Jacques Poitou
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Textes cachés : rébus


Définitions

"une façon de deuises par seules peinctures, que l'on soulait appeller Rebus : laquelle se pourroit ainsi definir, Que ce sont peinctures de diuerses choses ordinairement cognuës, lesquelles proferees de suite sans article, font vn certain langage : ou plus briefuement, Que ce sont equiuoques de la peincture a la parole." (Tabourot 1595 : 4)

N.B. La forme graphique des textes anciens cités ici est strictement respectée à deux détails près : les abréviations marquées par un tilde sont développées et les deux formes de s (s long et s rond) sont représentées par le seul s actuel. u et v peuvent représenter l'un et l'autre [y] et [v], v figure à l'initiale, u ailleurs.

"J'appelle rébus une série ordonnée d'objets figurés, dont l'identification, suivie immédiatement de leur expression orale, fait surgir la découverte d'une suite de syllabes dans une langue déterminée, constitutive d'une phrase (dicton, proverbe, sentence, interjection, exclamation, etc.) chargée de signification." (Margolin & Céard 1986 : I, 343)

A ces définitions, nous ajouterons deux propriétés qui nous semblent constitutives du rébus :

Le rébus relève du genre des énigmes et des jeux ; cette propriété est incluse dans la définition du dictionnaire de l'Académie (1694 : "Jeu d'esprit qui consiste en allusions. en équivoques, & qui exprime quelque chose par des mots & par des figures prises en un autre sens que celuy qui leur est naturel."), du Littré ou du TLFi ("Devinette graphique mêlant lettres, chiffres, dessins, dont la solution est une phrase, plus rarement un mot, produit par la dénomination, directe ou homonymique, de ces éléments").

Les images peuvent correspondre à des segments de la chaîne phonique qui ne sont pas des divisions prosodiquement ou morphologiquement pertinentes.

– Les entrées du mot rébus dans sept dictionnaires anciens figurent sur le site du ARTFL Project :
http://artflx.uchicago.edu/cgi-bin/dicos/pubdico1look.pl?strippedhw=r%C3%A9bus.

Etymologie

L'origine du mot lui-même est incertaine. Plusieurs hypothèses ont été avancées, sans qu'aucune ne recueille un assentiment général. Voir à ce sujet Margolin & Céard (1986 : I).


Fonctionnement

Le rébus consiste en une représentation spécifique de la chaîne phonique. Celle-ci est préalablement segmentée en mots, en syllabes ou en suite de phonèmes et chaque segment est représenté selon le cas par :

– l'image du référent du signe dont le segment en question est le signifiant ou une image à partir de laquelle le référent et le signe doivent être déduits ;
– une lettre, un chiffre ou une note de musique dont le segment considéré est le nom ;
– une suite de lettres prise pour sa valeur phonique.

Ces différents types d'éléments peuvent être combinés. Ils peuvent être mis dans une disposition linéaire (rébus analytique) ou être insérés dans une même image (rébus synthétique), toute combinaison de ces deux types étant possible (rébus mixte, selon la terminologie de Margolin & Céard 1986 : I, 347).

Il n'y a pas de rapport nécessaire entre le sens des signes utilisés et le sens global du message. Au contraire : cette absence de rapport est le fondement du caractère énigmatique du rébus.

Six exemples

souci Rébus envoyé, dit-on, par Frédéric II à Voltaire. heures doit être pris pour sa valeur phonématique ; pour P, 6 et 100, c'est le nom qui importe ; a peut être considéré aussi bien pour sa valeur phonématique que pour le nom de la lettre ; la barre de fraction doit être lue comme une indication spatiale (sous) : a six heutes a sous p a sans sous six (à six heures à souper à Sanssouci).

Ce à quoi Voltaire aurait répondu :

G a Les deux lettres sont prises pour leurs noms respectifs, mais il faut énoncer aussi leur attribut typographique : G grand, a petit. J'ai grand appétit.

Une autre version de ce rébus se trouve déjà chez Tory (1529 : XLII) qui les commente ainsi :

tory Les plaisanteurs et ieunes amoureux qui sesbatent à inuenter diuises, ou a les vsurper comme silz les auoient inventees, font de ceste lettre G, & dun A. vne diuise resueuse en faisant le A, plus petit que le G. & le mettant dedans ledit G. puis disent que cest a dire. Iay grant appetit. En la quelle chose ne lorthographe, ne la pronunciation ne conuiennent du tout, mais ie leur pardonne en les laissant plaisanter en leurs ieunes amours. [...] En telles sottes choses la bonne Orthographe & vraye pronunciation sont peruerties bien souuant, & causent vng abus qui souuant empesche les bons esperits en deue escripture.

Rébus de Picardie.

oculos 1. Image synthétique. Une nonne donne la fessée à un abbé : nonne abbé bat au cul.
2. Image d'un os.

Ce qui donne, en latin : non habebat oculos (il n'avait pas d'yeux). Allusion à une citation d'un psaume de la Bible : "elles [les idoles] ont [...] des yeux et ne voient pas". Psaume CXV, Bible : 1154).

(Extrait des Rébus de Picardie in Thorel 1902 : 580 ; anlyse dans Margolin & Céard 1986 : II, 162-163)

Deux autres exemples cités par Tabourot.

Vn Florentin amoureux d'vne Barbara, portait sa barbe longue, qui signifioit Barba, & vne demie grenouille, sçauoir la teste & les deux pieds de deuant, pour dire que ce n'estoit que la premiere syllabe de Rana : Il eut plus gaigné de porter sa barbe raze à demy : car cela eust fait barba-ra. (Tabourot 1595 : 5)

Sur la porte d'vn cloistre de certaine Abbaye estoit ceste peincture, qui me sembla fort estrange : C'estoit vn Abbé mort au milieu d'vn pré, ayant le cul descouuert, duquel sortoit vn lis, fleur assez cogneuë : [...] Abbé mort en pré au cul lis, / Habe mortem præ oculis. [Aie la mort devant les yeux.] (Tabourot 1595 : 8)

Rébus et alphabets parlants

Les rébus peuvent mettre en jeu des lettres utilisées pour leur nom : c'est ce qu'on appelle les alphabets parlants. Le français s'y prête particulièrement bien. Le nom de la plupart des lettres est homonyme d'un autre mot :

A (ah), B (bée), C (c'est), D (dé), E (euh), G (geai, j'ai), H (hache), J (gît, j'y), K (cas), L (aile, elle), M (aime), N (haine, aine), O (eau), P (pêt), Q (cul), R (air), S (est-ce), T (thé), U (hue), V (vais)

Les combinaisons de plusieurs lettres sont encore plus productives :

AB (abbé), AC (assez), AG (âgé), AI (aïe), AJ (agis), AP (happé), AQ (accu), AR (aère), AT (athée), AV (ave), etc.

voirAlphabets parlants utilisés par Alphonse Allais

NKM – Haine KM. – Le 2012-10-09, le directeur du Nouvel Observateur, Laurent Joffrin, signe un éditorial sur un article de Nathalie Kosciusko-Morizet, députée UMP, souvent nommée par ses initiales. En voici le titre et le chapeau : "Haine KM / Entre les lignes de la diatribe anti-Hollande écrite par Nathalie Kosciusko-Morizet, une forme de haine politique qui ne dit pas son nom."
http://tempsreel.nouvelobs.com/laurent-joffrin/20121009.OBS5075/haine-km.html, consulté le 2012-10-10.


Situation des rébus

Rébus et cryptographie

Le rébus fait partie de la catégorie des énigmes. En ce sens, il s'apparente à la cryptographie, mais il s'en distingue par le fait que le message doit pouvoir être décodable au prix d'un effort de réflexion ou d'imagination du récepteur. L'objectif n'est pas de cacher le message : le rébus a une finalité ludique.

voirCryptographie

Le rébus s'apparente à la charade par le fait qu'ils reposent tous les deux sur une segmentation préalable de la chaîne phonique.

Rébus et pictogrammes

Si le rébus fait souvent appel à des images, il se distingue des pictogrammes par le fait que l'image ne renvoie pas à un message global, mais à un segment du signifiant du message (partie de syllabe, syllabe, mot), et ce signifiant est déconnecté du signifié qu'il a dans le cadre du message. Voir dans l'exemple ci-dessus, l'image d'un os à laquelle correspond le segment /os/, finale latine d'accusatif masculin pluriel. C'est cette déconnexion qui engendre le caractère énigmatique, et donc ludique, du rébus.

voirPictogrammes

Rébus et écriture

Les rébus ont-ils un rapport avec un type d'écriture usuelle ? Delepierre (1870 : 9) considère que "les caractères si nombreux, si compliqués de l'écriture chinoise, ne pouvaient être primitivement que des Rébus". Mais si au moins certains caractères chinois, dont chacun correspond (sauf exception) à une syllabe, sont issus de pictogrammes, la fonction première de l'écriture n'était certainement pas de cacher le message ni d'en faire une énigme, mais de le conserver et de le transmettre, au moins pour ceux, certes peu nombreux, qui savaient lire. Comme pour les pictogrammes, les caractères issus de représentations d'objets sont en ce sens tout l'inverse d'un rébus – qu'il s'agisse des caractères chinois, des hiéroglyphes, des caractères dongba, etc.

voirEcriture chinoise
voirEcriture dongba
voirHiéroglyphes égyptiens

Cependant, le terme de rébus est souvent employé à propos de ces types d'écriture, et tout particulièrement à propos de l'hiéroglyphique égyptien. Cet emploi a deux fondements : d'une part, les textes écrits avec des hiéroglyphes ressemblent effectivement à des rébus et, de l'autre, ils ont été, avant leur déchiffrement par Champollion, de véritables rébus et ils le sont encore maintenant pour tous ceux qui les regardent sans la moindre formation en égyptologie.

Cette idée se trouve entre autres chez Tory (1529 : XLIII) :

Telle facon de Resuerie, Cest a dire descripture faicte par Images, fut premierement inuentee des Egyptiens qui en auoient toutes leurs Ceremonies escriptes, afin que le vulgaire, & les ignares ne peussent entendre / ne facilement scavoir leurs secrets & mysteres. Celles escriptures estoient appelles en Grec. Hieroglyphica. Cest a dire. Sacra scripta, Sainctes escriptures, que nul ne pouuoit entendre sans estre grant Philosophe, & qui peult cognoistre la raison et vertus des choses naturelles. Quand ilz vouloient signifier Lan, ilz deseignoient et faisoient en pourtraict ou painture, vng Dragon se mordant la queue. Pour signifier Liberalite, ilz faisoient la main dextre ouuverte. Et pour Chichete, la main close. Ilz faisoient mille aultres bonnes choses semblables par Images [...]

Mais Rabelais (1542 : 43-44), qui fustige les rébus, exprime bien la différence entre eux et les hiéroglyphes :

En pareilles tenebres sont comprins ces glorieux de court, & transporteurs de noms : lesquelz uoulants en leurs deuises signifier espoir, font portraire une Sphere : des pennes [= ailes] d'oyseaulx, pour peines : de l'Ancholie, pour melancholie : la Lune bicorne, pour uiure en croyssant : ung banc rompu, pour bancque roupte : non & ung halcret [= sorte de cuirasse], pour non durhabit : ung lict sans ciel, pour ung licentié. Qui sont homonymies tant ineptes, tant fades, tant rusticques, & barbares, que l'on deburoit attacher une queue de Renard au collet & faire une masque d'une bouze de Vache à ung chascun d'iceulx, qui en uouldroit doresnauant user en France. [...] Bien aultrement faisoient au temps iadis les saiges d'Egypte, quand ilz escripuoient par lettres, qu'ilz appelloient hieroglyphiques. Lesquelles nul n'entendoit, qui n'entendist : & ung chacun entendoit, qui entendist la uerte, proprieté, & nature des choses par icelles figures.

– Sur le statut des rébus, voir aussi Céard 1980.


Références bibliographiques

Bible (la). Ancien Testament. Tome II. Paris : Gallimard 1959. Bibliothèque de la Pléiade.

Céard Jean, 1980. Les rébus et la veine populaire au XVIe siècle. Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance 11, 1980 : 161-166. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2011-01-04.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhren_0181-6799_1980_num_11_2_1180.

Delepierre, Octave, 1870. Essai historique et bibliographique sur les rébus. Londres. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-05-02.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113085w.

Margolin, Jean-Claude & Céard, Jean, 1986. Rébus de la Renaissance. 2 volumes. Paris : Maisonneuve/ Larousse.

Préaud, Maxime, 2004. Brève histoire du rébus suivie de quelques exemples pour la plupart inédits. Revue de la Bibliothèque nationale de France 18 : 17-21. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-05-02 (lien caduc)
http://editions.bnf.fr/pdf/revue/extrait18.pdf.

[Rabelais, François], 1542. La Plaisante, & ioyeuse histoyre du grand Geant Gargantua. Lyon : Estienne Dolet. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-09-22.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k79281z.

[Tabourot, Etienne], 1595. Les Bigarrures du seigneur des Accords. Livre premier. Paris : Claude de Montr'œil & Iean Richer. Document en ligne sur le site de l'université de Tours, consulté le 2009-05-15.
http://www.bvh.univ-tours.fr/Consult/index.asp?numfiche=276&numtable=B861946101_DM50_1.

Thorel, Oct[ave], 1902. Les rébus de Picardie. Etude historique et philologique. Mémoire de la société des antiquaires de Picardie. Quatrième série, IV : 499-700. Document en ligne, consulté le 2009-05-03 :
http://www.archive.org/details/memoirespicardie34soci.

TLFi = Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2009-05-16.
http://atilf.atilf.fr/.

Tory, Geofroy, 1529. Champ Fleury. Paris : Tory/Gourmont. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-05-16.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50961p.


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