Jacques Poitou
Accueil
Plan du site
Langages | Ecritures | Ecritures latines | Ecriture chinoise | Numérique | Cryptographie | Typographie | Reproduction et transmission | Censure | Lexique | Jeux
Origine | Ecritures alphabétiques | Pictogrammes | Proto-élamite | Hiéroglyphes égyptiens | Ougaritique | Hiéroglyphes anatoliens | Cunéiforme | Grec | Etrusque | Arménien | Crétois | Arabe | Hébreu | Runique | Gotique | Cyrillique | Russe | Ukrainien | Serbo-croate | Vallée de l'Indus | Kharoshthi | Birman, khmer, lao, thaï | Indonésien | Orkhon | Mongol | Dongba | Transcription

Ecriture brahmi



N.B. Les mots indiens sont écrits ici sans diacritiques.

Les édits d'Asoka

Les premières attestations de l'écriture brahmi sont les édits de l'empereur Asoka au IIIe s. avant notre ère. Ils ont été découverts à partir de 1837.

Asoka a régné sur un empire qui s'étendait de l'Afghanistan actuel jusqu'au Bangladesh, après avoir fait la guerre à l'Etat de Kalinga, sur la côte orientale de l'Inde. Mais suite aux atrocités commises, il s'est converti au bouddhisme et à la non-violence et il a propagé sa morale aux quatre coins de l'empire dans des édits gravés sur pierre. Ces édits, rédigés dans une langue vernaculaire indienne, sont écrits en brahmi, en kharoshthi et aussi en araméen et en grec. En voici un extrait (Les inscriptions d'Asoka : 125-126) :

Huit ans après son sacre le roi ami des dieux au regard amical a conquis le Kalinga. Cent cinquante mille personnes ont été déportées ; cent mille y ont été tuées ; plusieurs fois ce nombre ont péri. Ensuite, maintenant que Kalinga est pris, ardents sont l'exercice de la Loi, l'amour de la Loi, l'enseignement de la Loi chez l'ami des dieux. Le regret tient l'ami des dieux depuis qu'il a conquis Kalinga. En effet, la conquête d'un pays indépendant, c'est alors le meurtre, la mort ou la captivité pour les gens : pensée que ressent fortement l'ami des dieux et qui lui pèse.


Caractéristiques des écritures brahmi

Les caractéristiques distinctives de l'écriture brahmi et, globalement, de celles qui en sont issues sont les suivantes :

– écriture de gauche à droite ;
– chaque signe consonantique représente une consonne suivie de la voyelle a, c'est-à-dire une syllabe (aksara) ;
– une voyelle différente associée à une consonne est représentée par un signe diacritique affecté au signe consonantique (et appelé matra dans l'écriture devanagari) ;
– un signe spécifique (appelé virama dans l'écriture devanagari) marque que le signe consonantique représente la consonne seule à la finale d'une syllabe ;
– un groupe de consonnes est représenté par une ligature des deux signes ;
– une voyelle à l'initiale d'une syllabe est représentée par un signe spécifique.

Ainsi, la brahmi se distingue à la fois

– des écritures consonantiques comme l'araméen ou son ancêtre phénicien, puisqu'elle ne transcrit pas que les consonnes ;
– des écritures alphabétiques, dans lesquelles voyelles et consonnes sont représentées par les mêmes types de signes ;
– d'une écriture qui serait proprement syllabique, puisqu'une syllabe peut être représentée par une combinaison de plusieurs signes.

voirEcritures alphabétiques


Les signes brahmi

N.B. Les tableaux ci-dessous sont élaborés à partir de Salomon 1996 et de Haarmann 1990.

Consonnes + voyelle a

brahmi

Consonnes + voyelles différentes de a

brahmi

Voyelles initiales

brahmi

On remarquera que le signe correspondant aux trois voyelles longues a un graphisme issu de celui des brèves et augmenté d'un trait ou d'un point.


Origines de l'écriture brahmi

L'origine de l'écriture brahmi n'est pas encore définitivement établie. Voici quelques éléments du dossier et les hypothèses actuelles :

1. Il y a des ressemblances entre certains signes de l'écriture brahmi et des signes de l'écriture araméenne, qui a pu être connue dans le Nord du subcontinent indien à la fois par des échanges commerciaux et des contacts militaires. Il est donc possible que la brahmi soit une adaptation de l'écriture araméenne et ait, comme les écritures grecque, latine, cyrillique ou arabe, la même origine phénicienne lointaine.

2. Certains spécialistes estiment qu'il s'agit d'une création originale indienne. La question d'une filiation entre l'écriture de la vallée de l'Indus et la brahmi est également posée, mais la difficulté essentielle que présente cette hypothèse est l'absence de témoignages sur le laps de temps qui sépare les deux types d'écritures.

3. L'écriture kharoshthi présente plus de ressemblances avec l'écriture araméenne que la brahmi. Comme elle, elle est écrite de droite à gauche. La brahmi pourrait avoir été une adaptation de la kharoshthi, qui lui serait antérieure.

voirAraméen
voirEcriture de la vallée de l'Indus
voirKharoshthi

4. Selon Salomon (1996 : 378), "the Semitic theory [...] is fairly widely accepted in the West, while the indigenous origin is generally preferred in South Asia. On the whole, the Semitic theory is much more strongly, though not conclusively, supported by the available data. Comparisons of the forms of early Brahmi letters with presumed Phoenician or Aramaic prototypes are suggestive of historical connection, but only about half the characters can be more or less clearly associated with corresponding Semitic letters."

5. Enfin, Filliozat (2005) remarque qu'il y a, dans les écritures indiennes, quelque chose de fondamentalement original : les consonnes initiales n'ont pas de signe distinct parce qu'elles n'ont pas, dans le flux acoustique, d'existence indépendante des voyelles qui les suivent, d'où la représentation de l'ensemble "consonne + voyelle" par un seul signe. Quelles que soient donc les formes graphiques que l'Inde a pu emprunter à des écritures étrangères, elles se sont vu attribuer une valeur différente en fonction de l'analyse que les Indiens faisaient de leur langue. Ce fait vaut de même pour la kharoshthi.


Diffusion de l'écriture brahmi

A la différence de l'écriture kharoshthi, la brahmi s'est répandue petit à petit dans tout le subcontinent indien et, à partir de là, dans la péninsule indochinoise et dans l'archipel indonésien. Dans le même temps, elle s'est diversifiée, à la fois sur le plan du graphisme et aussi du fait de son utilisation pour transcrire des langues différentes : les écritures issues de la brahmi sont actuellement utilisées aussi bien pour des langues indo-européennes (comme le hindi), que pour des langues dravidiennes (comme le tamoul), sino-tibétaines (comme le birman) ou austro-asiatiques (comme le khmer).

On peut distinguer les écritures septentrionales et les écritures méridionales. Voici le classement de quelques-unes, parmi les très nombreuses écritures (et langues) d'Asie du Sud et du Sud-Est :

Ecritures septentrionales

– écritures indiennes
    – à l'Ouest : devanagari, gujarati, gurmukhi
    – à l'Est : bengali, oriya

– écritures d'Asie centrale
    – tibétain, phags pa

Ecritures méridionales

– écritures d'Inde et du Sri Lanka
    – telugu, kannada
    – malayalam, tamoul
    – sinhala

– écritures de la péninsule indochinoise
    – mon, birman (myanmar)
    – khmer, thaï, laotien

voirEcritures birmane, khmer, laotienne et thaï

– écritures insulaires
    – javanais

Variété graphique des écritures issues de la brahmi

Ci-dessous la même syllabe ka dans différentes écritures :

brahmi

1 devanagari ; 2 bengali ; 3 gujarati ; 4 gurmukhi ; 5 oriya ; 6 tibétain ; 7 kannada ; 8 malalayam ; 9 sinhala ; 10 tamil ; 11 telugu ; 12 khmer ; 13 lao ; 14 birman ; 15 thai.


Références bibliographiques

Encyclopædia universalis. Version Education (accès restreint). Articles "Asoka" et "Inde (histoire"). Documents en ligne, consultés le 2008-02-22.

Février, James G., 1959. Histoire de l'écriture. 2e édition. Paris : Payot. 1ère édition 1948.

Filliozat, Jean, 2005. Les écritures indiennes. Le monde indien et son système graphique. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 597-618. Collection Bouquins.

Glass, Andrew, Baums, Stefan, 2003. Proposal for the Encoding of Brahmi in Plane 1 of ISO/IEC 10646. Document en ligne, consulté le 2008-02-15.
http://std.dkuug.dk/jtc1/sc2/wg2/docs/n3491.pdf.

Haarmann, Harald, 1990. Universalgeschichte der Schrift. Frankfurt/New York : Campus Verlag.

Les inscriptions d'Asoka. Traduites et commentées par Jules Bloch. Paris : Les Belles Lettres, 2007.

Pinault, Georges-Jean, 2001. Ecritures de l'Inde continentale. in : Christin, Anne-Marie (ed.), 2001. Histoire de l'écriture du pictogramme au multimédia. Paris : Flammarion, 92-121.

Salomon, Richard, 1996. Brahmi and Kharoshthi. in : Daniels, Peter T. & Bright, William (eds.), 1996. The World's Writing Systems. New York/Oxford : Oxford University Press, 373-383.


© Jacques Poitou 2017.