Jacques Poitou
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Ecriture numérique rapide



L'écriture numérique rapide, telle qu'elle est utilisée dans les SMS, les chats, les blogs et, dans une moindre mesure, dans les mails, est conditionnée doublement par le matériel utilisé et par ses finalités.

Le matériel utilisé comporte un clavier plus ou moins étendu ou plus ou moins réduit. De toute façon, les claviers existants sont trop petits pour permettre la saisie de tous les caractères d'une langue à écriture latine à l'aide d'une seule touche. Et plus le clavier est réduit, plus il devient compliqué d'utiliser des signes particuliers. En d'autres termes, les claviers tels qu'ils sont favorisent une écriture simplifiée.

La finalité des textes produits est aussi telle qu'ils ne sont pas destinés à être conservés. Leur caractère éphémère les apparente à des notes ou à des brouillons que l'on envoie rapidement à un destinataire ou à des paroles que l'on échange dans la conversation, et on sait que les paroles s'envolent. Pas besoin, donc, de soigner la mise en forme de quelque chose qui est promis à une disparition rapide. De là vient aussi une certaine ressemblance entre la langue de ces textes et les spécificités de la langue orale. Globalement, on écrit comme on parle. Cela explique aussi que l'on trouve dans ces textes des signes non linguistiques par lesquels on exprime ses sentiments, ses réactions émotionnelles, etc. que l'on exprimerait à l'oral par des intonations spécifiques, mais aussi par des gestes et des mimiques, que l'écriture standard ne peut transcrire sans suite de mots.

Bref, les procédés utilisés procèdent de trois motivations combinées :

– écrire rapidement, d'où différents procédés abréviatifs ;
– écrire comme on parle, essentiellement sur le plan de la syntaxe et de la prononciation ;
– exprimer ses sentiments et ses réactions, y compris par d'autres procédés que les mots.


Procédés

Remarque préliminaire

Tous les exemples cités ci-dessous sont extraits de blogs de lycéens et d'étudiants issus pour la plupart de Bourgogne. Ils ont été publiés sur skyrock.com de 2005 à 2009. Les contributeurs y parlent de leurs vies, de leurs activités, de leurs fêtes, de leurs amours et de leurs ruptures, de leurs copains, de leurs réactions, etc. Ces échanges se font sur la place publique, mais en fait, ils ne sont destinés qu'à une petite communauté. Les intrus n'y sont pas les bienvenus.

Deux échantillons de contributions (les prénoms ont été modifiés) – le premier sur le blog de Sandrine (2006 ; Julie a quinze ou seize ans), le second sur celui de Perrine (2009 ; Perrine a vingt-et-un ans) :

Julie t vraiment une pauvre meuf g vraiment envi de t'exploser... et c grave parceque jconnai meme pas sandrine et tres peu thierry mais juste de voir a quel point t conne immature et inutile jme demande pk tu vi. et jcroi que la prochaine foi que jte voi ca va tres mal passé..

[sans nom] : pauvre fille tu m'fais tro dpitié assume d'etre une salope c tou au lieu de critiquer les autre la verité blesse fou toi ca dan ta putain de cervel de merde
Perrine : et assume donc toi toi même en commençant tout d'abords par me dire qui tu es. (et pitié, l'orthographe, ça s'apprend en primaire, retournes y donc y faire un tour) xD
Aurélie : Bah dit donc... on sdemandera pas qui est l'auteur de ce post... enfin... Mr ou Madame l'inconnue fait toi offrir un beschrelle pr ton anniversaire ou demande le au père noel :)
Perrine : aurelie je te plussois :D

Le recensement ci-dessous ne peut donc prétendre à une présentation exhaustive des procédés utilisés ni dans les blogs, qui sont de toute façon très divers, ni, encore moins, des procédés utilisés avec tous les appareils de communication électronique, d'autant plus que les conditions techniques sont assez différentes selon qu'on utilise un ordinateur ou un téléphone portable plus ou moins récent. De plus, il ne concerne que les procédés d'abréviation et non l'ensemble des caractéristiques de ce sociolecte.

Généralités

Les procédés d'écriture numérique rapide tels qu'ils sont pratiqués ne sont pas originaux. Leur seule spécificité est qu'ils ne sont pas employés systématiquement ni exploités autant qu'il se pourrait. Il ne s'agit en aucun cas d'une écriture standardisée.

Exemple : variations orthographiques sur les bisous à la fin des commentaires.
bis, biz, bsx, bzx, BIZZ, bizzz, bissss, bises, Bises
bibi, Bibis
Biiiiiisous, bisous, bisoussss, Bisouxx, bizzoux, bizzouzz, bizzzzzoooouuuuxxxxx, bizzzzzzouuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu
gros bisous, Gros bisous, Gros bizzou, Gros bizzoux, gros bizoux, Gros bizoux, gro bizoux, gros bisouxxxx, gros bizzoux, gro bizouxxxxXx, Gros bisousss, rooooooooo bisousss
grosses bisouillettes
kisS

Toute contribution est, en quelque sorte, un mélange d'écriture standard, c'est-à-dire conforme aux normes orthographiques en vigueur, et de procédés spécifiques.

Ainsi,

Tite pose s'impose ds la rue piétonne pdt kien a ki font lé boutik.
(Une petite pause s'impose dans la rue piétonne pendant qu'il y en a qui font les boutiques.)

pourrait s'écrire avec une exploitation plus intense des mêmes procédés :

Tite poz simpoz ds la ru piétonne pdt kien a ki fon lé boutik.

Ce mélange a deux raisons d'être. D'une part, le message doit rester lisible à des lecteurs de toute façon plus habitués à la lecture de textes en écriture standard. L'altération du texte (par rapport à la norme) n'est jamais que partielle : même si les textes en écriture rapide ne sont pas immédiatement décodables par des locuteurs qui n'y sont pas habitués, il n'y a pas de volonté cryptographique sous-jacente. Au contraire même, puisque les auteurs de ces blogs exposent leurs vies, leurs joies, leurs chagrins, leurs sentiments sur la place publique.

D'autre part, le degré d'altération du texte par rapport à l'écriture standard varie très nettement selon ce dont il est question. Dans des circonstances solennelles (comme le décès d'un proche) ou sérieuses (comme le choix d'un cursus après le bac), l'écriture standard reprend ses droits.

Utilisation des lettres pour la valeur phonique de leur nom

Le procédé n'est pas nouveau. C'est celui des alphabets parlants proposés (de façon autrement plus systématique) par Alphonse Allais ou dans le cadre de l'Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo) – ou même, de façon inverse, par Georges Remi, plus connu sous le nom de RG (Hergé).

voirPropositions d'Alphonse Allais pour une écriture plus économique

– Recensement des possibilités sur le site d'Eric Angelini :
http://www.cetteadressecomportecinquantesignes.com/Best42.htm.

Mais dans l'écriture numérique rapide, il ne s'agit pas d'explorations littéraires et seules quelques lettres sont utilisées.

B : BB (bébé)
C : (c'est, ces), ct (c'était)
G : (j'ai), gspèr (j'espère), gt (j'étais)
K : en tt k (en tout cas)
R : mfR (me faire)
T : (t'es), TT (t'étais), éT (étaient)
V : jV (je vais)
X : Xcuse (excuse)

Plus rare, l'emploi des chiffres hors de leur valeur numérique (les chiffres ne sont pas toujours accessibles directement à l'aide d'une seule touche du clavier). Leur emploi est très limité et en tout cas beaucoup plus que dans la chanson ancienne : ya 3 en Champagne, ya 4rine de Russie, ya 5Pétersbourg, ya 6tème métrique, ya 7épatant, ya 8tre de Cancale, etc.

bi1to (bientôt)

Troncations

Certaines correspondent sans aucun doute à des réalisations orales, d'autres non.

auj (aujourd'hui), clem (Clémence), coms (commentaires), convers (conversations), ens (ensemble), vac, vacs (vacances), cop (copine), celib (célibataire), Ju (Julienne), Hey Ma Juuul (hey, ma Juliette)

Réduction des mots à leur squelette consonantique

C'est un procédé d'abréviation ancien (voir l'abréviation d'origine grecque XPS pour le Christ). On peut en distinguer deux variantes, selon que sont conservées uniquement des consonnes prononcées (1) ou également des consonnes muettes, et souvent la consonne finale (2).

1. dc (donc), dsl (désolé), jdr (j'adore), jtdr (je t'adore), mm (même), nvl (nouvelles), pcq (parce que), pr (pour), rdv (rendez-vous), tjr (toujours), tkt pas (t'inquiète pas)

2. avt (avant), bcp (beaucoup), jms (jamais), mnt (maintenant), ms (mais), mmt (moment), pk (pourquoi), qqn (quelqu'un), slt (salut), svt (souvent), tps (temps), tjs (toujours), tt (tout), qd (quand), lgtps (longtemps)

– avec maintien d'une voyelle finale (nécessaire pour la prononciation : tt = [tu], tte = [tut])

gde (grande), tte (toute)

Siglaison

La siglaison est rarement employée.

Les sigles suivants semblent pouvoir s'employer indifféremment l'un pour l'autre, et ils sont très polysémiques : réaction à une situation drôle, signe d'autodérision, etc.

lol (laugh out loud)
mdr, mdrrr (mort de rire), ptdrrr (pêté de rire)

Tendances à une orthographe phonétique

Globalement, une grande partie des procédés de suppression correspond à une écriture plus phonétique de l'oral, c'est-à-dire transcrivant d'une part la réalisation orale spécifique (par différence avec la langue écrite) et la notant de façon plus économique que l'orthographe standard.

Cliticisation (contraction de pronoms avec une forme verbale)

Fusion de la forme verbale avec des pronoms anté- ou postposés.

lè (elle est), sa yè (ça y est), ya que sa de vrai (il n'y a que ça de vrai), kien a (qu'il y en a), yavai (il y avait), ktu (que tu), tverras (tu verras), jte dis (je te dis), jtrouv (je trouve), jlai (je l'ai), Tsé koi (tu sais quoi), tve (tu veux), z'êtes (vous êtes), tyè (tu y es), jvé (je vais), sayai (ça y est), kta (que tu as), ta ka (tu n'as qu'à)

m'enfin (mais enfin – influence de Gaston Lagaffe ?)

Lettres privilégiées

[k] – <k> : ke (que), ki (qui), koi (quoi), kan (quand), alcoolik (alcoolique), boutik (boutiques), kestion (question), kkchose (quelque chose)
[f] – <f> : foto (photo)
[z] – <z> : choz (chose), bezoin (besoin), plaizir (plaisir)
[e] – <é> : pozé (poser), mé (mais), lé (les), té (tu es)
[E] – <è> : manquè (manquait)
[s] – <s> : sa (ça) ; <ss> : touss (tous)
[o] – <o> : fodrait (faudrait), ossi (aussi)

Suppression de lettres sans valeur phonographique

<d> : kan (quand)
<h> : ein (hein)
<s> : je fou rien (je ne fous rien), moin (moins), tu mourra (tu mourras), fois (fois)
<t> : on sor (on sort), bientot (bientôt), tou plin (tout plein)
<e> : emné (emmener)

Suppression de lettres sans valeur phonographique dans certaines réalisations orales

<u> = [H] : et pis (et puis)
[w] : vala (voilà), ba vi (bah oui)

– réduction des groupes de consonnes

a taaaaal (à tout à l'heure), paske (parce que), tite pose (petite pause)

Suppression de l'apostrophe

dailleur (d'ailleurs), juska (jusqu'à), kon (qu'on), jattend (j'attends)

Smileys

Ils servent à la manifestation de sentiments. Du point de vue graphique, on peut distinguer ceux dont la valeur figurative est tournée d'un quart de tour à gauche (1) et ceux qui sont dans la bonne direction (2). Le nombre de ceux qui sont régulièrement employés est relativement limité.

1. :)    :p    :s    :(    8)    XD
2. ^ ^

Etirement expressif

Comme les smileys, ce dernier procédé correspond à une volonté de communiquer ses sentiments et ses réactions émotionnelles autrement qu'avec des mots, c'est-à-dire aussi plus rapidement : pour démultiplier l'écriture d'une lettre, il suffit de maintenir quelques secondes le doigt appuyé sur une touche du clavier. L'étirement que l'on obtient ainsi concerne autant les lettres que certains signes de ponctuation (voir 3, 7, 8, 10, 11, 12, 13, 14) et les smileys (voir 15). Parmi les lettres démultipliées, il faut distinguer plusieurs cas. Certaines peuvent correspondre à un allongement similaire à l'oral (voir notamment 8, 10, 12, 13, 18). D'autres correspondent à un procédé spécifiquement graphique (voir notamment 3 [s], 5 [s], 8 [t], 16). Certaines correspondent à des lettres muettes (voir 5, [s]) voire à des voyelles épenthétiques (voir 8 : [sOrtir@]). Remarquer enfin l'accent circonflexe comme marque expressive (10).

1. humm
2. n'importe kooii
3. Yesssssssssssssss !!!!!
4. on boi un couuuuuuuuuuuuu
5. Reste avec nouuuuuuuuuuuuuuuuuussssssssssssssssssssssssssssssss
6. oo zetes kroooo belleuuuuuuuuuuuuuuuu
7. ca clak a mor ta coupeeeeeeeeeeeeeeeeee!!!!!
8. EEEEEEHHHHH moi aussi jsui motivé pr sortttiiireeeuuux!!!
9. Mdrrrrrrr
10. T'es trop trop belle sur cette photo, j'adôôôôre!!!!! :-)
11. OHHHH MON DIEUUUUUUUUUUUUUUUU!!!!!!!!!!!!!! ptdrrrr...
12. OOOOh j'aurais trooo voulu la mangé cte groooossssse saucisse !!!
13. AAAAAAAAAAAAAAAAAAAaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaahhhh!!!
14. G envie de sortir.....................!!!!!!!!!!!
15. :) :) :) :) :)
16. sayai tu nous a laché, sniffffffffff!
17. ben moi je te bouuuuuuuuuuuuuuuuude;-(
18. comment ca tu pars?????? ;-(
19. OUAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA!
20. COUCOUUU TOii !


© Jacques Poitou 2017.