Jacques Poitou
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Ecriture cunéiforme



Les premiers témoignages de l'écriture cunéiforme (de lat. cuneus = coin) remontent au IVe millénaire avant notre ère, les derniers datent du début de l'ère chrétienne. C'est la première écriture attestée dans l'histoire de l'humanité.

L'écriture cunéiforme est apparue en Mésopotamie, à Sumer (ensemble de cités-Etats), dans le sud du bassin du Tigre et de l'Euphrate – sur le territoire actuel de l'Irak. Elle a servi d'abord à transcrire la langue sumérienne, langue agglutinante dont l'origine et la filiation sont inconnues. Mais suite à la domination des Akkadiens sur Sumer, elle a été utilisée aussi pour transcrire l'akkadien, langue sémitique, et dans les siècles suivants, son influence s'est étendue jusqu'à la Méditerranée et à l'Anatolie.

L'écriture cunéiforme a été déchiffrée au XIXe siècle. Mais bien des aspects de l'invention de l'écriture demeurent dans l'ombre.

– Voir Glassner (2000, 2001 et 2002) pour la présentation d'analyses nouvelles sur les débuts de l'écriture. Glassner estime que l'origine de l'écriture n'est à rechercher ni dans une transformation des bulles d'argile (hypothèse "comptable") ni dans une transformation progressive de pictogrammes en graphèmes (hypothèse "pictographique") : son invention a ses finalités propres, liées au besoin de maîtriser le réel en l'organisant par le biais de l'écriture.


Bulles, sceaux et tablettes

Les premières inscriptions sont liées à des préoccupations juridiques et commerciales. Avec la volonté de garder une trace matérielle de comptes et de contrats est apparue une première forme de notation : la bulle d'argile (lat. bulla) dans laquelle on plaçait, avant de la sceller, des jetons (lat. calculi) de tailles diverses et avec des symboles divers qui représentaient les objets du contrat. La bulle scellée portait l'empreinte de sceaux aux motifs figuratifs. La pratique de sceaux-cylindres, que l'on roulait sur l'argile humide pour y graver un motif, est également antérieure à l'écriture cunéiforme proprement dite.

sceau
Sceau-cylindre (à droite) et son empreinte. Milieu du IIIe millénaire avant notre ère.
Musée du Louvre, 2007.

– Photo d'une bulle et de 11 jetons sur le site de la Shøyen Collection (Oslo et Londres) :
http://www.schoyencollection.com/math_files/ms4631.jpg.

L'argile, disponible en abondance dans la région, s'est imposée comme principal support de l'écriture pendant toute la période d'utilisation de l'écriture cunéiforme, même si on a aussi écrit sur de la pierre et utilisé des tablettes de bois ou d'ivoire enduites de cire. Les tablettes d'argile sont de formes diverses, rondes ou rectangulaires, mais presque toujours de petites tailles : un format de 5 cm sur 10 cm est resté courant. Parfois, on les a enfermées dans des enveloppes scellées, également en argile, et portant un sceau.

Le fait qu'on ait trouvé au même endroit des contrats écrits à la fois sur des tablettes et sur des bulles prouve, selon Glassner, que les bulles ne sont pas l'ancêtre des tablettes.

– Reproduction d'une tablette d'ivoire du VIIIe s. avant notre ère sur le site du British Museum :
http://www.mesopotamia.co.uk/writing/explore/exp_set.html.


Organisation et évolution de l'écriture

Voici les signes pour l'homme, la femme, la montagne et l'esclave (extraits de Bottéro (1997 : 137), qui reprend le tableau d'un ouvrage antérieur, Kramer, Samuel Noah, 1988. History Begins at Sumer. University of Pennsylvania Press).

cuneiforme

Graphisme des signes

Les premiers signes sont de nature figurative (représentation stylisée de ce qu'ils désignent) ou de nature symbolique.

Le pictogramme pour l'homme ci-dessus est une représentation stylisée d'un homme vue de profil. La femme est représentée par une stylisation du pubis. La montagne est symbolisée par trois ellipses disposées en forme de montagne. Et l'esclave, venue d'au-delà des montagnes, est symbolisée par la combinaison des symboles de la femme et de la montagne.

Glassner (2002 : 223) montre que la genèse des signes n'est pas une simple stylisation de pictogrammes. Ainsi, selon lui, le caprin – mash en sumérien – est représenté par le même signe que celui pour moitié, qui se dit également mash en sumérien : une croix. A partir de ce symbole sont construits un symbole générique pour le mouton (une croix dans un cercle) et des symboles spécifiques, par adjonction de traits, pour d'autres animaux de la même famille (bélier, agneau, chèvre, etc.). Glassner en déduit que le développement de l'écriture est lié à une activité de découverte et d'organisation du réel. En témoignent entre autres les lexiques constitués de termes classés par thèmes (formules juridiques, arbres et leurs parties, objets en bois, etc.) ou les lexiques spécialisés. "Classer le monde étant un moyen d'avoir prise sur le réel, on s'interroge pour savoir si la divination n'a pas joué un rôle moteur dans l'invention de l'écriture."

Les premiers signes sont dessinés avec un instrument pointu. Mais l'utilisation d'un calame en roseau entraîne un changement radical dans le mode d'inscription : on passe du tracé de dessins à l'impression en creux dans l'argile. Du coup, le graphisme des signes change, ils sont désormais faits de petits triangles et de traits, ressemblant à des clous (cuneus en latin, d'où le nom donné à cette écriture). Il s'ensuit un graphisme plus stylisé, qui rend petit à petit opaque le rapport entre le graphisme du signe et ce qu'il représentait à l'origine (voir les exemples ci-dessus).

clous Ci-contre : les formes de base de l'écriture.
Des clous et des têtes de clous ; trois orientations : verticale, horizontale, oblique.

Deuxième changement : direction de l'écriture. D'une disposition non ordonnée des signes, placés dans des cases, ou d'une organisation verticale, on passe à une écriture horizontale, de gauche à droite (plus commode vu le matériau humide que l'on utilise : mieux vaut ne pas avoir à passer la main sur les caractères déjà réalisés). Conséquence : les signes subissent une rotation de 90°, généralement vers la gauche.

Valeur des signes

Globalement, l'écriture cunéiforme se caractérise par l'homophonie et la polysémie. Ne sont indiqués ici que les grands principes d'utilisation des signes.

1. Pour satisfaire aux besoins de l'expression, la valeur des signes originels est étendue par métonymie ou métaphore et par combinaison de plusieurs signes entre eux. Exemples :

  Le signe pour montagne (3e ligne du tableau ci-dessus) a été utilisé pour représenter les pays étrangers (situés au delà des montagnes bordant la Mésopotamie au Nord et à l'Est). Le signe pour femme (2e ligne du tableau, représentation du pubis) est associé au signe de la montagne pour signifier une femme amenée de l'étranger, c'est-à-dire une esclave (4e ligne).
ka Le signe pour bouche (ka en sumérien) a été utilisé pour représenter des lexèmes sémantiquement apparentés : parole (inim), dent (zú), parler (dug4), gù (crier).

2. On utilise aussi ces signes pour représenter les signifiants déconnectés de leurs signifiés originels et correspondant à une autre signifié. Exemples :

an Le signe pour flèche (ti) a été utilisé également pour représenter un autre mot de même signifiant mais de signifié différent : vie.
an Le signe pour ciel (an) a été utilisé en sumérien pour représenter un préfixe.

Soit une écriture à la fois idéographique et phonographique, apte à transcrire plusieurs langues, et d'abord l'akkadien (première langue transcrite), à partir de la domination akkadienne sur Sumer (2300 avant notre ère). Dans le même temps, la valeur phonique des signes est adaptée à l'akkadien : ainsi, le signe pour bouche – ka en sumérien – se lit en akkadien.

3. Enfin, on place avant ou après les signes des déterminatifs, "simples entités graphiques, destinées à faciliter la lecture. [Ils] indiquent [...] à quelle catégorie le mot appartient" (Labat 1995 : 20) : p. ex. hommes, femmes, dieux, mois, étoiles, villes, oiseaux, poissons, etc. De même, on trouve après les signes des "compléments phonétiques" qui en indiquent la prononciation.

De plusieurs milliers de signes dans les premiers siècles de l'écriture cunéiforme, on passe au Ier millénaire avant notre ère, à – seulement – quelques centaines.

– Pour plus de précisions, voir Bottéro 1997 et Labat 1995.


Scribes, écoles et bibliothèques

Les tablettes étaient écrites par des scribes qui étaient formés dans des écoles (on a retrouvé de nombreuses petites tablettes rondes qui présentent des exercices d'écriture des élèves ; la Library of Congress (voir plus bas) en présente quelques exemplaires. Les élèves devaient d'abord apprendre à façonner des tablettes, puis à manier le calame avant d'apprendre l'utilisation des signes.

Il existe en sumérien deux mots signifiant écrire : sar (= aller vite et droit ; d'où dubsar = scribe [dub = tablette] et hur = tracer des dessins (en relation avec le tracé des lignes de la main, et de là, avec le présage).

On a constitué en Mésopotamie de grandes bibliothèques qui contenaient des milliers de tablettes, comme celle de Ninive : quelque 30 000 tablettes représentant environ 5 000 œuvres (traités techniques et scientifiques, mais aussi œuvres littéraires). Ces tablettes contiennent un colophon qui indique le titre, le numéro de la tablette (comme pour les tomes d'un même ouvrage), le nombre de lignes, la première ligne de la tablette suivante, le nom du copiste et le nom du commanditaire).

dico Ci-contre : Vocabulaire bilingue sumérien-akkadien des pierres et d'objets en pierres. 456 entrées. = 6e volume d'une encyclopédie de 24 volumes.
Tablette d'argile, milieu du Ier millénaire avant notre ère, sur le site d'Uruk (= Warka). Copie d'un original plus ancien.

Musée du Louvre, Paris, 2007.

Références bibliographiques et ressources en ligne

André-Santini, Béatrice, 1997. L'écriture cunéiforme ou la naissance de l'écrit. in : Zali, Anne & Berthier, Annie (eds.). L'aventure des écritures. Naissances. Paris : BnF, 1997, 23-33.

Bonfante, Larissa, Chadwick, John et al., 1994. La naissance des écritures. Du cunéiforme à l'alphabet. Traduit de l'anglais. Paris : Seuil.

Bottéro, Jean 1997. Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux. Paris : Gallimard. Collection Folio. 1ère édition 1987.

Breton-Gravereau, Simone & Thibault, Danièle (eds.), 1998. L'aventure des formes. Paris : BnF.

Février, James G., 1959. Histoire de l'écriture. 2e édition. Paris : Payot. 1ère édition 1948.

Goody, Jack, 1994. Entre l'oralité et l'écriture. Paris : PUF.

Glassner, Jean-Jacques, 2000. L'invention du cunéiforme. Paris : Seuil.

Glassner, Jean-Jacques, 2001. L'invention de l'écriture sumérienne : système de notation ou langage ? Les Actes de Lecture 73 : 94-103. Document en ligne, consulté le 2008-10-28. http://www.lecture.org/productions/revue/AL/AL73/page94.PDF (lien caduc).

Glassner, Jean-Jacques, 2002. La Mésopotamie. Paris : Les Belles Lettres.

Labat, René, 1995. Manuel d'épigraphie akkadienne (Signes, Syllabaire, Idéogrammes). Edition revue et augmentée par Florence Malbran-Labat. 6e édition. Paris : Paul Geuthner.

– Sur le site de la Library of Congress, reproductions de très bonne qualité de tablettes cunéiformes :
http://memory.loc.gov/intldl/cuneihtml/cuneihome.html.

– Sur le site de la Cuneiform Digital Library Initiative, constituée à l'initiative de l'université de Californie et de l'institut Max Planck et avec le soutien de centres de recherche en assyriologie, on peut avoir accès à des photos de très bonne qualité de documents en écriture cunéiforme (200 000 sont catalogués, sur environ 500 000 existants, indique le site). Ni le musée du Louvre ni le British Museum n'y sont représentés.
http://cdli.ucla.edu/?q=downloads.

– Sur le site de la BnF, plusieurs pages traitent de l'écriture cunéiforme (avec illustrations) :
http://classes.bnf.fr/dossiecr/in-cunei.htm.

– Sur un site du British Museum consacré à la Mésopotamie, plusieurs pages traitent de l'histoire de l'écriture et aux moyens matériels utilisés :
http://www.mesopotamia.co.uk/writing/home_set.html.

– La liste des signes anciens (proto-cunéiforme) est disponible en téléchargement sur le site de la Cuneiform Digital Library Initiative : la liste elle-même est au format FileMaker Pro (fp7) et le dessin des caractères au format jpeg (un fichier par image, plus de 2 000 fichiers en tout...) :
http://cdli.ucla.edu/?q=downloads.

– Les signes cunéiformes correspondant à la période Ur III (autour de 2 000 avant notre ère) sont définis dans la version 5 du standard Unicode :
http://www.unicode.org/charts/PDF/U12000.pdf.
Voir à ce sujet le manuel d'Unicode, p. 483-486 :
http://www.unicode.org/versions/Unicode5.0.0/ch14.pdf.
Une police les contenant, Akkadian, est disponible en téléchargement libre et gratuit sur :
http://users.teilar.gr/~g1951d/.


© Jacques Poitou 2009.