Jacques Poitou
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Représentations et persécutions des juifs en Occident

  Wer Jude ist, bestimme ich. (C'est moi qui décide qui est juif.)
      Mot prêté à Karl Lueger (1844-1910), maire de Wien [Vienne],
      et également à Hermann Göring (1893-1946).

C'est l'antisémite qui fait le juif.
      Jean-Paul Sartre (1946 : 89)

Der Schoß ist fruchtbar noch, aus dem das kroch.
(Le ventre est encore fécond, d'où c'est sorti.)
      Bertolt Brecht (1967 : 1835)


Juste quelques documents, parmi beaucoup d'autres, du XIIIe au XXIe siècle. Reproduits ici sans commentaires.


1298. – Massacres en Allemagne

En 1298, plusieurs milliers de juifs sont massacrés en Allemagne.

– Présentation et contexte de ces massacres, initiés par un certain Rintfleisch :
http://www.historisches-lexikon-bayerns.de/artikel/artikel_45452 (en allemand)

feu Source : Schedel, Hartmann, 2001. La chronique universelle de Nuremberg. L'édition de 1493, coloriée et annotée. Köln : Taschen.

Légende :
En raison de leurs mauvaises actions, les juifs, qui s'étaient multipliés en de nombreux endroits, ont été brûlés la première année du règne d'Albrecht à Nürnberg, Würzburg, Rotenburg et en beaucoup d'autres endroits. [traduit par moi à partir de l'édition en allemand, JP]

Die iuden die sich an vil enden gemeret hetten sind in dem ersten iar könig albrechts von irer böser handlung wegen zu Nürnberg Würtzburg Rotenburg vnd an vil enden daselbstumb verprennt worden. [édition en allemand du même ouvrage]

1543. – Martin Luther (1483-1546) : Von den Jüden und jren Lügen [Des juifs et de leurs mensonges]

Voici mes conseils sincères.
Premièrement, il faut mettre le feu à leurs synagogues ou à leurs écoles, et ce qui n’aura pas brûlé, il faut le recouvrir de terre et l'ensevelir, de sorte que personne ne puisse jamais en retrouver la moindre pierre ou cendre. [...]
Deuxièmement, il faut pareillement démolir et détruire leurs maisons, car ils y font la même chose que dans leurs écoles. Par contre, on peut les mettre sous un abri ou dans une étable, comme les Tsiganes, pour qu’ils sachent qu'ils ne sont pas maîtres dans notre pays, comme ils s’en vantent, mais qu’ils vivent dans la misère et en prisonniers, comme ils s’en lamentent et s'en plaignent sans arrêt à Dieu.
Troisièmement, il faut leur prendre tous leurs livres de prières et leurs talmuds qui enseignent cette idolâtrie, ces mensonges, ces malédictions et ces blasphèmes. [...]
Quatrièmement, il faut interdire à leurs rabbins de continuer à enseigner sous peine de châtiments et de mort, car ils ont perdu tout droit à cette fonction. […]
Cinquièmement, il faut abolir complètement pour les juifs les autorisations de circuler sur les routes, car ils n'ont rien à aller faire dans les campagnes, parce que ce ne sont ni des seigneurs ni des hommes de loi ni des commerçants ou autre chose. Il faut qu’ils restent chez eux. […]
Sixièmement, il faut leur interdire la pratique de l’usure et leur prendre toutes leurs espèces et leurs valeurs en argent et en or et les mettre de côté en lieu sûr. La raison en est la suivante : tout ce qu'ils ont (comme je l'ai dit plus haut), ils nous l’ont volé et dérobé par leur usure, parce qu'ils n'ont pas d'autre pain. […]
Septièmement, il faut mettre dans les mains des juifs et des juives jeunes et forts des fléaux, des haches, des houes, des bêches, des quenouilles, des fuseaux, et qu'on leur fasse gagner leur pain à la sueur de leur front, comme c'est imposé aux enfants d’Adam (Gen. 3). Car il n’est pas correct qu’ils nous laissent travailler à la sueur de notre front, nous autres maudits Goyim, et qu’eux, les saintes gens, passent paresseusement leurs journées derrière le poêle en festoyant et en pétant et, qui plus est, en blasphémant et en se vantant d'être les maîtres des chrétiens grâce à notre sueur. Au contraire, il faudrait leur arracher les poils qu'ils ont dans les mains. [traduit par moi, JP]

Conventions d'écriture : s long et s rond transcrits par s rond ; u ou o avec e suscrit transcrit par ü et ö.

Ich wil meinen trewen rat geben.
Erstlich, das man jre Synagoga oder Schule mit feur anstecke und, was nicht verbrennen will, mit erden uber heuffe und beschütte, das kein Mensch ein stein oder schlacke sehe ewiglich. […]
Zum andern, das man jre Heuser des gleichen zerbreche und zerstöre, denn sie treiben eben dasselbige drinnen, das sie in ihren Schülen treiben. Dafür mag man sie etwa unter ein Dach oder Stal thun wie die Zigeuner, auf das sie wissen, sie seien nicht Herrn in unserm Lande, wie sie rhümen, Sondern im Elend und gefangen, wie die on unterlas fur Gott uber uns zeter schreien und klagen.
Zum dritten, das man jnen neme alle jre Betbüchlin und Thalmudisten nehme, darin solche Abgöttterey, lügen, fluch und lesterung geleret wird.
Zum vierden, da man jren Rabinen bey leib und leben verbiete, hinfurt zu leren, Denn solch Ampt haben sie mit allem recht verloren […]
Zum fünfften, das man den Jüden das Geleid und Strasse gantz und gar auffhebe, Denn sie haben nichts auff dem Lande zu schaffen, weil sie nicht Herrn noch Amptleute noch Hendrler, oder des gleichen sind, Sie sollen da heime bleiben. […]
Zum sechsten, das man jnen den Wucher verbiete und neme jnen alle barschafft und Kleinot an silber und Gold, und lege es beseit zu verwaren. Und ist dis die ursache: Alles, was sie haben (wie droben geſagt), haben sie uns gestolen und geraubt durch jren Wucher, weil sie sonst kein ander narung haben. […]
Zum siebenden, das man den jungen starken Jüden und Jüdin in die Hand gebe flegel, axt, karst, spaten, rocken, spindel und lasse sie jr brot verdienen im schweis der nasen, wie Adams kindern auffgelegt ist, Gene 3. Denn es taug nicht, das sie uns verfluchten Goijm wolten lassen im schweis unsers angesichts erbeiten, und sie, die heiligen Leute, wolltens hinter dem Ofen mit faulen tagen, feisten und pompen verzeren, Und drauff rühmen lesterlich, das sie der Christen herrn weren von unserm schweis, Sondern man müste jnen das faule schelmen bein aus dem Rücken vertreiben.

Luther, Martin, 1920. Werke. Kritische Gesamtausgabe. 53. Band. Weimar : Hermann Böhlaus Nachfolger, 523-526. Document en ligne, consulté le 2012-10-29.
http://ia600408.us.archive.org/22/items/werkekritischege53luthuoft/werkekritischege53luthuoft.pdf.


1764. – Voltaire (1694-1778) : Dictionnaire philosophique

Il résulte de ce tableau raccourci que les Hébreux ont presque toujours été ou errans, ou brigands, ou esclaves, ou séditieux ; ils sont encore vagabonds aujourd'hui sur terre, et en horreur aux hommes, assurant que le ciel et la terre, et tous les hommes ont été créés pour eux seuls. (p. 147)

Enfin vous trouverez en eux [chez les juifs] un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis long-temps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition, et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. Il ne faut pourtant pas les brûler. (p. 152)

Voltaire, 1786. Œuvres complètes. Tome 41. Dictionnaire philosophique. Basle : Jean-Jacques Tourneisen. Document en ligne sur le site de Google, consulté le 2012-10-17.
http://books.google.fr/books?id=ubMUAAAAQAAJ


1941. – Hergé (1907-1983) : L'Etoile mystérieuse

herge Publié dans Le Soir, le 10 novembre 1941.

Dans les éditions de L'Etoile mystérieuse publiées après 1945, ces images ont été supprimées, et le banquier qui finance l'expédition concurrente à celle de Tintin ne s'appelle plus Blumenstein, mais Bohlwinkel.


Source : http://www.bellier.org/etoile%20mysterieuse/vue1.htm, consulté le 2012-11-13.

1942. – Berlin : conférence de Wannsee

– Procès-verbal de la conférence de Wannsee (20 janvier 1942) où furent mis au point, sur demande du maréchal du Reich Hermann Göring, les détails d'"une solution globale de la question des juifs dans la sphère d'influence allemande en Europe" [eine Gesamtlösung der Judenfrage im deutschen Einflußgebiet in Europa].
http://www.ghwk.de/ (texte original en allemand et traduction dans 17 langues ; nombreux autres documents)

Ci-contre : Berlin, Neue Schönhauser Straße 15. Petites plaques sur le trottoir.
De gauche à droite :
Ici habitait Joseph Niegho. Né en 1918. Déporté en 1943 à Auschwitz. Mort le 9 février 1945 à Buchenwald. – Ici habitait Hanna Niegho. Née Zamdry en 1921. Déportée en 1943 à Auschwitz. Assassinée. – Ici habitait Elvira Niegho. Née en 1939. Déportée à Auschwitz en 1943. Assassinée. – Ici habitait Gisela Niegho. Née en 1942. Déportée à Auschwitz en 1943. Assassinée.

    Photo  © Jacques Poitou, 2011.

voirLexique : solution finale, holocauste, shoah, etc.

end

1990. – Berlin : tombes de Bertolt Brecht et de Helene Weigel

Chausseestraße, Dorotheenstädtischer Friedhof, juin 1990.

Tombes de Bertolt Brecht et de Helene Weigel. Inscription sur le mur : "Juden raus" (Les juifs dehors) et sur la tombe de Brecht : "Saujud" (Sale youpin).

Bertolt Brecht (1898-1956) : écrivain, metteur en scène, fondateur à Berlin-Est du Berliner Ensemble (1949) avec sa femme, Helene Weigel (1900-1971), actrice.

N.B. Brecht n'était pas juif.




Photo © Jacques Poitou, 1990.
brecht

1980 et 2007. – Raymond Barre (1924-2007) : "israélites" versus "Français innocents"

Le 3 octobre 1980, un attentat a lieu à Paris devant une synagogue, rue Copernic, faisant de nombreuses victimes. Quelques heures après, Raymond Barre, Premier ministre, déclare, interrogé par un journaliste :

Je rentre de Lyon plein d'indignation à l'égard de cet attentat odieux qui voulait frapper des israélites qui se rendaient à la synagogue et qui a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic. C'est un acte qui mérite d'être sévèrement sanctionné. J'espère que tous les moyens seront mis en œuvre pour découvrir les responsables de cet attentat odieux et pour infliger les sanctions que leurs auteurs méritent.

En réponse à une autre question sur l'antisémitisme, il dit notamment :

La communauté juive est une communauté française qui est respectée par tous les Français.

Sur France Culture, le 1er mars 2007, Raymond Barre revient sur ses déclarations de 1980 :

– Je me souviens très bien du climat dans lequel j'ai dit cela et n'oubliez pas que dans la même déclaration, je dis que la communauté juive ne peut pas être séparée, à mes yeux, de la communauté française. […] Quand on cite, on cite en entier. Et la campagne qui a été faite par je dirais le lobby juif le plus lié à la gauche venait du fait que nous étions déjà dans un climat électoral. Et moi, ça ne m'a pas impressionné, et ils peuvent continuer à le répéter.
France Culture : Bien sûr, mais c'est l'expression de "Français innocents" sur laquelle je voulais revenir.
– Mais oui, parce que c'étaient des Français qui circulaient dans la rue et qui se trouvent fauchés parce qu'on veut faire sauter une synagogue. Alors, ceux qui voulaient s'en prendre aux juifs, ils auraient pu faire sauter la synagogue et les juifs. Mais pas du tout : ils font un attentat aveugle, et il y a trois Français non-juifs. C'est une réalité. Non-juifs, et ça ne veut pas dire que les juifs, eux, ne sont pas Français.
France Culture : Monsieur, c'est le mot d'"innocents", en l'occurrence, sur lequel je revenais.
– Oui
France Culture : Vous dites "non-juifs", c'est incontestable. Pourquoi aviez-vous parlé d'"innocents" à ce moment-là ?
– Parce que ce qui était la caractéristique de ceux qui faisaient l'attentat, c'était de châtier les juifs ou pas.
France Culture : A leurs yeux. A leurs yeux !
– A leurs yeux ! Mais bien sûr ! A leurs yeux ! Pas aux miens. Les Français n'étaient pas du tout liés à cette affaire. Non, je suis très clair sur ce point. D'ailleurs, aucun de mes amis juifs, et j'en compte, ne m'a fait grief là-dessus.
France Culture : Non, Raymond Aron vous avait défendu à cette occasion.
– Oh, pas seulement Raymond Aron. Tous mes amis juifs. Mais là, je tiens à vous dire que sur cette affaire, je considère que le lobby juif, pas seulement en ce qui me concerne, est capable de monter des opérations qui sont indignes, et je tiens à le dire publiquement.

(transcription d'après les vidéos disponibles sur YouTube)


En guise de conclusion : judaïsme, antisémitisme, sionisme

Voici l'analyse de Maxime Rodinson (1915-2004), ancien directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, spécialiste du Proche Orient.

Le judaïsme, cette fois-ci [= avec l'obtention par les juifs de la citoyenneté et la laïcisation des sociétés], était sur la voie de la liquidation complète. Il se conserva en Europe occidentale et en Amérique par l'afflux permanent de juifs venus des pays (Europe orientale ou monde musulman) où s'étaient perpétuées les conditions médiévales : autonomie et particularisme des communautés avec comme signe visible la conservation de dialectes ou même de langues (comme le yiddish, dialecte germanique en pays slave) particuliers, entraînant dans ce dernier cas toute une culture littéraire yiddish. Mais les nouveaux venus ne tardaient pas à suivre l'évolution qu'avaient suivie avant eux leur coreligionnaires anciennement établis. D'autre part, les pays d'où ils provenaient, eux-mêmes, avec leur entrée dans la sphère du capitalisme occidental, destructeur des particularismes, donnaient des signes d'avance sur le même chemin. […]

Le judaïsme fut conservé par l'antisémitisme et par le sionisme politique qui en fut la conséquence. A. Léon me semble avoir bien vu dans l'ensemble les facteurs qui furent à l’origine de ces tendances. […] Je me contenterai de noter – avec une perspicacité trop facile après un quart de siècle de développements qu'il n'a pas connus – qu'il a sous-estimé (malheureusement) la force du sentiment d'identification qui ramena beaucoup de juifs à une attitude nationaliste aussi inconséquente que néfaste. Ce sentiment a d'ailleurs été terriblement renforcé par la sauvage persécution hitlérienne, par le massacre démentiel dont ils furent les principales victimes. De même qu'au IIe siècle avant J.-C., le pôle d'attraction constitué par le nouvel État asmonéen en Palestine avait arrêté partiellement dans la Diaspora le processus d'hellénisation, de même la création de l’État d'Israël en 1948 a poussé les juifs de partout à des sentiments de solidarité contribuant à renforcer ou à reconstituer un particularisme qui s'écroulait et qui d'ailleurs manquait le plus souvent de toute base culturelle, sociale ou même religieuse. […]

Le problème palestinien, créé avec le sionisme et majoré par son triomphe local, a répandu, comme il était inévitable, la haine du Juif dans les pays arabes où l'antisémitisme était inconu auparavant. Les sionistes y ont très activement aidé par leur propagande incessante tendant à persuader que sionisme, judaïsme et judaïté étaient des concepts équivalents. (Rodinson 1997 : 126-128 ; préface, publiée en 1968, de l'ouvrage d'Abraham Léon La conception matérialiste de la question juive)

N.B. Maxime Rodinson (1915-2004) est issu d'une famille athée d'ascendance juive originaire de l'Empire russe. Ses positions sur le sionisme (voir notamment – et surtout – son article "Israël fait colonial ?", publié en 1967 dans Les Temps modernes, republié dans Rodinson 1997 : 153-239), lui valurent de vives critiques dans les milieux juifs. "Je fus", dit-il, "confirmé dans mon rôle satanique de traître à une communauté à laquelle on me faisait un devoir d’appartenir et de manifester ma solidarité, jusque dans les options les plus détestables des plus aveuglés de ses dirigeants. […] Cela ne me fait pas particulièrement plaisir, mais qu'y faire ?" (Rodinson 1997 : 155)


Références bibliographiques

Brecht, Bertolt, 1967. Gesammelte Werke 4. Stücke 4. Frankfurt am Main : Suhrkamp.

Rodinson, Maxime, 1997. Peuple juif ou problème juif ? Paris : La Découverte. Première édition 1981.

Sartre, Jean-Paul, 1946. Réflexions sur la question juive. Paris : Paul Morihien.


© Jacques Poitou 2017.