Jacques Poitou
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Traitement de texte


Historique

Dans les premiers logiciels de traitement de textes (1977), le clavier était le seul moyen pour saisir du texte et le traiter.

La révolution est venue avec les interfaces graphiques, d'abord avec le Macintosh (1984), puis, à partir de 1985, également sur les ordinateurs IBM et compatibles et avec les premières versions de Windows : le texte est inséré dans un espace graphique où l'on se déplace principalement à l'aide d'une souris. Les aspects principaux de cet environnement graphique sont les suivants :

– les commandes apparaissent à l'écran non plus sous la forme de lignes de codes, elles sont accessibles à l'aide de boutons et de menus – l'écran étant lui-même une surface (un bureau) sur lequel sont disposés des éléments divers ;
– la souris (conçue depuis 1963 !) permet de déplacer un curseur sur l'écran et par ce moyen, d'accéder à différents types de commandes ou de sélectionner du texte ou des fichiers ;
– "What you see is what you get" (principe wysiwyg) : le texte apparaît à l'écran (à peu près) comme il pourra apparaître sur une sortie papier ;
– toutes les commandes sont plus ou moins personnalisables, adaptables par l'utilisateur à ses besoins, d'où la possibilité qu'il a de maîtriser cet outil : il l'organise comme il organise à sa guise l'espace de son (vrai) bureau.

Le traitement de texte s'est diffusé largement à partir du moment où il a pu se faire à l'aide de cette interface graphique : l'utilisateur n'a plus besoin, pour l'utiliser (au moins dans ses fonctions les plus courantes), d'apprendre un langage spécifique de programmation. Toutes les métaphores utilisées pour décrire le fonctionnement de l'ordinateur ont pour effet de le rendre familier à l'utilisateur. L'espace de travail numérique apparaît ainsi semblable à l'espace traditionnel de travail – même s'il est radicalement différent (dans l'espace traditionnel, la corbeille n'est généralement pas placée sur le bureau).

Ainsi, on classe ses documents, baptisés fichiers, dans des dossiers (ou répertoires). On peut les jeter à la corbeille. On les voit dans des fenêtres que l'on peut ouvrir ou fermer. On traite le texte à l'aide de commandes qui figurent dans des menus. On dispose d'outils. Le transfert de texte (ou d'images) d'un endroit à un autre se fait par copier-coller (comme avec des ciseaux et de la colle) ou par glisser-déposer.

Une partie des commandes apparaît sous la forme de boutons représentés par des icônes qui évoquent leur fonction. Voir (entre autres) une loupe pour un facteur de zoom, un globe terrestre pour l'accès à Internet, une bombe pour un problème grave, une paire de ciseaux pour la commande Couper, deux maillons de chaîne pour un lien, une maison pour la page d'accueil, etc. A noter l'image d'une disquette pour la commande Enregistrer, par référence à un support massivement utilisé jusqu'à la fin du siècle dernier.

Mais l'utilisateur n'a pas seulement à sa disposition un écran et une souris : il dispose aussi d'un clavier bien plus complexe que celui d'une machine à écrire.

voirMachine à écrire

Le clavier d'une machine à écrire permet de saisir les caractères (et les espaces). A chaque touche correspond un caractère et l'action des touches permet – comme un stylo ou un crayon – de laisser les traces de caractères sur du papier. Mais l'utilisateur n'a pas le choix de la forme des caractères (du moins jusqu'à l'apparition des machines à boules ou à marguerites). Le clavier comprend aussi des touches permettant de faire avancer ou reculer le chariot et il comprend aussi (au minimum) une touche de fonction qui permet, combinée avec une autre, d'obtenir une lettre majuscule (ou une autre lettre).

Par différence avec celui d'une machine à écrire, le clavier d'un ordinateur comprend d'abord un bien plus grand nombre de touches de fonctions (crtl, alt, F1, F2, flèches, etc.), mais des combinaisons de touches permettent d'accéder à tout un ensemble de fonctions. L'utilisateur peut d'ailleurs aussi définir ses combinaisons personnelles.


Potentialités technologiques et conséquences pour la production du texte

Par différence avec l'écriture sur une feuille de papier, les potentialités des logiciels de traitement de texte sont révolutionnaires.

Le texte peut être modifié aussi facilement qu'il est produit (à la différence de l'écrit-papier : pas besoin de gomme ou de grattoir). En ce sens, il est toujours provisoire. Mais le texte produit apparaît aussi à chaque moment comme susceptible d'être définitif. On peut l'imprimer et on en imprime parfois plusieurs versions successives. La dichotomie brouillon – texte définitif qui vaut pour l'écrit traditionnel disparaît au profit d'une succession de versions susceptibles d'être définitives, mais fondamentalement éphémères. Conséquence de ce fait : alors que le texte écrit sur papier, une fois écrit, s'autonomise par rapport à son auteur et lui échappe (par exemple lors d'une publication), l'auteur peut garder – au moins partiellement – la maîtrise du texte numérique : tant que celui-ci reste à l'état numérique dans la sphère privée de l'auteur, il est susceptible d'être modifié et s'il est publié sur le réseau, il est également susceptible d'être indéfiniment modifié, les lecteurs internautes n'ayant jamais accès qu'au dernier état du texte.

On peut travailler sur plusieurs textes à la fois, établir des liens entre eux, transférer des parties de l'un vers l'autre, etc.

La forme du texte peut être modifiée aussi bien que le texte. La production du texte peut être déconnectée de la question de sa mise en forme – sur le plan graphique comme sur le plan orthographique. L'auteur peut centrer son attention sur la production du texte brut et ne se soucier que dans un second temps des détails de sa mise en forme, dont la plus grande partie peut être assurée automatiquement (retour à la ligne, gestion de la forme par des feuilles de style). Ainsi, on saisit du texte au kilomètre et les retours-chariot sont faits automatiquement.

Tout un ensemble de tâches peut être automatisé : la table des matières, l'index, la numérotation des notes peuvent être gérés automatiquement ; la pagination est automatique ; la vérification de l'orthographe (voire aussi de la correction grammaticale) peut être gérée (au moins en partie) automatiquement ; avec les insertions ou corrections automatiques, des segments répétitifs du texte peuvent être écrits automatiquement. On peut aussi automatiser des suites de commande, à l'aide de petits programmes (des macros) dont le logiciel de traitement de texte peut, au moins pour les plus simples, écrire le code sans qu'on ait besoin de savoir programmer.

On peut agir aussi bien sur le texte lui-même que sur sa structure, à condition de l'avoir définie avec différents niveaux de titres. Le texte peut être visualisé de plusieurs façons : en mode normal (le plus simple), à peu près tel qu'il apparaîtrait dans un document imprimé ou bien uniquement dans sa structuration. Et la structure du texte peut être modifiée au travers du seul plan.

Enfin, le lecteur du texte, s'il dispose du fichier électronique, peut contribuer à sa production en lui attribuant, s'il le souhaite, une mise en forme différente selon sa fantaisie et ses besoins. Il peut le corriger, l'annoter, le commenter, etc. Il peut aussi le copier, l'insérer dans son propre texte (d'où risque d'abus, de piratage et, par voie de conséquence, l'apparition de logiciels aptes à détecter les cas de piratage).


Dualité du traitement de texte

Les logiciels de traitement de texte permettent deux modes bien différents de production et de traitement du texte.

1. On peut utiliser l'ordinateur un peu comme on utilise une machine à écrire à quatre avantages près :

– la possibilité d'importer du texte, par copier-coller, en quelques clics de souris ;
– la possibilité d'importer des images et du son ;
– la possibilité de corrections illimitées de portions du texte ;
– la possibilité de modifications illimitées de la forme du texte, section par section, paragraphe par paragraphe, mot pas mot. Le principe "wysiwyg" permet d'évaluer immédiatement le résultat de ces modifications à l'impression.

2. On peut aussi doter le texte d'une structure et le modifier au travers de sa structuration. A partir du moment où est attribué à chaque paragraphe (voire à chaque portion de texte) un code spécifique (niveau de titre, type de paragraphe, etc.), c'est-à-dire à partir du moment où le texte brut est doté d'une structure, il est possible de le modifier directement à partir de cette structure. Et cela vaut aussi bien pour le texte lui-même (qui peut être ainsi restructuré) que pour la forme (par le biais des feuilles de style). En quelque sorte, le texte se dédouble : au texte proprement dit s'ajoute un second texte lié au premier, celui de sa structure. Et la modification du texte à partir de sa structure peut présenter des avantages considérables dès qu'il s'agit d'un texte long. On peut modifier tout le déroulement linéaire du texte en agissant uniquement sur les titres : le déplacement d'un titre entraîne le déplacement simultané de tout le texte placé sous ce titre.

Dans ce second mode de production, la déconnexion entre la saisie du texte et sa mise en forme peut être radicale.

– la mise en forme peut être définie pour tout le document avant la saisie du texte ; ce mode de travail est particulièrement judicieux quand l'auteur a à produire une série de documents de même type (p. ex. des courriers administratifs) ;
– la mise en forme peut être effectuée par l'auteur après la saisie de l'ensemble du texte et de sa structure, et ce sur la base de cette structure (à l'aide de feuilles de style) ;
– enfin, la mise en forme peut être déléguée au lecteur, et n'être réalisée qu'au moment de la lecture. Le lecteur a de toute façon la possibilité de modifier la forme du texte.

L'exemple des pages web est éclairant à cet égard.

On peut écrire une page web avec un logiciel dédié où l'on retrouve à peu près les mêmes commandes que dans un logiciel de traitement de texte pour la mise en forme : en appuyant sur des boutons, on peut centrer, mettre en gras, choisir la taille des caractères ; on peut aussi attribuer à un paragraphe l'attribut 'Titre 1, 2, 3', etc. – ce qui a pour effet de déclencher certains attributs que l'on peut modifier). Mais l'utilisation de ces commandes (sans que l'utilisateur n'ait rien à savoir du code de la page – comme le dit si bien la publicité) déclenche l'écriture du code HTML (que l'on peut visualiser : c'est la source de la page). Et ce code consiste en une structuration (un balisage) du texte. Un paragraphe de 'Titre 3' est, p.ex., encadré par deux balises <h3> et </h3>, un segment en gras est encadré par <strong> et </strong>. L'auteur d'une page web peut d'ailleurs écrire lui-même la source HTML de la page en utilisant un simple éditeur de texte.

Le texte ainsi organisé, c'est-à-dire muni d'une structure, n'est pas, à cette étape, mis en forme. Il peut l'être au travers d'une feuille de style (CCS), qui peut être incluse dans la page web concernée ou constituer un fichier spécifique valant pour plusieurs pages. La fonction de cette feuille de style est d'associer certains attributs de forme aux segments de texte délimités par les balises HTML : p.ex. associer à 'Titre 3' (<h3> ... </h3>) des attributs de police, de corps, de style, de position dans la page.

Mais en fin de compte, la mise en forme est assurée par l'ordinateur (et le logiciel de navigation) avec lequel la page est lue. Selon la façon dont il est configuré, il peut accepter la feuille de style attachée à la page lue (s'il y en a une) ou lire la page selon la feuille de style décidée par l'utilisateur-lecteur. Quand le créateur de la page n'a pas eu recours à une feuille de style, les préférences du navigateur conditionnent l'apparence de la page (voir dans les Préférences de votre navigateur celles qui ont trait au 'Contenu du web', aux 'Langues et polices', etc.).

voirFormatage d'une page web

Mais le plus important reste le dédoublement du texte : le texte lui-même et sa structure, d'où découle la possibilité de modifier le texte à partir de sa structure ou vice-versa.

3. Ces deux modes de production du texte ne sont pas seulement différents, ils s'opposent l'un à l'autre dans la pratique de l'utilisateur. D'un côté, il est tentant pour l'utilisateur de profiter pleinement et immédiatement des possibilités de formatage manuel et ponctuel – si facilement accessibles grâce à tous les boutons dont il dispose sur son écran – sans se préoccuper de la structure globale du document, pour ainsi dire au fil du texte. De l'autre, concevoir dès l'abord le document comme une structure qu'il s'agira ensuite de remplir permettra de lui faire subir en quelques clics toutes les modifications de structure et de formatage que l'on voudra. Mais ce second mode de fonctionnement est aussi en rupture avec les habitudes antérieures de travail avec une machine à écrire, qui ne permet que la saisie du texte ligne par ligne. Dans les manuels qui accompagnent les logiciels de traitement de texte, ce second mode d'utilisation vient aussi après le premier, il est souvent regroupé sous le titre générique "fonctions avancées". Et le fait que l'on apprenne d'abord à utiliser ces logiciels comme des machines à écrire performantes rend plus difficile le passage ultérieur à l'utilisation des fonctions "avancées".


© Jacques Poitou 2017.