Jacques Poitou
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Ecriture du turc


Dans l'Empire ottoman, on écrivait le turc (langue agglutinante) avec l'alphabet arabe (ou plus exactement arabo-persan), écriture par excellence de l'islam. Mais il ne rendait ni l'écriture ni la lecture aisée. Il comprenait par exemple quatre caractères pour l'unique z de la langue turque. A l'inverse, alors que le turc possède huit voyelles, l'alphabet en usage n'en fournissait que trois, six à la rigueur avec les signes diacritiques, qu'il n'était pas courant de noter. La seule lettre kaf pouvait noter des consonnes différentes (k, g, n, j). Voir Vatin (1988 : 70) et Lewis (1999 : 27), qui donne l'exemple suivant : "?wlw in an Ottoman text may be read as Turkish ulu 'great' or ulu [Arabic] 'possessors', ölü 'dead', evli 'married', avlu 'countrygard', avli 'stocked with games'." Georgeon (1995 : 199 sq.) donne entre autres l'exemple de oldu (il devient) qui s'écrivait comme öldü (il est mort).

voirEcriture arabe
voirPremière écriture d'une langue turcique : l'écriture de l'Orkhon

A ces difficultés spécifiques à l'écriture du turc s'en ajoutaient deux autres inhérentes à l'écriture arabe : la variabilité de la forme des lettres en fonction de leur position (à l'initiale d'un mot, à la finale, au milieu, en position isolée) et l'existence des ligatures – deux faits qui ne facilitent ni l'apprentissage ni l'impression typographique.

callig Art calligraphique dans l'Empire ottoman (série de six images)

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Quelle réforme ?

La question d'une réforme de l'écriture avait émergé, dans les dernières décennies de l'Empire ottoman, en liaison avec une prise de conscience de l'arriération du pays. Des propositions de réforme avaient vu le jour, sans aboutir : simplification de l'alphabet arabe ou adoption de l'alphabet latin. Mais c'est seulement après la fondation de la république que ces projets sont relancés et peuvent aboutir.

Le contexte a radicalement changé. Si, à l'époque ottomane, l'alphabet arabe pouvait apparaître comme un facteur d'unité entre les différentes ethnies de l'empire, dont la plupart étaient de religion musulmane, la réduction du territoire de la république à l'Anatolie et à la région d'Istanbul modifie la donne. L'objectif des fondateurs de la république, Mustafa Kemal (1881-1938) en tête, est de créer un Etat turc selon le principe de l'Etat-nation, dans lequel le turc est défini comme la langue nationale. La réforme de l'écriture s'inscrit dans le cadre plus vaste des réformes destinées à refonder l'Etat – un Etat nouveau et moderne – après la dislocation de l'Empire ottoman. Cette orientation revêt au moins trois aspects :

– rupture avec le passé ottoman et avec la domination de la religion, considérés comme causes de l'arriération du pays ;
– modernisation du pays en vue de son développement ;
– réorientation du pays vers l'Europe occidentale développée.

"Le but des mesures révolutionnaires prises et de celles que nous allons prendre, est d'amener le peuple de la République turque à un stade moderne et civilisé.", proclame Mustafa Kemal en 1925. (cité in Lewis 1968 : 116)

Parmi ces mesures : abolition du sultanat (1922), abolition du califat (1923), prise en main de l'éducation par l'Etat et suppression des écoles coraniques, adoption d'un code civil, d'un code pénal, d'un code du commerce, émancipation des femmes, réforme vestimentaire (interdiction du fez – "loi du chapeau" – 1925), suppression de la référence à l'islam dans la constitution (1928), adoption du calendrier grégorien (1925), adoption des chiffres dits "arabes" (c'est-à-dire ceux utilisés en Occident) (1928), etc. La réforme de l'écriture et de la langue a deux objectifs plus spécifiques : réduire l'analphabétisme (en 1927, seulement 10,6 % de la population de 7 ans ou plus sait lire – 17,4 % des hommes et 4,7 % des femmes ; chiffres in Shaw 1977 : 387) et couper les jeunes générations du passé ottoman et islamique.

Après plusieurs années d'hésitations, Mustafa Kemal met en place, fin mai 1928, une commission qui se réunit fin juin sous sa présidence et qui a pour mission d'élaborer un alphabet latin pour le turc. Trois options ont été pendant un temps envisagées :

– une simple translittération des signes de l'écriture arabe (un signe latin pour chaque signe arabe) : solution rejetée car elle ne résolvait pas le problème de la discordance entre l'écriture arabe et la prononciation ;
– l'adoption du système orthographique français, ce que la France aurait évidemment souhaité tandis qu'à l'inverse, l'Angleterre ne souhaitait pas voir l'influence de la France se développer : solution rejetée en raison de la complexité de l'orthographe française (Georgeon 1995a : 210-211) ;
– l'adoption d'une orthographe phonétique, avec une correspondance biunivoque entre graphèmes et phonèmes : c'est la solution qui est retenue.

Les travaux d'élaboration du nouveau système d'écriture sont menés rondement, et dès le 8 août, Mustafa Kemal présente ainsi la nécessité du changement lors d'une réunion de son parti, le Parti républicain du peuple, à Istanbul :

Il est nécessaire pour nous de nous défaire de ces signes incompréhensibles, dans les étaux desquels notre cerveau languissait depuis tant de siècles. Apprenez au plus vite les nouvelles lettres turques et enseignez-les au peuple, au paysan, au berger, au déchargeur, au batelier. Sachez que c'est votre devoir national patriotique. En l'accomplissant, rappelez-vous que c'est honteux pour une nation d'avoir 80 p. 100 d'illettrés. (cité par les Izvestia du 1928-09-19, traduit in Castagné 1928 : 593)


Alphabet

L'alphabet turc comporte 29 lettres. Trois lettres de l'alphabet latin sont inutilisées : Q, W et X. Mais l'alphabet turc comporte six lettres modifiées :

– deux avec cédille, <c> et <s>, qui sont utilisées également pour d'autres langues à alphabet latin ;
– deux avec tréma, <ö> et <ü>, également utilisées pour d'autres langues ;
– <g> avec brève, création originale ;
– deux variantes de <i>, avec et sans point, aussi bien pour la minuscule que pour la majuscule.

Ci-dessous l'alphabet actuel avec la valeur phonique des lettres (sans mention des variantes). Le second signe <g> avec diacritique peut marquer l'allongement de la voyelle précédente, la semi-voyelle palatale ou une très brève pause.

turc

Sur les quelques distorsions dans la correspondance graphèmes-phonèmes, voir Vatin (1988 : 73 sq.) et Lewis (1999 : 27-39).


La mise en œuvre de la réforme

A peine la réforme élaborée et avant même que la loi soit promulguée, Mustafa Kemal commence à parcourir le pays avec un tableau noir portatif pour diffuser le nouvel alphabet et l'enseigner. La loi est adoptée le 1er novembre 1928, elle entre officiellement en vigueur deux jours après. A partir du 1er janvier 1929, toutes les publications doivent être en alphabet latin et à partir du 1er juin 1929, toute la correspondance avec les administrations doit également être écrite en caractères latins. L'utilisation de l'alphabet arabe est désormais confinée dans les seuls textes religieux. (voir le détail dans Çaymaz & Szurek 2007).

Réforme rapide, donc, comme l'a voulu Mustafa Kemal, qui rétorquait à ceux qui proposaient une réforme étalée sur au moins plusieurs années : "Either this will happen in three months or it won't happen at all." (cité in Lewis 1999 : 34)

voirCas de l'ouzbek, autre langue turcique

Les raisons du succès

kemal
Le premier facteur, déterminant, du succès de la réforme – outre la simplicité du nouvel alphabet – est l'engagement personnel fort de Mustafa Kemal et sa volonté d'user de toutes les ressources du pouvoir pour l'imposer, et d'abord dans l'administration et l'enseignement. La réforme de l'écriture va de pair avec la prise en main par l'Etat de l'enseignement qui était, dans l'Empire ottoman, aux mains des religieux.  Aucune opposition ne peut se manifester.

Ci-contre : Mustafa Kemal enseigne le nouvel alphabet turc (septembre 1928).
Source : site de la présidence de la république de Turquie.
http://www.tccb.gov.tr/sayfa/ata_ozel/fotograf/, consulté le 2010-01-12.


Second facteur : dans les années vingt, l'immense majorité de la population est analphabète ; seule une minorité a donc à changer ses habitudes d'écriture et de lecture (notamment en ce qui concerne le sens de l'écriture : de droite à gauche dans l'écriture arabe et de gauche à droite dans l'écriture latine). L'introduction de la nouvelle écriture, immédiatement enseignée dans les établissements scolaires, s'accompagne d'une vaste campagne d'alphabétisation auprès des adultes.

Le succès de la réforme "s'explique par le fait que l'alphabétisation répond à un besoin et à une demande croissante au sein de la société turque", selon Georgeon (1995b : 179). Il considère le changement d'alphabet comme une "étape, importante certes, sur la voie qui a conduit des Turcs de plus en plus nombreux à la maîtrise de la lecture et de l'écriture" – voie qui était déjà amorcée dans les dernières décennies de l'Empire ottoman.

Troisième facteur : la réforme est ancrée dans une propagande nationaliste. Le Premier ministre, Ismet Paşa, précise d'ailleurs bien qu'il ne s'agit pas d'un alphabet latin, mais d'un alphabet turc : "L'alphabet nouveau est bien un alphabet turc, et on ne peut lire grâce à lui que la seule langue turque." (discours du 1928-08-29, cité in Georgeon 1995a : 210) "Romanization was sold to the public as a means of authentification." (Coulmas 1989 : 243)

De fait, quelles qu'aient été les évolutions politiques et idéologiques depuis la Seconde Guerre mondiale, avec notamment la libéralisation du système politique et le regain que connaît la religion musulmane, l'utilisation de l'alphabet latin reste un fait accompli. Le développement des relations avec l'Europe occidentale et avec les Etats-Unis conforte cet état de fait : la Turquie est membre de l'Organisation européenne de coopération économique depuis 1948, du Conseil de l'Europe depuis 1949, de l'OTAN depuis 1951 et elle a présenté une demande d'adhésion à l'Union européenne en 1987.

Mais le changement d'alphabet a-t-il atteint ses objectifs ? Il devait permettre de liquider l'analphabétisme, mais Georgeon (1995a) note que les progrès en ce domaine ont été lents et les résultats sont restés longtemps modestes : 19,4 % sont alphabétisés en 1935, 22,4 % en 1940 et 70 % au début des années quatre-vingt. Le nouvel alphabet devait aussi contribuer à ouvrir à la Turquie les portes de l'Occident, mais celui-ci "continue à tenir à distance la Turquie"...


Perception de l'écriture du turc à l'étranger

Aux yeux d'un étranger qui n'est pas familier de la langue turque, l'aspect de l'écriture se distingue surtout par une abondance de deux voyelles avec tréma (Umlaut en allemand), surtout du <ü>. Voir par exemple le mot müdürlük (direction) ou gülünüz (riez). Cette particularité frappe surtout les Allemands, certes habitués aux <ä, ö, ü> avec Umlaut, mais en bien moins grande fréquence – et en Allemagne vit une importante communauté turque, en particulier à Berlin.

Ce fait est parodié dans l'image ci-contre, extraite d'une bande dessinée de Gerhard Seyfried. Les Turcs en train de réparer leur voiture disent : MERCÜDÜS (Mercedes), BÜNZ (Benz), TÜV (sigle du contrôle technique des véhicules en Allemagne), ATATÜF (mot-valise formé à partir de Atatürk et de TÜV).

Source : Seyfried, Gerhard, 1990. Flucht aus Berlin. Berlin : Rotbuch-Verlag, p. 8.

Autre exemple : une vidéo satirique difusée dans l'émission Extra 3 le 17 mars 2016 sur le président turc Recep Tayyip Erdoğan lui fait dire Tschü mit ü – modification de l'expression familière tschö mit ö (< français adieu).

Cette particularité est – en partie – la conséquence du principe de l'harmonie vocalique qui conditionne la forme phonique des mots. Une syllabe contenant a ou ı [i sans point] ne peut être suivie que d'une syllabe dont la voyelle est a ou ı [i sans point] De même, après e ou i, on ne peut avoir que e ou i, après o ou u, on ne peut avoir que a ou u et après ö ou ü, on ne peut avoir que e ou ü. (Bazin 1987 : 14)

seyfried

Références bibliographiques

Akin, Salih & Akinci, Mehmet-Ali, 2003. La réforme linguistique turque. Glottopol 1. Document en ligne, consulté le 2008-02-26.
http://www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol/telecharger/numero_1/gpl1_06akin.pdf.

Bazin, Louis, 1987. Introduction à l'étude pratique de la langue turque. 3e édition. Paris : Maisonneuve.

Castagné, Joseph, 1928. Le mouvement de latinisation dans les républiques soviétiques musulmanes et les pays voisins (documents de presse russe, choisis, réunis et traduits par J. Castagné. Revue des Etudes Islamiques 2 : 559-595.

Çaymaz, Birol & Szurek, Emmanuel, 2007. La révolution au pied de la lettre. L’invention de l’alphabet turc. European Journal of Turkish Studies, Thematic Issue 6. Document en ligne sur le site Revue.org, consulté le 2014-01-01.
http://ejts.revues.org/1363.

Coulmas, Florian, 1989. The Writing Systems of the World. Oxford/Cambridge : Blackwell.

Georgeon, François, 1995a. Des Ottomans aux Turcs. Naissance d'une nation. Istanbul : Isis.

Georgeon, François, 1995b. Lire et écrire à la fin de l'Empire ottoman : quelques remarques introductives. Revue du monde musulman et de la Méditerranée 75, 1 : 169-179. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2010-01-17.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0997-1327_1995_num_75_1_2621.

Lewis, Geoffrey, 1968. La Turquie. Traduit de l'anglais. Verviers : Marabout Université.

Lewis, Geoffrey, 1999. The Turkish Language Reform. A 'Catastrophic' Success. Oxford : Oxford University Press.

Shaw, Stanford, J., 1977. History of the Ottoman Empire and Modern Turkey. Volume II : Reform, Revolution, and Republic. The Rise of Modern Turkey, 1808-1975. Cambridge/London/... : Cambridge University Press.

Vatin, Nicolas, 1988. De l'osmanli au turc de Turquie, les aventures d'une langue. Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée 50, 1 : 68-84. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2010-01-06.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0035-1474_1988_num_50_1_2254.


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