Jacques Poitou
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Ecriture latine : la lettre Q – contestable et contestée



q est la dix-septième lettre de l'alphabet latin, issu, par l'intermédiaire de l'étrusque, de l'alphabet grec, lui-même issu de l'alphabet phénicien.

voirEcriture latine

Origine

A l'origine du Q latin se trouve la lettre phénicienne qof. Différentes hypothèses ont été émises quant à son origine, mais aucune n'emporte l'adhésion (Février 1959 : 229). En tout cas, elle représente une occlusive vélaire.

Dans l'alphabet grec ancien, elle est représentée par qoppa (koppa), mais son usage tombe progressivement en désuétude : c'est kappa qui est utilisé pour représenter l'occlusive vélaire sourde dans tous les environnements.

Mais le koppa grec est emprunté par les Etrusques, qui disposent alors de trois graphèmes, plus ou moins en distribution complémentaire, pour représenter cette occlusive : les ancêtres de C devant <e> et <i>, de K devant <a> et de Q devant <u>.

Ces trois consonnes sont empruntées pour l'écriture du latin : elles sont attestées avec la même distribution sur la stèle découverte au forum romanum (lapis niger) :

voirLapis niger (Steffens 1910 : pl. 1)

Mais Q ne subsiste que devant V, QV représentant alors [kw]. K sort de l'usage sauf pour des mots d'emprunt. Dans les autres cas, c'est C qui représente l'occlusive vélaire ; à partir du IIIe siècle, la sonore sera distinguée de la sourde par l'adjonction d'un petit trait à C : G.

Ces consonnes sont toutes les trois utilisées pour l'écriture du français, même si les évolutions phonétiques en modifient partiellement les valeurs.


Graphisme

Du qof phénicien à la capitale romaine Q

Voici les différentes formes de la lettre antérieurement à la capitale romaine (Jensen 1958 : 480) :

q
Grec occidental – Proto-tyrrhénien – Etrusque – Falisque – Latin archaïque

Aussi bien en phénicien qu'en grec et en étrusque, cette lettre se caractérise par une panse en forme de cercle d'où part (ou qui est aussi traversé par) une queue vers le bas. C'est cette forme qui figure sur la stèle du forum romanum.

q

Dans la capitale monumentale telle qu'elle figure par exemple sur la colone Trajan à Roma, la panse a la forme d'un ovale légèrement penché vers la gauche. Le départ de la queue est décalé vers la droite, et cette queue est incurvée, longue, et passe jusqu'au dessous de la lettre suivante (un V). Elle passe ainsi au dessous de la ligne de pied sur laquelle s'appuient tous les autres caractères.

Graphisme de Q sur l'inscription de la colonne Trajan (d'après Kapr 1976 : 29)

Voici l'explication que Tory (1529 : LIII verso) imagine pour cette particularité :

Q. est la seulle lettre entre toutes les aultres qui sort hors de ligne, & la raison est que iamais nest escripte en diction auec aultres lettres sans auoir incontinent & ioignant apres soy vng .V. quelle va querir & embrasser par dessoubs comme son ordinaire compaignon, & feal amy.

Formes actuelles

Dans ses évolutions ultérieures, le graphisme de la capitale Q reste généralement composé des deux éléments distincts présents dans la capitale romaine : une panse et une queue oblique qui passe en dessous de la ligne de pied. Voici les principales variations de ce graphisme :

– Aussi bien dans la capitale que dans les polices avec empattements qui en sont issues, la queue dépasse la ligne inférieure sur laquelle s'inscrivent toutes les autres capitales. Ce n'est plus le cas dans les polices récentes sans empattements où la queue est réduite. La queue elle-même, plus ou moins longue, peut partir du pourtour de l'ovale ou de son intérieur. La plupart du temps inclinée vers la gauche, elle peut être aussi horizontale.

q
Qu dans différentes polices numériques : de gauche à droite (polices avec empattements) Bembo, Garamond Premier Pro, Baskerville, Didot, Times New Roman ; (polices sans empattements) Futura, Helvetica, Univers, Arial.
Bembo, caractère créé en 1495 par Aldo Manuzio (1449-1515) pour l'impression d'un ouvrage du cardinal Pietro Bembo, De Aetna. Police Bembo 1.0, Monotype, Adobe, 1990. – Garamond. Caractère créé par Claude Garamond (1499-1561). Police Garamond Premier Pro 1.014, Adobe, 2005. – Baskerville. Caractère créé par John Baskerville (1706-1775). Police Baskerville 6.1d5e1, Monotype, 2008. – Didot. Caractère créé par Firmin Didot (1764-1836). Police Didot 6.1d4e1, Linotype, Adobe, 2008. – Times New Roman. Caractère créé par Stanley Morison (1889-1967) pour l'édition du Times. Police Times New Roman 5.05, Monotype, 2008. – Futura. Caractère créé par Paul Renner en 1927. Police Futura Book, Geometric 211, Bitstream, 1990-1993. – Helvetica. Caractère créé par Max Miedinger en 1957. Police Helvetica 6.1d18e1, Monotype, Apple. – Univers. Caractère créé par Adrien Frutiger en 1957. Police Agfa Univers Medium, 1999. – Arial. Caractère créé pour Microsoft par Robin Nicholas et Patricia Saunders. Police Arial Regular 5.06, Monotype, Microsoft, 2008.

– Dans des réalisations cursives, qu'elles soient manuscrites ou imprimées, l'ovale peut s'aplatir (comme dans des réalisations des "lettres françaises" ou "lettres de civilité"). Il peut aussi s'ouvrir et se boucler (comme dans certaines écritures manuscrites : ronde, anglaise) ; il se prolonge alors dans la queue qui devient du même coup horizontale et est alignée sur la ligne de pied.

q q q q
Lettres de civilité : lettrine
1588
Lettres de civilité
1588
Ecriture ronde
(XXe siècle)
Ecriture anglaise
(XXe siècle)
La minuscule est directement issue du q utilisé dans l'écriture cursive romaine : un petit rond bordé à sa droite par une hampe descendante d'abord oblique (penchée vers la droite), puis verticale ou penchée vers la gauche (si les autres lettres le sont). La liaison avec la lettre qui suit est parfois assurée par un trait qui remonte du bout de la queue vers le haut.


Ci-contre différentes formes de q dans des inscriptions à Pompéi (avant l'éruption du Vésuve en 79), écrites à la craie (première colonne) ou à la pointe (deuxième et troisième colonne).

Source : relevé de Karl Zangenmeister (1876), publication de E. Monacci (1881-1892) in Mediavilla (1993 : 113).
q

Nom français de la lettre

Le nom de la lettre q est normalement [ky], écrit <cu> ou <ku>. Alors que pour d'autres consonnes, leur nom associe la voyelle [e] à la consonne (bé, cé, dé, gé, pé, té, vé) et ce dès l'époque latine, c'est la voyelle <u> qui est associée à cette consonne en raison de sa combinatoire particulière. Les noms des trois lettres aptes à représenter l'occlusive vélaire sourde comprennent chacun une voyelle différente (cé, ka, cu) – héritage lointain de l'étrusque. En ce qui concerne spécifiquement q, Février (1959 : ) voit dans cette spécificité une preuve de l'emprunt à l'étrusque : si le nom avait été emprunté directement au grec (koppa), cela aurait dû être ko.

La conséquence en est en français l'homonymie avec le nom d'une partie du corps qu'il n'est plus seyant de nommer.

Homonymie, homophonie – le l de cul (< latin culus) ne se prononce pas – et parfois anciennement homographie : jusqu'à sa 6e édition (1835), le Dictionnaire de l'Académie indique que cul s'écrit parfois sans l. A partir de cette même 6e édition apparaissent des remarques sur le niveau de langue dont relève cul : "Il est très-familier et souvent bas." (6e édition) "Il est très bas." (8e édition, 1932-1935) [au sens propre] "Dans un certain nombre d'expressions très familières qui ne doivent être employées que dans une intention de vulgarité appuyée." (9e édition, en cours) Rey (972) précise que "l'usage de cul au sens concret de "derrière" est marqué comme vulgaire ou tabou à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle." D'ailleurs, dans son Dictionnaire critique (1787-1788), Féraud écrit : "Les honêtes gens ne se servent guère de ce mot, au propre." – Cette valeur familière ou vulgaire ne vaut pas dans des composés anciens comme cul-de-jatte, cul-de-lampe, cul-de-sac, gratte-cul.

Cette homonymie avec un terme considéré comme vulgaire a amené à envisager différents noms alternatifs pour cette pauvre lettre (qui n'y peut rien !), surtout dans les petites classes :

Une Canadienne m'écrit qu'on ne dit pas "lettre indécente" pour q, dans les écoles religieuses de son pays, contrairement à ce qu'a pu affirmer un journal. On dit, m'assure-t-elle : que (Green, Journal, 1949, p. 282 in TLFi).

On la nomme Qu (ku), suivant l'appellation ancienne et usuelle, et Que (ke), suivant la méthode moderne. (Dictionnaire de l'Académie, 6e édition, 1835).

Q (ku ou, suivant l'épellation moderne, ke) (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1872-1877)

Lorsque j'étais en onzième chez les sœurs Emilie-de-Vialar, à Tunis, et que nous récitions l'alphabet, il nous était interdit de prononcer sa dix-septième lettre comme je l'avais appris à la maison avec ma mère. Entre p et r, se nichait une lettre spéciale, la seule qui s'épelât en deux syllabes, plus bizarre même que le g ou le z, autres lettres à longue queue, puisque nous devions la nommer quelon au lieu de q. Nous nous efforcions de ne pas pouffer en ânonnant religieusement : m, n, o, p, quelon, r, s, t, mais nous nous rattrapions dans la cour. (Antoine Compagnon, 2012 – quelon comme "que l'on"...)
    http://www.huffingtonpost.fr/antoine-compagnon/ecrire-numerique_b_2177141.html, consulté le 2013-02-07.

Mais aucun de ces noms alternatifs ne s'est imposé : dans sa 8e édition, le Dictionnaire de l'Académie donne seulement <cu> comme nom. L'homonymie avec <cul> subsiste ; d'où l'emploi fréquent de <Q> pour parler d'"histoires de Q"...


Valeurs de <q> en français

<q> à la finale

<q> n'apparaît à la finale d'un mot que dans deux mots – cinq et coq – avec la valeur de [k] et pour quelques rares noms propres, dans le digramme <cq> : Ourcq, Leclercq, Lecocq et Wervicq (cette localité est située à la frontière belge ; lui fait face, de l'autre côté de la frontière et en zone flamande, Wervik).

En ce qui concerne cinq, la consonne finale peut être élidée dans quelques réalisations orales : cinq cents, cinq cent vingt, cinq minutes. Mais le phénomène de l'élision semble en nette régression. En 1787-1788, Féraud indiquait : "Le q final se prononce comme un k : coq, cinq : prononcez, cok, ceink ; ce qui doit s'entendre quand ces mots finissent la phrâse, ou qu'ils sont placés devant une voyelle ; car lorsqu'ils précèdent une consone, on ne prononce pas le q final." (Dictionnaires d'autrefois) Pour le français d'aujourd'hui, le TLFi indique quant à lui comme règle "L'élision se produit si le mot suiv. est un subst. plur. (emploi adj. du numéral) à initiale consonantique (y compris h aspiré) : cinq [sɛ̃] personnes", tout en remarquant qu'elle ne semble plus correspondre pleinement à l'usage. – Dans l'idiolecte de l'auteur de cette page, le [k] final n'est pas élidé devant consonne (cinq [sɛ̃k] secondes, cinq jours, cinq livres), sauf, régulièrement, suivi de cent, et, facultativement, devant minutes.

<q> à l'initiale sans <u>

Uniquement quelques mots d'origine étrangère : Qatar, qat

<qu>

<qu> peut représenter [k] seul ou [k] et une semi-voyelle, [w] ou [ɥ].

1. Suivi de <e>, <é>, <ê>, <è> ou <o>, <qu> ne représente jamais que [k], que la voyelle graphique qui suit soit prononcée ou élidée ; quelques exemples :

pratique [pʁa.tik]
questeur [kɛs.tœʁ]
quérir [ké.ʁiʁ]
quête [kɛt]
quote-part [kɔt.paʁ]

2. Suivi de <a>, <qu> représente [k] – le plus souvent – ou [kw] :

quatre [katʁ], quart [kaʁ], etc.
aquarelle [a.kwa.ʁɛl], quadrature [kwa.dʁa.tyʁ], équateur [e.kwa.tœʁ], square [skwaʁ], etc.

3. Suivi de <i>, <qu> représente [k] – le plus souvent – ou [kɥ] :

équilibre [e.ki.libʁ], quiétude [kje.tyd], etc.
équilatéral [e.kɥi.la.te.ʁal], etc.

<qû>

Un seul mot : piqûre [pi.kyʁ]

<cqu>

Quelques mots : acquérir [a.ke.ʁiʁ], grecque [gʁɛk]


Concurrences et difficultés

Aux difficultés liées à ces valeurs variables s'ajoute celle de la concurrence avec d'autres graphèmes aptes à représenter également [k] : <c>, <cu>, <ch> et <k>.

cale, cueillir, chœur, kayak

Concurrence qui se double d'alternances graphiques pour mots de même racine :

convaincre / convainquant (participe présent) / convaincant (adjectif), éduquer / éducation, fabriquer / fabriquant (participe présent) / fabricant (substantif), pratiquer / impraticable (voir Catach 2003 : 145 sq.)

En fait, <k> – seul graphème à avoir toujours la même valeur [k] – suffirait à lui seul à représenter cette valeur :

pratike, kesteur, kérir, kête, kote-part, katre, kart, akuarelle, kuadrature, ékuateur, skuare, ékilibre, ékuilatéral, pikure, kale, keillir, kœur

Cette difficulté de l'orthographe française a été maintes et maintes fois soulignée :

Geofroy Tory (1529 : LIIII recto) :
Q, & C. sont quasi esgaulx en figure & vertus, si non que Q. est tout rond en teste, & le C. est ouuert. Il y a si grande affinite entre eulx se dit Priscian en son premier liure, que bien souuant en dictions Latines Q. se conuertist en C. […] Les Anciens pour monstrer ceste grande affinite de Q. en C. bien souuant escriuoient QVV. pour CV. & au contraire CV. pour QVV. […]
Nous gardons cette ditte affinite & mutations de Q. en C. en nostre langage Francois. en disant Quelque persone, & quelconque persone. […]
La lettre Q. a si grande authorite de tirer & auoir apres soy le.V. que le ayant tire, Il luy faict perdre vne grande partie de son son.

Pierre de La Ramée (1572 : 32-35)
Ceste letre [kappa] est de nos Gaullois repetee puis apres des Latins, & rendue a nos Francoys : mais nous n'en tenons compte & nous est totalement inutile : remettes sus lanciennete en escripuant, ka, ke, ki, ko, ku, pour ca, que, qui, co, cu : Vous aures vostre orthographe en ce point parfaicte & accomplie. […] & de ma part ie prend grand plaisir a tel mesnage, & comme a vng retraict lignager touchant le kappa, que nos Gaullois auoient alliene aux Gregois. Vous aues raison : car lors nous naurions quune letre pour trois, non plus que les Grecs. Ce que les Latins ont bien cogneu, & ont tresbien iuge (comme nous auons dict en nos escoles) que ces trois letres, K, C, Q, nauoient quun mesme son deuant toutes voyelles, & pourtant que deux estoient superflues. […] vous escripiez Grek, Greke, Long, Longe, & non pas Grec, Grecque, Long, Longue.

Arnaud & Lancelot (1754 : 17-18 ; 1ère édition 1660)
Le q et le k ne font que le c, prononcé dans le son qui est naturel. […]
Il faudroit joindre au c le k & le q, pour repondre exactement au son du cappa & du caph, parce que le c s'emploie pour s devant l'e & l'i ; au lieu que le k garde toujours le son qui ui est propre. Il seraoit même à desirer qu'on l'employat préférablement au q, auquel on joint un u presque toujours inutile, & quelquefois nécessaire, sans que rien indique le cas de nécessité. On écrit, par exemple, également quarante & quadrature, sans qu'il y ait rien qui désigne que dans le premier mot la première silabe est la simple voyèle a, & dans le second, la diftongue oua.

Encyclopédie (1751-1755 ; tome 13, 635)
Comme lettre, c'est un meuble qui seroit absolument inutile dans notre alphabet, s'il étoit raisonné & destiné à peindre les élemens de la voix de la maniere la plus simple ; & ce vice est commun au q & au k. Priscien en a fait la remarque il y a longtems ; quoique j'aie déja rapporté ailleurs ses paroles à ce sujet, je le citerai encore ici. K & Q, dit-il, quamvis figurâ & nomine videantur aliquam habere differentiam cum C, tamen candem tàm in sono quàm in metro continent potestatem; & k quidem penitùs supervacua est. Lib. II. Priscien ne se déclare que contre l'inutilité de la lettre k, quoiqu'au fond le q ne soit pas plus nécessaire : ce grammairien apparemment étoit de ceux qui jugeoient le q nécessaire pour indiquer que la lettre u formoit une diphtongue avec la voyelle suivante, au lieu qu'on employoit le c lorsque les deux voyelles faisoient deux syllabes ; aussi voyons-nous encore qui monosyllabe au nominatif, & cui dissyllabe au datif.

Reflet de cette difficulté dans Bouvard et Pécuchet de Gustave Flaubert :

Victorine posait des questions. D'où vient que ch dans orchestre a le son d'un q et celui d'un k dans archéologique ? On doit par moments joindre deux voyelles, d'autres fois les détacher. Tout cela n'est pas juste. Elle s'indignait. (Flaubert 1881 : 351) [N.B. Dans cette œuvre posthume, Flaubert s'est lui-même emmêlé les pinceaux concernant les valeurs de <ch>, <q> et <k>.]

Mais de toute façon, l'orthographe française est telle qu'elle devenue : la fidélité étymologique l'emporte souvent sur la simplicité qu'aurait une écriture phonétique.

voirOthographe française

Une lettre quand même parfois utile...

Voici ce que rapporte André Gide :

On raconte que Rosny, exaspéré par les erreurs typographiques que les protes faisaient ou laissaient passer, écrivit un article vengeur intitulé "Mes coquilles". Quand Rosny le lendemain ouvrit le journal, il lut avec stupeur, en gros caractères, cet étrange titre : "MES COUILLES". Un prote, négligent ou malicieux, avait laissé tomber le q... [15 décembre 1937] (Gide 1997 : 572).

Force est cependant de constater que les doublets du type coquillecouille sont très rares : troquertrouer, roquetrouet.

Q comme curé ?

Voici une expérience pédagogique rapportée par Alphonse Allais (Nouveau système de pédagogie par voie simultanément optique et phonétique, in Deux et deux font cinq, in Allais 2000 : 549-550) :

Bien qu’il [= Fred] commence déjà à être grand garçon, il ne connaissait pas encore ses lettres, voilà quinze jours.
Sa sœur aînée, qui s’est chargée de ce début d’éducation, dissimulait mal ses déboires et son imminente désespérance.
La pauvre jeune fille avait épuisé tous les moyens pédagogiques connus jusqu’à ce jour. En vain !
Sa dernière tentative consistait en un alphabet merveilleusement illustré dans lequel chaque lettre coïncidait avec une image.
La lettre L, par exemple, était au coin d’une petite vignette représentant un lapin.
Cet aimable système n’a pu prévaloir contre l’incoercible indolence du jeune Fred.
– Quelle est cette lettre ?
– Q.
– Pourquoi Q ?
– Parce que c’est un curé dans l’image.
– Non, ce n’est pas un curé ; c’est un prêtre, et la lettre est un P.
– Ah ! zut, alors ! Un curé, un prêtre… Comment qu’tu veux que je m’y reconnaisse ?
– D’ailleurs, alors même que l’image représenterait un curé, la lettre serait un C, et non pas un Q.
– Pourquoi ça ?
– Parce que le mot curé commence par un C.
– Ah ben, zut ! Si le mot curé commence par un C, qu’est-ce qui commencera par un Q alors ?… Tiens, veux-tu que je te dise ?… Si tu continues à m’embêter avec ces histoires-là, je sens que je vais attraper la scarlatine !


Références bibliographiques

Allais, Alphonse, 2000. Œuvres anthumes. Paris : Robert Laffont. Collection Bouquins.

[Arnaud & Lancelot], 1754. Grammaire générale et raisonnée... Paris : Prault. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-01-03.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k843201.

Catach, Nina, 2003. L'orthographe française. Paris : Nathan Université. 1ère édition 1995.

Dictionnaires d'autrefois. Université de Chicago. Documents en ligne, consultés le 2013-02-23.
http://artflx.uchicago.edu/cgi-bin/dicos/pubdico1look.pl?strippedhw=a.

Flaubert, Gustave, 1881. Bouvard et Pécuchet. Paris : Alphonse Lemerre. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2013-02-23.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k62126049.

Gide, André, 1997. Journal II (1926-1950). Paris : Gallimard. Bibliothèque de la Pléiade.

Hugo, Victor, s.d. En voyage. Alpes et Pyrénées. Paris : Librairie du Victor Hugo illustré. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-10-21.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k103019r.

Jensen, Hans, 1958. Die Schrift in Vergangenheit und Gegenwart. 2. Auflage. Berlin : Deutscher Verlag der Wissenschaften.

Kapr, Albert, 1976. Schriftkunst. Geschichte, Anatomie und Schönheit der lateinischen Buchstaben. Dresden : Verlag der Kunst.

La Ramée, P[ierre] de, 1572. Grammaire. Paris : André Wechel. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2013-02-23.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50850r.

Mediavilla, Claude, 1993. Calligraphie. Du signe calligraphié à la peinture abstraite. Paris : Imprimerie nationale.

Steffens, Franz, 1910. Paléographie latine. Trèves : Schaar & Dathe, Paris : Champion. Document en ligne, consultés le 2008-12-21.
– sur le site de l'université de Fribourg, Suisse : http://www.paleography.unifr.ch/steffens_fr/ ;
– sur le site de la Direzione Generale per gli Archivi, Roma :
http://www.icar.beniculturali.it/biblio/_view_volume.asp?ID_VOLUME=51.

TLFi = Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2013-02-25. http://atilf.atilf.fr/.

Tory, Geofroy, 1529. Champ Fleury. Paris : Tory/Gourmont. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-05-16.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50961p.


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