Jacques Poitou
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Hiéroglyphes égyptiens


L'écriture de l'égyptien ancien est, avec l'écriture cunéiforme, l'une des plus anciennes du monde. Elle transcrit une langue qui, avec les langues sémitiques et plusieurs autres langues africaines, fait partie de la famille chamito-sémitique.

Les premières inscriptions remontent à la fin du quatrième millénaire avant notre ère, les premiers textes suivis à 2700. Les dernières inscriptions datent du cinquième siècle de notre ère. L'utilisation et la signification des écritures égyptiennes anciennes se sont ensuite perdues pendant plusieurs siècles.

Elles n'ont été déchiffrées que dans la première moitié du XIXe siècle. En 1799, un officier de l'armée de Bonaparte a découvert une pierre où figurait une inscription en deux langues et trois écritures : en égyptien – hiéroglyphique et démotique – et en grec. C'est la pierre de Rosette, ainsi nommée d'après le nom français du lieu où elle a été trouvée. Après la défaite de l'armée française en 1801, elle est cédée aux Anglais. Elle est depuis lors exposée au British Museum.

– Présentation de la pierre de Rosette sur le site du British Museum où elle est conservée :
http://www.britishmuseum.org/explore/highlights/highlight_objects/aes/t/the_rosetta_stone.aspx.

Dès après cette découverte, des savants (ainsi qu'à l'époque, on appelle les chercheurs), qui disposent désormais d'une version multilingue, travaillent sur le déchiffrement, notamment l'Anglais Thomas Young et le Français Jean-François Champollion (1790-1832). C'est ce dernier qui, à l'âge de 32 ans, réussit finalement à décrypter les écritures égyptiennes, en reconnaissant la fonction phonographique de certains signes. Nommé en 1931 titulaire de la chaire d'égyptologie créée à son intention au Collège de France, il meurt en 1932. Sa grammaire et son dictionnaire de l'égyptien sont des œuvres posthumes (1836 et 1841).


Graphisme des hiéroglyphes

L'écriture hiéroglyphique est par excellence l'écriture des inscriptions ornementales prestigieuses, gravées dans la pierre, souvent religieuses, d'où le nom qui leur a été donné par les Grecs et dont est issu le mot hiéroglyphe (grec ieros, sacré, et glyphein, graver).

Les signes graphiques ont une origine figurative ou symbolique. "Ces signes ont pour modèles à peu près tout ce que l'on pouvait trouver dans la vallée du Nil et aux abords de celle-ci, sous les pharaons : décor naturel et paysage (y compris les données cosmiques et notamment les astres), animaux, plantes et roches, hommes et dieux, objets manufacturés de toutes sortes, bâtiments les plus variés." (Sainte Fare Garnot 2005 : 505)

On a souvent assimilé les hiéroglyphes à des rébus. Il serait plus juste de dire que certains rébus ressemblent à des hiéroglyphes, mais ces derniers sont une écriture, et non un jeu d'esprit ou une devinette.

voirRébus

Dans leur utilisation comme hiéroglyphes, les images sont soumises à une triple contrainte (Vernus 2001 : 52-53) : une contrainte de calibrage (tous les signes ont à peu près la même taille, qu'ils représentent une sauterelle ou un hippopotame), le regroupement des signes dans des carrés virtuels et l'orientation des images, systématiquement tournées vers le début du texte, quel que soit le sens de l'écriture.

Voici quelques exemples de signes, tels qu'ils sont classés et reproduits dans Champollion (1836 : 3-5).

Corps célestes : soleil, lune, étoile, ciel.

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Homme dans diverses attitudes

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Membres et parties du corps : tête d'homme, tête de femme, œil, oreille, bouche, bras, main, cuisse + jambe, jambe

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Animaux : vautour, aigle, épervier, chouette, gallinacé, hirondelle, oie, ibis, demoiselle de Numidie

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Oiseaux : vautour, aigle, épervier, chouette, gallinacé, hirondelle, oie, ibis, demoiselle de Numidie

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Reptiles : lézard, crocodile, grenouille, couleuvres, vipère hayyé, céraste, etc.

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Poissons : latus, lépidote, l'oxyrynchus, etc.

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Insectes : scarabée, scorpion, mante, espèce d'abeille, etc.

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Végétaux, fleurs et fruits

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Objets d'habillement ou de costume : différentes coiffures, collier, bracelet, sandales, etc.

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Meubles, armes et insignes : trône, coffre, lit funèbre, arc, flèche, trait, sceptres

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Vases et ustensiles : trois sortes de bases, un vase à brûler de l'encens, basin, corbeille, natte

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Instruments de la plupart des arts et métiers : théorbe, instruments pour écrire, volume de papyrus, couteau, scie, hache, etc.

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Edifices, constructions... : propylon, naos, bari, obélisque, statue, stèle autels, etc.

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Formes géométriques

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Images monstrueuses

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Les signes de l'écriture hiéroglyphique se distinguent de toutes les autres écritures du monde par la pérennité de leur caractère figuratif ou symbolique : alors que les signes d'origine pictographique des écritures cunéiforme ou chinoise ont été progressivement stylisés, rendant ainsi leur valeur figurative souvent opaque, les hiéroglyphes sont restés remarquablement stables pendant les quelque trente-cinq siècles de leur utilisation.

Cette pérennité des hiéroglyphes peut être mise en rapport avec la valeur particulière que les Egyptiens attribuaient aux images, qui, selon Sainte Fare Granot (2000 : 511-512), "sont dotées ou du moins peuvent être dotées d'une vie propre". A preuve – entre autres – le fait que les signes "dangereux" (hommes tenant une arme, faucons, serpents) sont parfois mutilés, coupés en deux. A preuve également l'usage des "statues guérisseuses" :

la raison d'être de ces statues est de transmettre, par contact, les vertus curatives des textes religieux et magiques dont elles sont couvertes. [...] On versait de l'eau sur la tête, les membres et le corps de ces statues, et l'eau en se répandant, absorbait au passage les propriétés bénéfiques des formules gravées sur la pierre. Cette eau miraculeuse, recueillie dans un petit bassin, solidaire de la statue ou placé devant elle, était ensuite offerte aux malades ; on espérait bien qu'après l'avoir bue ceux-ci seraient guéris.

D'ailleurs, les Egyptiens attribuaient l'invention de leur écriture au dieu Thot, également inventeur de la magie.

On a compté plus de 6 000 hiéroglyphes pour toute la période de leur utilisation, mais le nombre de hiéroglyphes usuels n'a jamais excédé un millier (Davies 1994 : 111).

L'écriture hiéroglyphique s'écrit de haut en bas (en colonne) ou en ligne, le plus souvent de droite à gauche, mais aussi de gauche à droite (avec des figures orientées différemment, les visages tournés vers le début de la ligne). Mais les signes n'y sont pas toujours dans une disposition linéaire : pour des raisons esthétiques, certains signes dans une même ligne sont disposés l'un au dessus de l'autre et pour des raisons de conventions sociales, les signes correspondant à des personnages haut placés dans la hiérarchie sont placés en tête des inscriptions.

seneb Inscription hiéroglyphique.

Cliquez sur la vignette pour voir l'image en grand.

voirEcritures simplifiées : hiéroglyphes linéaires, hiératique, démotique


Principes du fonctionnement des écritures de l'égyptien ancien

On distingue, selon leur fonction, trois types de signes qui sont combinés dans l'écriture et qui représentent soit le signe entier (avec son signifié et son signifiant), soit le signifiant (ou un segment du signifiant).

Les combinaisons de ces trois types de signes entraînent des redondances : l'écriture par représentation des seuls signifiés nécessiterait un ensemble considérable de signes, mais la représentation des seuls signifiants serait possible avec les signes existants. Le fait que les Egyptiens aient gardé ce système double, complexe et redondant manifeste en tout cas leur attachement au caractère figuratif de l'écriture hiéroglyphique, conçue non seulement comme le support de l'oral, mais comme un ensemble de signes renvoyant directement au monde et s'associant aussi à d'autres types d'images.

On a souvent assimilé les hiéroglyphes à des rébus. Il serait plus juste de dire que certains rébus ressemblent à des hiéroglyphes, mais ces derniers sont une écriture, et non un jeu d'esprit ou une devinette.

voirRébus

Fonctions différentes des signes

Signes représentant un signifié ou un signifiant

Les hiéroglyphes représentent d'abord les signifiés correspondant aux référents dont ils sont l'image. Mais par une première extension sémantique, soit par métaphore, soit par métonymie, ils sont également utilisés pour représenter des sens liés à ces référents (actions, qualités, etc.).

Une seconde extension de leur usage consiste à représenter non le signifié correspondant à un référent, mais le signifiant – ou une partie du signifiant, déconnecté du signifié : le signe acquiert ainsi une valeur phonographique. A la différence de l'alphabet latin, mais semblablement aux écritures des langues sémitiques, seules les consonnes sont représentées. On distingue des signes qui représentent une consonne unique (signes unilitères), au nombre de 26, des signes représentant deux consonnes (bilitères) – les plus nombreux, mais moins d'une centaine – et des signes représentant trois consonnes (trilitères) – environ 70 (chiffres selon Ritner 1996).

re Exemple : le dessin du soleil (un cercle avec un point au milieu) peut représenter le signe soleil = , mais aussi le signe jour = hrow (hrǒw).
re Pour préciser la valeur phonique du signe soleil, on y associe le signe bouche de valeur phonique r et le signe avant-bras de valeur phonique ayin (consonne laryngale). Le petit trait vertical indique que le dessin du soleil doit être pris comme représentant le signifié.
re Pour distinguer la valeur sémantique soleil d'autres associées au même dessin, on y ajoute le signe d'un dieu barbu.

(d'après Sainte Fare Garnot 2005 : 507 ; les dessins sont extraits de Champollion 1841 : 4)

N.B. Pour éviter d'éventuelles difficultés d'affichage, les valeurs phoniques des termes égyptiens sont écrits, s'il y a lieu, à la fois sans diacritiques et – entre parenthèses – avec diacritiques.

Compléments phonétiques

A ces deux premiers ensembles de signes s'ajoute ce qu'on appelle des "compléments phonétiques", optionnels et redondants, qui redoublent la représentation d'une consonne et indiquent que les signes figuratifs doivent être pris dans leur fonction phonographique.

Déterminatifs

Troisième classe de signes : les déterminatifs sont des indicateurs sémantiques qui permettent de désambiguïser la valeur sémantique des signes figuratifs. On peut en distinguer plusieurs types :

– premier type : indication que le signe doit être pris pour sa valeur sémantique (un petit trait souscrit) ;
– deuxième type : indication de la façon dont doit être compris le signe ; ainsi, à côté du signe figurant les instruments utilisés pour l'écriture, l'adjonction du signe représentant un rouleau de papyrus signifie qu'il s'agit d'un écrit et l'adjonction du signe représentant un scribe assis signifie qu'il s'agit de l'action d'écrire ;
– troisième type : indication de la catégorie générique dont relève le signe : personne, femme, dieu, manger/boire/parler, lumière, maison, etc.

Utilisation

Selon Vernus (2001 : 56-57), "la majorité des mots sont écrits à l'aide de phonogrammes, suivis le plus souvent d'un ou de plusieurs déterminatifs." "En général, les mots écrits idéographiquement appartiennent au vocabulaire de base : noms de divinités, parties du corps, d'animaux, de plantes, d'éléments architecturaux, d'objets usuels."


Références bibliographiques

Champollion le Jeune, 1822. Lettre à M. Dacier relative à l'alphabet des hiéroglyphes phonétiques [...]. Paris : Firmin Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-05-05.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k396352.

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http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k117252f.

Champollion le Jeune, 1836. Grammaire égyptienne. Paris : Firmin Didot.
http://www1.lib.uchicago.edu/cgi-bin/eos/eos_page.pl?DPI=100&callnum=PJ1135.C45&object=1.

Champollion le Jeune, 1841. Dictionnaire égyptien. Paris : Firmin Didot.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k106209v.

Cohen, Marcel, 2005. La grande invention de l'écriture. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 3-452. Collection Bouquins.

Davies, W.V., 1994. Les hiéroglyphes égyptiens. in: Bonfante, Larissa, Chadwick, John et al., 1994. La naissance des écritures. Du cunéiforme à l'alphabet. Traduit de l'anglais. Paris : Seuil, 101-181.

Everson, Michael & Richmond, Bob, 2007. Proposal to encode Egyptian Hieroglyphs in the SMP of the UCS. Document en ligne, consulté le 2009-05-08.
http://std.dkuug.dk/jtc1/sc2/wg2/docs/n3237.pdf.

Février, James G., 1959. Histoire de l'écriture. 2e édition. Paris : Payot. 1ère édition 1948.

Ritner, Robert K., 1996. Egyptian Writing. in : Daniels, Peter T. & Bright, William (eds.), 1996. The World's Writing Systems. New York/Oxford : Oxford University Press, 73-87.

Sainte Fare Garnot, Jean, 2005. Les hiéroglyphes. L'évolution des écritures égyptiennes. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 505-525. Collection Bouquins.

Sethe, Kurt, 1908. Die Altaegyptischen Pyramidentexte nach den Papierabdrücken und Photographien des Berliner Museums. I. Leipzig : J. C. Hinrichs'sche Buchhandlung. Document en ligne sur le site de l'université de Chicago, consulté le 2009-05-04.
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Sethe, Kurt, 1910. Die Altaegyptischen Pyramidentexte nach den Papierabdrücken und Photographien des Berliner Museums. II. Leipzig : J. C. Hinrichs'sche Buchhandlung. Document en ligne sur le site de l'université de Chicago, consulté le 2009-05-04.
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Vernus, Pascal, 2001. Les écritures de l'Egypte ancienne. in : Christin, Anne-Marie (ed.), 2001. Histoire de l'écriture du pictogramme au multimédia. Paris : Flammarion, 41-63.

– Police Aegyptus dessinée par George Douros et contenant l'ensemble des signes définis dans Unicode :
http://users.teilar.gr/~g1951d/
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© Jacques Poitou 2009.