Jacques Poitou
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Ecriture grecque



Avant l'alphabet grec, plusieurs écritures ont été utilisées dans le monde égéen et crétois. On en compte quatre : le hiéroglyphique crétois, le linéaire A,  le linéaire B, le chypro-minoen.

voirEcritures crétoises et égéennes

Seul le linéaire B, qui transcrit du grec, a été déchiffré. On ne connaît pas la langue transcrite par les trois autres écritures.


Naissance de l'alphabet grec

La ressemblance graphique de la plupart des lettres grecques, dans leurs variantes anciennes, avec des lettres phéniciennes, leur valeur, leur nom et l'ordre dans lequel elles sont nommées – autant de faits qui ne laissent pas de doute sur l'origine phénicienne de l'alphabet grec. Cette origine était déjà notée par Hérodote :

En s'installant dans le pays, les Phéniciens [...] apportèrent aux Grecs bien des connaissances nouvelles entre autres l'alphabet, inconnu jusqu'alors en Grèce à mon avis : ce fut d'abord l'alphabet dont usent encore tous les Phéniciens, puis, avec le temps, les sons évoluèrent ainsi que les formes des lettres. Leurs voisins étaient pour la plupart, à cette époque, des Grecs Ioniens ; ils apprirent des Phéniciens les lettres de l'alphabet et les employèrent, avec quelques changements ; en les adoptant, ils leur donnèrent, – et c'était justice puisque la Grèce les tenait des Phéniciens –, le nom de caractères phéniciens. (L'Enquête, V, 58. in : Hérodote – Thycidide, 1979 : 379)

voirOrigine des écritures alphabétiques

Les premières attestations de l'écriture grecque remontent au VIIIe s. avant notre ère et elles présentent de nombreuses variantes. Cependant, par delà leur diversité, les innovations par rapport à l'alphabet phénicien, notamment pour la notation des voyelles, sont semblables, ce qui permet de conclure qu'elles ont toutes une origine commune. L'invention de l'alphabet grec serait de quelques siècles antérieure (fin du Xe siècle selon Février 2005 : 577), mais on n'en a pas de trace.

– Tableau des formes archaïques des lettres grecques (Healey 2005 : 64).

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– Le site de la Shøyen Collection (Oslo et Londres) présente la reproduction de deux tablettes datées d'environ 800 avant notre ère :
http://www.schoyencollection.com/firstalpha2.html#108.

On a d'abord écrit de droite à gauche comme en phénicien (d'où des formes de lettres présentant la même orientation) ou, plus rarement, en boustrophédon (une ligne de droite à gauche, la suivante de gauche à droite, etc.). Mais l'orientation de gauche à droite s'est généralisée aux alentours de 500 avant notre ère.


Innovations principales du grec

La principale innovation du grec a consisté en l'adjonction de la transcription des voyelles à celle des consonnes (les seules à être transcrites dans l'alphabet phénicien). Pour cela, les Grecs ont utilisé des lettres phéniciennes qui représentaient des consonnes inexistantes en grec. Aux lettres phéniciennes en ont été ajoutées d'autres pour transcrire d'autres consonnes inexistantes en phénicien.

Invention des signes pour les voyelles

L'invention des signes vocaliques pour la transcription du grec est d'abord liée à la structure de la langue et au rôle que jouent les voyelles dans la distinction et la reconnaissance des lexèmes – comme dans d'autres langues indo-européennes attestées (cf. français pale ~ pèle ~ pile ~ Paul ~ pôle ~ pull ~ poule). Selon Février (1959 : 385), l'invention des signes vocaliques a été certainement favorisée par la connaissance de l'écriture antérieure du grec, le linéaire B, et ses signes syllabiques, qui transcrivent une suite "consonne + voyelle". Par rapport au phénicien, l'innovation a été de ne plus considérer l'écriture comme une écriture de mots (dont seul le squelette consonantique était représenté), mais d'utiliser les signes de ce squelette pour représenter les consonnes isolées en leur adjoignant la représentation des voyelles (voir aussi Février 2005).

Lettres phéniciennes utilisées avec une valeur phonographique semblable

Pour chaque lettre sont indiqués la forme et le nom phéniciens, les majuscule et minuscule actuelle, le nom grec transcrit en caractères latins (selon la norme ISO 843:1997) et le nom français usuel.

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Lettres phéniciennes utilisées pour transcrire les voyelles

Pour la transcription des voyelles, les Grecs ont utilisé les signes de l'écriture phénicienne dont ils n'avaient pas l'usage pour l'écriture de leur langue. Le graphisme de oméga est, selon Healey (1994), une variante de celui d'omicron agrandi et ouvert à sa base.

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Lettres grecques qui ne sont pas empruntées au phénicien

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Lettres grecques sorties de l'usage

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– Voir Février (1959 : 384-410) pour plus de précisions.


Des origines à aujourd'hui

L'évolution de l'écriture grecque des origines à nos jours est schématiquement caractérisée par trois faits.

Unification de l'écriture grecque

A partir de 403 avant notre ère, la variante ionienne de l'écriture est adoptée à Athènes, et elle supplante progressivement les autres variantes. On obtient ainsi une écriture unique des capitales telle qu'elle est en vigueur de nos jours.

Majuscules et minuscules

onciale De la même façon que pour le latin, des types différents d'écriture apparaissent selon le support sur lequel ils sont employés : pierre ou papyrus. Sur papyrus et parchemin se développe une écriture des capitales légèrement différente de l'écriture lapidaire et qu'on appelle l'onciale (ou écriture de librairie). C'est cette écriture qui sera à la base de la formation des alphabets gotique et cyrillique. Par ailleurs se développent des écritures cursives, d'où est issue, au IXe siècle, la minuscule byzantine, qui est le modèle des minuscules actuelles. Voir Higounet (2003 : 62-65) et Dain (2005 : 627) pour plus de précisions.
Cliquez sur la vignette pour voir l'image en grand.

– Le site de la Shøyen Collection (Oslo et Londres) présente deux manuscrits écrits en onciale (MS 5068 et MS 5069) :
http://www.schoyencollection.com/literatureGreek.html#5068.

Le graphisme des minuscules est sensiblement différent de celui des majuscules, même si elles procèdent pareillement d'une même écriture. La filiation peut être exemplifiée avec les variantes d'oméga telles qu'attestées sur un papyrus du IIIe siècle (Dain 2005 : 627) :

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Voici enfin les deux jeux de l'alphabet grec actuel :

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Signes diacritiques : du système polytonique au système monotonique

A partir du IIe siècle avant notre ère apparaissent dans les manuscrits des signes diacritiques, dont l'origine remonterait quelques siècles auparavant et qui ne seront généralisés qu'au VIIIe siècle (Threatte 1997 : 276) :

– les esprits (esprit rude et esprit doux) pour marquer l'aspiration (esprit rude) ou la non-aspiration (esprit doux) des voyelles initiales et de rhô ;
– le tréma pour distinguer une voyelle à l'initiale d'une syllabe d'un second élément de diphtongue ;
– les accents qui marquent initialement des variations mélodiques affectant les syllabes : ton montant (marqué par un accent aigu), ton descendant (marqué par un accent grave), ton montant-descendant (marqué par un accent circonflexe ou un tilde).

Esprits et accents se placent au-dessus de la lettre minuscule et à gauche de la lettre majuscule.

Mais dans le cadre des évolutions de la prononciation, l'aspiration des voyelles disparaît et l'accent mélodique se transforme en un accent d'intensité. Dès lors, la marque des esprits n'est plus nécessaire et un seul signe suffit pour marquer une syllabe accentuée. La réforme adoptée par le gouvernement grec en 1982 remplace le système polytonique par un système monotonique dans lequel deux seuls signes subsistent : le tréma pour iota et upsilon, et l'accent (tonos) pour les sept voyelles.


Postérité de l'alphabet grec

Dans l'histoire de l'humanité, l'alphabet grec a une importance considérable. Non qu'il soit utilisé par un grand nombre de gens dans le monde – il ne sert qu'à l'écriture du grec –, mais en sont issues les deux autres écritures actuellement utilisées en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, et ailleurs : l'écriture latine et l'écriture cyrillique.

voirEcriture latine
voirAlphabet cyrillique

Voir aussi :

voirAlphabet gotique
voirAlphabet arménien


Utilisation des lettres grecques en écriture latine

Dans plusieurs disciplines scientifiques (physique, chimie, mathématiques, etc.), nombre de lettres grecques sont utilisées comme symboles. Le plus connu, car enseigné en géométrie dès les petites classes, est pi (= 3,14).

Les premières lettres de l'alphabet grec sont parfois utilisées, à la place des chiffres arabes ou des lettres de l'alphabet latin, comme système secondaire de numération ordinale, notamment pour les intertitres d'un texte.

voirTitre, titre courant

Plusieurs expressions usuelles en français contiennent le nom d'une lettre grecque :

l'alpha et l'oméga = le premier et le dernier ;
– un delta = embouchure d'un fleuve ayant la forme de la lettre delta ;
– un iota (ne pas changer un iota) = quelque chose d'infime, par allusion à la simplicité graphique de la lettre ;
lambda (un problème, un individu lambda) = banal, quelconque (emploi limité à certains argots).


Translittération en caractères latins

voirProblématique générale de la translittération

Comme pour bien d'autres langues, il existe différentes conventions pour la translittération de l'écriture grecque. La norme ISO 843 définie en 1997 et utilisée notamment dans le catalogage des bibliothèques peut être acquise (moyennant finances) sur le site de l'ISO.

L'essentiel de cette norme, telle qu'utilisée par la Bibliothèque nationale de France, figure sur son site :
http://guideducatalogueur.bnf.fr/ABN/GPC.nsf/671104F78A605324C12574DC002F04ED/$FILE/EXTTransGrec.htm.


Références bibliographiques

Dain, Alphonse, 2005. L'écriture grecque du VIIIe siècle avant notre ère à la fin de l'époque byzantine. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 618-634. Collection Bouquins.

Encyclopædia universalis. Version Education (accès restreint). Article "Ecritures (monde égéen)". Document en ligne, consulté le 2008-12-30.

Février, James G., 1959. Histoire de l'écriture. 2e édition. Paris : Payot. 1ère édition 1948.

Février, James, 2005. Les Sémites et l'alphabet. Ecritures concrètes et écritures abstraites. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 570-582. Collection Bouquins.

Healey, John, 1994. Les débuts de l'alphabet. in : Bonfante, Larissa, Chadwick, John et al., 1994. La naissance des écritures. Du cunéiforme à l'alphabet. Traduit de l'anglais. Paris : Seuil 1994, 253-327.

Healey, John F., 2005. Les débuts de l'alphabet. Paris : Seuil. [même contenu que Healey 1994]

Hérodote – Thycidide, 1979. Œuvres complètes. Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Higounet, Charles, 2003. L'écriture. 11e édition. Paris : PUF. Que sais-je ? 653.

Lemaire, André, 2002. L'écriture alphabétique au Proche-Orient ancien. Document en ligne sur le site de Clio, consulté le 2008-01-05.
http://www.clio.fr/bibliotheque/pdf/pdf_l_ecriture_alphabetique_au_proche-orient_ancien.pdf.

Threatte, Leslie, 1996. The Greek Alphabet. in : Daniels, Peter T. & Bright, William (eds.), 1996. The World's Writing Systems. New York/Oxford : Oxford University Press, 271-280.

Touratier, Christian, 2009. L'alphabet grec. De lingua latina 2. Document en ligne, consulté le 2009-11-23.
https://www.yumpu.com/fr/document/view/17392934/pdf-lalphabet-grec-universite-paris-sorbonne.


© Jacques Poitou 2009.