Jacques Poitou
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Ecriture arménienne



L'arménien fait partie des langues indo-européennes et en constitue un rameau distinct des autres langues. Les Arméniens sont implantés en Anatolie orientale – autour du mont Ararat, du lac de Van et des sources du Tigre et de l'Euphrate – à partir du VIe siècle avant notre ère.

Les noms arménien, Arménie sont d'origine grecque. En arménien classique : Hay (pl. Hayk’) et Hayastan (Arménie).

On compte actuellement plus de six millions de locuteurs de l'arménien, dont moins de la moitié vit dans l'actuelle république d'Arménie. L'émigration arménienne est ancienne et elle a eu lieu d'abord vers les pays voisins. Mais les choses ont changé brutalement suite aux événements qui, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, ont affecté les communautés arméniennes : persécutions répétées – dont les déportations et les massacres de 1915-1916 ont été un point culminant –, conflits et guerres qui ont entraîné, à l'issue de la Première Guerre mondiale, le démantèlement de l'empire Ottoman, la fondation de la République turque sous l'égide de Mustafa Kemal, la constitution sur un territoire restreint d'une république d'Arménie intégrée à l'URSS et le partage de territoires arabes de l'empire Ottoman entre la France et la Grande Bretagne. L'émigration des Arméniens a été massive, principalement vers la France, qui a besoin de main d'œuvre après les pertes de la guerre : on estime actuellement à plusieurs centaines de milliers les Français d'origine arménienne. En Turquie même ne vivent plus que quelques dizaines de milliers d'Arméniens, la plupart à Istanbul.

voirUn "terroriste" arménien en France : Missak Manouchian


Origine de l'écriture arménienne

L'alphabet arménien est créé vers 400 dans la partie perse de l'Arménie par un moine, Mesrop Maštoc’. Il s'agit pour lui d'abord de traduire la Bible pour la rendre accessible aux Arméniens et de traduire des textes liturgiques.

Insérée entre l'empire romain et l'empire perse qui s'en disputent le territoire, l'Arménie est pénétrée dès la fin du Ier siècle par le christianisme, qu'elle adopte au début du IVe siècle de notre ère. A la fin du IVe siècle, l'Arménie est partagée entre l'empire byzantin (à l'ouest) et l'empire perse sassanide (à l'est).

Selon Février (1995 : 428), "l'alphabet arménien, par sa précision, donne bien l'impression d'avoir été élaboré en une fois, au moins dans son ensemble, et de ne pas être le fruit d'une longue évolution." Mais se pose la question – controversée – des modèles qui ont présidé à sa confection : modèle grec ou modèle oriental ? L'hypothèse d'une écriture de l'arménien antérieure à l'alphabet de Mesrop, défendue notamment par Peeters (1929), semble aujourd'hui abandonnée (voir Sanjian 1996 : 356).

Plusieurs faits viennent à l'appui de l'hypothèse d'un modèle grec :

– l'orientation de l'écriture, de gauche à droite – à la différence des écritures d'origine sémitique ;
– l'ordre dans lequel sont disposées les lettres, qui correspond à celui de l'alphabet grec – d'autres lettres étant insérées entre les lettres à correspondance grecque ;
– le fait de l'existence de signes pour les voyelles (non notées dans les écritures sémitiques) ;
– le fait que [u] est représenté comme en grec par un digramme <ow> (en translittération) – grec <ου> ;
– le fait que les lettres servent également pour représenter les chiffres. (voir Schmitt 1989 : 27)

Mais le graphisme des lettres diffère sensiblement de celui de l'alphabet grec. Suggestion de Février (1995 : 228) : "il convient de séparer l'idée et le signe matériel". La structure pourrait avoir été empruntée au grec, tandis que le graphisme des signes serait le signe d'autres influences.

Le contexte politique dans lequel est né cet alphabet peut éclairer cette complexité. Selon Peeters (1929 : 228), le fait important est que les créateurs de l'alphabet n'ont pas copié l'alphabet grec : "Ils ne l'ont pas fait parce qu'ils n'ont pas voulu le faire. Peut-être leur fallait-il ménager le parti syrien, qui jusque là exerçait une influence prépondérante dans l'Eglise de Persarménie. Peut-être aussi, et plus probablement, ont-ils jugé imprudent de donner au gouvernement perse un prétexte à les soupçonner d'intelligences avec l'empire grec." D'où l'hypothèse d'une imitation de différents caractères étrangers de signification disparate.

En tout cas, la création de l'alphabet, utilisé en premier lieu pour la traduction de la Bible et des textes liturgiques et d'abord dans la partie perse de l'Arménie, gagne progressivement la partie byzantine, et donne aux Arméniens, avec l'Eglise, une cohésion qui va durer jusqu'à nos jours, par delà les vissicitudes politiques et la dispersion des communautés arméniennes.


Description

alpha L'alphabet arménien comptait initialement 36 lettres, en correspondance biunivoque avec les phonèmes de la langue. Deux autres lettres ont été ajoutées au XIIe siècle, elles figurent à la fin de l'alphabet. Ces 38 lettres ont deux graphismes, l'un pour les majuscules, l'autre pour les minuscules. L'arménien s'écrit de gauche à droite.

Ci-contre, stèle avec l'alphabet arménien à Alfortville (France, 94).
Cliquez sur la vignette pour voir les images en grand.

Ci-dessous la liste des lettres de l'alphabet arménien, majuscules et minuscules, avec les lettres grecques correspondantes (selon Meillet 1936 : 14), leur valeur phonique (selon Sanjan 1996 : 358) et leur translittération selon la norme ISO 9985:1996.

alph-arm

Styles

On distingue plusieurs styles de caractères.

Le premier style, qui a été employé pour les textes écrits du Ve au XIe siècle, est une sorte d'onciale, l'erkat’agir (= lettres de fer). Au Xe siècle a été développé un nouveau style, le bolorgir. L'écriture actuelle est issue de cette dualité : l'erkat’agir sert pour les majuscules, le bolorgir pour les minuscules. Au XVe siècle est apparu un nouveau style, plus cursif, le notrgir.

– Exemple d'erkat’agir : manuscrit MS 1776/05 (XIIe siècle) de la Schøyen Collection
   http://www.schoyencollection.com/easteuropbkscr.html
– Exemple de bolorgir : manuscrit MS 2002 (XVIIIe siècle) de la Schøyen Collection
   http://www.schoyencollection.com/easteuropbkscr.html
– Exemple de notrgir : manuscrit du XVIIe siècle, sur le site de la Bridwell Library
   http://www.smu.edu/Bridwell/Collections/SpecialCollectionsandArchives/Exhibitions/BibleHighlights/Armenian

Quelques sites présentant des reproductions d'enluminures avec, souvent, des textes écrits

Site du Programme d'études arméniennes de la California State University, Fresno, notamment :

– présentation des miniatures : http://armenianstudies.csufresno.edu/arts_of_armenia/miniatures.htm
– index des miniatures : http://armenianstudies.csufresno.edu/iaa_miniatures/index.htm
– présentation de l'art du livre : http://armenianstudies.csufresno.edu/arts_of_armenia/music.htm

Manuscrits des collections réunies au Matenadaran à Erewan (Yerevan) :

– sur le site du Matenadaran (malheureusement seulement en arménien) :
   http://www.matenadaran.am/v2_2/manuscripts_main.html
– sur le site du programme Mémoires du monde de l'Unesco (malheureusement sans légendes) :
   http://www.unesco-ci.org/photos/showgallery.php/cat/524


Translittération

Il existe plusieurs systèmes de translittération de l'arménien en caractères latins :

– le système ISO 9985:1996 (utilisé sur cette page), présenté notamment dans le Guide des catalogueurs sur le site de la BnF :
   http://guideducatalogueur.bnf.fr/ABN/GPC.nsf/24D539B535942032C12576AB002A5E1F/$FILE/EXTTranslitteration%20armenien.htm?OpenElement ;

– le système de Heinrich Hübschmann, modifié par Antoine Meillet (Meillet 1936 : 13-14) ;

– le système de l'American Library Association et de la Library of Congress (ALA/LC) :
   http://www.loc.gov/catdir/cpso/romanization/armenian.pdf ;

– le système du U.S. Board on Geographic Names et du Permanent Committee on Geographical Names for British Official Use (BGN/PCGN) :
   http://earth-info.nga.mil/gns/html/Romanization/Romanization_Armenian.pdf.


Références bibliographiques

Dedeyan, Gérard (ed.), 1982. Histoire des Arméniens. Toulouse : Privat.

Février, James G., 1959. Histoire de l'écriture. 2e édition. Paris : Payot. 1ère édition 1948.

Meillet, A[ntoine], 1913. Altarmenisches Elementarbuch. Heidelberg : Carl Winters Universitätsbuchhandlung. Indogermanische Bibliothek. Document en ligne, consulté le 2012-02-06.
http://ia700301.us.archive.org/15/items/altarmenischesel00meil/altarmenischesel00meil.pdf.

Meillet, A[ntoine], 1936. Esquisse d'une grammaire comparée de l'arménien classique. Seconde édition entièrement remaniée. Vienne : Imprimerie des PP. Mékhitaristes. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2012-02-05.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k130218w.

Mutafian, Claude & van Lauwe, Eric, 2001. Atlas historique de l'Arménie. Proche-Orient et Sud-Caucase du VIIIe siècle av. J.-C. au XXIe siècle. Paris : Autrement. Collection Atlas-Mémoires.

Nichanian, Marc, 1989. Ages et usages de la langue arménienne. Paris : Editions Entente.

Peeters, Paul, 1929. Pour l'histoire de l'écriture arménienne. Revue des études arméniennes 9 : 203-237.

Sanjan, Avedis K., 1996. The Armenian Alphabet. in : Daniels, Peter T. & Bright, William (eds.), 1996. The World's Writing Systems. New York/Oxford : Oxford University Press, 356-363.

Schmidt, Rüdiger, 1989. Grammatik des Klassisch-armenischen mit sprachvergleichenden Erläuterungen. Innsbruck : Institut für Sprachwissenschaft der Universität. Innsbrucker Beiträge zur Sprachwissenschaft 32.


© Jacques Poitou 2012.