Jacques Poitou
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Ecriture arabe


voirPage spéciale : calligraphie arabe

Origines

Arabie, langue arabe et écriture arabe

Si l'écriture arabe a connu, comme la langue arabe qu'elle véhiculait, une grande extension à partir de l'Arabie, en liaison avec la propagation de l'islam à partir du VIIe siècle, il faut, pour en cerner les origines, distinguer les écritures, les langues et les régions où les unes et les autres sont attestées.

Le peuplement de l'Arabie remonte au IIIe millénaire avant notre ère, mais les premiers documents (akkadiens et hébraïques) mentionnant une population arabe ne datent que du IXe siècle avant notre ère. C'étaient des nomades qui vivaient dans le désert syro-mésopotamien et le nord-ouest de l'Arabie proprement dite. Leur aire géograhique s'étendit avant l'islam dans le Croissant fertile – de l'Egypte à la Palestine et jusqu'au golfe Persique – et également vers le sud de l'Arabie. Dans le sud de l'Arabie étaient implantées d'autres ethnies, d'origine sémitique également et de langues qu'on appelle sud-arabiques. Dès le Ve siècle avant notre ère, ces ethnies s'implantèrent également en Afrique, dans l'actuelle Ethiopie. (voir à ce sujet les articles de M. Rodinson dans l'Encyclopædia universalis et Routes d'Arabie)

La langue arabe est une langue sémitique occidentale, dont les différentes variétés dialectales représentent plus de 250 millions de locuteurs, sur une vaste aire géographique qui va de l'Arabie jusqu'au Maghreb. La première attestation de la langue arabe remonte à 328 de notre ère : il s'agit d'une inscription en écriture nabatéenne découverte à Namārah (dans l'actuelle Syrie, au sud-est de Damas).

L'écriture arabe fait partie de la famille des écritures sémitiques, dont on peut représenter ainsi la généalogie (tableau établi à partir de O'Connor [1996 : 89]) :

semitic

Genèse de l'écriture arabe

L'écriture arabe est issue de l'écriture araméenne, elle-même issue de l'écriture phénicienne. L'hypothèse actuellement prédominante parmi les spécialistes est qu'elle procède de l'écriture nabatéenne, et non de l'écriture syriaque – toutes deux d'origine araméenne –, mais selon Healey (in Bonfante et al. 1994 : 313), "il semble qu'il ait existé nombre d'influences à l'œuvre dans le développement de l'écriture arabe". La question de l'origine est aggravée, note Déroche (2001b : 219), par "la profonde usure dont témoignent les lettres, réduites à quelques traits ou boucles extrêmement simples et liées entre elles comme s'il s'agissait de la forme cursive d'une écriture ayant derrière elle une très longue histoire". De plus, les témoins pré-islamiques de l'écriture arabe sont très peu nombreux : cinq courtes inscriptions seulement, dont la plus ancienne date du IVe siècle. Bellamy (1989 : 102) conclut ainsi :

In the words of J. Ryckmans, the development "must not be considered as a linear progression in one direction (from Nabataean to Kûfic), but as a sum of various trials, influences, innovations, and dead ens in an discontinuous cultural milieu. […]" […] Since new inscriptions in other languages of pre-islamic Arabia are being found and published with increasing regularity, one can hope that the missing link, if there is one, between Nabataean and Arabic or Syriac and Arabic may some day be discovered.

arab-old Ci-contre : l'une des plus anciennes inscriptions en écriture arabe (IVe s.), trouvée dans le massif du Jabal Ramm (au sud-ouest du territoire actuel de la Jordanie). Les trois lignes horizontales sont en écriture arabe, les signes sur le bord gauche qui viennent redescendre et s'insérer entre les 2e et 3e lignes horizontales sont en thamûdique.
Source : Bellamy (1989 : 102)


– Tableau comparatif des écritures phénicienne, araméenne, nabatéenne, syriaque et arabe :
http://titus.uni-frankfurt.de/didact/idg/iran/npers/arabalpx.pdf.

Quant à l'usage originel de cette écriture, Robin (2010 : 131) indique :

l'écriture arabe apparaît en Syrie et en Iraq, en milieu chrétien, et [...] sa création a pour but de faciliter l'enseignement de la religion chrétienne aux Arabes du désert.

Mais quelques siècles plus tard, c'est cette même écriture plutôt que d'autres en usage en Arabie qui sera utilisée par les adeptes de l'islam pour transcrire le Coran propager leur foi :

La raison en est sans doute à rechercher dans le caractère plus "arabe" de cette nouvelle écriture et dans la rupture qu'elle marque avec les langues liturgiques des religions établies. (Robin 2010 : 131)


Caractéristiques

L'alphabet arabe conserve deux caractéristiques essentielles des écritures issues de l'araméen : c'est une écriture essentiellement consonantique (les 28 lettres de base ne notent que les consonnes) et elle s'écrit de droite à gauche.

Le nombre de lettres de l'araméen étant insuffisant pour noter toutes les consonnes de l'arabe, on a créé d'autres signes, en ajoutant simplement des points à certains signes existants, en nombre et à un emplacement variables. Ces signes diacritiques commencent à apparaître dès avant la période islamique (voir entre autres Al Ghul 2004).

points

Les 28 signes se présentent ainsi (pour chacun, nous indiquons la translittération selon la norme ISO 233-2:1993 et la valeur phonique selon Bauer 1996).

arabe

Notation des voyelles

La notation des voyelles est facultative. Deux procédés ont été développés pour les noter :

1. Matres lectionis : trois signes à valeur consonantique, correspondant dans la norme ISO à <'>, <y> et <w>, sont utilisés également pour représenter respectivement les voyelles longues [a:], [i:] et [u:].

2. Ponctuation (= utilisation de points). A partir du VIIe siècle, on a utilisé des points suscrits ou souscrits pour la représentation des voyelles brèves – même si ce procédé a suscité des réticences. Ainsi, au IXe siècle, tel gouverneur se serait écrié à la réception d'une missive ponctuée : "Quel chef d'œuvre ce serait, sans toutes ces graines de coriandre qu'on y a saupoudrées." (in Février 1959 : 270)

Mais comme les points servaient aussi à la distinction de consonnes, on a pendant un temps écrit les points "vocaliques" à l'encre rouge – avant de les remplacer par des traits droits ou courbes (VIIIe s.). On aboutit ainsi à un système de quatre signes diacritiques pour [a] (fatḥaẗ), [i] (kasraẗ), [u] (ḍamma) et pour l'absence de voyelle (sukūn), mais les voyelles brèves ne sont généralement pas notées. Un cinquième diacritique (šaddaẗ) permet de noter une consonne géminée.

diacr

Ligatures

L'écriture arabe est une écriture liée (la plupart des lettres d'un même mot sont attachées). D'où aussi différentes ligatures et des variantes graphiques des lettres selon leur environnement : pour chaque lettre, on distingue une variante initiale, une variante médiane, une variante finale et une variante isolée.

tadmur Ci-contre le nom de la ville de Tadmur (Syrie), composé de quatre consonnes
et ces mêmes consonnes réalisées en position isolée.

Performances

A la différence d'une écriture alphabétique comme l'écriture latine, la représentation graphique de la langue orale n'est que partielle, dans la mesure où les voyelles brèves ne sont généralement pas représentées. Ce fait a une conséquence : on ne peut pas lire correctement un texte si l'on n'en connaît pas préalablement la forme phonique. Dans la lecture, le squelette consonantique doit donc renvoyer également au signifié à partir duquel la forme phonique peut être restituée. Cet inconvénient est encore plus gênant dans le cadre de l'utilisation de l'écriture arabe pour des langues non sémitiques comme le persan (langue indo-européenne), le turc (langue ouralo-altaïque) ou les autres langues turciques.

voirEcriture du turc
voirEcriture de l'ouzbek

Mais la non-représentation des voyelles présente aussi deux avantages. Premier avantage : la même forme graphique est compatible avec des formes phoniques dialectales différentes. Second avantage : la vitesse d'écriture est plus rapide, de même que la lecture : le squelette consonantique suffit – si l'on connaît l'unité lexicale représentée – pour donner accès au signifié. Cet avantage n'est, en l'occurrence, pas différent de celui que procurent certaines abréviations graphiques utilisées dans l'écriture latine.

voirAbréviations


Diffusion et développement

La diffusion de l'écriture arabe dans le monde est d'abord liée à la diffusion de la langue arabe, et la diffusion de l'arabe est liée à la diffusion de l'islam (arabe : islām = soumission). Le texte sacré de l'islam, le Coran (arabe qur’ān = récitation), a été rédigé en arabe, et le texte arabe est considéré comme seul valable par les autorités religieuses (même s'il a été traduit – notamment en Turquie – après adoption de l'écriture latine).

Sourate 12, 1-2 : Voici les Versets du Livre clair : / nous les avons fait descendre sur toi / en un Coran arabe. / – Peut-être comprendrez-vous ! – (Le Coran I : 282)
Sourate 26, 192-195. : Oui, le Coran est une Révélation / du Seigneur des mondes ; / – L'Esprit fidèle / est descendu avec lui sur ton cœur / pour que tu sois au nombre des avertisseurs – c'est une Révélation en langue arabe claire. (Le Coran II : 461)

De fait, la diffusion de l'écriture arabe dans le monde accompagne la conquête de vastes régions du monde par les adeptes de Mahomet à partir du VIIe siècle. De son point de départ – la péninsule arabique –, elle gagne rapidement tout le Proche-Orient, puis s'étend bien au delà et est utilisée, grâce à quelques adaptations (notamment pour la transcription des voyelles), pour des langues autres que sémitiques :

– en Asie, elle s'étend au Moyen-Orient, au Caucase (azéri) et jusqu'en Asie centrale, où elle sert à la transcription du persan et des langues turciques (kazakh, ouïgour, ouzbek, etc.) ;
– en Afrique, elle s'étend au Maghreb (berbère) et dans certaines parties de l'Afrique noire (swahili) ;
– en Europe, elle est utilisée sur le territoire de l'empire Ottoman (voir Rodinson 2005).

Dans le courant du XXe siècle, l'écriture arabe connaît un reflux pour des raisons qui procèdent surtout d'une motivation politique, en même temps que de préoccupations linguistiques et didactiques :

– en URSS, elle est remplacée à la fin des années vingt par l'écriture latine, puis, à la fin des années trente, par l'écriture cyrillique (Azerbaïdjan, Asie centrale) ;
– en Turquie, elle est remplacée en 1928 par l'alphabet latin ;
– en Indonésie et en Malaisie, elle est également remplacée par l'alphabet latin pour l'écriture du malais.

voirEcriture du turc
voirEcriture de l'ouzbek
voirEcriture de l'indonésien


Calligraphie

voirPage spéciale : calligraphie arabe


Transcription et translittération

Comme pour d'autres langues à écriture non latine, il existe de multiples systèmes de transcription et de translittération de l'écriture arabe. Ils diffèrent formellement sur deux points : l'utilisation ou non de signes diacritiques et l'utilisation ou non de digrammes pour représenter certains signes arabes.

La norme ISO 233-2:1993, utilisée notamment par la Bibliothèque nationale de France, est présentée dans le Guide pratique du catalogueur, dont la page consacrée à l'arabe figure à l'adresse ci-dessous :

http://guideducatalogueur.bnf.fr/ABN/GPC.nsf/C00F8804C7C3E372C12576A8002BED96/$FILE/EXTTranslitteration%20arabe.htm?OpenElement.


Références bibliographiques

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http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/syria_0039-7946_2004_num_81_1_7779.

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