Jacques Poitou
Accueil
Plan du site
Langages | Ecritures | Ecritures latines | Ecriture chinoise | Numérique | Cryptographie | Typographie | Reproduction et transmission | Censure | Lexique | Jeux
Genèse | a | q | Latin | Pseudo-latin | Capitale romaine | Quadrata | Onciale | Gothique | Ecritures manuscrites | Ecritures rapides | Notes tironiennes | Sténographie | Orthographe | Vietnamien | Turc | Allemand | Serbo-croate | Ouzbek | Hongrois

Ecriture du tchèque



Avec le polonais, le sorabe, le slovène et, pour une part, le serbo-croate, le tchèque fait partie des langues slaves qui s'écrivent en caractères latins. Cette spécificité est liée à l'histoire politique et religieuse des Slaves.

voirEcritures du serbo-croate

Premières écritures en Bohême-Moravie

cyr-meth Des Slaves s'installent en Moravie et en Bohême à partir des Ve et VIe siècles.

En 862, le souverain de Grande-Moravie, le prince Rastislav, soucieux de contrebalancer l'influence du clergé romain, demande à l'empereur de Byzance d'envoyer en Moravie des missionnaires qui pourraient évangéliser les Slaves dans leur langue. Y sont donc dépêchés deux frères, Constantin (qui prendra le nom de Cyrille lors de son ordination en 869) et Méthode, originaires de Thessalonique. De langue maternelle grecque, les deux frères maîtrisent le bulgaro-macédonien, peu différent et en tout cas compréhensible des Slaves de Moravie.

Les premiers textes liturgiques en vieux-slave sont écrits avec l'alphabet glagolitique.

voirEcriture glagolitique

Le document le plus ancien, daté du IXe ou Xe siècle et originaire de Moravie, est le missel de Kiev (ainsi nommé car conservé à l'université de Kiev).

– Reproduction sur le site de J. Schaeken (professeur à l'université de Leiden) :
http://www.schaeken.nl/lu/research/online/publications/akslstud/album_kbl/index.htm.

En 867, le pape Adrien II (Hadrianus II) autorise l'utilisation du slave pour la liturgie (seuls le latin, le grec et l'hébreu étaient jusqu'alors acceptés), mais après la mort de Constantin (869) et de Méthode (885), cette autorisation est révoquée au profit de la liturgie latine. L'écriture glagolitique, encore utilisée au XIe siècle dans le monastère de Sázava et au XIVe siècle dans celui d'Emmaüs à Prague, finit par disparaître des pays tchèques. Elle n'a d'ailleurs jamais été utilisée que pour la liturgie en vieux-slave.

Intégrés au Saint-Empire romain germanique, les pays tchèques se trouvent désormais dans l'orbite religieuse de Roma (Rome) et dans la sphère d'utilisation de l'écriture latine.

– Ci-contre : statue de Constantin (Cyrille) et Méthode. Praha (Prague), Karlův most, 2009.


Adaptations de l'alphabet latin

Les premiers témoignages écrits en tchèque (différent du vieux-slave de la liturgie) remontent au IXe ou au Xe siècle, mais les premiers grands textes datent de la seconde moitié du XIIIe siècle. L'adaptation de l'alphabet latin à l'écriture du tchèque et la genèse de l'alphabet actuel se font en trois grandes étapes.

Avant Jan Hus

Dans un premier temps (IXe-XIIIe s.), on utilise l'alphabet latin tel quel, en représentant chaque phonème par une lettre. Mais le nombre de phonèmes est supérieur au nombre de graphèmes disponibles et certains graphèmes représentent donc des phonèmes différents.

Pour remédier à cette difficulté, on utilise à partir du début du XIVe siècle des digrammes ou des trigrammes pour représenter certaines consonnes dont la représentation était jusque là confondue avec celle d'autres et aussi pour distinguer les voyelles brèves et longues.

čas (temps) était écrit chzass, czas, czass, czzas ou czas (dans ce dernier cas, avec point sur z)
komár (moustique) était écrit comaar
(Exemples d'après Schröpfer 1968 : 18)

L'étape suivante est l'introduction de signes diacritiques.

La réforme orthographique de Jan Hus

Dans un traité intitulé Orthographia bohemica (1406 ou 1412), Jan Hus (vers 1370-1415), professeur de théologie à l'université de Praha (Prague), initie une réforme sur la base d'une analyse phonologique des spécificités du tchèque.

Dès l'entrée, Hus indique clairement l'objectif de ses propositions :

Quia latinum abcedarium pro ydiomate bohemico scribendo non potest sufficere Propter quod scribentes bohemice discordant male sillabicant et sic aggravant sonos ac in lectura Quapropter placuit ut estimoutiliter latinum Abecedarium ad utilitatem scribendi bohemice aliquatenus contrahere deffectum supplere et literarum differenciam declarere.

Comme l'alphabet latin ne peut suffire pour l'écriture de la langue tchèque, que ceux qui écrivent en tchèque ne sont pas d'accord entre eux, épèlent mal et rendent ainsi plus difficile la prononciation lors de la lecture, j'ai pris la décision me semble-t-il utile de raccourcir l'alphabet latin pour l'écriture du tchèque, de combler ses lacunes et d'établir les différentes valeurs des lettres.
(Texte in Schröpfer 1968 : 58 ; traduction selon l'original et la traduction allemande)

Après lui, le principe est systématisé, essentiellement en deux temps, dans la seconde moitié du XVIe siècle sous l'impulsion des Frères tchèques et dans la première moitié du XIXe siècle à l'époque de la renaissance nationale des pays tchèques. Au moment des grands mouvements nationaux qui secouent toute l'Europe en 1848, l'inventaire des signes utilisés pour l'écriture du tchèque a atteint l'état qu'il présente toujours aujourd'hui.

 

– Ci-contre : Statue de Jan Hus. Praha (Prague), Staroměstské Náměstí, 2009.

hus

Les trois signes diacritiques de l'écriture du tchèque

barac Nom d'un bistrot (hélas fermé), comportant les trois signes diacritiques du tchèque : čárka, háček, (čárka), kroužek. L'écriture (gothique) est une sorte de Schwabacher.

Praha (Prague), Holešovice, 2009.

ček

Le premier aspect de la réforme de Hus est la distinction entre deux séries de consonnes par le moyen d'un point suscrit (punctus rotundus) :

si non ponitur punctus rotundus super litera aliqua ex iam dictis, tunc debet pronunciari more latinorum. Sed si ponitur desuper tunc ad ydioma Bohemicum debet flecti.

S'il n'y a pas de point au dessus de l'une de ces lettres, elle doit être prononcée à la façon des Latins, mais s'il y a un point dessus, il faut la prononcer autrement, à la façon des Tchèques.
(Texte in Schröpfer 1968 : 64 ; traduction selon l'original et la traduction allemande)

L'usage du point peut lui avoir été inspiré par l'observation de l'hébreu, peut-être aussi par l'usage qui en était fait en irlandais (Schröpfer 1968). Ce point suscrit cède plus tard la place à un caron (háček = petit crochet), un circonflexe inversé, signe plus visible qu'un simple point. Pour les minuscules à jambages supérieurs (d, t), il est remplacé par une apostrophe.

On obtient ainsi les deux séries suivantes de consonnes :

– d t n c s z r
– ď ť ň č š ž ř

N.B. On distingue en tchèque actuel trois séries de consonnes (Pognan 1999 : 62) : les consonnes dures (d t n k r ch h/g), les consonnes molles (ď ť ň c j č ř š ž) et les consonnes neutres (b f l m p s v z), qui peuvent être soit dures soit molles selon l'environnement. On distingue également des voyelles molles (ě í i), une voyelle mixte (e) et des voyelles dures (toutes les autres). Une voyelle molle peut rendre molle la consonne qui précède. Exemple : <t> est une consonne dure et <t'> une consonne molle. <i> est une voyelle molle et <y> une voyelle dure. Dans <ty> ou <ta>, la consonne est réalisée comme dentale, mais dans <ti>, elle est réalisée comme palatale (ou mouillée, comme on dit traditionnellement pour ces consonnes slaves) du fait de la voyelle molle placée à sa droite.

Le háček est utilisé également pour l'écriture des autres langues slaves à écriture latine, ainsi que pour les langues baltes (estonien, letton, lituanien). Il sert de même dans les translittérations de l'écriture cyrillique.

voirTranslittérations de l'écriture cyrillique

Čárka

Second signe diacritique : ce que Hus appelle gracilis virgula, c'est-à-dire un accent aigu (čárka) qui sert à marquer les voyelles longues par différence avec les brèves.

Voyelles brèves : a e i o u y
Voyelles longues : á é í ó ú ý

<ó>, qui n'apparaissait que dans des mots étrangers, est remplacé par <o> lors de la dernière réforme de l'orthographe (1993), sauf cas particuliers (interjection ó).

Kroužek

Le troisième signe, un rond suscrit ("rond en chef" dans la nomenclature d'Unicode) sur le seul u (ů, kroužek), est issu de la combinaison de u+o. Comme ú, il représente une voyelle longue.


Situation actuelle

L'alphabet tchèque comporte 42 graphèmes différents pour les minuscules comme pour les majuscules (soient 84 en tout) : les 26 lettres de l'alphabet latin, dont certaines combinées avec des diacritiques, et un digramme, <ch>, placé dans l'ordre alphabétique, après <h>.

alpha

Valeur phonographique des graphèmes

Le principe de l'écriture est une correspondance biunivoque entre graphèmes et phonèmes. Voici la valeur phonétique générale des différents graphèmes (voir Janda & Townsend 2002 et Pognan1999 pour plus de précisions) :

consonnes

voyelles

Distorsions

Il existe plusieurs types de distorsions dans la correspondance entre forme graphique et forme phonique.

Sonorité

Les premières distorsions concernent l'opposition entre consonnes sonores et consonnes sourdes. Les consonnes sont réalisées sourdes à la finale, mais ce fait ne se reflète pas dans la graphie. De même, dans les groupes de consonnes, l'assimilation de la sonorité à celle de la dernière consonne n'est pas marquée dans la graphie.

Mouillure

Aux consonnes dites molles correspondent des graphèmes spécifiques devant a, o, u, mais pas devant i et e : à <di> correspond une consonne molle (par opposition à <dy>), de même à <dě> par opposition à <de>.

[u:]

A un u long correspondent deux graphèmes différents, selon la position : <ú> à l'initiale d'un mot (sauf exception) et <ů> ailleurs.

Géminées

Aux géminées graphiques correspond généralement une seule consonne.


Les mots écrits sans voyelles

En tchèque (comme dans d'autres langues !), certaines consonnes peuvent être vocalisées et constituer alors le noyau d'une syllabe. Leur réalisation phonique est constituée d'une voyelle neutre, centrale, et de la consonne considérée. Dans la tradition des études indo-européennes, on appelle sonantes ces consonnes aptes à fonctionner également comme voyelles.

Sur le plan graphique, de telles syllabes apparaissent sans voyelle, ce qui donne aux mots un aspect insolite aux yeux des non-natifs. En voici quelques-uns, au hasard :

chrt
krb
vrch
srp
smrk
trh
lévrier
cheminée
montagne
serpe
épicéa
marché
trn
prst
vrh
srst
smrt
épine
doigt
jet
poil
mort

On cite aussi une phrase entière sans voyelle graphique :

strč prst skrz krk
mets-toi le doigt au fond de la gorge


Design typographique

En cliquant sur le lien ci-dessous, on trouvera des exemples des variétés typographiques de l'écriture du tchèque, telles qu'elles apparaissent dans l'espace public : enseignes et inscriptions à Praha (Prague) en 2009.

antik Design typographique tchèque (série de photos)

Références bibliographiques

Encyclopædia universalis. Version Education (accès restreint). Article "Bohême". Document en ligne, consulté le 2009-04-22.

Janda, Laura A. & Townsend, Charles E., 2002. Czech. Document en ligne sur le site du Slavic and East European Language Resource Center (projet conjoint de l'université Duke et de l'université de Caroline du Nord), consulté le 2008-12-09.
http://www.seelrc.org/projects/grammars.ptml.

Pognan, Patrice, 1999. Histoire de l'écriture et de l'orthographe tchèques. Histoire – Epistémologie – Langages 21, 1 : 27-62. Document en ligne, consulté le 2009-02-02.
http://kaali.linguist.jussieu.fr/HEL_public_domain/HEL_21_1/HEL_21_1_pp027-062.pdf.

Schröpfer, Johannes, 1968. Hussens Traktat "Orthographia Bohemica" : die Herkunft des diakritischen Systems in der Schreibung slavischer Sprachen und die älteste zusammenhängende Beschreibung slavischer Laute. Wiesbaden : O. Harrassowitz.

Šlosar, Dušan, s.d. Tschechisch. Document en ligne sur le site de l'université de Klagenfurt, consulté le 2009-02-04.
http://wwwg.uni-klu.ac.at/eeo/Tschechisch.pdf.


© Jacques Poitou 2017.