Jacques Poitou
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L'orthographe de la "langue de Molière", la dictée et le participe passé

 

Tu vois par mes lettres le cas que je fais des fautes contre le français et l'orthographe, divinités des sots.

    Stendhal (1933 : 271), Lettre à Pauline, an XIII.



Le français est souvent appelé "langue de Molière". Pourquoi Molière, et pas Corneille ou Racine – ou bien d'autres ? Mystère. En tout cas, la "langue de Molière" trouve sa place à côté de la "langue de Shakespeare", de la "langue de Goethe", de la "langue de Cervantès", etc.

Parmi les difficultés de cette "langue de Molière", l'orthographe, du fait de discordances entre graphèmes et phonèmes, du fait aussi de lettres sans valeur phonique, mais à valeur morphologique (ex. : <s> dans <pieds> par opposition à <pied>). On connait le dicton : "A Sceaux, un sot portant un sceau dans un seau fit un saut, et les trois [so] tombèrent."

voirProblématique de l'orthographe

Voici, à titre d'illustration humoristique des difficultés de l'orthographe, sous la plume d'Alphonse Allais (1854-1905), un extrait d'une lettre envoyée par Jean de Rognure au directeur du journal Le Journal :

Il s'agit aujourd'hui des différentes orthographes du mot sang, qui ondoient suivant la qualité, la couleur, la température, etc., etc.
Quand, par exemple, vous parlez, dans Le Journal, de ce jeune esthète que vous appelez, je crois, Sarcisque Francey ou Sancisque Frarcey (ou un nom dans ce genre-là), vous dites : "Ce petit jeune homme détient le record du bon sens."
Mais dès qu'il est question du chasseur Mirman, vous écrivez : "Le député de Reims se fait beaucoup de mauvais sang." Donc, s, e, n, s, quand c'est bon ; s, a, n, g, quand c'est mauvais.
De même, l'orthographe de ce mot varie avec la couleur :
Quoique le sang soit habituellement rouge, vous écrivez "faire semblant" s, e, m, et "sambleu !" s, a, m.
Expliquez cela, s. v. p .!
Ce n'est pas tout :
Pourquoi écrivez-vous : "M. Barthou perdit son sang-froid" s, a, n, g, et "Don Quichotte perdit son Sancho" s, a, n ?
Je m'arrête, monsieur le directeur, car, à insister dans cette voie, on se ferait tourner les sangs.
Peut-être M. Alphonse Allais trouvera-t-il que je n'ai pas le sens commun ?
     (Philologie, in Deux et deux font cinq, in Allais 1895 : 55-56)


La dictée

Depuis le milieu du XIXe siècle, la maitrise de l'orthographe est mise à l'honneur dans l'enseignement en France, et elle devient un critère déterminant d'évaluation pour l'obtention des diplômes – et en premier lieu pour le certificat d'études primaires. Le moyen pour l'évaluer est la dictée : cinq fautes d'orthographe y sont sanctionnées par zéro sur vingt, et cette épreuve compte pour un cinquième des épreuves écrites. D'où, en classe, de nombreux exercices de dictée (même si cet exercice est plus adapté à l'évaluation qu'à l'apprentissage). Voici ce qu'en rapporte Charles Défodon (1884 : 297-298), à la fin mai de l'an 1884 – peu avant une nouvelle session du certif' :

Nous ne croyons pas nous tromper en affirmant qu'à l'heure présente et déjà depuis plusieurs semaines, dans toutes les premières classes de nos écoles primaires françaises ; [sic] on "pioche" la dictée. Deux ou trois dictées par jour, tel est le régime. C'est comme une consigne. "Mon bon ami, poussez-moi tous ces gaillards-là. Des dictées, ferme ! – Mais, monsieur le directeur, il y a le règlement. – Nous fermerons les yeux sur le règlement. – Mais si j'interromps mes leçons, jamais je ne me tirerai de la morale, ni de l'instruction civique. – Qu'importe ? Est-ce qu'on interrogera là-dessus ? Des dictées, vous dis-je. Il faut que tous vos élèves aient leur certificat".
Voilà le grand mot : il faut qu'ils aient leur certificat, et le certificat, c'est la dictée, la dictée et les problèmes. L'autre jour, un jeune maître m'expliquait le système. "C'est bien simple, monsieur ; les commissions savent que les rédactions qu'on leur présentera seront toutes mauvaises ou médiocres, quelques-unes au plus passables ; c'est une épreuve qui ne compte pas ; celle qui compte, c'est la dictée. Si facile, d'ailleurs, à apprécier ! Une faute d'orthographe, cela se voit, cela se cote, cela se pointe matériellement et mathématiquement. Tandis que la rédaction… !"

Voici deux exemples de dictée.

– La première est extraite d'un recueil de dictées sur les difficultés de la langue française (Gallien 1856) ; dans la première partie de ce recueil figurent des "dictées préparatoires" sur telle ou telle règle de grammaire (qui doit être préalablement apprise par cœur et récitée), dans la seconde partie figurent des "dictées en texte suivi", dont voici l'une :

L'ORTHOGRAPHE.
L'orthographe est sans contredit une des plus utiles connaissances qu'il y ait jamais eu, celle qu'il est le moins permis d'ignorer, enfin celle qui est comme le cachet de l'instruction qu'on a reçue. En effet, jamais une personne, quelques nombreuses marques d'intelligence qu'elle ait données, n'a passé pour véritablement in- struite si, dans les paroles qu'on & entendues sortir de sa bouche, ou dans le peu d'écrits qu'on a lus d'elle, il s'est glissé quelque faute qui ait trahi son ignorance de l'orthographe. Et c'est une opinion toute simple et tout ordinaire, celui qui n'a pu apprendre cette science, ne pouvant en avoir appris une autre : car elle est une des plus faciles qui nous soient données à étudier ; et, certainement, ses principes, quelque nombreux et difficiles qu'ils puissent être, ne sont ni plus nombreux ni plus difficiles que ceux de toute autre connaissance, quelle qu'elle soit. Travaillons, et les obstacles, tout grands qu'ils paraissent, auront bientôt cessé de nous sembler insurmontables ; étudions, et avant peu, ils auront complètement disparu. Tels ont toujours été les heureux fruits qu'a produits un travail opiniâtre. Voyez l'abeille voltigeant de fleur en fleur, et butinant avec une si admirable persévérance : ce n'est que peu à peu, mais c'est constamment qu'elle apporte dans sa ruche la dépouille embaumée des végétaux, qu'avec un travail et une adresse infinis, elle convertit en un suc si précieux.

– La seconde est la dictée donnée aux épreuves du certificat d'études primaires à Pontorson (Manche), en juin 1916 :

A Douaumont, le 25 février 1916.
Dès le petit matin, le bombardement, qui n'a pas cessé de la nuit entière, redouble d'intensité.
C'est un déluge de schrapnels, de 77, de 105, de 305, de 420 peut-être.
Du plus loin, on entend venir les monstrueuses marmites à travers le ciel qu'elles disloquent. Leur vacarme est comparable à celui d'un train qui traverse à toute allure une gare sonore.
"Voilà le métro", disent les hommes en leur langage pittoresque.
A droite, à gauche, de tous côtés, les cratères s'accumulent, les arbres des jardins s'éparpillent, le sol bout comme l'eau d'une chaudière ; des gerbes de cailloux, de terre, de débris informes s'élancent à l'assaut des rues et retombent en cascades sur nos épaules. L'une après l'autre, les maisons du village, avec un bruit épouvantable, croulent. Des tuiles sont projetées à des centaines de mètres ; on aperçoit, par les blessures béantes, les meubles en loques.
Lieutenenant P…
     (Manuel général de l'enseignement primaire 84)

Le poids de la dictée dans les examens et sa place dans l'enseignement n'ont pas été sans susciter maintes critiques (voir notamment Chervel 1991). Mais l'impératif de la maitrise de l'orthographe et la dictée comme exercice privilégié sont restés, jusqu'en ce début du XXIe siècle, fortement ancrés dans la société. Dans une tribune publiée par Le Monde le 18 septembre 2015, la ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Najat Vallaud-Belkacem, rappelait encore la nécessité de "dictées quotidiennes" à l'école.

En réaction à ces propos ministériels, une prof de collège, "Petit Prof", postait sur Twitter :
2015-09-20 : Prenez vos carnets : "Mme X sera absente mardi 22 octobre. Les 4e2 sortiront à 16h." Une dictée par jour.
2015-09-25 : Tiens, demain je vais leur dicter ma liste de courses. Joindre l'utile à l'utile.

Le prestige de la dictée est aussi entretenu par les différents championnats de dictée organisés avec grand renfort médiatique depuis les années quatre-vingt du siècle dernier : exercice redouté pour les uns, jeu pour les autres, la dictée devient ainsi un sport. Mais la polarisation sur l'orthographe qu'implique ce prestige de la dictée contribue à affermir l'idée erronée d'une fixité de l'orthographe, qu'il serait donc néfaste, voire infâme ou même criminel, de modifier.

La dictée de Mérimée

Les dictées des compétitions se caractérisent par une accumulation maximale de difficultés, et le français en regorge : mots relativement rares, distribution des accents (et surtout de l'accent circonflexe), accord de l'adjectif épithète et – le plus important – accord du participe passé (voir plus bas).

La dictée la plus célèbre est sans doute celle attribuée à Mérimée. Voici ce qu'en rapporte Bled (1923 : 90-91), dans le cadre d'une présentation des passe-temps à la cour de Napoléon III :

On joue aussi à la dictée, et Mérimée met à la mode ce sport littéraire avec un devoir où il s'est complu à accumuler les difficultés ; les plus ferrés sur l'orthographe commirent plusieurs faues. J'ai retrouvé cette dictée dans les Sourires littéraires d'un fin lettré, M. Léo Claretie. L'Impératrice, à l'encontre de certaines dames plus savantes et moins présomptueuses, déclarait qu'on sait l'orthographe de naissance. Mérimée lui proposa une expérience, chaque membre du cercle s'arma d'une feuille de papier, d'un crayon ; Mérimée dicta, et les méchantes langues affirmèrent que l'Empereur fit quarante cinq fautes, l'Impératrice davantage ; d'ailleurs personne ne se tira sans plusieurs coquilles de ce labyrinthe, ou plutôt de ce casse-tête littéraire. Le voici :

"Pour parler sans ambiguîté [sic], ce dîner à Sainte-Adresse près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l'amphitryon, fut un vrai guêpier.
Quelles que soient, quelque exiguës qu'aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu'étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d'en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis, et de leur infliger une raclée, alors qu'ils ne songeaient qu'à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.
Quoi qu'il en soit, c'est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s'est laissé entraîner à prendre un râteau, et qu'elle s'est crue obligée de frapper l'exigeant marguillier sur son omoplate vieillie.
Deux alvéoles furent brisés, une dysenterie se déclara, suivie d'une phtisie.
"Par saint Martin, quelle hémorragie !" s'écria ce bélître. A cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l'église tout entière."


La question de l'accord du participe passé

Question délicate s'il en est, abordée par Clément Marot (1496-1544) dans un épigramme :

A ſes Diſciples

Enfans, oyez vne Lecon:
Noſtre Langue à ceſte facon,
Que le terme qui va deuant,
Voulontiers regiſt le ſuiuant.
Les vieilz Exemples ie suiuray
Pour le mieulx: car a dire vray,
La Chancon fut bien ordonnée,
Qui dit, m'Amour vous ay donnée:
Et du Basteau eſt eſtonné, 
Qui dit, m'Amour vous ay' donné.
Voyla la force, que poſſede
Le Femenin, quand il precede.
     Or prouueray par bons Teſmoings,
Que tous Pluriers n'en font pas moins:
Il fault dire en termes parfaictz,
Dieu en ce Monde nous a faicts:
Fault dire en parolles parfaictes,
Dieu en ce Monde les a faictes.
Et ne faut point dire ( en effect )
Dieu en ce Monde, les a faict:
Ne nous a faict, pareillement:
Mais nous a faictz, tout rondement.
     L'italien ( dont la faconde
Paſſe les vulgaires du Monde )
Son langage a ainſi baſty
En diſant, Dio noi a fatti.
    Parquoy ( quand me ſuys aduiſé )
Ou mes Juges ont mal viſé,
Ou en cela n'ont grand ſcience,
Ou ilz ont dure conſcience.

(Marot 1538)

Dans l'apprentissage de la langue, l'accord du participe passé est source de nombreuses fautes. Fort heureusement, par l'arrêté du 30 juillet 1900, le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, Georges Leygue, décide d'y remédier au moyen d'une mesure radicale : une "tolérance" pour un usage invariable du participe passé avec le verbe avoir et avec les verbes réfléchis :

La règle d'accord enseignée actuellement à propos du participe passé construit avec l'auxiliaire avoir a toujours été plus ou moins contestée par les écrivains et par les grammairiens. Peu à peu, elle s'est compliquée de plus en plus ; les exceptions sont devenues de plus en plus nombreuses, suivant la forme du complément qui précède le participe, suivant que le même verbe est employé au sens propre ou au sens figuré, suivant que d'autres verbes accompagnent le participe. En outre, elle tombe en désuétude. Il paraît inutile de s'obstiner à maintenir artificiellement une règle qui n'est qu'une cause d'embarras dans l'enseignement, qui ne sert à rien pour le développement de l'intelligence et qui rend très difficile l'étude du français aux étrangers. […]
Pour le participe passé construit avec l'auxiliaire avoir, on tolérera qu'il reste invariable dans tous les cas où l'on prescrit aujourd'hui de le faire accorder avec le complément. Ex. : les livres que j'ai lu ou lus ; – les fleurs qu'elles ont cueilli ou cueillies ; – la peine que j'ai pris ou prise.
Pour le participe passé des verbes réfléchis, on tolérera aussi qu'il reste invariable, pour tous les cas où l'on prescrit aujourd'hui de le faire accorder. Ex. : elles se sont tu ou tues ; – les coups que nous nous sommes donné ou donnés. (in Arrivé 1994 : 71-72)

Mais... suite aux protestations que cette révolution suscite (voir Arrivé 1994), notamment de la part de l'Académie française, le ministre fait machine arrière, et cet arrêté est abrogé par l'arrêté du 26 février 1901, qui stipule seulement sur la question du participe passé :

l'invariabilité après avoir n'est plus "tolérée" que dans les cas où "le participe passé est suivi, soit d'un infinitif, soit d'un participe présent ou passé (…) Ex. : les fruits que je me suis laissé ou laissés prendre ; – les sauvages que l'on a trouvé ou trouvés errant dans les bois." (Arrivé 1994 : 73)

Mais... ledit arrêté n'est guère appliqué... Nouvel arrêté soixante-quinze ans plus tard, le 28 décembre 1976 (arrêté "Haby", in Grevisse 1980 : 1431) :

9. Participe passé conjugué avec être dans une forme verbale ayant pour sujet on : / On est resté (restés) bons amis. / L'usage veut que le participe passé se rapportant au pronom on se mette au masculin singulier. / On admettra que ce participe prenne la marque du genre et du nombre lorsque on désigne une femme ou plusieurs personnes.
10. Participe passé conjugué avec avoir et suivi d'un infinitif : / Les musiciens que j'ai entendus (entendu) jouer. Les airs que j'ai entendu (entendus) jouer. / L'usage veut que le participe s'accorde lorsque le complément d'objet direct se rapporte à la forme conjuguée et qu'il reste invariable lorsque le complément d'objet direct se rapporte à l'infinitif. / On admettra l'absence d'accord dans le premier cas. On admettra l'accord dans le second, sauf en ce qui concerne le participe du verbe faire.
11. Accord du participe passé avec avoir dans une forme précédée de en complément de cette forme verbale. / J'ai laissé sur l'arbre plus de cerises que je n'en ai cueilli. / J'ai laissé sur l'arbre plus de cerises que je n'en ai cueillies. / L'usage admet l'un et l'autre accord

Mais... cet arrêté est-il connu ? Est-il diffusé ? En tout cas pas auprès de ceux qui auraient dû avoir à l'appliquer – les enseignants.

Quatorze ans plus tard, à l'initiative du Premier ministre, Michel Rocard, une réforme de l'orthographe est à nouveau à l'ordre du jour. Des propositions sont élaborées par le Conseil supérieur de la langue française sous la présidence du secrétaire perpétuel de l'Académie française, Maurice Druon, et présentées par lui au Premier ministre le 19 juin 1990. Le 6 décembre 1990, les Rectifications de l'orthographe sont publiées au Journal officiel. Concernant le participe passé, elles ne contiennent qu'une clause :

Participe passé : le participe passé de laisser suivi d’un infinitif est rendu invariable : il joue en effet devant l’infinitif un rôle d’auxiliaire analogue à celui de faire, qui est toujours invariable dans ce cas (avec l’auxiliaire avoir comme en emploi pronominal).
Le participe passé de laisser suivi d’un infinitif est donc invariable dans tous les cas, même quand il est employé avec l’auxiliaire avoir et même quand l’objet est placé avant le verbe.
Exemples :
Elle s’est laissé mourir (comme déjà elle s’est fait maigrir) ;
Elle s’est laissé séduire (comme déjà elle s’est fait féliciter) ;
Je les ai laissé partir (comme déjà je les ai fait partir) ;
La maison qu’elle a laissé saccager (comme déjà la maison qu’elle a fait repeindre).

Mais... il ne s'agit que de propositions, de possibilités, et aucunement d'obligations. Dans un communiqué en date du 17 janvier 1991, l'Académie française – fidèle à elle-même – fait quelque peu machine arrière et précise bien :

L’orthographe actuelle reste d’usage, et les "recommandations" du Conseil supérieur de la langue française ne portent que sur des mots qui pourront être écrits de manière différente sans constituer des incorrections ni être jugés comme des fautes.
Elle [= l'Académie] estime qu’il y a avantage à ce que lesdites recommandations ne soient pas mises en application par voie impérative et notamment par circulaire ministérielle.

Un quart de siècle plus tard, la question de l'application des Rectifications de 1990 revient sur le tapis. Le 13 février 2016, dans une interview au Figaro, la secrétaire perpétuelle de l'Académie française, Hélène Carrère d'Encausse (historienne spécialiste de l'URSS et de la Russie), précise la façon dont elle voit les choses, non sans prendre quelques libertés avec les faits historiques : "Je n'ai pas compris les raisons qui expliquent l'exhumation d'une réforme de l'orthographe élaborée il y a un quart de siècle et où l'Académie française n'a eu aucune part, à l'inverse de ce que l'on a voulu faire croire. […] la position de l'Académie n'a jamais varié sur ce point : une opposition à toute réforme de l'orthographe, mais un accord conditionnel sur un nombre réduit de simplifications, qui ne soient pas imposées par voie autoritaire et qui soient soumises à l'épreuve du temps." [souligné par moi, JP]

Sur l'incompétence des académiciens en matière d'orthographe, rien à ajouter à ce qu'écrivait en 1889 Léon Clédat (1889 : X), professeur à la faculté des lettres de Lyon : "L'élection académique ne saurait conférer la compétence grammaticale à ceux qui ne l'ont pas acquise par des études spéciales avant d'être admis sous la coupole."

Une réforme de l'othographe pourrait-elle s'appuyer sur une évolution des usages ? Voici ce qu'en disait fort justement Ambroise Firmin Didot (1868 : 2-3), fils d'une dynastie d'imprimeurs, il y a déjà un siècle et demi :

Jusqu'au commencement de ce siècle, son Dictionnaire [de l'Académie], moins répandu, n'avait pas acquis l'autorité dont il jouit universellement ; de sorte qu'il restait à chacun quelque liberté pour modifier l'othographe, soit dans le manuscrit, soit dans l'impression. C'est ainsi qu'avaient pu et que pouvaient encore se faire jour les préférences en matière d'écriture de ceux qu'on nommait "les honnêtes gens" et dont la manière était désignée sous ce nom ː lˈUsaɡe.
Mais l'Usage, que l'Académie invoquait jusqu'en 1835 comme sa règle, n'a plus aujourd'hui de raison d'être ; le Dictionnaire est là qui s'oppose à tout changement : chaque écrivain, chaque imprimerie, s'est soumis à la loi : elle y est gravée ; les journaux, par leur immense publicité, l'ont propagée partout ; personne n'oserait la raver. Ainsi tout progrès deviendrait impossible, si l'Académie, forte de l'autorité qu'elle a justement acquise, ne venait elle-même au-devant du vœu du public en faisant un nouveau pas dans son système de réforme, afin de rendre notre langue plus facile à apprendre, à lire et à prononcer, surtout pour les étrangers.

Les statuts de l'Académie française, créée en 1635, lui assignent comme "principale fonction" de "donner des règles certaines à notre langue et [...] la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences" (art. 24), et l'article 26 précise : "Il sera composé un Dictionnaire, une Grammaire, une Rhétorique et une Poétique sur les observations de l'Académie." Une grammaire a été publiée en 1932, mais elle était si nulle qu'elle est vite passée à la trappe. Rhétorique et poétique n'ont jamais vu le jour. Quant au dictionnaire, la dernière édition date de... 1935. Une nouvelle édition, la neuvième, est en cours de rédaction. Le premier volume est paru en 1992 et à la date d'aujourd'hui [2017-09-25] – c'est-à-dire un quart de siècle plus tard – les académiciens, grâce à un labeur acharné, ont déjà réussi à atteindre la lettre R (renommer) – patience ! En tout cas, il y a belle lurette que d'autres dictionnaires normatifs ont pris le relais auprès du grand public. Le premier et le plus célèbre fut le "Petit Larousse", régulièrement réédité. Mais le grand ouvrage de référence est le Robert (6 tomes), paru de 1953 à 1964, digne successeur du Littré, paru de 1863 à 1872.

Bilan : en ce XXIe siècle, on en est à peu près au même point qu'au XIXe siècle.

Les écrivains et le participe passé

Et pourtant… Voici quelques exemples de la prose des écrivains. Ils sont rassemblés dans Le bon usage, de Grevisse (1980 : 906-939), qui ne consacre pas moins de trente-quatre pages à l'accord du participe passé :

Les efforts que nous avons faits. (Grevisse)
Et quelle guerre as-tu fait à ton âge (Giono)

Les nombreuses réflexion que m'ont values la lecture et la méditation des œuvres de Paul Claudel (Duhamel)
Ce cheval ne vaut plus la somme qu'il a valu autrefois (Académie)

Des choses que l'on n'aurait pas crues possibles. (Green)
Ceux d'entre eux qu'ils ont cru les plus sages. (Gaxotte)

Comment il se faisait que la littérature se soit laissée distancer (Gide)
Pourquoi l'Angleterre s'est-elle laissé aller ? (Peyrefitte)

Les heures qu'il avait vécues loin de Dieu (France)
Quelles heures il avait vécu ! (Mauriac)

Dieu m'a peut-être voulue lâche (Mauriac)
Une vie que tu aurais voulu belle (Maurois)

La première lettre de ce genre que j'ai eue à écrire (Rolland)
Les combats qu'elle a eu à soutenir (Proust)

Des gens comme nous en avons tous connus (Péguy)
Les images de cette sorte, on nous en a tant montré (Duhamel)

Ils se sont crus des jurés chargés de condamner ou d'absoudre (Giraudoux)
Ces sangs qui s'étaient cru adversaires (Malraux)

Chez tous elle s'était plue à éveiller l'amour (Maurois)
Elle s'était tant plu (Barrès)


La langue de Molière…

Le français – "langue de Molière" ? Au fait, quelle était l'orthographe de Molière, telle qu'elle apparait dans ses œuvres imprimées ? En voici un échantillon – une scène du Tartuffe (III,2), publié en 1669 (transcription et facsimilé) :

     SCENE II.

TARTVFFE, LAVRENT, DORINE.

     TARTVFFE aperceuant Dorine.
Laurent, ſerrez ma Haire auec ma Diſcipline,
Et priez que toûjours le Ciel vous illumine.
Si l'on vient pour me voir, je vais aux Priſonniers,
Des aumoſnes que j'ay, partager les deniers.
    DORINE.
Que d'affectation, & de forfanterie!
     TARTVFFE.
Que voulez-vous?
    DORINE.
                                Vous dire...
   

    TARTVFFE.
Il tire un mouchoir de ſa poche.
                                                      Ah! mon Dieu, je vous prie,
Auant que de parler, prenez-moy ce mouchoir.
    DORINE.
Comment?
    TARTVFFE.
                  Couurez ce Sein, que je ne ſçaurois voir,
Par de tels objets les ames ſont bleſſées,
Et cela fait venir de coupables penſées.
    DORINE.
Vous eſtes donc bien tendre à la tentation;
Et la Chair, ſur vos ſens, fait grande impreſſion?
Certes, je ne ſçay pas quelle chaleur vous monte;
Mais à conuoiter, moy je ne ſuis point ſi promte;
Et je vous verrois nü du haut juſques en bas,
Que toute voſtre peau ne me tenteroit pas.
    TARTVFFE.
Mettez dans vos diſcours vn peu de modeſtie,
Ou je vais, ſur le champ, vous quitter la partie.
    DORINE.
Non, non, c'eſt moy qui vais vous laiſſer en repos,
Et je n'ay ſeulement qu'à vous dire deux mots,
Madame va venir dans cette Salle baſſe,
Et d'vn mot d'entretien vous demande la grace.
    TARTVFFE.
Hélas! tres-volontiers.
    DORINE en ſoy-meſme
                                   
Comme il ſe radoucit!
Ma foy, je ſuis toûjours pour ce que j'en ay dit.
    TARTVFFE.
Viendra-t-elle bientoſt?
    DORINE.
                                      Ie l'entens, ce me ſemble,
Oüy, c'eſt elle en perſonne, & je vous laiſſe enſemble.

tartuffe

LE TARTVFFE, OV L'IMPOSTEVR, COMEDIE. PAR I. B. P. DE MOLIERE. Imprimé aux deſpens de l'Autheur, & ſe vend A PARIS, Chez IEAN RIBOV, au Palais, vis-à-vis la Porte de l'Egliſe de la Sainte-Chapelle, à l'Image S. Loüis. M. DC. LXIX. AVEC PRIVILEGE DV ROY. Pages 45-46.
Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2013-05-27. http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8610800k

La langue de Molière est-elle un modèle ? Voyez, entre autres, ce jugement de La Bruyère :

Il n'a manqué à Moliere que d'éviter le jargon & le barbariſme, & d'écrire purement. (La Bruyère 1688 : 29)

– Pour plus de précisions, voir l'analyse grammaticale de la langue des Femmes savantes dans Fournier (1993).

… et la langue d'aujourd'hui…

Voici un petit texte, apprêté pour la circonstance :

Malgré des règlements dépourvus de toute ambigüité et malgré des engagements auxquels elle n'eût point dû sursoir, Marie, maladive mais combattive comme toujours, s'était laissé entrainer sur cette ile exigüe dont le plat préféré était composé de spaghettis et de giroles assaisonnés d'ognon et de cèleri. Elle mit un bluejean neuf et glissa un révolver dans sa poche. Elle fit le voyage en bateau, au travers des nénufars. Quand elle arriva, par un de ces après-midis du mois d'aout où le soleil brule les paysages, on la fit d'abord monter dans un charriot pour lui montrer les lieudits les plus pittoresques de l'ile, puis on la fit assoir, on la coiffa d'un sombréro gigantesque à la mesure de l'évènement, on lui servit un ponch, d'une saveur douçâtre, et malgré les zakouskis qui l'accompagnaient, Marie fut vite saoule. Elle eut d'ailleurs du mal à entonner quelques lieds dont elle semblait ne connaitre que des bribes. Mais plusieurs sagefemmes, qui n'avaient nullement l'air de covergirls, avaient été appelées au cas où.

Combien de fautes d'orthographe dans ce texte ? Réponse en bas de la page...


Références

Allais, Alphonse, 1895. Deux et deux font conq. Paris : Paul Ollendorf. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-09-03.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb300108641

Arrivé, Michel, 1994. Un débat sans mémoire : la querelle de l'orthographe en France (1893-1991). Langages 114 : 69-83. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2013-06-05.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_1994_num_28_114_1678

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Il n'y a aucune faute dans le texte présenté plus haut. L'orthographe en est conforme aux Rectifications de l'orthographe, adoptées il y a plus d'un quart de siècle.


© Jacques Poitou 2017.