Jacques Poitou
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Ecriture de l'ouzbek



Trois systèmes d'écriture ont été utilisés tour à tour pour l'ouzbek, langue turcique de la famille des langues altaïques : l'écriture arabe, l'écriture cyrillique et l'écriture latine. Trois changements d'écriture (de l'alphabet arabe à l'alphabet latin, puis à l'alphabet cyrillique, puis à nouveau à l'alphabet latin) en moins d'un siècle qui sont liés à l'histoire de la formation de l'Ouzbékistan et de ses relations avec son environnement.

Plusieurs milliers d'Ouzbeks vivent aussi dans la province chinoise du Xinjiang. Leur écriture est restée basée sur l'alphabet arabo-persan.

Repères géographiques

– Carte politique du Caucase et de l'Asie centrale en 2000, sur le site de l'université du Texas (carte établie par la CIA) :
http://www.lib.utexas.edu/maps/commonwealth/caucasus_cntrl_asia_pol_00.jpg.

On appelle Transoxiane la région située au nord du fleuve Amudaryo (nom occidental antique : Oxus). La frontière sud de l'actuel Ouzbékistan suit sur une grande distance le cours de l'Amudaryo.

Repères chronologiques

VIIIIe siècle Conquête de la Transoxiane par les Arabes et islamisation des populations persanes qui y vivaient ; adoption d'une écriture arabo-persane.
IXe siècle Arrivée de tribus turques en Transoxiane.
XVIe siècle Arrivée de tribus ouzbèkes en Transoxiane.
XIXe siècle Conquête de l'Asie centrale par la Russie tsariste ; utilisation limitée de l'alphabet cyrillique pour l'écriture des langues locales.
1920-1923 Réforme de l'écriture arabo-persane.
1924-1936 Découpage de l'Asie centrale en cinq républiques soviétiques (Kazakhstan, Kirghizie, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménie).
1928-1930 Adoption de l'alphabet latin pour les langues turciques et le tadjik.
1938-1940 Passage de ces langues à l'alphabet cyrillique.
1991 Indépendance des républiques soviétiques d'Asie centrale et adoption consécutive de l'alphabet latin pour l'ouzbek et le turkmène.

Repères linguistiques

Parmi les langues turciques, on distingue plusieurs groupes dont :

– l'oğuz (ogouz), d'où sont issus entre autres l'azéri, le turc et le turkmène  ;
– le kıpçak (kiptchak), d'où sont issus entre autres le kara-kalpak, le kazakh et le kirghize ;
– l'uygur-çagatay (ouïgour-tchaghatay), d'où sont issus entre autres l'ouïgour (parlé principalement dans la province chinoise du Xinjiang) et l'ouzbek.

– Carte de la répartition des différentes ethnies en Asie centrale en 1993, sur le site de l'université du Texas (carté établie par la CIA) :
http://www.lib.utexas.edu/maps/middle_east_and_asia/casia_ethnic_93.jpg.

– Carte de la répartition des langues turciques, sur le site TITUS (Thesaurus Indogermanischer Text- und Sprachmaterialien) de l'université de Frankfurt/M. :
http://titus.uni-frankfurt.de/didact/karten/turk/turklm.htm.

voirPremière écriture d'une langue turcique : l'écriture de l'Orkhon

N.B. Sur cette page, les noms des pays et des langues sont écrits conformément aux normes ISO pour le français. Les noms des villes, lieux, etc. de l'Ouzbékistan sont écrits conformément à l'orthographe latine actuelle du pays. D'autres noms en langues turciques sont écrits selon l'orthographe actuelle du turc. Dans les citations, l'orthographe d'origine est évidemment strictement respectée.


L'Asie centrale avant et après la révolution d'Octobre

Dans les régions d'Asie centrale qui avaient été annexées à l'Empire russe dans la seconde moitié du XIXe siècle, les différentes ethnies de religion musulmane étaient étroitement imbriquées et ne correspondaient pas à des territoires bien définis :

il n'y avait aucune territorialisation. Au sud du Syr-Darya, des émirs ouzbeks régnaient sur des populations qui étaient à la fois ouzbeks, tâdjiks, turkmènes et kirghizes. Si le terme ouzbek a bien désigné entre le XIVe et le XVIe siècle une confédération tribale qui établit son pouvoir politique au sud du Syr-Darya, il semble que le terme n'était guère utilisé entre cette époque et la révolution bolchévique (E. Allworth 1990 : 38-42) : l'opposition était, d'un côté, entre tribus nomades, toutes turques, et de l'autre côté populations sédentaires sans affiliations tribales, appelées sart quelle que soit leur langue (turc ou persan). Si les dialectes étaient très variables, on utilisait comme lingua franca le persan classique, le même de Tabriz à New-Delhi et Samarkand, ou bien des formes de turc littéraire, lisibles par tous les lettrés. (Roy 1991a : 25)

– Voir aussi Fourniau 2006 sur le concept d'"Asie centrale".

C'était le Turkestan russe.

Après la révolution d'Octobre et diverses organisations étatiques éphémères (voir le détail dans Roy 1997), la région fut divisée à partir de 1924 en cinq républiques – le Kazakhstan, la Kirghizie, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Turkménie –, toutes à majorité musulmane et, à l'exception du Tadjikistan, de langue turcique (comme l'Azerbaïdjan situé sur les rives occidentales de la mer Caspienne).

Les structures étatiques ainsi constituées au sein de l'Union soviétique étaient censées reposer essentiellement sur un critère ethnique et d'abord linguistique et se voyaient attribuer le statut de "nation", telle que l'avait définie Staline en 1913 dans Le marxisme et la question nationale :

Une nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans la communauté de culture. (Staline 1968 : 13)

Mais le découpage de ces républiques était largement arbitraire. Le principe était bien de "faire correspondre langue, ethnie (voire race), territoire et Etat, bref de réinventer les Etats-nation selon le modèle européen de 1848" (Roy 1991b : 27), mais cette correspondance n'était pas établie à l'époque. D'où aussi différentes réorganisations territoriales de 1924 à 1936 (voir le détail dans Roy 2005 : 23-38 ou dans Roy 1997). Ainsi, le territoire initialement attribué à l'Ouzbékistan est amputé en 1929 de ce qui devient la république socialiste soviétique du Tadjikistan, et augmenté en 1936 de la république autonome de Karakalpie (actuellement : Karakalpistan), de langue pourtant plus proche du kazakh. Les républiques indépendantes actuelles correspondent aux divisions territoriales telles qu'elles étaient établies en 1936.

Même actuellement, un cinquième de la population de l'Ouzbékistan n'est pas de l'ethnie ouzbèke, et plus d'un dixième des près de 25 millions d'Ouzbeks vit dans les autres pays d'Asie centrale (derniers chiffres de The World Factbook de la CIA consulté le 2009-08-03). Pour 1989, Roy (1997 : 27) donne les chiffres suivants : les Ouzbeks représentaient 71 % de la population de l'Ouzbékistan, 23 % au Tadjikistan et 11 % en Kirghizie.

Les langues elles-mêmes n'étaient pas véritablement individualisées : "Prior to this time [1924], there was still no strong sense of a specifically Uzbek identity with its own unique langage, culture and traditions. / This lack of a sens of Uzbek identity stems from the position of the people in a larger pan-Turkic identity ; before 1920, Uzbek itself was not considered a distinct language, but rather a Turkic dialect." (Grenoble 2003 : 143) La langue parlée par les Ouzbeks s'appelait simplement turki.

Dans le cadre de l'établissement de républiques séparées, on s'efforça de différencier ces langues apparentées. Ainsi, pour l'ouzbek :

Au nom de l'authenticité ethnique, on travaille d'abord, dans le Ferghana, sur une langue ouzbèque proche du kiptchaq, c'est-à-dire du groupe auquel appartiennent le kazakh et le tatar. Puis en 1928, au moment du premier changement d'alphabet, les linguistes [...] reçoivent l'ordre de prendre comme base le modèle plus iranisé, celui de Tachkent, qui n'est en fait que le descendant du tchaghatay. La raison en est que ce modèle est le plus éloigné tant du kiptchaq, désormais base de la langue kazakhe, que de l'oghouz, parlé au Turkménistan et en Turquie. (Roy 2005 : 32-33)

Par delà les principes, la création de cinq républiques en Asie centrale permettait d'éviter que ne se constitue une grande entité musulmane dont les autorités soviétiques pouvaient craindre qu'elle soit plus attirée par les pays musulmans voisins que par la Russie slave. C'était un obstacle au panislamisme et au panturquisme.


De l'alphabet arabe à l'alphabet latin

Au début du XXe siècle, les langues turciques (dont évidemment le turc) s'écrivaient comme le persan avec l'alphabet arabe – c'est-à-dire dans l'écriture sacrée de l'islam. Les tentatives menées à partir de 1878 par le pouvoir central russe pour les écrire avec l'alphabet cyrillique n'avaient eu que peu d'impact. Elles étaient limitées aux administrations et aux établissements scolaires dépendant de l'Etat (Baldauf 1993) et de toute façon, la très grande majorité de la population (plus de 90 % sans doute) était analphabète.

arabe Quelques exemples d'écritures arabes anciennes (série)

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voirEcriture de l'arabe

La question d'une réforme de l'écriture commença à germer d'abord dans le sillage du développement d'un nationalisme antirusse en Asie centrale, et les premiers jalons d'une réforme de l'écriture arabo-persane furent posés en 1921-1923. Mais très rapidement, un mouvement apparut en faveur de l'alphabet latin – "un fort mouvement d'opinion, feinte ou forcée, sinon réelle", selon Castagné (1927 : 321) –, avec le soutien du pouvoir central soviétique.

L'alphabet latin était considéré comme plus simple que l'alphabet arabo-persan (avec les formes différentes de ses lettres selon leur position et le problème de la notation des voyelles). Mais c'était aussi l'écriture des pays développés, et donc synonyme de progrès. Lénine avait dit un jour "La réforme de l'alphabet, c'est la révolution en Orient !" et on en vint à sacrer l'alphabet latin "alphabet [de la révolution] d'Octobre" (Baldauf 1993 : 614 sqq. ; voir aussi Imart 1965, Simonato-Kokochkina & Kokochkina 2004, Simonato-Kokochkina 2003, 2004 sur l'arrière-plan idéologique). L'abandon de l'écriture arabe avait aussi pour le gouvernement soviétique un triple avantage : couper les républiques soviétiques à majorité musulmane des pays musulmans voisins, couper les Soviétiques musulmans de ce qui avait été imprimé antérieurement et notamment des textes religieux, et isoler les élites qui avaient été jusqu'alors les seules à être alphabétisées. Ainsi, au deuxième plenum du Comité central de l'Union soviétique pour l'introduction du nouvel alphabet (Toshkent, 1928), l'un des orateurs, Hassan-Sabry-Aïvazov, déclara :

L'alphabet arabe fut créé et utilisé par l'aristocratie et les autres classes d'exploiteurs. L'alphabet arabe, touffu comme les cheveux d'un nègre, ne nous est pas nécessaire. La latinisation nous conduira au but désiré, à la vitesse d'un express. (Castagné 1927 : 346).

En 1926, le congrès turcologique réuni à Baku (en Azerbaïdjan où un alphabet latin avait déjà été testé) se prononça officiellement en faveur de l'alphabet latin dans une résolution adoptée à une écrasante majorité :

1º Après avoir constaté l'avantage de la supériorité technique du nouvel alphabet turk par rapport à l'alphabet arabe et arabe réformé ainsi que l'importance toujours croissante du nouvel alphabet dans le domaine culturel et historique, le Congrès estime que l'introduction du nouvel alphabet et la méthode de son application dans les régions et républiques turko-tatares relèvent de la compétence de chacune de ces unités soviétiques ;
2º Le Congrès constate également l'extrême importance que présente l'introduction du nouvel alphabet turk (caractères latins) en Azerbeïdjan et dans quelques autres régions et républiques. Le Congrès engage les peuples turko-tatares à se familiariser avec l'expérience et les méthodes d'enseignement du nouvel alphabet en Azerbeïdjan et dans les autres républiques en vue se son application ultérieure chez eux. (Castagné 1926 : 79)

Et dans le discours de clôture du congrès, Samadağa Ağamalioğlu, président du Comité exécutif central d'Azerbaïdjan, célébra ainsi l'événement :

J'estime, dit-il, que la grande révolution d'octobre a eu pour résultat de déclancher dans le monde turko-tatare en Orient deux grandes révolutions. L'une de ces révolutions a eu lieu dans la Turquie d'Angora, lorsque les Turcs d'Anatolie se sont débarrassés des sultans et des khalifes ; la deuxième a eu lieu en Azerbeïdjan : c'est celle qui a créé le nouvel alphabet dont l'acceptation est liée à l'entrée des peuples turko-tatares dans le giron culturel de l'humanité progressiste. Il conclut :
L'idée d'organiser un Congrès de turkologie a été engendrée par la vie même des peuples turko-tatares. Le succès de leur réveil est palpable. Vive l'union de tous les travailleurs du monde ! Vive la IIIe Internationale ! (Les assistants se lèvent et entonnent l'Internationale.) (Castagné 1926 : 82)

Dans la foulée de ce congrès, un alphabet commun à toutes les langues turciques d'Union soviétique était élaboré (précisions sur les débats dans Baldauf 1993, Simonato-Kokochkina 2003 et Uzman 2010) :

.uzbek

Parmi les nombreux points débattus, la question des majuscules : fallait-il bien deux jeux de caractères (majuscules et minuscules) ou un seul, comme en arabe, quitte à utiliser des grandes minuscules en guise de majuscules ? Et fallait-il que la décision soit prise dans le cadre de l'alphabet commun ou bien chaque pays pourrait-il en décider comme il voudrait ? On décida en 1929 d'adopter des majuscules comme pour les autres langues à écriture latine.

Fut aussi discutée, pour l'écriture de l'ouzbek, la question du nombre de voyelles, en liaison avec le choix du dialecte servant de base à la nouvelle orthographe ouzbèke – dialecte des régions rurales ou dialecte des zones urbaines –, ce qui amena en 1934 à réduire le nombre de signes de l'alphabet pour l'ouzbek (voir Uzman 2010 : 54-57).

Indépendamment de ces remaniements, une fois prise la décision de passer à l'alphabet latin (1926), la mise en œuvre du changement fut plus ou moins rapide selon les républiques. En 1927, l'Ouzbékistan restait à la traîne et des oppositions se manifestaient notamment de la part du clergé musulman, qui estima, selon le commissaire du peuple à l'Instruction publique d'Ouzbékistan, que le tremblement de terre qui venait de frapper la ville de Nanmangan était la conséquence du changement et de la renonciation à l'écriture sacrée de l'islam (Castagné 1927 : 351)... Mais le nouvel alphabet fut ensuite rapidement adopté (1928) et la transition, massivement soutenue financièrement par les autorités centrales soviétiques, fut considérée comme accomplie en 1931. Dès 1928, une vaste campagne d'alphabétisation était lancée. De 1926 à 1939, le taux d'alphabétisation passa de 12,6 % à 67,8 % (Grenoble 2003 : 157) – soit un progrès beaucoup plus rapide qu'en Turquie, où l'abandon de l'écriture arabe au profit de l'écriture latine était décidé à la même époque (1928), avec un alphabet légèrement différent de celui adopté à Baku.

voirEcriture du turc

Dans le même temps, on adoptait l'alphabet latin pour d'autres langues, encore non écrites, parlées en URSS. Au début des années trente, seul l'arménien, le géorgien, le yiddish et... le russe conservaient une écriture non latine. Mais certains envisageaient aussi le passage du russe à l'alphabet latin. Ainsi, le linguiste N. F. Yakovlev écrivit en 1930 :

Le territoire de l’alphabet russe représente une sorte d’enclave introduite entre les pays qui ont adopté l’alphabet latin de la Révolution d’Octobre et les pays de l’Europe Occidentale. [...] De ce point de vue, à l’étape de l’édification du socialisme, l’alphabet russe existant en URSS se présente comme un anachronisme, comme une sorte de barrière graphique qui divise le groupe le plus nombreux des peuples de l’Union de l’Orient révolutionnaire tout comme des travailleurs et du prolétariat de l’Occident. (in Simonato-Kokochkina 2003 : 203)

Au congrès de Baku, le même linguiste avait d'ailleurs justifié ainsi le rejet de l'alphabet cyrillique pour les langues turciques :

L'alphabet russe est lié au point de vue historique à la politique de russification et de propagande des missionnaires russes du temps du tsar. Cette circonstance a été si peu goûtée des peuples allogènes que lors de la création d'un système d'écriture nationale ils n'ont pas voulu accepter l'alphabet russe. Bien mieux, ceux qui l'avaient déjà accepté l'ont rejeté. (Castagné 1926 : 69)


De l'alphabet latin à l'alphabet cyrillique

Dix ans après l'adoption de l'alphabet latin, nouveau changement ; on passe à l'alphabet cyrillique (1938-1940).

voirAlphabet cyrillique

Ce changement avait certainement des avantages d'ordre didactique : à partir du moment (1938) où l'on enseignait le russe comme première langue étrangère obligatoire, il était commode et didactiquement rentable de n'utiliser qu'un seul alphabet.

Il avait aussi des avantages linguistiques. Les vingt-six lettres de l'alphabet latin étaient trop peu nombreuses pour représenter les langues pour lesquels il était utilisé, d'où la multiplication de signes diacritiques ou de lettres modifiées – différentes selon les langues. L'alphabet cyrillique utilisé pour le russe (33 lettres) offrait plus de possibilités.

Il avait aussi des avantages économiques, dans le domaine de l'imprimerie : on n'avait plus besoin que de caractères cyrilliques.

Mais ce changement s'inscrivait aussi dans le cadre des mutations intervenues en URSS et de son rapport au monde. Au début des années 1920, la perspective de mouvements révolutionnaires dans les pays européens avait favorisé le choix de l'alphabet latin pour l'écriture de langues autres que le russe, mais dans les années 1930, la révolution mondiale n'était plus qu'une perspective lointaine. L'orientation stratégique défendue par Staline était la construction du socialisme dans un seul pays, et face aux menaces de guerre, la priorité était au renforcement de l'URSS. D'où la volonté de resserrer les liens entre les différentes nationalités autour de la plus nombreuse : les Russes. A l'époque des tsars, les bolchéviks avaient accusé la Russie de chauvinisme de grande puissance vis-à-vis des nationalités périphériques et traité l'Empire russe de "prison des peuples". Mais vingt ans après la révolution d'Octobre, cette accusation s'était estompée. Au contraire, le rôle historique de la Russie et sa place prédominante dans l'ensemble de l'URSS étaient revalorisés (Carrère d'Encausse 1979 : 77-85).

Les conceptions nouvelles ont été par la suite clairement exprimées par Staline dans deux discours. Extraits :
– 1944-11-06 : "Dans le patriotisme soviétique se réunissent harmonieusement les traditions nationales des peuples et les intérêts vitaux communs de tous les travailleurs de l'Union soviétique." (Staline 1951 : 184)
– 1945-05-24 : "Je porte un toast à la santé du peuple russe, parce que dans cette guerre, il a mérité la reconnaissance générale comme force dirigeante de l'Union soviétique, parmi tous les peuples de notre pays." (Staline 1951 : 226) [traduit de l'allemand par moi, JP]

Bref, le passage des langues de l'Asie centrale à l'alphabet cyrillique représentait un pas vers une plus grande cohésion de l'URSS et aussi vers la russification. Ainsi, par delà les différences d'utilisation des lettres cyrilliques dans les différentes langues turciques, l'un des aspects de la réforme était que chaque alphabet devait comprendre toutes les lettres nécessaires à l'écriture du russe, de façon à ce que les noms propres et les emprunts russes soient écrits de la même façon dans toutes les langues.

Au terme de cette réforme, seules en URSS l'Arménie et la Géorgie et, à partir de 1940, les pays baltes annexés utilisaient une écriture autre que cyrillique.


De l'alphabet cyrillique à l'alphabet latin

La question d'un changement d'écriture se posa à nouveau quarante ans plus tard dans le cadre du développement de tendances nationalistes, de l'éclatement de l'URSS et de la proclamation de l'indépendance de l'Ouzbékistan et des autres républiques soviétiques à majorité musulmane (1991) : Azerbaïdjan, Kazakhstan, Kirghizistan (nouveau nom de la Kirghizie – stan = pays), Tadjikistan et Turkménistan (nouveau nom de la Turkménie).

Plusieurs options se présentaient (voir Schlyter 1997 pour plus de détails) :

1. Maintien de l'écriture cyrillique. Cela aurait été la solution la plus simple, d'autant plus que le russe représentait la lingua franca de la région : il était massivement utilisé dans l'administration et beaucoup de gens l'avaient appris comme première langue vivante étrangère. De fait, un projet de simplification de l'alphabet utilisé depuis 1940 fut élaboré dès 1989, mais rapidement oublié après l'indépendance : cette solution ne coïncidait pas avec la volonté d'émancipation par rapport au grand frère russe, qui demeure cependant (en 2009) le principal partenaire économique de l'Ouzbékistan.

Se posait aussi le problème des minorités russes – près de 20 % de la population d'Asie centrale en 1989 (selon Thorez 2009) : si l'alphabet cyrillique est toujours employé au Kazakhstan et au Kirghizistan, la raison en est la proportion importante de Russes (et plus encore de russophones, car certains non-Russes sont de langue maternelle russe) qui vivent dans ces deux pays (37,8 % de Russes au Kazakhstan et 21,5 % en Kirghizie en 1989, contre moins de 10 % dans les trois autres républiques ; chiffres in Thorez 2009).

2. Retour à l'écriture arabe. Les pays musulmans auraient bien voulu. Mais cette option, furtivement envisagée, fut rapidement rejetée pour ne pas favoriser le développement de relations privilégiées avec les pays musulmans de la région (avec l'Iran chiite notamment). Au Tadjikistan, de langue indo-européenne proche du persan, le retour à un alphabet arabo-persan (utilisé en Iran) fut bien décidé, mais abandonné de fait quelques années plus tard. Le tadjik s'écrit toujours principalement avec l'alphabet cyrillique.

3. Utilisation d'un système alphabétique semblable à celui du turc. La Turquie aurait bien voulu :

Ils [= les Turcs] avaient en fait, dès le début des années 1990, travaillé à un alphabet commun pour toutes les langues turques. Les ministres de la Culture et de l’Education de Turquie, d’Azerbaïdjan et des quatre Etats d’Asie centrale s’étaient même mis d’accord sur une […] Administration commune pour la culture et les arts türk. [...] Le projet aboutit à l’adoption d’un alphabet commun türk de 34 lettres latines. L’idée était que chaque Etat puise dans le projet ce qui lui semblait convenir ; donc non pas que les Etats l’adoptent tel quel, mais qu’ils s’en inspirent plutôt pour mener à bien leur réforme linguistique. (Balci 2005 : 304)

Si l'Azerbaïdjan – le pays le plus proche de la Turquie – adopta bien un alphabet latin à peu près conforme à cet alphabet commun, le Turkménistan et l'Ouzbékistan n'en firent rien. Là encore, volonté d'indépendance par rapport à tout nouveau "grand frère". En fin de compte, chaque république eut sa propre politique linguistique et son propre alphabet.

Nouvel alphabet latin pour l'ouzbek

alpha

Le nouvel alphabet ouzbek fut adopté en 1993 et modifié en 1995. Les modifications de 1995 concernent l'élimination des lettres avec diacritiques et leur remplacement par des digrammes constitués de signes faisant partie du standard ASCII et directement accessibles au clavier d'un ordinateur :

– digrammes <ch>, <sh> et <ng> ;
– utilisation d'une sorte d'apostrophe pour <g'> et <o'> ; sa forme "officielle" est une virgule culbutée placée en haut (Unicode : U+02BB), mais ses réalisations concrètes sur des inscriptions publiques sont des plus variables : petit trait vertical ou oblique, virgule non culbutée, simple apostrophe, etc. ;
– l'apostrophe proprement dite est utilisée soit avant une voyelle pour marquer sa position à l'initiale d'une syllabe (et éviter la liaison avec la consonne précédente), soit après une voyelle pour en marquer l'allongement ; elle est normalement réalisée comme une virgule non culbutée placée en haut (Unicode : U+02BC).

Ci-contre : tableau présentant l'alphabet latin pour l'apprentissage de l'écriture. Samarqand, 2009.

– Une traduction anglaise de la résolution nº 339 du gouvernement ouzbek (24 août 1995) sur le nouvel alphabet et l'utilisation des lettres figure sur le site de Mark Dickens :
http://www.oxuscom.com/orthography.htm.

Le nouvel alphabet devait avoir remplacé l'alphabet cyrillique en 2000, délai repoussé une première fois à 2005, puis à 2010. Car la mise en œuvre du changement s'est avérée plus problématique que prévu : toute la population est alphabétisée dans l'écriture cyrillique, les livres imprimés disponibles sont presque tous en caractères cyrilliques (on peut le constater dans une grande bibliothèque comme celle de Samarqand). Les nouvelles générations qui n'apprennent que l'écriture latine n'auraient accès qu'à un patrimoine culturel très réduit, et les générations qui ne connaissent que le cyrillique seraient coupées des publications nouvelles en caractères latins. A ces difficultés liées à l'utilisation de la langue ouzbèke s'ajoute le problème du russe, dont l'usage est loin d'avoir disparu : même les documents officiels, qui doivent être en ouzbek, sont généralement traduits en russe.

Toutes ces données expliquent pourquoi l'alphabet cyrillique était encore massivement employé en 2009, y compris pour la presse (peu nombreuse) et les inscriptions les plus diverses – à l'exception notoire des panneaux indicateurs, tous en caractères latins. L'avenir de la réforme de l'écriture paraissait bien incertain, même si elle n'était pas du tout abandonnée (voir Kozlova 2007 et Uzman 2010). Voici, en 2017, le constat mitigé établi par un article publié sur le site Eurasia.net (hébergé par le Columbia University’s Harriman Institute, New York) :

At present, the Latin alphabet has been fully incorporated in Uzbekistan’s syllabus. It is also used interchangeably with Cyrillic on road signs and in the metro system.
But newspaper editors have resisted similar efforts, fearing disaster for their circulation figures. The Uzbek Internet, meanwhile, has to some extent adopted both Latin and Cyrillic. Many official government websites, for example, provide Uzbek language texts in both versions, as do some news websites.
Red tape remains firmly the domain of Cyrillic, however.
     Source : Latin Alphabet in Uzbekistan: To B or Not to Б. http://www.eurasianet.org/node/83026 (consulté le 2017-04-20).

Il est compréhensible que les changements d'alphabets, l'influence de standards différents de romanisation, la concurrence entre l'ouzbek et le russe, voire aussi l'influence des usages anglo-saxons engendrent des confusions dans l'orthographe, y compris des noms propres. Ainsi, pour l'une des grandes villes d'Ouzbékistan, on peut voir sur place les orthographes suivantes : BUXORO (orthographe officielle), BUKHARA (translittération du russe), BUKHORO, BUHORO. Pour la capitale TOSHKENT : TASHKENT (translittération du russe) et même une graphie TOSHKEHT (vue quelque part en 2009 sur la route entre Xiva et Buxoro), qui résulte de l'utilisation de l'équivalent cyrillique du N latin.

– Tableau de correspondance entre alphabet cyrillique et alphabet latin établi par le gouvernement ouzbek et disponible sur le site du BGN-PCGN :
http://earth-info.nga.mil/gns/html/Romanization/Romanization_Uzbek.pdf.


Alphabets cyrilliques, latins et valeur phonétique

Ci-dessous figurent l'alphabet cyrillique utilisé avant l'indépendance, le projet de réforme de 1989, l'alphabet latin adopté en 1993, celui qui résulte des modifications de 1995 et enfin la valeur phonétique des lettres (sur la base de Schlyter 1997, Comrie 1996 et de la résolution du gouvernement ouzbek de 1995). L'ordre officiel des lettres de l'alphabet actuel apparaît sur le tableau présenté plus haut.

uzbek


Références bibliographiques

Balci, Bayram, 2005. Les relations entre la Turquie et l'Asie centrale turcophone. Outre-Terre 10 (2005, 1) : 297-315. Document en ligne sur le site de Cairn (accès restreint), consulté le 2009-08-02.

Baldauf, Ingeborg, 1993.  Schriftreform und Schriftwechsel bei den muslimischen Russland- und Sowjettürken 1850-1937 : ein Symptom ideengeschichtlicher und kulturpolitischer Entwicklungen. Budapest : Akadémiai Kiadó.

Carrère d'Encausse, Hélène, 1979. Staline. L'ordre par la terreur. Paris : Flammarion. Collection Champs.

Castagné, Joseph, 1926. Le congrès de turkologie de Bakou en mars 1926. Revue du Monde Musulman 63, 1: 15-90. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-02-10.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k103856g.

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