Jacques Poitou
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Plagiat : vol d'êtres humains, vol de textes – une affaire grave


Du grec au français

Grec

πλάγιος : oblique, qui n’est pas en ligne droite, qui est de côté ; sens figuré : qui emploie des moyens obliques, équivoque, fourbe (Bailly 1901)

Latin

plagium : crime qui consiste à tenir un homme libre en servitude de fait, contre sa volonté, ou à s'approprier l'esclave d'autrui (Daremberg & Saglio 1877 : IV, 502)

à la fin de la République, les vols d'hommes libres et d'esclaves s'étaient tellement multipliés au milieu du désordre et de l'anarchie de l'Italie, surtout au profit des grands propriétaires qui remplissaient ainsi leur ergastula, et probablement aussi des compagnies de publicains, qu'une répression spéciale devint nécessaire. Ce fut l'œuvre de la loi Fabia de plagiariis, de date inconnue. D'après le premier chef, il y avait plagium dans le fait de celui qui tenait sciemment caché ou enchaîné, ou qui avait vendu, acheté, donné en dot ou échangé un citoyen romain, ingénu ou affranchi. […] Le deuxième chef atteignait celui qui engageait à fuir l'esclave d'autrui ou qui favorisait sa fuite ou qui l'avait sciemment caché, emprisonné, enchaîné. […] Les complices étaient dans les deux chefs assimilés à l'auteur principal. La mainmise sur l'homme libre ou l'esclave était punissable quel que fût le mode employé, ruse, violence, vente ; mais il fallait qu'il y eût dolus, intenton de s'approprier la personne. La loi Fabia établissait une action populaire et comme peine une amende de 50 000 sesterces (Daremberg & Saglio 1877 : IV, 503)

plagiarius : marchand ou voleur d'hommes, celui qui recèle et débauche les esclaves d'autrui ; voleur littéraire, celui qui pille les ouvrages d'un auteur et donne ses larcins comme siens (Freund 1883 : II, 814). La première attestation de ce second sens est relevée chez Martial, voir ses épigrammes plus bas.

"Le mot plagiarius était un terme de droit, par lequel on désignait le coupable du crime appelé plagium et consistant à vendre l'esclave d'autrui, comme si l'on en était maître ou un homme libre, comme s'il était esclave. Martial eut l'idée d'appliquer ce nom à un voleur d'écrits ; et cette métaphore a tellement fait fortune qu'elle n'en est plus une aujourd'hui, mais le terme propre dont nous nous servons pour signaler cette espèce de voleurs. Les savants qui font dériver de plaga les mots de plagium et de plagiarius, sous prétexte que les plagiaires étaient condamnés ad plagas, à être battus de verges, sont dans une erreur que la mesure prosodique de plaga, pris dans ce sens, rend manifeste : la première syllabe en est longue, tandis qu'elle est brève dans plagiarius (comme le prouve le vers de Martial), et dans plagium. Il faut reconnaître avec les meilleurs étypologistes que la véritable source de ces mots dans le grec πλάγιος, obliquus." (Nisard 1865 : 569)

plagiator (latin ecclésiastique) : voleur ou marchand d'hommes ; celui qui séduit les enfants (Freund 1883 : II, 814)

Français

N.B. Les dates indiquées ci-dessous sont celles données par Rey 1998.

plagiaire (XVIe s.) : (substantif ou adjectif) personne coupable de plagiat ; par extension : plagiaire (de quelqu’un ; de quelque chose). Personne qui imite (une autre personne, son comportement) (TLFi)

plagiat (fin XVIIe s.) : action de plagier (une œuvre ; et par métonymie son auteur) ; par métonymie : œuvre faite d'emprunts ; reproduction non avouée d'une œuvre originale ou d'une partie de cette dernière (TLFi)

Le terme plagiat n'est pas un concept juridique. Mais il est une forme de contrefaçon, qui est visée, elle, par l'article L. 335 du Code de propriété intellectuelle.

voirLégislation française sur les droits d'auteur

plagier (XIXe s.) : emprunter à un ouvrage original, et par métonymie à son auteur, des éléments, des fragments dont on s'attribue abusivement la paternité en les reproduisant, avec plus ou moins de fidélité, dans une oeuvre que l'on présente comme personnelle ; par extension : prendre pour modèle la manière d'agir, de se comporter, de s'habiller, etc. d'une personne et par métonymie cette personne elle-même (TLFi)


Copier-coller et plagiat

Avec le développement d'Internet et le perfectionnement des moteurs de recherche, le plagiat, qui ne date pas d'aujourd'hui, a connu une grande extension.

En l'occurrence, cela consiste à puiser sa documentation sur Internet et à coller dans des écrits, des devoirs, des mémoires qui devraient être personnels des passages entiers que l'on copie sur Internet sans les marquer comme tels, c'est-à-dire comme si l'on en était l'auteur. Dans son principe, cette pratique n'est certes pas nouvelle, mais elle est grandement facilitée par les technologies actuelles. Pas besoin de se déplacer pour aller chercher des documents et de les recopier à la main : l'opération peut se faire de chez soi en quelques clics de souris.

Le phénomène du plagiat s'est fortement développé chez les étudiants. Une enquête à ce sujet a été menée en 2007 par l'entreprise Six Degrés (éditrice, entre autre, du logiciel anti-plagiat Compilatio) à l'université de Lyon auprès de 1 102 étudiants (issus très majoritairement d'écoles d'ingénieurs) et de 117 enseignants (issus surtout de l'INSA et de la faculté Catholique). 91 % des étudiants indiquaient Internet comme source principale de documentation, contre 62 % pour les bibliothèques. Les sources provenant d'Internet représentaient en moyenne 65 % de l'ensemble de leur documentation. 80 % déclarent avoir recours au copier-coller. De leur côté, 90 % des enseignants déclaraient avoir été déjà confrontés au problème…

– Texte complet de l'enquête (Enquête sur les usages d’Internet à l’Université de Lyon, "De la documentation au plagiat") :
http://www.compilatio.net/files/sixdegres-univ-lyon_enquete-plagiat_sept07.pdf.

– Voir aussi (entre autres) le site de Michèle Bergadaà consacré au plagiat, professeur de marketing et de communication à l'université de Genève  :
http://responsable.unige.ch/index.php.

– Voir enfin le rapport de l'Inspection générale de l'administration de l'Education nationale et de la Recherche sur la fraude aux examens (avril 2012) :
http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2012/94/1/2012-027_rapport_217941.pdf.

Le phénomène du plagiat et la prise de conscience de sa gravité se développant, de plus en plus d'établissements universitaires prennent des mesures anti-plagiat (obligation de déclaration sur l'honneur de non-plagiat, vérification systématique pour les mémoires de master ou de doctorat) et se dotent des logiciels nécessaires pour le détecter.

Car si l'Internet facilite le plagiat, il facilite aussi la découverte du plagiat, en ce qu'il en facilite la détection, la mise en commun et la diffusion. La détection peut se faire, comme auparavant, au hasard de lectures. Elle peut aussi être entreprise à l'aide d'un banal moteur de recherche (procédé encore bien artisanal), mais elle peut aussi l'être de façon plus systématique avec un logiciel dédié : le logiciel compare le document qui lui est soumis avec ceux figurant dans sa base de données et il indique à la fois les passages identiques et les similitudes révélatrices d'un plagiat maquillé.

Mais l'attitude des universitaires face au plagiat dans des travaux d'étudiants est également variable. Les sanctions disciplinaires sont rares. Le rapport sus-mentionné de l'Inspection générale indique :

A l’évidence, seuls les cas de plagiat lourds remontent jusqu’aux instances disciplinaires. Les situations de plagiats plus légers sont le plus souvent réglées au sein de l’UFR, voire dans le cadre d’une relation entre l’étudiant et le professeur. […]
Le problème de l’intentionnalité et l’invocation fréquente de circonstances atténuantes par le fraudeur constituent des freins évidents à la sanction du plagiat. […] Certains [étudiants] ne comprennent pas bien qu’il soit "mal" de plagier. La notion de propriété intellectuelle est une idée très vague pour les étudiants. La confusion entre plagiat et citation est fréquemment invoquée. Dans le cadre de rapports de stages, certains étudiants se justifient en affirmant avoir été encouragés par leur entreprise à reprendre des informations « toutes faites » figurant dans les documents internes de l’entreprise.
Le plagiat, s’il est dévoilé et sanctionné, met également en cause le travail d’encadrement et de surveillance. Au-delà du plagiaire, c’est tout un système qui n’accepte pas facilement de voir remis en cause sa vigilance, voire ses compétences ; un plagiat implique de fait une négligence. (La fraude..., p. 21)

– Dans le master dont l'auteur de cette page a été longtemps responsable à l'université Lumière Lyon 2, deux étudiants convaincus de plagiat ont vu leur mémoire noté "zéro". Décision moralement significative, mais qui n'empêchait pas les contrevenants de refaire un mémoire l'année suivante, le zéro étant automatiquement effacé.

Cependant, les étudiants ne sont pas les seuls à plagier : plusieurs enseignants du supérieur ont récemment été mis en cause pour ce genre de pratique. C'est notamment le cas de Louise Peltzer, professeur de langue et littérature polynésienne et présidente de l'université française de Polynésie, et de Philippe Gugler, professeur d'économie, vice-recteur de l'université de Fribourg (Suisse). Tous deux ont été acculés à démissionner de leurs fonctions en 2011 suite à la découverte de leurs pratiques plagiaires.

Allemagne : l'affaire Guttenberg et ses suites

En Allemagne, l'affaire Guttenberg a été révélatrice des nouvelles dimensions du phénomène. A la mi-février 2011, un professeur de droit découvre en utilisant un moteur de recherche de nombreux passages plagiés dans la thèse de doctorat soutenue en 2007 par Karl Theodor zu Guttenberg, ministre chrétien-démocrate de la Défense et étoile montante de la vie politique allemande. L'affaire apparaît sur la place publique le 16 février. Le 23 février, l'université de Bayreuth annule le titre de docteur de Guttenberg, qui se voit contraint à la démission le 1er mars. L'affaire se poursuit ensuite sur les plans universitaire et pénal et revient sur le plan politique en novembre.

Les réactions de Guttenberg à la découverte du plagiat sont tout à fait caractéristiques du comportement des plagiaires. Dans un premier temps, on nie. Dans un second temps, on minimise en soulignant l'ampleur du travail réalisé dans lequel, évidemment, il peut y avoir des erreurs, on évoque aussi les conditions difficiles dans lesquels il a fallu travailler. Et quand le verdict tombe, on préfère se taire au moins pendant un temps... et laisser passer l'orage.

Dès le début, des internautes se mobilisent. Un site participatif, GuttenPlag, est créé, où est collecté le fruit des enquêtes menées par de nombreux internautes sur les plagiats dans la thèse en question. Bilan chiffré : 1 218 plagiats de 135 sources différentes, sur 371 des 393 pages et concernant 10 421 lignes (63,8 % de l'ensemble). Cette première expérience est rapidement suivie de la création d'un second site participatif, VroniPlag, nommé ainsi d'après le prénom d'une autre personnalité accusée de plagiat, Veronika Saß, fille de l'ancien ministre-président de Bavière Edmund Stoiber. Ce site se donne pour but de vérifier les sources des thèses de différentes personnalités du monde politique. Ces enquêtes sur une quinzaine de thèses ont amené les autorités universitaires à procéder à leurs propres vérifications, à la suite desquelles les titres de doctorat de plusieurs plagiaires ot été annulés.

Guttenberg n'est pas – et de loin – la seule personnalité mise en cause pour plagiat en Europe. Quelques exemples :

– En Allemagne, Silvana Koch-Mehrin, vice-présidente du Parlement européen, est déchue de son titre de doctorat pour plagiat en mai 2011 et doit abandonner la vice-présidence.

– En France, on a parlé en novembre 2011 du cas de Rama Yade, ancienne secrétaire d'Etat et ancienne ambassadrice de France à l'Unesco, convaincue de multiples plagiats, et qui a plaidé une simple "erreur de forme" : "C'est une erreur de forme. Moi, j'écris sans me faire aider, j'écris tout de A à Z. [...] Je fais tout toute seule, et il peut arriver qu'il y ait des erreurs de forme." (Interview sur France 5 le 2011-11-15).

– En Hongrie, le président de la République, Schmitt Pál, est convaincu de plagiat dans sa thèse de doctorat soutenue en 1992. Son titre de docteur lui est retiré le 29 mars 2012 et quatre jours plus tard, bien que niant les faits, il doit abandonner la présidence de la République.

– En Roumanie, le ministre de l'Education, Ioan Mang, professeur en technologie de l'information à l'université d'Oradea, doit démissionner du gouvernement seulement quelques jours après sa nomination, en mai 2012, pour cause de plagiat.

– En Allemagne, la ministre fédérale de l'Education et de la Recherche, Annette Schavan, est déchue de son titre de doctorat le 5 février 2013 pour plagiat dans sa thèse soutenue en 1980. Elle doit démissionner quatre jours après. Elle n'en est pas moins nommée en 2014 ambassadrice d'Allemagne au Vatican...

– En France, le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, doit "se mettre en congé" (c'est-à-dire, concrètement, démissionner) de cette fonction le 11 avril 2013 après avoir été convaincu de multiples plagiats, et pas seulement dans un livre qu'il avait fait écrire par un étudiant utilisé comme nègre.

– En France, la directrice exécutive de l'école de journalisme de Sciences Po, Agnès Chauveau, est "mise en congé" de ses fonctions en novembre 2014 pour cause de plagiats multiples dans ses chroniques à la télévision et dans la presse. Elle est finalement licenciée le 21 janvier 2015.

Université Paris 8 : procès...

Un enseignant de l'université Paris 8, Jean-Noël Darde, s'est spécialisé dans la détection et la dénonciation du plagiat, en premier lieu dans sa propre université. En octobre 2011, un enseignant de la même université, Khaldoun Zreik, mis en cause par Darde pour plagiat ou tolérance au plagiat, l'assigne en référé pour diffamation. Plainte rejetée le 28 novembre par le tribunal de grande instance de Paris qui constate : "les propos litigieux ne sont, pour la plupart d’entre eux, ni datés de façon précise, ni mentionnés par des guillemets de sorte que le demandeur reproduit parfois en italique tant les propos tirés du blog litigieux que ses propres commentaires et que les références aux articles poursuivis sont imprécises en mêlant à ses propos, ceux du défendeur qui sont en l’espèces disséminés" (cité sur le site de Jean-Noël Darde). Soit une critique précise par le juge des entorses à la déontologie universitaire de la part du demandeur, professeur des universités...

Ce même 28 novembre 2011, le site Mediapart publie un article sur cette affaire, Décision de justice attendue sur le plagiat universitaire. Signé Lucie Laporte, il n'est accessible qu'aux abonnés (payants). Mais le lendemain, il se retrouve intégralement, librement accessible, sur le site de l'association "Sauvons l'université", dans la rubrique "Revue de presse". Avec l'autorisation de Mediapart ?

Sources :
http://archeologie-copier-coller.com/?p=6098, consulté le 2011-11-29.
http://www.mediapart.fr/journal/france/281111/decision-de-justice-attendue-sur-le-plagiat-universitaire, consulté le 2011-11-29.
http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article5161, consulté le 2011-11-29.


Retour en arrière : les épigrammes de Martial concernant le plagiat

Marcus Valerius Martialis (vers 40 – vers 104) est un poète latin originaire de la péninsule ibérique.

I, XXX. Ad Fidentinum, plagiarium (Nisard 1865 : 345)

Frama refert nostros te, Fidentine, libellos
Non aliter populo, quam recitare tuos.
Si mea vis dici, gratis tibi carmina mittam.
Si dici tua vis ; hæc eme, ne mea sint.

Au plagiaire Fidentinus.
On dit, Fidentinus, que tu vas partout récitant mes vers, comme s'ils étaient de toi. Si tu veux que je passe pour en être l'auteur, je consens à t'en gratifier ; mais si tu veux qu'on dise qu'ils sont tiens, achète-les, pour qu'ils cessent d'être miens.

I, XXXIX. Ad Fidentinum (Nisard 1865 : 346)

Quem recitas, meus est, o Fidetine, libellus :
Sed male quum recitas, incipit esse tuus.

A Fidentinus.
Ce livre que tu lis, Fidentinus, est à moi ; quand tu le lis si mal, il devient tien.

I, LIII. Quintianum facit assertorem (Nisard 1865 : 348-349)

Commendo tibi, Quintiane, nostros :
Nostros dicere si tamen libellos
Possim, quos recitat tuus poeta :
Si de servitio gravi queruntur,
Assertor venias, satisque præstes,
Et, quum se dominum vocabit ille,
Dicas esse meos, manuque missos.
Hoc si terque quaterque clamitaris,
Impones plagiario pudorem.

Il fait Quintianus son défenseur.
Je vous recommande mes vers, Quintianus, si toutefois je puis les appeler ainsi quand ils sont récités par certain poëte de vos amis. S’ils se plaignent de leur pénible esclavage, soyez leur défenseur et leur appui ; et si cet autre se dit leur maître, déclarez qu’ils sont à moi et que je les ai affranchis. Cette protestation, répétée trois ou quatre fois, fera rougir le plagiaire.

I, LIV – Ad Fidentinum, plagiarum  (Nisard 1865 : 348-349)

Una est in nostris tua, Fidentino, libellis
Pagina, sed certa domini signata figura ;
Quæ tua traducit manifesto carmina furto.
Sic interpositus villo contaminat uncto
Urbica Lingonicus Tyrianthina bardocucullus :
Sic Aretinæ violant crystallina testæ :
Sic niger, in ripis errat quum forte Caystri,
Inter Ledæos ridetur corvus olores :
Sic ubi multisona fervet sacer Atthide lucus,
Improba Cecropias offendit pica querelas.
Indice non opus est nostris, nec vindice libris :
Stat contra, dicitque tibi tua pagina, Fur es.

Au plagiaire Fidentinus
Il n’y a dans mes livres, Fidentinus, qu’une seule page de ta façon, mais si bien marquée de son cachet, qu’elle annonce hautement ta friponnerie. Ainsi la cape du Lingon, appliquée sur la robe pourpre du citadin, la couvre de graisse ; ainsi la vaisselle de terre d’Arétium jure parmi des cristaux ; ainsi l’on rit du noir corbeau, lorsqu’il se montre par hasard sur les bords du Caïstre, au milieu des cygnes chéris de Léda ; ainsi l’on est choqué d’entendre la pie mêler ses cris aux chants harmonieux dont Philomèle fait retentir les bosquets sacrés. Mes livres n’ont besoin ni qu’on les accuse, ni qu’on les défende ; la page s’élève contre toi, et te dit : "tu es un voleur".

Notes. – Lingon : peuple celtique de la région de Langres. – Arétium : ville actuelle d'Arezzo, en Toscane. – Caïstre : rivière d'Asie mineure qui se jette dans la mer Egée, à proximité d'Ephèse (Küçük Menderes en turc) – Léda : personnage féminin mythique, conquis par Zeus qui s'était transformé à cette fin en cygne. – Philomèle : Personnage mythique, Atthis en latin (l'Athénienne ; de même, Crecopius, d'Athènes). Violée par le mari de sa sœur Progné, Philomèle est finalement transformée en rossignol et va chanter en forêt, tandis que Progné est transformée en hirondelle. Voir les Métamorphoses d'Ovide (VI, 412-570) [Texte latin et traduction française de A.-M. Boxus et J. Poucet dans la Biblioteca classica selecta, sur http://bcs.fltr.ucl.ac.be/metam/met06/M-06-412-570.htm, consulté le 2011-11-14.] et la fable de La Fontaine Philomèle et Progné (III, 15).

I, LXVII. Ad furem de libro suo (Nisard 1865 : 351)

Erras, meorum fur avare librorum,
Fieri poetam posse qui putas tanti,
Criptura quanti constet, et tomus vilis.
Non sex paratur aut decem sophos nummis.
Secreta quære carmina, et rudes curas,
Quas novit unus, scrinioque signatas
Custodit ipse virginis pater chartæ,
Quæ trita duro non inhorruit mento.
Mutare dominum non potest liber notus.
Sed pumicata fronte si quis est nondum,
Nec umbilicis cultus, atque membrana,
Mercare : tales habeo ; nec sciet quisquam.
Aliena quisquis recitat, et petit famam ;
Non emere librum, sed silentium debet.

Contre un plagiaire de son livre.
Tu te trompes, voleur avare de mes livres, si tu crois qu'il n'en coûte, pour devenir poëte, que le prix d'un chétif volume et la peine de le faire copier. Ce n'est pas avec six ou dix sesterces qu'on acquiert de la renommée ! Cherche des vers ignorés, des compositions ébauchées, et connues d'un seul homme ; quelque œuvre vierge enfin que n'ait point encore usée la barbe du lecteur, et que son pète ait toujours tenue renfermée dans un étui. Un livre connu ne peut changer de maître. Mais s'il en est un que la pierre ponce n'ait point encore poli, qui soit sans rouleau ni couverture, achète-le : j'en ai de pareils à ton service ; personne n'en saura rien. Celui qui veut obtenir de la gloire en lisant comme siens les ouvrages d'autrui ne doit pas acheter le livre, mais le silence de l'auteur.

Notes. – sophos : "Sophos (σοφῶς, spapienter) était une acclamation qui répondait à notre bravo, et qui était fort usitée chez les Romains, lorsqu'ils entendaient quelque discours ou quelque lecture qui leur plaisaient. Pline le jeune, Epist. II, 14, nous apprend que de son temps on appelait les applaudisseurs à gages que les orateurs menaient à leur suite, des sophocles (σοφοχλεῖς), c'est-à-dire des gens appelés pour crier sophos." (Nisard 1865: 566) – charta virgo : "un papier vierge, un écrit dont personne n'a pris de copie". (Nisard 1865 : 570). – pumicata fronte : "on se servait de la pierre ponce pour polir l'extrémité (frons) du papier ou du parchemin d'un livre, c'est-à-dire ce que nous appelons la tranche". (Nisard 1865 : 570) – umbilicus : "la bande de peau ou de papyrus, sur un des côtés de laquelle [les livres] étaient écrits, se roulait ou sur elle-même ou sur un rouleau auquel elle était attachée dans sa partie inférieure, et qu'on appelait umbilicus, parce qu'il occupait le milieu du volume quand celui-ci était fermé". (Nisard 1865 : 570)

I, LXXIII. Ad Fidentinum (Nisard 1865 : 352)

Nostris versibus esse te poetam,
Fidentine, putas, cupisque credi ?
Sic dentata sibi videtur Ægle,
Emptis ossibus, Indicoque cornu :
Sic, quæ nigrior est cadente moro,
Cerussata sibi placet Lycoris.
Hac et tu ratione, qua poeta es,
Calvus quum fueris, eris comatus.

A Fidentinus.
Tu crois, Fidentinus, être poëte avec mes vers, et tu veux le faire croire. Ainsi Eglé achète un ratelier d'os ou d'ivoire, et s'imagine avoir des dents ; ainsi, Lycoris, plus noire que la mûre qui tombe, grâce au blanc de céruse se croit un teint de lis : ainsi le procédé qui te fait poëte, te servira, quand tu seras chauve, à te procurer des cheveux.

X, C. – In commiscentem versus operi suo (Nisard 1865 : 504)

Quin, stulte, nostris versibus tuos misces ?
Cum litigante quid tibi, miser, libro ?
Quid congregare cum leonibus vulpes,
Aquilisque similes facere noctuas quæris ?
Habeas licebit alterum pedem Ladæ,
Inepte, frstra crure ligneo curres.

Contre un plagiaire.
Imébcile, pourquoi mêler mes vers aux tiens ? Qu'as-tu de commun, misérable, avec mon livre, qui fait ressortir ta médiocrité ? Pourquoi vouloir accoupler le renard avec le lion, assimiler l'aigle au hibou ? A quoi te servirait pour courir un des pieds de Lada, l'autre étant de bois ?


Références bibliographiques

Bailly, A[natole], 1901. Abrégé du dictionnaire grec-français. Paris : Hachette.

Daremberg, Ch[arles] & Saglio, Edm[ond] (eds), 1877 sq. Dictionnaire des antiquités grecques et romaines d'après les textes et les monuments. Paris : Hachette. Document en ligne sur le site de l'université de Toulouse, consulté le 2011-12-06.
http://dagr.univ-tlse2.fr/sdx/dagr/index.xsp.

Freund, Guill[aume], 1883. Grand dictionnaire de la langue latine. Trois tomes. Paris : Firmin-Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-11-14 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58464809, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816172, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5816285v.

Gaffiot, Félix, 1964, Dictionnaire illustré latin-français. Paris : Hachette.

La fraude aux examens dans l'enseignement supérieur. Rapport de l'Inspection générale de l'administration de l'Education nationale et de la Recherche à Monsieur le ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Avril 2012. Document en ligne sur le site du ministère, consulté le 2012-10-03.
http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/2012/94/1/2012-027_rapport_217941.pdf.

Nisard, [Désiré], 1865. Stace, Martial, Manilius, Lucilius junior, Rutilius, Gratius Faliscus, Némésianus et Calpurnius : œuvres complètes avec la traduction en français. Paris : Firmin Didot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2011-11-14 :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k282088n.

Rey, Alain (ed.), 1998. Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le Robert.

TLFi = Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2111-11-14 : http://atilf.atilf.fr/.


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