Jacques Poitou
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Le latin dans l'enseignement secondaire en France

 

Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il [= l'abbé Blanès] à Fabrice, depuis qu'on m'a appris qu'en latin il s'appelle equus ?

    Stendhal (1846 : 81) ; l'abbé Blanès est chargé d'enseigner le latin à Fabrice.

Que sait-on si les Latins ont existé ? C'est peut-être quelque langue forgée ; et, quand même ils auraient existé, qu'ils me laissent rentier, et conservent leur langue pour eux ! Quel mal leur ai-je fait pour qu'ils me flanquent au supplice ?

    Arthur Rimbaud (1967 : 5), à l'âge de dix ans.

Den Römern würde gewiß nicht Zeit genug übrig geblieben sein, die Welt zu erobern, wenn sie das Latein erst hätten lernen sollen.
Les Romains n'auraient sûrement plus eu assez de temps pour conquérir le monde s'ils avaient dû commencer par apprendre le latin.

    Heinrich Heine, 1827 (Heine 1856 : 136).


voirEcriture et prononciation du latin
voirLe latin des pages roses
voir"Expressions latines" (termes français à aspect latin)
voirPseudo-latin

On peut distinguer plusieurs grandes périodes selon le statut du latin dans l'enseignement secondaire (v. Waquet [1996] et [1998] pour une analyse détaillée) :

– Jusqu'à la Révolution, le latin est langue d'enseignement.
– De la Révolution au début des années 2000, le latin est une matière d'enseignement, d'abord obligatoire, puis facultative à partir de 1902. Son poids et sa place déclinent irrésistiblement, en dépit de quelques retours en arrière temporaires : le début de l'apprentissage est reculé, les horaires réduits, les objectifs également : disparaissent le discours latin, la composition latine, la composition en vers latins, et même le thème latin, reste finalement la seule version latine.
– A partir de 2007-2010, l'enseignement du latin est intégré dans une approche culturelle, appelée "Langues et cultures de l'Antiquité" et à laquelle il est subordonné. Le recours admis aux traductions réduit l'utilité de l'enseignement de la langue. Dans les "enseignements pratiques interdisciplinaires" consacrés aux "langues et cultures de l'Antiquité" et mis en place au collège en 2016, il peut même n'avoir aucune place.

– Le terme Antiquité est employé ici pour désigner exclusivement l'Antiquité dite "classique", c'est-à-dire gréco-romaine. – Autre terme souvent employé dans ce contexte : humanités (au pluriel) = "classes, dans les collèges et lycées, comprenant l'enseignement au-dessus de la gramaire jusqu'à la philosophie exclusivement, et dites aujourd'hui classes de lettres." (Littré 1874 : 2, 2063) Le TLFi précise : "formation scolaire où l'étude des langues et littératures latines et grecques, considérées comme particulièrement formatrices, est prépondérante", "contenu de cet enseignement". Cette acception de humanités (employée à partir de la Renaissance) correspond à l'un des sens du latin humanitas (au singulier) = "culture (de l'esprit), instruction, éducation, bonnes manières" (Freund 1924 : 2, 122)

thème : "Texte tiré de l'Eſcriture, qu'un Predicateur prend pour ſujet de ſon ſermon, & par lequel il le commence", également "ce qu'on donne aux eſcoliers à traduire d'une langue en une autre" (1694 : 2, 560). Les éditions suivantes du dictionnaire de l'Académie française précisent : "ce qu'on donne aux écoliers à traduire de la langue qu'ils savent dans celle qu'on veut leur apprendre". < latin thema = "sujet traité, thème, thèse, proposition" (Freund 1924 : 3, 442).
version : "traduction d'une Langue en une autre" (1694 : 2, 633). La 5e édition du dictionnaire de l'Académie (1798) précise : "traductions que les Écoliers font dans les Colléges d'une Langue ancienne en leur propre Langue.", et la 6e édition (1835) : "Traductions que les écoliers font d'une langue ancienne ou étrangère en leur propre langue". < latin médiéval versio < latin versum, supin de vertere = tourner, transformer (TLFi).

A un autre niveau, l'histoire du doctorat ès lettres (doctorat d'Etat) est révélatrice de cette évolution. Plus haut grade universitaire créé en 1808, son obtention nécessite initialement deux thèses, la première écrite et soutenue en français, la seconde écrite et soutenue en latin. A partir de 1840, la thèse écrite en latin peut être soutenue en français. A partir de 1903, la seconde thèse (dite "thèse complémentaire") peut ne pas être écrite en latin, et à partir de 1912, plus aucune thèse pour ce doctorat n'est écrite en latin. En 1968, la thèse complémentaire est supprimée. Enfin, en 1984, le doctorat d'Etat est lui-même supprimé et remplacé par l'habilitation ("HDR" pour les intimes). (voir Huguet 2009).

Il reste que l'apprentissage du latin a fortement marqué des générations de lycéens (mais seule une minorité entrait au lycée). Différentes expressions (citées ici d'après Littré 1874 : 3, 261) reflètent indirectement le poids du latin dans l'enseignement :

– le pays latin = l'Université ; ça sent le pays latin : se dit de tout ce qui retient un air de collège. – A Paris, le Quartier latin est celui où se trouvent depuis des siècles nombre d'établissements d'enseignement (lycée Henri-IV, lycée Louis-le-Grand, Sorbonne, Ecole normale supérieure – pour ne citer que quelques-uns parmi les plus prestigieux actuellement)
être au bout de son latin : ne savoir plus que faire, que dire, être au bout de son savoir
perdre son latin : travailler inutilement à quelque chose, y perdre son temps et sa peine
parler latin devant les cordeliers : parler d'une chose devant des gens qui la savent mieux que nous
il parle latin, c'est du latin : c'est une chose qu'on ne comprend pas
Parlez latin : se dit à quelqu'un qui raconte quelque chose de leste

Le latin et ses variétés. Quand on parle de "latin", on entend par là généralement le latin écrit autour du début de notre ère, représenté par des auteurs comme Caius Iulius Caesar ou Marcus Tullius Cicero. Mais comme toute langue, le latin a une histoire, il a évolué avec le temps : latin archaïque, latin classique, latin tardif. A cela s'ajoute la distinction, essentielle, entre le latin écrit et le latin oral. Le latin vulgaire est, selon la définition de Herman (1975 : 16), "la langue parlée des couches peu influencées ou non influencées par l'enseignement scolaire et par les modèles littéraires". C'est du latin vulgaire que sont issues les langues romanes comme l'espagnol, le français, l'italien, le portugais ou le roumain.

Méthodes

L'apprentissage du latin, avec la prononciation traditionnelle, se faisait au XXe siècle à base de grammaire et de traduction, de version et de thème. Il fallait apprendre les conjugaisons et les déclinaisons, que l'on récitait dans leur ordre conventionnel : rosa rosa rosam rosae rosae rosa rosae rosae rosas rosarum rosis rosis. Les trois premières formes de l'exemple habituel de cette classe flexionnelle [ʁo.za.ʁo.za.ʁo.zam] sont devenues le symbole de cet apprentissage : "C´est le plus vieux tango du monde / Celui que les têtes blondes / Anonnent comme une ronde / En apprenant leur latin." (Jacques Brel)

– Ecouter, sur Youtube, la chanson de Jacques Brel Rosa :
http://www.youtube.com/watch?v=v6rLLE48RL0

– En khâgne, pour se préparer aux épreuves de latin du concours d'entrée à Ulm (= l'Ecole normale supérieure, située rue d'Ulm dans le Quartier latin), il était (et est) recommandé de faire – quotidiennement – du "petit latin" : lecture de textes latins avec la traduction en regard. Mais ces épreuves n'existent plus que dans l'une des filières du concours (de même que pour l'entrée à l'Ecole nationale des chartes).

– Un fort en thème désigne quelqu'un d'une intelligence supérieure à la moyenne. C'était à l'origine quelqu'un qui réussissait particulièrement brillamment en thème latin. Depuis la disparition en 1880 des compositions en vers latins dans lesquelles avaient excellé – entre autres – Baudelaire, Rimbaud… et Jaurès (2e prix au concours général de 1878), le thème latin était – non sans raison – l'épreuve la plus redoutée des potaches. Voir la chanson susmentionnée de Brel : "C'est le tango des forts en thème / Boutonneux jusqu'à l'extrême / Et qui recouvrent de laine / Leur cœur qui est déjà froid / C'est le tango des forts en rien / Qui déclinent de chagrin / Et qui seront pharmaciens / Parce que papa ne l'était pas / C'est le temps où j'étais dernier / Car ce tango rosa rosae / J'inclinais à lui préférer / Déjà ma cousine Rosa"

Un fort en vers latins : l'élève Arthur Rimbaud (1er prix de vers latins en 3e, 2e et rhétorique, 1er prix de vers latins au concours académique en 2e et rhétorique).
"Durant les classes de mathématiques, dont il se désintéressait complètement, il faisait les vers latins de ses camarades et leur évitait cette pénible corvée. – Pendant que l'un de nous démontrait quelque théorème de géométrie, nous écrit M. Delahaut, son ancien condisciple, Rimbaud vous bâclait en un rien de temps un certain nombre de pièces de vers latins. Chacun avait la sienne : le titre était bien le même, mais la facture des vers, les idées, le développement étaient assez différents pour que le professeur ne pût y reconnaître la main du même ouvrier." (Jules Mouquet, in Rimbaud 1967 : 669)
grammaire Apprentissage souvent considéré comme rébarbatif, coûteux en temps, souvent accompagné de punitions (voir plus bas) – et de surcroît jugé peu performant : combien de lycéens étaient capables de lire des textes latins couramment au terme de sept ans d'apprentissage au lycée ?

La question de la rentabilité de l'enseignement du latin est aussi ancienne que l'enseignement du latin lui-même. Voyez comment Montaigne (1595 : 111) en parle et ce qu'il raconte de la façon dont on lui a fait apprendre le latin – sans grammaire, sans fouet et sans larmes :

C'est vn bel & grand agencement, ſans doute, que le Grec & Latin, mais on l'achepte trop cher. Ie diray icy vne façon d'en auoir meilleur marché que de couſtume, qui a eſté eſſayée en moy-meſmes : ſ'en ſeruira qui voudra. Feu mon pere, ayant fait toutes les recherches qu'homme peut faire parmy les gens ſçavans & d'entendement, d'vne forme d'inſtitution exquiſe ; fut aduiſé de cét inconuenient, qui eſtoit en vſage : & luy disoit-on, que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur couſtoient rien, eſt la seule cause, pourquoy nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame & et de cognoiſſance des anciens Grecs & Romains : Ie ne croy pas que c'en ſoit la ſeule cauſe. Tant y a que l'expedient que mon pere trouua, ce fut, qu'en nourrice, & avant le premier deſnoüement de ma langue, il me donna en charge à vn Allemand, qui depuis eſt mort fameux Medecin en France, du tout ignorant de noſtre langue, & tres-bien verſé en la Latine. Cetuy-cy, qu'il auoit fait venir exprez, & qui eſtoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement entre les bras. Il en eut auſſi auec luy deux autres moindres en ſçauoir, pour me ſuiure & ſoulager le premier : ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reſte de ſa maiſon, c'eſtoit une regle inuiolable, que ny luy-mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de mots de Latin que chacun auoit appris pour iargonner auec moy. C'eſt merueille du fruict que chacun y fit : mon pere & ma mere apprindrent aſſez de Latin pour l'entendre, & en acquirent à ſuffiſance, pour ſ'en ſeruir à la neceſſité, comme firent auſſi les autres domestiques, qui eſtoient plus attachez à mon ſeruice. Somme, nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea iuſques à nos villages tout autour, où il y a encores, & ont pris pied par l'vſage, pluſieurs appellations Latines d'artiſans & d'outils. Quant à moy, i'auois plus de ſix ans, auant que i'entendiſſe non plus de François ou de Perigordin, que d'Arabeſque : & ſans Art, ſans Liure, ſans Grammaire ou precepte, ſans foüet, & ſans larmes, i'auois appris du Latin, tout auſſi pur que mon Maiſtre d'eſcole le ſcauoit : car ie ne pouuois auoir meſlé ny altéré. [souligné par moi, JP]

– Ci-contre : la Grammaire avec un faisceau de verges. Cathédrale de Chartres (XIIe siècle). A cette époque-là, c'était bel et bien de grammaire latine qu'il s'agissait.
© Jacques Poitou, 2009.

Voici ce que rapporte Stendhal de ses cours de latin – "le latin, qui faisait mon supplice depuis tant d'années" (Stendhal 1913 : 125) :

Nous traduisions donc Virgile à grand'peine, lorsque je découvris dans la bibliothèque de mon père une traduction de Virgile en quatre volumes in-8° fort bien reliés, par ce coquin d'abbé Desfontaines, je crois. Je trouvai le volume correspondant aux Géorgiques et au second livre que nous écorchions (réellement nous ne savions pas du tout le latin). Je cachai ce bienheureux volume aux lieux d'aisance, dans une armoire où l'on déposait les plumes des chapons consommés à la maison ; et là, deux ou trois fois pendant notre pénible version, nous allions consulter celle de Desfontaines. (p. 98-99)

Punitions

Quant au lien entre l'enseignement du latin et les punitions, y compris les châtiments corporels (Maynard [1646] évoque "les Roys du païs Latin / Dont le Sceptre eſt vne ferule"), les exemples ne manquent pas. En voici trois :

Le Sage (1747 : 99-100), Histoire de Gil Blas de Santillane

Par reconnoiſſance, ils [= les Ecclésiastiques de l'Hôpital] entreprirent de m’enſeigner la langue Latine : mais il ſ’y prirent trop rudement, & me traiterent avec tant de rigueur, malgré les petits ſervices que je leur rendois, que ne pouvant y réſiſter, je m’échappai un beau jour, en faiſant une commiſſion ; & bien loin de retourner à l’Hôpital, je ſortis même de Tolède par le Fauxbourg du côté de Séville.
Quoique j’euſſe à peine alors neuf ans accomplis, je ſentois déja le plaisir d'être libre & maître de mes actions. J’étois ſans argent et ſans pain, n’importe ; je n’avois point de leçons à étudier, ni de thêmes à compoſer. Après avoir marché pendant deux heues [sic], mes petites jambes commencérent à refuſer le ſervice. Je n’avois point encore fait de ſi longs voyages. Il fallut m’arrêter pour me repoſer. Je m’aſſis au pied d'un arbre qui bordoit le grand chemin ; là, pour m’amuſer, je tirai mon rudiment que j’avois dans ma poche, & le parcourus en badinant ; puis venant à me ſouvenir des férules & des coups de foüet qu'il m'avoit fait recevoir, j’en déchirai les feuilles en diſant avec colére : Ah, chien de livre, tu ne me feras plus répandre de pleurs ? Tandis que j’aſſouviſſois ma veangeance en jonchant autour de moi la terre de declinaiſons & de conjugaiſons, il paſſa par-là un Hermite à barbe blanche qui portoit de larges lunettes, & qui avoit un air vénerable.

rudiment = "petit livre qui contient les éléments de la langue latine" < "la partie la plus élémentaire de la grammaire" < "premières notions, premiers principes d'une science, d'un art" (Littré 1873 : 4, 1779). < latin rudimentum = "apprentissage" < rudis (adj.) = "qui n'a pas été dégrossi, inculte, grossier" < "qui n'est pas encore travaillé, brut, sauvage, âpre" (Freund 1924 : 3, 133).

Voir p. ex. (ci-contre) les Rudiments de Jean Despautère (1585).

férule = "petite palette de bois ou de cuir avec laquelle on frappe les écoliers dans la main" (Littré 1874 : 2, 1850) < latin ferula = plante de la famille des ombellifères > "menue branche, baguette de tout autre arbre" > "férule, verge, baguette pour corriger les esclaves coupables de fautes légères et les écoliers" (Freund 1924 : 1, 1073)

rudiment

Victor Hugo (1856 : 58), Les Contemplations, A propos d'Horace.

Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues !
Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté !
Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles !
Car, avec l’air profond, vous êtes imbéciles !
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
Car vous êtes mauvais et méchants ! – Mon sang bout
Rien qu’à songer au temps où, rêveuse bourrique,
Grand diable de seize ans, j’étais en rhétorique !
Que d'ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! – gredins ! –
Que de froids châtiments et que de chocs soudains !
"Dimanche en retenue et cinq cents vers d’Horace !"
Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
Et je balbutiais : "Monsieur… – Pas de raisons !
"Vingt fois l'ode à Plancus et l’épître aux Pisons !"

– Quintus Horatius Flaccus, dit Horace (65-8 avant notre ère). – Ad Munatium Plancum, ode d'Horace (1972 : 9-10 et 370), 32 vers. – Ad Pisones, épître d'Horace (1972 : 347-367 et 413) dédiée à Lucius Piso et à ses fils ("Pater, et iuvenes patre digni"), 476 vers. – Total de la punition : 1 116 vers à copier.

Gustave Flaubert (1857 : 8-9), Madame Bovary.

– Cinq cents vers à toute la classe !!! exclamé d'une voix furieuse, arrêta, comme le quos ego, une bourrasque nouvelle. – Restez donc tranquilles, continuait le professeur indigné et s'essuyant le front avec son mouchoir qu'il venait de prendre dans sa toque : Quant à vous, le nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus sum. (Flaubert 1857 : 8-9)

Quos ego. – Citation de l'Enéide de Publius Vergilius Maro, dit Virgile (70-19 avant notre ère)  : "Tantane vos generis tenuit fiducia vestri ? / Jam cœlum terramque, meo sine numine, venti, / Miscere, et tantas audetis tollere moles ! / Quos ego… Sed motos præstat componere fluctus." – "Tant d'audace, dit-il [= Neptune], vous vient-elle de votre origine ? Vents rebelles, vous osez sans mon ordre agiter le ciel et la terre, et soulever ces énormes masses d'eau ! Je devrais vous… Mais avant tout, il faut calmer les flots émus." (Virgile 1859 : 229, livre I, 131-135) – Littéralement : [vous] que [accusatif pluriel] je [nominatif]… Larousse (1856 : 711) donne cette explication : "Paroles de Neptune, irrité aux vents déchaînés sur la mer, et qui, dans la bouche d'un supérieur, expriment la colère et la menace."

voirLe latin des pages roses

Performances

Peu avant la Révolution, l'abbé Coyer (1770 : 189) fait le constat suivant :

Qu'apprend on en ſixiéme ? Du Latin. En cinquiéme ? du Latin. En quatriéme ? du Latin ? En troiſiéme ? du Latin. En ſeconde ? du Latin. […] / L'Eleve, farci de Latin, bon ou mauvais, paſſe en Rhétorique [où il doit produire en latin]. / La Philoſophie vient couronner cette éducation, & c'eſt auſſi en Latin qu'elle rend ſes oracles. Mais enfin, après tant de Latin, je prends au haſard cent de vos Eleves. J'ouvre Cicéron, Tite-Live, Tacite, Horace, Juvenal, & je ne trouve pas dix de vos Latiniſtes qui les entendent.

Deux siècles et demi plus tard (2015), le constat de Paul Veyne, professeur honoraire au Collège de France (chaire d'histoire de Rome, 1975-1999), est sans appel :

Au bout de sept ans d'étude, aucun écolier de latin et encore moins de grec n'est capable de lire deux lignes de cette langue. […] On perd du temps, il vaut mieux qu'ils apprennent l'anglais. Et de toute façon, le latin et le grec, ils ne le sauront jamais.
    Interview sur Europe 1, 2015-10-31, http://www.europe1.fr/emissions/l-interview/paul-veyne-redonne-vie-a-palmyre-detruite-par-lei-2539691

Mais comme le note Waquet (1998 : 160 sq.), il n'y a jamais eu d'étude globale des performances des élèves en latin à la fin du secondaire, pas plus à l'époque actuelle (comme cela se fait dans certaines matières) que par le passé. Peut-être en raison d'un sentiment unanime que les résultats en seraient catastrophiques ?

Quoiqu'il en soit, la coexistence, dans la pratique, du latin classique et du français a donné lieu à des productions pseudo-latines qui mettent en jeu les deux langues, chacune de façon imparfaite ou partielle : productions scolaires à fonction ludique, productions littéraires et même techniques, qu'on regroupera sous le terme générique de pseudo-latin : textes qui ressemblent à des textes en latin mais sont produits avec des écarts par rapport à la norme du latin classique, quelle que soit la nature de ces écarts.

voirPseudo-latin


Références bibliographiques

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http://classiques.uqac.ca/contemporains/cibois_philippe/enseignement_du_latin_france/enseignement_du_latin_france.html

[Coyer, Gabriel-François], 1770. Plan d'éducation publique. Paris : veuve Duchesne. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-08-13.
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Flaubert, Gustave, 1857. Madame Bovary. Paris : Michel Lévy. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2017-08-10.
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