (ouzbek). En changeant de modes de vie, les individus changeaient généralement d’étiquette ethnique."

L'Asie centrale de l'empire Russe était divisée administrativement en deux gouvernorats (Губерния, guberniâ) et deux protectorats :

gouvernorat des steppes : oblasts (областьˑ, oblast') de Akmolinsk, Semipalatinsk, Turgaj, Urask
– gouvernorat du Turkestan :
oblasts de Fergana, Samarkand, Smireč'e, Syr-Dar'ia, Zakaspiyskaâ oblast'
– deux protectorats
 : Buxara (Boukhara) et Xiva (Khiva)

Le territoire actuel du Kirghizistan était à cheval sur les oblasts de Fergana et de Smireč'e.

– Carte de l'Asie centrale russe en 1901 :
http://www.davidrumsey.com/luna/servlet/detail/RUMSEY~8~1~34287~1171202:Central-Asia-

Après la révolution d'Octobre et diverses organisations étatiques éphémères (voir le détail dans Roy 1997 et Gorshenina 2012), la région, reconquise par l'Armée rouge, fut divisée à partir de 1924 en cinq entités – le Kazakhstan, la Kirghizie, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Turkménie –, toutes à majorité musulmane et, à l'exception du Tadjikistan, de langue turcique (comme l'Azerbaïdjan situé sur les rives occidentales de la mer Caspienne).

La Kirghizie reçut d'abord le statut de région autonome au sein de la fédération de Russie (1924), puis celui de république autonome (1926), et enfin celui de république socialiste soviétique à part entière (1936). Elle fut d'abord appelée Kara-Kirghizie tandis que le Kazakhstan était lui-même appelé Kirghizie, avant l'établissement des noms actuels en 1925. L'appellation, à l'époque tsariste, de Kirghizes pour les Kazakhs avait pour but d'éviter la confusion avec les Cosaques (russe казаки, kazaki).

La délimitation de ces entités constituées au sein de l'Union soviétique devait reposer essentiellement sur un critère ethnique et d'abord linguistique et elles se voyaient attribuer le statut de "nation", telle que l'avait définie Staline en 1913 dans Le marxisme et la question nationale :

Une nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture. (Staline 1968 : 13)

Le principe était de "faire correspondre langue, ethnie (voire race), territoire et Etat, bref de réinventer les Etats-nation selon le modèle européen de 1848" (Roy 1991b : 27), mais cette correspondance n'était pas établie à l'époque. Des considérations autres que linguistiques (économiques, politiques) entrèrent en ligne de compte dans les négociations entre les autorités locales et centrales (Thorez 2016). Ainsi, si la ville d'Oš, à forte population ouzbèke, fut intégrée à la Kirghizie, c'était essentiellement pour donner au sud du pays une grande ville sur laquelle le pouvoir politique pourrait s'appuyer.

Roy (1997 : 117) souligne que les frontières établies n'avaient pas non plus de rationalité géographique : "La vallée du Syr-Daria débute au Kirghizistan, dans un district peuplé essentiellement par des Ouzbeks (Osh), elle débouche ensuite en Ouzbékistan, dans le Ferghana, pour passer au Tadjikistan (Khojent), revenir en Ouzbékistan et finir au Kazakhstan." – On peut aussi mentionner l'existence d'enclaves étrangères dans le territoire même du Kirghizistan : enclaves ouzbèkes de Sox et Šahimardan, enclave tadjik de Voruh – pour ne citer que les plus importantes.

Voici, en pourcentages, la répartition ethnique du Kirghizistan en 1959, 1989 et 1999 (chiffres in Haug 2003 : 180) :

  1959 1989 1999
Kirghizes 40,5 52,4 64,9
Russes, Ukrainien, Biélorusses 37,0 24,2 13,6
Ouzbeks 10,6 12,9 13,8
Douganes (de langue chinoise) 0,5 0,9 1,1
Ouïgours 0,7 0,9 1,0
Kazakhs 1,0 0,9 0,9
Tadjiks 0,7 0,8 0,9
Autres 9,0 7,0 3,8

Les langues elles-mêmes n'étaient pas véritablement individualisées. La langue parlée par les Kirghizes était proche de celle des Kazakhs. Mais dans le cadre de l'établissement de républiques séparées, on s'efforça de les différencier : c'était la conséquence de la création des nations. La seconde conséquence, à plus long terme, fut le développement de nationalismes qui tendirent à s'exacerber à la fin de l'ère soviétique (conflits, notamment, entre Kirghizes et Ouzbeks).

Par delà les principes affichés, la création de cinq républiques en Asie centrale permettait aussi d'éviter que ne se constitue une grande entité turque musulmane (le Turkestan) dont les autorités soviétiques pouvaient craindre qu'elle soit plus attirée par les pays musulmans voisins ou par la Turquie de Mustafa Kemal que par la Russie slave. La division visait donc aussi à faire obstacle au panislamisme et au panturquisme.


De l'alphabet arabe à l'alphabet latin

Au début du XXe siècle, les langues turciques (dont évidemment le turc) s'écrivaient comme le persan avec l'alphabet arabe – c'est-à-dire dans l'écriture sacrée de l'islam.

voirEcriture de l'arabe

Les tentatives menées à partir de 1878 par le pouvoir central russe pour les écrire avec l'alphabet cyrillique n'avaient eu que peu d'impact : elles étaient limitées aux administrations et aux établissements scolaires dépendant de l'Etat (Baldauf 1993), et de toute façon, la très grande majorité de la population était analphabète. En 1897, le taux d'alphabétisation de la future Kirghizie était de 3,6 % (5 % pour les hommes et 0,8 % pour les femmes) – et parmi la seule ethnie kirghize, le taux était encore plus faible : 0,6 % (Dickens 1988 : 20). Les choses n'avaient guère changé vingt ans plus tard.

Dès 1918, l'alphabétisation des populations fut une priorité du nouveau pouvoir soviétique dans les régions qui en dépendaient, y compris en Asie centrale à partir du moment où le pouvoir soviétique y fut établi. Pour ces premiers efforts d'alphabétisation, ce fut l'écriture arabe qui fut employée. Des projets de réforme de l'écriture arabe avaient été élaborés dès avant la révolution d'Octobre. Ils furent poursuivis après et ils donnèrent lieu à une écriture arabe modifiée. Mais très rapidement, un mouvement apparut en faveur de l'alphabet latin – "un fort mouvement d'opinion, feinte ou forcée, sinon réelle", selon Castagné (1927 : 321) –, avec le soutien du pouvoir central soviétique.

L'alphabet latin était considéré comme plus simple que l'alphabet arabo-persan (avec les formes différentes de ses lettres selon leur position et le problème de la notation des voyelles). "L'alphabet arabe fut créé et utilisé par l'aristocratie et les autres classes d'exploiteurs. L'alphabet arabe, touffu comme les cheveux d'un nègre, ne nous est pas nécessaire. La latinisation nous conduira au but désiré, à la vitesse d'un express.", déclara Hassan Sabry-Aïkazov lors du plenum du Comité central de l'Union soviétique pour l'introduction du nouvel alphabet à Toshkent en 1928 (in Castagné 1927 : 346). L'écriture latine était celle des pays développés, et donc synonyme de progrès et d'internationalisme. Lénine avait dit un jour "La réforme de l'alphabet, c'est la révolution en Orient !" et on en vint à sacrer l'alphabet latin "alphabet [de la révolution] d'Octobre" (Baldauf 1993 : 614 sqq. ; voir aussi Imart 1965 et les travaux de Simonato-Kokochkina & Kokochkina). L'abandon de l'écriture arabe avait aussi pour le gouvernement soviétique un triple avantage : couper les républiques soviétiques à majorité musulmane des pays musulmans voisins, couper les Soviétiques musulmans de ce qui avait été imprimé antérieurement et notamment des textes religieux, et isoler les élites qui avaient été jusqu'alors les seules à être alphabétisées.

En 1926, le congrès turcologique réuni à Baku (en Azerbaïdjan où un alphabet latin avait déjà été testé) se prononça donc officiellement en faveur de l'alphabet latin dans une résolution adoptée à une écrasante majorité :

1º Après avoir constaté l'avantage de la supériorité technique du nouvel alphabet turk par rapport à l'alphabet arabe et arabe réformé ainsi que l'importance toujours croissante du nouvel alphabet dans le domaine culturel et historique, le Congrès estime que l'introduction du nouvel alphabet et la méthode de son application dans les régions et républiques turko-tatares relèvent de la compétence de chacune de ces unités soviétiques ;
2º Le Congrès constate également l'extrême importance que présente l'introduction du nouvel alphabet turk (caractères latins) en Azerbeïdjan et dans quelques autres régions et républiques. Le Congrès engage les peuples turko-tatares à se familiariser avec l'expérience et les méthodes d'enseignement du nouvel alphabet en Azerbeïdjan et dans les autres républiques en vue se son application ultérieure chez eux. (Castagné 1926 : 79)

Et dans le discours de clôture du congrès, Səməd ağa Ağamalıoğlu, président du Comité exécutif central d'Azerbaïdjan, célébra ainsi l'événement :

J'estime, dit-il, que la grande révolution d'octobre a eu pour résultat de déclancher dans le monde turko-tatare en Orient deux grandes révolutions. L'une de ces révolutions a eu lieu dans la Turquie d'Angora, lorsque les Turcs d'Anatolie se sont débarrassés des sultans et des khalifes ; la deuxième a eu lieu en Azerbeïdjan : c'est celle qui a créé le nouvel alphabet dont l'acceptation est liée à l'entrée des peuples turko-tatares dans le giron culturel de l'humanité progressiste. Il conclut :
L'idée d'organiser un Congrès de turkologie a été engendrée par la vie même des peuples turko-tatares. Le succès de leur réveil est palpable. Vive l'union de tous les travailleurs du monde ! Vive la IIIe Internationale ! (Les assistants se lèvent et entonnent l'Internationale.) (Castagné 1926 : 82)

Différents projets d'alphabets furent élaborés (le premier pour le kirghize en 1927), mais dans la foulée de ce congrès, on aboutit à un alphabet commun à toutes les langues turciques d'Union soviétique (v. pour plus de précisions sur les débats : Baldauf 1993, Simonato-Kokochkina 2003 et 2010, Uzman 2010) :

uzbek

Parmi les nombreux points débattus, la question des majuscules : fallait-il bien deux jeux de caractères (majuscules et minuscules) ou un seul, comme en arabe, quitte à utiliser des grandes minuscules en guise de majuscules ? Et fallait-il que la décision soit prise dans le cadre de l'alphabet commun ou bien chaque pays pourrait-il en décider comme il voudrait ? On décida en 1929 d'adopter des majuscules comme pour les autres langues à écriture latine.

Indépendamment des différents remaniements des alphabets latins, une fois prise la décision de passer à l'alphabet latin (1926), la campagne d'alphabétisation fut intensifiée : en 1939, le taux d'alphabétisation en Kirghizie avait atteint 79,8 % (Dickens 1988 : 20), soit une progression beaucoup plus rapide qu'en Turquie après l'adoption de l'alphabet latin en 1928.

voirEcriture du turc

Rejet de l'écriture cyrillique

Dans le même temps, on adoptait l'alphabet latin pour d'autres langues, encore non écrites, parlées en URSS. Au début des années trente, seul l'arménien, le géorgien, le yiddish et... les langues slaves (russe, biélorusse, ukrainien) conservaient une écriture non latine. Mais certains envisageaient aussi le passage du russe à l'alphabet latin. Ainsi, le linguiste Nikolaj Feofanovič Âkovlev écrivit en 1930 :

Le territoire de l’alphabet russe représente une sorte d’enclave introduite entre les pays qui ont adopté l’alphabet latin de la Révolution d’Octobre et les pays de l’Europe Occidentale. [...] De ce point de vue, à l’étape de l’édification du socialisme, l’alphabet russe existant en URSS se présente comme un anachronisme, comme une sorte de barrière graphique qui divise le groupe le plus nombreux des peuples de l’Union de l’Orient révolutionnaire tout comme des travailleurs et du prolétariat de l’Occident. (in Simonato-Kokochkina 2003 : 203)

Au congrès de Baku, le même linguiste avait d'ailleurs justifié ainsi le rejet de l'alphabet cyrillique pour les langues turciques :

L'alphabet russe est lié au point de vue historique à la politique de russification et de propagande des missionnaires russes du temps du tsar. Cette circonstance a été si peu goûtée des peuples allogènes que lors de la création d'un système d'écriture nationale ils n'ont pas voulu accepter l'alphabet russe. Bien mieux, ceux qui l'avaient déjà accepté l'ont rejeté. (Castagné 1926 : 69)


De l'alphabet latin à l'alphabet cyrillique

Dix ans après l'adoption de l'alphabet latin, nouveau changement : on passe à l'alphabet cyrillique (1938-1940).

voirAlphabet cyrillique

Ce changement avait certainement des avantages d'ordre didactique : à partir du moment (1938) où l'on enseignait le russe comme première langue étrangère obligatoire, il était commode et didactiquement rentable de n'utiliser qu'un seul alphabet.

Il avait aussi des avantages linguistiques. Les vingt-six lettres de l'alphabet latin étaient trop peu nombreuses pour représenter les langues pour lesquels il était utilisé, d'où la multiplication de signes diacritiques ou de lettres modifiées – différentes selon les langues. L'alphabet cyrillique utilisé pour le russe (33 lettres) offrait plus de possibilités.

Il avait aussi des avantages économiques, dans le domaine de l'imprimerie : on n'avait plus besoin que de caractères cyrilliques.

Mais il avait aussi et surtout des motivations politiques : il s'inscrivait dans le cadre des mutations intervenues en URSS et de son rapport au monde. Au début des années 1920, la perspective de mouvements révolutionnaires dans les pays européens avait favorisé le choix de l'alphabet latin, mais quelques années plus tard, la révolution mondiale n'était plus qu'une perspective lointaine. L'orientation stratégique défendue par Staline dès 1925 était la construction du "socialisme dans un seul pays", et la priorité était au renforcement de l'URSS. D'où la volonté de resserrer les liens entre les différentes nationalités autour de la plus nombreuse : les Russes. A l'époque des tsars, les bolchéviks avaient accusé la Russie de chauvinisme de grande puissance vis-à-vis des nationalités périphériques et traité l'Empire russe de "prison des peuples". Mais petit à petit, cette accusation s'était estompée. Au contraire, le rôle historique de la Russie et sa place prédominante dans l'ensemble de l'URSS étaient revalorisés (Carrère d'Encausse 1979 : 77-85).

Les conceptions nouvelles ont été par la suite clairement exprimées par Staline dans deux discours. Extraits :
– 1944-11-06 : "Dans le patriotisme soviétique se réunissent harmonieusement les traditions nationales des peuples et les intérêts vitaux communs de tous les travailleurs de l'Union soviétique." (Staline 1951 : 184)
– 1945-05-24 : "Je porte un toast à la santé du peuple russe, parce que dans cette guerre, il a mérité la reconnaissance générale comme force dirigeante de l'Union soviétique, parmi tous les peuples de notre pays." (Staline 1951 : 226) [traduit de l'allemand par moi, JP]

Dans ce contexte politique, la latinisation des écritures perdait de sa pertinence. D'où, dès le milieu des années trente, les premières propositions en faveur d'une généralisation de l'écriture cyrillique pour les langues non-slaves. L'un des aspects de la réforme était que chaque alphabet devait comprendre toutes les lettres nécessaires à l'écriture du russe, de façon à ce que les noms propres et les emprunts russes soient écrits de la même façon dans toutes les langues, quelle qu'en soit la prononciation.

Au terme de cette réforme, menée sans grands débats contrairement à la réforme précédente et achevée en 1941, seules en URSS l'Arménie, la Géorgie, le Birobidjan et les pays baltes annexés en 1940 conservaient des écritures autres que cyrillique.

voirEcriture de l'ouzbek
voirEcriture du russe


Cinquante ans après : nouveau changement ?

La question d'un changement d'écriture se posa à nouveau cinquante ans plus tard dans le cadre du développement de tendances nationalistes, de l'éclatement de l'URSS et de la proclamation de l'indépendance des républiques soviétiques à majorité musulmane (1991) : Azerbaïdjan, Kazakhstan, Kirghizistan (nouveau nom de la Kirghizie – stan = pays en persan), Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan (nouveau nom de la Turkménie).

Dès avant l'indépendance du Kirghizistan se manifesta la volonté de s'affirmer comme nation et de se soustraire à la prépondérance russe. En 1989 fut adoptée une loi stipulant que le kirghize était la langue de l'Etat. D'où aussi, dans le même esprit, des projets de passage à l'écriture latine – projets encouragés par la Turquie –, voire à l'écriture arabe. Mais la volonté de favoriser le développement du kirghize se heurta vite aux réalités et d'abord à la situation du russe.

Les Russes représentaient un bon cinquième de la population et ils constituaient une part importante des élites urbaines. Ces Russes vivant au Kirghizistan parlaient russe et très peu maitrisaient le kirghize. En 1999, les langues maternelles se répartissaient ainsi : kirghize 65,2 %, russe 14,7 %, ouzbek 14,0 %. Mais le russe représentait 75,0 % des deuxièmes et troisièmes langues, le kirghize 11,5 % et l'ouzbek 8,2 % ; 46,5 % des habitants (tous âges confondus) parlaient le russe comme première, deuxième ou troisième langue. (Haug 2003 : 183, 167) Dans la capitale, Frunze (= actuellement Biškek), il y avait en 1970 76 % de Slaves, dont 0,7 % avaient des notions de kirghize, et 12 % de Kirghizes, dont 78 % utilisaient le russe. (Dor 2004 : 37)

La décision de considérer le seul kirghize comme langue de l'Etat fut l"une des causes d'une importante vague d'émigration des Russes. Entre 1989 et 1999-2000, la population russe diminua de 34 % (46 % entre 1989 et 2009-2010 ; chiffres d'après Thorez 2015 : 43). Pour tenter d'endiguer ce flux migratoire, on fit machine arrière : en 1999, une loi stipula que si le kirghize était la langue de l'Etat, le russe avait, lui, le statut de langue officielle, notamment pour la communication interethnique, et pouvait donc être employé dans certains cas.

Les conséquences de cette inflexion furent doubles. D'une part les efforts consacrés au développement de la langue kirgize diminuèrent. Il se heurtaient d'ailleurs à une contrainte matérielle. La promotion d'une langue nécessite un investissement important en matériel scolaire, en livres, etc., investissement que le Kirghizistan ne pouvait pas fournir : en 2016, le PIB par tête en parité de pouvoir d'achat était de 3 500 $, ce qui classait ce pays 184e des 230 entités recensées par le World Factbook de la CIA (devant le Tajikistan, mais derrière l'Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kazakhstan)..

D'autre part, les projets de changement d'écriture étaient de fait abandonnés. Ils se seraient d'ailleurs heurtés aux réticences de la population adulte et alphabétisée : la situation était, de ce point de vue, radicalement différente de celle des années vingt ou trente.

C'est donc l'écriture cyrillique qui est toujours employée pour le kirghize au Kirghizistan. La situation n'y est à cet égard pas différente de celle de Kazakhstan voisin, tandis que le Turkménistan, l'Ouzbékistan et l'Azerbaïdjan ont décidé de passer à l'alphabet latin. Au Tadjikistan, l'utilisation de l'alphabet cyrillique reste dominant.

Sur les routes au Kirghizistan, les panneaux indiquant l'entrée dans les villes et villages sont en caractères cyrilliques et latins. Il ne s'agit pas dans ce second cas d'une transcription du cyrillique, mais de la version anglaise des toponymes.


Alphabet cyrillique, tranlittération ISO et valeur phonétique

L'alphabet cyrillique utilisé pour le kirghize compte 36 lettres : les 33 lettres de l'alphabet russe et trois lettres supplémentaires. Ces trois lettres sont : Ң, Ө et Ү.

Voici cet alphabet, avec la translittération selon ISO 9:1995 et la valeur phonétique (selon Comrie 1996 : XXX) ; en rouge les lettres ajoutées à l'alphabet russe ; sur la quatrième ligne figure l'alphabet latin en usage dans les années trente du XXe siècle  :

kg


Le kirghize en Chine

Les Kirghizes sont présents dans la région du Xinjiang (près de 200 000 personnes). Ils y représentent moins de 1 % de la population, à côté des Ouïgours qui en représentent une petite moitié. Leur présence remonte pour l'essentiel à 1916, quand des milliers de Kirghizes fuyèrent la répression menée par les forces russes.

En Chine, comme l'ouïgour, le kirghize est écrit actuellement avec l'écriture arabe. Mais il n'en a pas toujours été ainsi. La politique menée vis-à-vis du kirghize a été la même que celle menée vis-à-vis de l'ouïgour (v. Bellér-Hann 1991 et Hamut & Joniak-Lüthi 2015).

Comme au Kirghizistan, c'est l'alphabet arabe qui était utilisé traditionnellement pour ces deux langues. Après la fondation de la République populaire (1949) et la création des institutions régionales de la province du Xinjiang (1955), on passa à l'écriture cyrillique (1956) – comme en Kirghizie soviétique. C'était aussi l'époque des relations étroites entre la Chine et l'URSS.

Mais dès 1958, on envisagea le passage à une écriture latine, qui fut expérimentée pendant plusieurs années avant d'être adoptée officiellement en 1965. C'était l'époque où l'on développait un alphabet latin pour la transcription du chinois, le pinyin, et dans l'esprit des autorités chinoises, il devait remplacer à terme les caractères chinois. Les langues des minorités nationales devaient suivre ce modèle et adopter aussi l'alphabet latin. Il est plausible que l'abandon de l'alphabet cyrillique ait eu aussi des motivations politiques : dès la fin des années cinquante, les relations de la Chine avec l'URSS commençaient à se dégrader, et par voie de conséquence, il ne semblait plus judicieux d'adopter le même alphabet que celui employé de l'autre côté de la frontière.

voirpinyin

Nouveau changement de cap, officialisé en 1982, après la Révolution culturelle et le retour au pouvoir de Deng Xiaoping : on revient à l'alphabet arabe. Ce changement ne pouvait que satisfaire les communautés ouïgours, kirghizes et autres attachées à leurs traditions : "The change is widely regarded as a victory of the Uighur people." (Bellér-Hann 1991 : 75) Sans doute cette politique avait-elle pour objectif de s'assurer la confiance des populations locales après les troubles de la Révolution culturelle.

Une épopée kirghize populaire de tradition orale, et écrite à partir du XIXe siècle, Manas (nom du héros principal), a été inscrite par l'Unesco sur la liste du patrimone culturel immatériel de l'humanité en 2009, sur proposition de la Chine, et en 2013, sur proposition du Kirghizistan.

Kirghizistan-Chine : bilan chronologique

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Kirghizistan
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Chine
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jusqu'en 1928
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écriture arabe
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écriture arabe
1928-1940
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écriture latine
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après 1940 écriture cyrillique  
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1956-1958
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  –––––––––––––––
écriture cyrillique
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1958-1982
––––––––––––––
  écriture latine
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depuis 1982   écriture arabe

Références bibliographiques

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© Jacques Poitou 2017.