Jacques Poitou
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Notes tironiennes



Dans plusieurs textes de la littérature de l'Antiquité grecque et romaine sont mentionnées des notes qui permettent d'écrire aussi rapidement que l'on parle.

Diogène Laërce, Vie de Xénophon, XI, 48 (Ve-IVe s. avant notre ère). C'est le plus ancien témoignage sur l'écriture rapide.

Socrate, poursuivant ses questions, lui demanda où se faisaient les gens de bien, et, devant son embarras, lui dit : "Viens avec moi et tu le sauras." Xénophon devint donc le disciple de Socrate. Il fut le premier à prendre des notes et à faire connaître les paroles de Socrate aux hommes en rédigeant ses Mémorables.

Plus explicite, Plutarque (Vie de Caton le Jeune, 28) rapporte les innovations de Cicéron pour la transcription du discours de Caton à l'époque de la conjuration de Catilina :

C'est, dit-on, le seul discours de Caton qui ait été conservé. Le consul Cicéron avait, en effet, enseigné aux scribes les plus prompts un système de notation où de petits caractères brefs rendaient le même sens qu'une quantité de lettres, et il les avait dispersés en différents endroits de la curie [66] . Car on n'employait pas encore de sténographes, et l'on n'en possédait pas ; c'est alors que, pour la première fois, on en trouve trace.


Notes tironiennes (notae tironianae)

Bien que la technique des notes ne soit pas évoquée dans ces textes, il s'agit sans doute de ce qu'on appelle les notes tironiennes (tironianae notae), du nom du secrétaire (ancien esclave affranchi) de Cicéron, Tiron, à qui la tradition attribue la paternité de ces procédés. Il s'agit d'un système spécifique de transcription rapide des mots.

Mais par delà sa spécificité, ce système n'est pas sans rapport avec d'autres procédés brachygraphiques : abréviation par suspension (= représentation d'un mot par son initiale), abréviation par contraction (suppression de lettres du milieu du mot), utilisation de lettres suscrites pour la représentation des finales, utilisation de signes autres que ceux de l'alphabet. Ces procédés étaient fréquemment utilisés, notamment dans les textes juridiques (notae iuris ; voir Steffens 1910 : XXXIII). Chatelain (1910) mentionne également plusieurs variantes d'une écriture brachygraphique syllabique (un signe simplifié par syllabe). Les notes tironiennes ne sont, au fond, qu'une exploitation spécifique des procédés d'abréviation.

voirAbréviations

Plus explicite que Plutarque, Isidore de Séville (VIIe siècle) en parle ainsi dans ses Etymologiae. En voici la reproduction du manuscrit (Biblioteca Ambrosiana, Milan), le texte latin (Steffens 1910 : pl. 33) et la traduction de Février (1959 : 492) :

isidore XXII. De notis vulgaribus. Vulgares notas Ennius primus mile et centum invenit. Notarum usus erat, ut quidquid pro contentione apud in iudices diceretur, librarii scriberent conplures simul astantes, divisis inter se partibus, quod quisque verba et quo ordine exciperet. Romae primus Tullius Tiro Ciceronis libertus commentus est notas, sed tantum praepositionum. Post eum Virsamnius, Filargius, et Aquila, libertus Mecenatus, alius alias addiderunt ; deinde Senica, contractu omnium digestoque et aucto numero opus efficit in quinque milia. Notae autem dictae, eo quod verba vel syllabas praefixis caracteribus notant, ut et ad notitiam legentium revocent. Quas qui didicerunt, proprie iam notarii appellantur.
Cliquez sur la vignette pour voir le manuscrit en grand.

Ennius le premier trouva les vulgares notae ("abréviations populaires" ? ou "usuelles" ?), au nombre de onze cents. On s'en servait ainsi : tous les discours tenus dans les assemblées publiques ou devant les tribunaux étaient notés par des scribes (librarii) : présents plusieurs à la fois, ils se répartissaient la tâche : ce que chacun noterait et dans quel ordre (ils se relaieraient). A Roma (Rome), un affranchi de Cicéron, Tullius Tiron, exposa par écrit (? commentatus est et non commentus est) le premier les abréviations (notas), mais seulement celles des prépositions. Après lui Vispanius Filargius et Aquila, l'affranchi de Mécène, firent, chacun de son côté diverses additions. Enfin Sénèque, les ayant toutes rassemblées et mises en ordre et en ayant porté le nombre à cinq mille, (en) fit un ouvrage. [Les deux dernières phrases du texte latin ci-dessus ne sont pas traduites.]

Si certaines indications contenues dans ce texte (écrit sept ou huit siècles après les faits relatés) soulèvent quelques problèmes (les rôles d'Ennius, de Tiron et de Sénèque, le nombre des notes), il est bien attesté que ces notae étaient utilisées pour la transcription des discours politiques ou juridiques à l'époque de la république romaine. Mais rien n'en a subsisté. L'attestation (brève) la plus ancienne date du IVe siècle. On en trouve ensuite dans des diplômes mérovingiens, mais ce n'est qu'à partir du VIIIe siècle que ces notes sont documentées, avec, notamment, différents manuscrits des Commentarii notarum tironianarum (fin du VIIIe siècle) qui en recensent 12 000 – soit beaucoup plus qu'un dictionnaire usuel (Muzerelle 2006). Selon les spécialistes, ces manuscrits remontent à une source unique qui serait antérieure de plusieurs siècles.

Dans la plupart des cas, les notes tironiennes apparaissent dans les indications de fin de texte ou dans des notes marginales sur plusieurs centaines de manuscrits. Mais ces notes étaient enseignées dans les monastères à l'époque carolingienne : ce n'est pas un hasard que le seul texte écrit entièrement en notes soit un psautier, dont les moines devaient connaître le contenu par cœur (voir le facsimilé d'une page du psautier conservé à bibliothèque de Berne dans Steffens 1910 : pl. 56a).

Les notes sortent de l'usage aux alentours du XIe siècle. On peut y voir la conséquence des changements politiques qui affectent l'Europe avec l'éclatement de l'empire carolingien. Sans doute aussi les notes tironiennes n'étaient-elles pas adaptées à la transcription des langues romanes issues du latin, mais à l'époque, on écrivait, et pour longtemps encore, surtout en latin (Guénin 1908).

C'est en liaison avec le développement de méthodes sténographiques, au XIXe siècle, qu'elles deviennent un objet d'étude pour les chercheurs.

voirSténographie


Fonctionnement des notes

steffens Noms des douze mois de l'année en notes tironiennes et en clair (en italique figurent les segments abrégés) : Ianuarius, Februarius, Martius, Aprilis, Maius, Iunius, Iulius, Augustus, September, October, November, December.
(= extraits d'un fragment d'un dictionnaire joint à un psautier écrit entièrement en notes tironiennes, IXe siècle. Berne, Stadtbibliothek. Steffens 1910 : pl. 56a)

Le principe spécifique des notes tironiennes est le suivant : un mot est représenté par un signe principal correspondant au lexème (ou à la racine du mot) et un signe auxiliaire correspondant à la finale (auxquels s'ajoute éventuellement un signe pour le préfixe). Le signe auxiliaire peut être absent (notamment pour les mots invariables, au nominatif singulier des substantifs ou à la troisième personne de l'indicatif présent des verbes). C'est, comme le remarque Février (1959 : 491), "une écriture idéographique adaptée à une langue flexionnelle au moyen de 'compléments phonétiques'".

Le signe principal est issu à la fois d'un processus d'abréviation (du même type que celui en usage dans l'écriture standard) et d'une simplification graphique des lettres. Il existe plusieurs variantes de ces signes, l'une issue de la capitale romaine, les autres issues des lettres d'une écriture cursive. Dans les exemples présentés ci-dessus pour les noms des mois, on reconnaît dans les signes principaux des notes tironiennes une simplification des capitales initiales.

Voici cet alphabet (d'après Chatelain 1900) :

alpha

Mais le signe principal n'est pas composé de signes correspondant chacun aux lettres de l'écriture standard : les voyelles non initiales et certaines consonnes ne sont pas représentées et les signes sont liés les uns aux autres, d'où pour certains, une rotation vers la droite.

Exemples (ci-dessus) : dans februarius le signe principal est représenté des signes liés de F, B et R, pour augustus, on a seulement A, pour december, on a DB

Le signe auxiliaire, qui représente la finale (suffixes dérivationnels et flexionnels), est placé à droite, à gauche, au-dessus ou en dessous du signe principal et il est toujours plus petit que lui. Il s'agit soit de lettres simplifiées de tracé plus cursif, soit de signes conventionnels comme le point, qui sert souvent à marquer le terme neutre (p. ex. le nominatif – voir les exemples ci-dessus du point représentant la finale -us).

Exemples : formes fléchies de silva (forêt – 1ère déclinaison), esse (être, indicatif présent) et amare (aimer – 1ère conjugaison), d'après Chatelain 1910.

silvaesse
amare

Enfin, les notes tironiennes contiennent de nombreuses abréviations (notamment pour les mots les plus courants) et ligatures.

Selon Février (1959), le caractère cursif du signe auxiliaire révèle que son utilisation est postérieure à celle du signe principal (issu des capitales romaines). Ce qui impliquerait que les notes n'aient pas été créées par un seul homme (Tiron), mais serait le résultat d'un long processus.

– Pour plus de précisions sur l'usage des signes principaux et auxiliaires, voir Chatelain 1910 (ouvrage dont la partie principale est manuscrite, consultable en microfilm à la BnF) et Henke (cahier constitué entre autres à partir des cours de Bernard Bischoff, professeur de paléographie à Munich, sans doute vers 1950).

Exemple de texte en notes tironiennes

Ci-dessous la première ligne d'un extrait du psautier de Wolfenbüttel, avec transcription des signes tironiens et texte latin en clair, présenté dans Muzerelle (2006).

muzerelle


Evocation des notes dans la littérature latine – anthologie

L'usage de ces notes est évoqué brièvement dans plusieurs textes latins. En voici quelques-uns :

Cicéron, lettre à Atticus

Et quod ad te de decem leagtus scripsi, parum intellexisti, credo quia dia oemeion [en grec dans l'original] scripseram. (XIII, 32)

What I said about the ten legates, you did not fully understand, I suppose because I worte it in shorthand. (Cicero 1987 : 174-175)

Martial, Epigrammes

Notarius
Currant verba licet, manus est uelocior illis :
nondum linguae suum, dextra peregrit opus. (CCVIII)

Notaire
Les paroles ont beau courir : la main est plus rapide qu'elles : la langue n'a pas fini son ouvrage que la main a déjà achevé. (Martial 1973 : 252)

Quintilien, Institution oratoire

Namque alterum sermonem per biduum habitum pueri, quibus id praestabatur, exceperant, alterum pluribus sane quiebus, quantum notandu consequi potuerant, interceptum boni iuuenes, sed nimium amantes mei, temerario editionibus honore uulgauerant. (Promemium, 7)

Le premier [traité de rhétorique], en effet, est une série d'exposés faits pendant deux jours, recueillis par des garçons, à qui cette tâche était confiée, l'autre, qui comporte des leçons, réparties sur plusieurs jours, il est vrai, avait été, dans la mesure du possible, pris sous forme de notes par de braves gens qui, dans un excès d'affectation à mon égard, lui ont fait l'honneur d'une édition et d'une diffusion téméraires. (Quintilien 1975 : 51-52)

Suétone, Vie de Titus

E pluribus comperi notis quoque excipere uelocissi me solitum, cum amanuensibus suis per ludum iocum certantem.

Je tiens de plusieurs personnes qu'il avait aussi l'habitude de sténographier avec une extrême vitesse, car il s'amusait à concourir avec ses secrétaires. (Suétone 1980 : 69)


Références bibliographiques

Cappelli, Adriano, 1928. Lexicon Abbreviaturarum. 2e édition. Leipzig : J.J. Weber. Document en ligne sur le site de l'université de Cologne, consulté le 2007-12-26.
http://inkunabeln.ub.uni-koeln.de/vdibProduction/handapparat/nachs_w/cappelli/cappelli.html. [L'introduction à ce dictionnaire est en allemand.]
– Edition originale en italien (1912) sur le site de l'université de Moscou :
http://www.hist.msu.ru/Departments/Medieval/Cappelli/.

Chatelain, Emile, 1900. Introduction à l'étude des notes tironiennes. Paris : chez l'auteur. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2014-01-23.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6274153b.

Cicero, 1987. Letters to Atticus III. Cambridge/London : Harvard/Heinemann.

Diogène Laërce. Vie de Xénophon. Traduction : Robert Genaille, 1933. Document en ligne, consulté le 2009-01-12.
http://ugo.bratelli.free.fr/Laerce/SocrateDisciples/Xenophon.htm.

Février, James N., 1959. Histoire de l'écriture. 2e édition. Paris : Payot. 1ère édition 1948.

Guénin, Louis-Prosper, 1908. Histoire de la sténographie dans l'Antiquité et le Moyen Age. Les notes tironiennes. Paris : Hachette.

Henke, Karl-Eberhard, s.d. Tironische Noten. Handschrift B 16 der Bibliothek der Monumenta Germaniae Historica. Document en ligne, consulté le 2007-12-10.
http://141.84.81.24/Lexikothek/hs_b_16/hs_b_16.html.

Martial, 1973. Epigrammes. Tome II, 2e partie. Texte établi et traduit par H.J. Izaac. Paris : Les Belles Lettres.

Muzerelle, Denis, 2006. Les notes tironiennes. Document en ligne, consulté le 2007-12-10.
http://aedilis.irht.cnrs.fr/manuscrit/notes-tironiennes.htm.

Plutarque, Vie de Caton le Jeune, 28. Traduction : Bernard Latzarus, 1950. Document en ligne, consulté le 2009-01-12.
http://ugo.bratelli.free.fr/Plutarque/PlutarqueCatonUtique.htm.

Quintilien, 1975. Institution oratoire. Tome I, livre I. Texte établi et traduit par Jean Cousin. Paris : Les Belles Lettres,

Steffens, 1910. Paléographie latine. Trèves : Schaar & Dathe, Paris : Champion. Document en ligne, consulté le 2007-12-10.
http://archivi.beniculturali.it/Biblioteca/indexSteffens.html.

Suétone, 1980. Vie des Douze Césars. Texte établi et traduit par Henri Ailloud. Paris : Les Belles Lettres.

Tardif, Jean, 1864. Mémoire sur les notes tironiennes. in : Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des inscriptions et belles-lettres de l'Institut impérial de France. Antiquité de la france, II, 3. Paris : Imprimerie impériale, 104-169.


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