Jacques Poitou
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Valeur figurative des lettres de l'alphabet



Les lettres sont des objets graphiques et ils entretiennent de ce fait un rapport étroit avec le dessin. Mais si, dans leur usage courant, le graphisme des lettres a pour seule fonction de contribuer à la représentation du langage, il peut aussi être assimilé à une forme stylisée d'objets, quel que soit l'objectif visé ainsi par les scripteurs. D'une certaine façon, cet usage est l'inverse du rébus, dans lequel une image sert à représenter un signe ou une partie de signe.

voirRébus

Le même principe est aussi à l'œuvre dans les vers figurés et la poésie concrète. Mais alors que dans ces derniers cas, c'est le texte qui fonctionne comme image, ici, l'unité pertinente est la lettre ou, dans le cas des réflexions de Claudel, une suite de lettres.

voirLe texte comme image

En sont présentés ci-dessous différents exemples.


Graphisme des lettres dans Champ Fleury de Geofroy (Geoffroy) Tory (1529 et 1549)

Après plusieurs ouvrages italiens et les travaux, aussi, de Dürer (voir André 2002), Geofroy Tory s'attache à donner une définition géométrique du graphisme des lettres de l'alphabet à l'aide de la règle et du compas, mais il rapporte aussi ce graphisme aux proportions du corps humain : "noz lettres Attiques, lesquelles, comme i'ay dict, sont toutes faictes de l'I, & de l'O, sont si bien proportionnées au naturel, qu'elles accordent en mesure & proportion au corps humain." (Tory 1549 : 38)

Exemple de la lettre A

tory
Du traict trauersãt en l'A,
accorde au mẽbre genital de l'hõme

La ligne basse du trauerçãt traict de la lettre A, cy pres designée & figurée, est iustement assise dessoubz la ligne diametralle de son quarré, & dessoubz le penyl de l'homme aussi y figure. Toutes les susdictes autres lettres qui ont trauerçãt traict ou briseure, l'ont dessus la dicte ligne diametrale. Mais ceste lettre cy A, pource qu'elle est close par dessus, & faicte en Pyramyde, requiert son dit trauerçant traict plus bas que la dicte ligne diametrale. Celluy trauersant traict couure precisement le membre genital de l'homme, pour denoter que Pudicité & Chasteté auant toutes choses, sont requises en ceulx qui demandent acces & entree aux bonnes lettres, desquelles le A, est l'entree & la premiere de toutes les abecedaires. (Tory 1549 : 29)

A, est en figure pyramidale & triangulaire ensuyuant raison naturelle. Nous voyons que choses edifiées en poincte, sont plus constantes & durables que celles qui sont aussi larges en hault quen bas. D'autre part A, est aucunement en forme de compas. Les deux pattes representent les deux piedz, & la summité est pour la teste. Le trauersant traict dudict A, no' signifie vne regle en secrette demonstration qu'à biẽ faire & designer lettres Attiques, le compas et la regle y sont necessairemẽt requis. Oultre plus, A, a les iambes elargies et empattées, comme vng homme a ses piedz & iambes en marchant & passant oultre, pour nous signifier secrettemẽt que de luy qui est le premier en l'ordre Abecedaire, fault proceder au B, au C, & à toutes les aultres lettres selon leur disposition & ordre. (Tory 1549 : 69)

Lettres fantastiques

tory Le même Tory donne un alphabet de "lettres fantastiques" qu'il présente ainsi : "a l'imitation & maniere des escriptures Egyptiennes elles sont faictes par sinacles & images, mais elle [sic] ne sont pas faictes par raison de philosophie naturelle comme lesdictes Egyptiennes. la première est vn A signifie par vn compas ouuert. la seconde est vn B. signifie par vn Fusi. la tierce vn C. signifie par vne anse, et ainsi consequentement de toutes les aultres."

Cliquez sur la vignette pour voir l'image en grand.

voirHiéroglyphes égyptiens

N.B. Les dessins sont extraits de l'édition de 1529. Les citations sont reproduites conformément à l'orthographe modernisée de l'édition de 1549 à trois détails près : les abréviations avec tilde sont développées, les s longs et ronds sont transcrits pareillement par des s ronds, la ligature ct est transcrite par deux signes distincts.


L'alphabet imagé de Victor Hugo

IV. Sur la route d'Aix-les-Bains.
24 septembre, 7 heures du matin

Au loin sur les croupes âpres et vertes du Jura les lits jaunes des torrents desséchés dessinaient de toutes parts des Y.
Avez-vous remarqué combien l’Y est une lettre pittoresque qui a des significations sans nombre ? – L’arbre est un Y ; l’embranchement de deux routes est un Y ; le confluent de deux rivières est un Y ; une tête d’âne ou de bœuf est un Y ; un verre sur son pied est un Y ; un lys sur sa tige est un Y ; un suppliant qui lève les bras au ciel est un Y.
Au reste cette observation peut s’étendre à tout ce qui constitue élémentairement l’écriture humaine. Tout ce qui est dans la langue démotique y a été versé par la langue hiératique. L’hiéroglyphe est la racine nécessaire du caractère. Toutes les lettres ont d’abord été des signes et tous les signes ont d’abord été des images.
La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel ; et cela doit être. L’alphabet est une source.
A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, arx ; ou c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la main ; D, c’est le dos ; B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la brosse ; C, c’est le croissant, c’est la lune ; E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave, l'architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre ; F, c’est la potence, la fourche, furca ; G, c’est le cor ; H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours ; I, c’est la machine de guerre lançant le projectile ; J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance ; K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des clefs de la géométrie ; L, c’est la jambe et le pied ; M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées ; N, c’est la porte fermée avec sa barre diagnonale [sic] ; O, c’est le soleil ; P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos ; Q, c’est la croupe avec sa queue ; R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton ; S, c’est le serpent ; T, c’est le marteau ; U, c’est l’urne ; V, c’est le vase (de là vient qu’on les confond souvent)  ; je viens de dire ce qu’est l’Y ; X, ce sont les épées croisées, c’est le combat ; qui sera vainqueur ? on l’ignore ; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu ; Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.
Ainsi, d’abord la maison de l’homme et son architecture, puis le corps de l’homme, et sa structure et ses difformités ; puis la justice, la musique, l’église ; la guerre, la moisson, la géométrie ; la montagne, la vie nomade, la vie cloîtrée ; l’astronomie ; le travail et le repos ; le cheval et le serpent ; le marteau et l’urne, qu’on renverse et qu’on accouple et dont on fait la cloche ; les arbres, les fleuves, les chemins ; enfin le destin et Dieu, – voilà ce que contient l’alphabet.
Il se pourrait aussi que, pour quelques-uns de ces constructeurs mystérieux des langues qui bâtissent les bases de la mémoire humaine et que la mémoire humaine oublie, l'A, l'E, l'F, l'H, l'I, le K, l'L, l'M, l'N, le T, le V, l'Y, l'X et le Z ne fussent autre chose que les membrures diverses de la charpente du temps.

(Hugo s.d. : 28)


Arthur Rimbaud : Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes.
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silence traversés des Mondes et des Anges :
– O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

(Rimbaud 1895 : 7)


Les mots comme idéogrammes, selon Paul Claudel

A partir de considérations sur le caractère symbolique de certains idéogrammes composés à partir d'idéogrammes simples, Claudel voit une valeur similaire dans les assemblages de lettres que sont les mots :

elle aussi [l'écriture occidentale] comporte aussi des idéogrammes. Comment écrire des mots comme œil (l'œil vu en accolade de face ou de profil et le regard qu'il décoche) ou cœur sans y voir une représentation de l'organe représenté... Et le mot Locomotive qui est une peinture exacte de l'engin avec sa cheminée, ses roues, ses pistons, son sifflet, ses leviers et sa flèche de direction, sans compter le rail ! Rêve est toute une représentation. Il y a le papillon qui est l'accent circonflexe. Il y a le chasseur armé d'un sifflet qui avance la jambe à la poursuite de cette miette élusive. Avec une échelle – c'est l'E –, il essaye de l'attraper. Il lui tend les bras, à l'inverse du sigle impalpable, et c'est V. En vain ! Il ne reste que l'échelle." (in Peignot 2005 : 958)

voirCaractères chinois


Lettres-pictogrammes dans l'espace urbain

Dans des inscriptions, surtout commerciales, visibles dans les villes, on attribue à certaines lettres une forme particulière qui représente un objet en liaison avec le référent de l'inscription. Ces lettres ont alors une double fonction : elles sont à la fois des phonogrammes, comme les autres lettres, et des pictogrammes.

voirPictogrammes

Les lettres au graphisme simple (surtout I et O) se prêtent évidemment plus facilement à cette utilisation particulière.

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Apostrophe = empreinte de pas.
Boutique de chaussures pour enfants.
Besançon (France, 25), 2006.
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Point sur le i = téléphone portable.
Lyon (France, 69), 2006.
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E = euro.
Charleville-Mézières (France, 08), 2007.
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A = Tour Eiffel.
Boutique de vêtements.
Oloron-Sainte-Marie (France, 64), 2007.
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O = roue.
Paris, 2006
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O = globe terrestre
Boutique de téléphones.
Lyon (France, 69), 2006.
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I = église de Ciney.
Publicité pour la bière de Ciney.
Bouillon (Belgique), 2007.
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I = carotte, O = oignon.
Enseigne d'un restaurant.
Lyon (France, 69), 2006.

tif
A = ciseaux, apostrophe = cheveu, I = peigne.
Salon de coiffure.
Vendœuvres (France, 36), 2010.

ongle
O = ongle.
Boutique de manucure,
Tarbes (France, 65), 2010.
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L = lampe.
Boutique de luminaires.
Paris, 2006.

Références bibliographiques

André, Jacques, 2002. De Pacioli à Truchet. Trois siècles de géométrie des caractères. Document en ligne sur le site HAL, consulté le 2007-07-24.
http://hal.inria.fr/docs/00/05/22/31/PDF/Renaissance.pdf.

Demonet-Launay Marie-Luce, 1990. L'architecture morale de Geoffroy Tory. Bulletin de l'Association d'étude sur l'humanisme, la réforme et la renaissance 31 : 17-33. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2010-10-20.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhren_0181-6799_1990_num_31_1_1740.

Hugo, Victor, s.d. En voyage. Alpes et Pyrénées. Paris : Librairie du Victor Hugo illustré. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-10-21.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k103019r.

Peignot, Jérôme, 1993. Typoésie. Communication et langages 97 : 53-70. Document en ligne sur le site Persée, consulté le 2010-10-19.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/colan_0336-1500_1993_num_97_1_2457.

Peignot, Jérôme, 2005. De l'écriture à la typographie. in : Cohen, Marcel & Peignot, Jérôme, 2005. Histoire et art de l'écriture. Paris : Laffont, 951-1029. Collection Bouquins.

Rimbaud, Arthur, 1895. Poésies complètes. Paris : Léon Vanier. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-10-21.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70283g.

Tory, Geofroy, 1529. Champ Fleury. Paris : Tory/Gourmont. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2009-05-16.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50961p.

Tory, Geoffroy, 1549. L'art & science de la vraye proportion des Lettres Attiques, ou Antiques, […]. Paris : Viuant Gaultherot. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2010-10-20.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k52553f.


© Jacques Poitou 2017.