Jacques Poitou
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Variétés de pseudo-latin

 

Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il [= l'abbé Blanès] à Fabrice, depuis qu'on m'a appris qu'en latin il s'appelle equus ?

    (Stendhal 1846 : 81 ; l'abbé Blanès est chargé d'enseigner le latin à Fabrice)


N.B. Il sera question ici des variétés de pseudo-latin produites uniquement en milieu francophone. Des productions de même type existent évidemment dans d'autres pays à forte tradition latine.

voirEcriture et prononciation du latin
voirLe latin des pages roses
voir"Expressions latines" (termes français à aspect latin)

Préliminaires : le latin dans l'enseignement secondaire français

En France, on peut distinguer plusieurs périodes selon la place du latin dans l'enseignement secondaire :

– Jusqu'à la Révolution, le latin est langue d'enseignement.
– De la Révolution au début des années 2000, le latin est une matière d'enseignement, d'abord obligatoire, puis facultative à partir de 1902. Son poids et sa place déclinent lentement : le début de l'apprentissage est progressivement reculé, les horaires progressivement réduits, les objectifs également : plus de discours latin, plus de composition latine, plus de vers latins, même le thème latin disparait de l'enseignement secondaire.
– A partir du milieu des années 2000, le latin est subordonné à une approche culturelle, appelée "Langues et cultures de l'Antiquité", dans laquelle il ne joue plus qu'un rôle accessoire.

– Voir Waquet (1996) et (1998) pour une analyse détaillée.

A un autre niveau, l'histoire du doctorat ès lettres (doctorat d'Etat) est révélatrice de cette évolution aussi lente qu'irréversible. Plus haut grade universitaire créé en 1808, son obtention nécessite initialement deux thèses, la première écrite et soutenue en français, la seconde écrite et soutenue en latin. A partir de 1840, la thèse écrite en latin peut être soutenue en français. A partir de 1903, la seconde thèse (dite "thèse complémentaire") peut ne pas être écrite en latin, et à partir de 1912, plus aucune thèse pour ce doctorat n'est écrite en latin. En 1968, la thèse complémentaire est supprimée. Enfin, en 1984, le doctorat d'Etat est lui-même supprimé et remplacé par l'habilitation ("HDR" pour les intimes). (voir Huguet 2009).

Il reste que l'apprentissage du latin a fortement marqué des générations de lycéens (mais seule une minorité entrait au lycée). Différentes expressions reflètent indirectement le poids du latin dans l'enseignement (citées d'après Littré 1874 : III, 261) :

– le pays latin = l'Université ; ça sent le pays latin : se dit de tout ce qui retient un air de collège. – A Paris, le Quartier latin est celui où se trouvent depuis des siècles nombre d'établissements d'enseignement (lycée Henri-IV, lycée Louis-le-Grand, Sorbonne, Ecole normale supérieure – pour ne citer que quelques-uns parmi les plus prestigieux actuellement)
être au bout de son latin : ne savoir plus que faire, que dire, être au bout de son savoir
perdre son latin : travailler inutilement à quelque chose, y perdre son temps et sa peine
parler latin devant les cordeliers : parler d'une chose devant des gens qui la savent mieux que nous
il parle latin, c'est du latin : c'est une chose qu'on ne comprend pas
Parlez latin : se dit à quelqu'un qui raconte quelque chose de leste

L'apprentissage du latin, avec la prononciation traditionnelle, se faisait à base de grammaire et de traduction, de version et de thème – les exercices de production écrite en latin ont été supprimés à la fin du XIXe siècle. Il fallait apprendre les conjugaisons et les déclinaisons, que l'on récitait dans leur ordre conventionnel : rosa rosa rosam rosae rosae rosa rosae rosae rosas rosarum rosis rosis. Les trois premières formes de l'exemple habituel de cette classe flexionnelle [ʁo.za.ʁo.za.ʁo.zam] sont devenues le symbole de cet apprentissage : "C´est le plus vieux tango du monde / Celui que les têtes blondes / Anonnent comme une ronde / En apprenant leur latin." (Jacques Brel)

– Ecouter, sur Youtube, la chanson de Jacques Brel Rosa :
http://www.youtube.com/watch?v=v6rLLE48RL0

– En khâgne, pour se préparer aux épreuves de latin du concours d'entrée à Ulm (= l'Ecole normale supérieure, située rue d'Ulm dans le Quartier latin), il était (et est) recommandé de faire – quotidiennement – du "petit latin" : lecture de textes latins avec la traduction en regard. Mais ces épreuves n'existent plus que dans l'une des filières du concours (de même que pour l'entrée à l'Ecole nationale des chartes).

voirEcriture et prononciation du latin

grammaire Apprentissage souvent considéré comme rébarbatif et de toute façon coûteux en temps, souvent augmenté (ou agrémenté ?) de punitions comme celle de copier vingt fois la conjugaison de ridiculus sum (punition infligée au jeune Charles Bovary dans le roman de Flaubert) – et de surcroît jugé peu performant : combien de lycéens étaient capables de lire des textes latins couramment au terme de sept ans d'apprentissage au lycée ?

La question de la rentabilité de l'enseignement du latin n'est pas nouvelle. Voyez comment Montaigne (1695 : 111) en parle et ce qu'il raconte de la façon dont on lui a fait apprendre le latin – sans grammaire, sans fouet et sans larmes :

C'est vn bel & grand agencement, ſans doute, que le Grec & Latin, mais on l'achepte trop cher. Ie diray icy vne façon d'en auoir meilleur marché que de couſtume, qui a eſté eſſayée en moy-meſmes : ſ'en ſeruira qui voudra. Feu mon pere, ayant fait toutes les recherches qu'homme peut faire parmy les gens ſçavans & d'entendement, d'vne forme d'inſtitution exquiſe ; fut aduiſé de cét inconuenient, qui eſtoit en vſage : & luy disoit-on, que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur couſtoient rien, eſt la seule cause, pourquoy nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame & et de cognoiſſance des anciens Grecs & Romains : Ie ne croy pas que c'en ſoit la ſeule cauſe. Tant y a que l'expedient que mon pere trouua, ce fut, qu'en nourrice, & avant le premier deſnoüement de ma langue, il me donna en charge à vn Allemand, qui depuis eſt mort fameux Medecin en France, du tout ignorant de noſtre langue, & tres-bien verſé en la Latine. Cetuy-cy, qu'il auoit fait venir exprez, & qui eſtoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement entre les bras. Il en eut auſſi auec luy deux autres moindres en ſçauoir, pour me ſuiure & ſoulager le premier : ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reſte de ſa maiſon, c'eſtoit une regle inuiolable, que ny luy-mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de mots de Latin que chacun auoit appris pour iargonner auec moy. C'eſt merueille du fruict que chacun y fit : mon pere & ma mere apprindrent aſſez de Latin pour l'entendre, & en acquirent à ſuffiſance, pour ſ'en ſeruir à la neceſſité, comme firent auſſi les autres domestiques, qui eſtoient plus attachez à mon ſeruice. Somme, nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea iuſques à nos villages tout autour, où il y a encores, & ont pris pied par l'vſage, pluſieurs appellations Latines d'artiſans & d'outils. Quant à moy, i'auois plus de ſix ans, auant que i'entendiſſe non plus de François ou de Perigordin, que d'Arabeſque : & ſans Art, ſans Liure, ſans Grammaire ou precepte, ſans foüet, & ſans larmes, i'auois appris du Latin, tout auſſi pur que mon Maiſtre d'eſcole le ſcauoit : car ie ne pouuois auoir meſlé ny altéré. [souligné par moi, JP]

– Ci-contre : la Grammaire avec un faisceau de verges. Cathédrale de Chartres (XIIe siècle). A cette époque-là, c'était bel et bien de grammaire latine qu'il s'agissait.
© Jacques Poitou, 2009.

Voici – par exemple – ce que rapporte Stendhal de ses cours de latin – "le latin, qui faisait mon supplice depuis tant d'années" (Stendhal 1913 : 125) :

Nous traduisions donc Virgile à grand'peine, lorsque je découvris dans la bibliothèque de mon père une traduction de Virgile en quatre volumes in-8° fort bien reliés, par ce coquin d'abbé Desfontaines, je crois. Je trouvai le volume correspondant aux Géorgiques et au second livre que nous écorchions (réellement nous ne savions pas du tout le latin). Je cachai ce bienheureux volume aux lieux d'aisance, dans une armoire où l'on déposait les plumes des chapons consommés à la maison ; et là, deux ou trois fois pendant notre pénible version, nous allions consulter celle de Desfontaines. (p. 98-99)

Quant au lien entre l'enseignement du latin et les punitions, y compris les châtiments corporels, il ne manque pas d'exemples. En voici deux :

Le Sage (1747 : 99-100), Histoire de Gil Blas de Santillane

Par reconnoiſſance, ils [= les Ecclésiastiques de l'Hôpital] entreprirent de m’enſeigner la langue Latine : mais il ſ’y prirent trop rudement, & me traiterent avec tant de rigueur, malgré les petits ſervices que je leur rendois, que ne pouvant y réſiſter, je m’échappai un beau jour, en faiſant une commiſſion ; & bien loin de retourner à l’Hôpital, je ſortis même de Tolède par le Fauxbourg du côté de Séville.
Quoique j’euſſe à peine alors neuf ans accomplis, je ſentois déja le plaisir d'être libre & maître de mes actions. J’étois ſans argent et ſans pain, n’importe ; je n’avois point de leçons à étudier, ni de thêmes à compoſer. Après avoir marché pendant deux heues [sic], mes petites jambes commencérent à refuſer le ſervice. Je n’avois point encore fait de ſi longs voyages. Il fallut m’arrêter pour me repoſer. Je m’aſſis au pied d'un arbre qui bordoit le grand chemin ; là, pour m’amuſer, je tirai mon rudiment que j’avois dans ma poche, & le parcourus en badinant ; puis venant à me ſouvenir des férules & des coups de foüet qu'il m'avoit fait recevoir, j’en déchirai les feuilles en diſant avec colére : Ah, chien de livre, tu ne me feras plus répandre de pleurs ? Tandis que j’aſſouviſſois ma veangeance en jonchant autour de moi la terre de declinaiſons & de conjugaiſons, il paſſa par-là un Hermite à barbe blanche qui portoit de larges lunettes, & qui avoit un air vénerable.

Victor Hugo (1856 : 58), Les Contemplations, A propos d'Horace.

Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues !
Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté !
Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles !
Car, avec l’air profond, vous êtes imbéciles !
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
Car vous êtes mauvais et méchants ! – Mon sang bout
Rien qu’à songer au temps où, rêveuse bourrique,
Grand diable de seize ans, j’étais en rhétorique !
Que d'ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! – gredins ! –
Que de froids châtiments et que de chocs soudains !
"Dimanche en retenue et cinq cents vers d’Horace !"
Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
Et je balbutiais : "Monsieur… — Pas de raisons !
"Vingt fois l'ode à Plancus et l’épître aux Pisons "

Quoi qu'il en soit, la coexistence, dans la pratique, du latin classique et du français a donné lieu à des productions pseudo-latines qui mettent en jeu les deux langues, chacune de façon imparfaite ou partielle : productions scolaires à fonction ludique, productions littéraires et même techniques.

Le latin et ses variétés

Quand on parle de "latin", on entend par là généralement le latin écrit autour du début de notre ère, représenté par des auteurs comme Caius Iulius Caesar ou Marcus Tullius Cicero. Mais comme toute langue, le latin a une histoire, il a évolué avec le temps : latin archaïque, latin classique, latin tardif. A cela s'ajoute la distinction, essentielle, entre le latin écrit et le latin oral. Le latin vulgaire est, selon la définition de Herman (1975 : 16), "la langue parlée des couches peu influencées ou non influencées par l'enseignement scolaire et par les modèles littéraires". C'est du latin vulgaire que sont issues les langues romanes comme le français, le portugais ou le roumain.

Sous le terme générique de pseudo-latin, on comprendra ici les textes qui ressemblent à des textes en latin mais sont produits avec des écarts par rapport à la norme du latin classique, quelle que soit la nature de ces écarts.


Concaténation de mots latins ou à aspect latin

Pas de sens en latin, mais la forme phonique est réanalysable en français où elle peut être associée à un signifié

Créations scolaires ludiques (à l'époque où le latin était prononcé "à la française").

Caesar portavit legatos alacrem eorum.
[se.zaʁ.pɔʁ.ta.vit.le.ga.to.za.la.cʁɛ.me.o.ʁɔm] – César porta vite les gateaux à la crème et au rhum.

portavit : verbe portare (= porter) à la 3e personne du singulier du parfait. – legatos < legatus = envoyé, à l'accusatif pluriel. – alacrem < alacer = alerte, à l'accusatif singulier. – eorum : génitif pluriel masculin ou neutre du pronom de la 3e personne.

D'autres créations, grivoises, sont aisées avec les formes de 3e personne du singulier au futur (amabit).

– René Goscinny : noms des Romains dans les bandes dessinées d'Asterix

Pour ces créations de noms propres, Goscinny joue alternativement sur la forme graphique et sur la forme phonique. Tous ces noms ont la finale graphique de nominatif de la deuxième déclinaison (dominus), mais leur origine et leur forme phonique sont diverses. Echantillon :

– finale [y] : Absolumentexclus, Belinconnus, Bouilleurdecrus, Nenjetépus, Obtus
– finale [ys] : Arrédebus, Diplodocus, Fellinus, Fleurdelotus, Lapsus, Metrobus, Nonpossumus, Processus, Sacapus, Savancosinus
– finale [yʃ] : Ballondebaudrus
– finale [us] : Alavacommgetepus

Pas de sens ni en latin ni en français

– Molière : Le Médecin malgré lui, II, 4 (Molière 1947, VI : 64)

    Sganarelle [en médecin]
Entendez-vous le Latin ?

    Géronte
En aucune façon.

    Sganarelle, se levant avec étonnement
Vous n'entendez point le Latin ?

    Géronte
Non.

    Sganarelle, en faisant diverses plaisantes postures
Cabricias arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo hæc Musa, la Muse, Bonus, Bona, Bonum, Deus sanctus, est ne oration latinas ? etiam, oüy, quare, pourquoy, quia substantivo & adjectivum concordat in generi, numerum & casus.

– "Les quatre premiers mots n'ont aucun sens ; peut-être le premier est-il un souvenir du faux langage turc de la Sœur de Rotrou, 1645, acte III, sc. V, où on lit : Cabriciam. La suite est faite de réminiscences, avec des fautes grossières, de divers passages des Rudiments de ɡrammaire latine de Despautères, en usage dans les classes : sur les nombres (singulariter), sur les genres du substantif (hæc musa) & de l'adjectif (bonus), sur l'accord ("Deus sanctus est-ce du latin? – Oui. – Pourquoi ? – parce que le substantif & l'adjectif s'accordent en genre, en nombre & en cas")." (Molière 1947 : XI, 182)

– Lorem ipsum

Le faux texte appelé "lorem ipsum", a été utilisé vers 1960 par l'entreprise anglaise Letraset pour la présentation de types de caractères. Le but était de donner une idée de l'apparence d'une page imprimée sans que l'observation soit perturbée par la compréhension du texte. Ce texte est constitué de fragments incohérents d'une édition du De finibus de Cicéron, avec quelques ajouts. Le premier mot en est le premier mot d'une page : il s'agit de do-lorem, la première syllabe de dolorem se trouvant sur la page précédente. – Extrait :

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    (cité dans l'article indiqué ci-dessous de Philippe Cibois)

Voici maintenant le texte de Cicéron dans l'édition anglaise bilingue Loeb (Cicero 1983) :

Neque porro quiquam est qui do- [page 34]
lorem ipsum quia dolor sit amet, consectetur, adipisci velit, sed quia nonnunquam eiusmodi tempora incidunt ut labore et dolore magnam aliquam querat voluptatem […] [page 36]

– Sur les origines du lorem ipsum, voir l'article de Philippe Cibois, Lorem ipsum : nouvel état de la question :
http://enseignement-latin.hypotheses.org/5449


Français des "écumeurs de latin"

Dans cette variété de français, les lexèmes sont empruntés systématiquement au latin, leur adaptation au français est minimale, la syntaxe étant française. Exemple : au lieu de la Seine, la Séquane (< latin Sequana). Cette pratique est dénoncée par Tory (1529) :

Quant Eſcumeurs de Latin diſent Deſpumon la verbocination latiale, & tranſfreton la Sequane au dilicule & crepuſcule, puis deambulon par les Quadriuies & Platees de Lutece, & comme veriſimiles amorabundes captiuon la beniuolence de lomnigene & omniforme ſexe feminin, me ſemble quilz ne ſe moucquent ſeullement de leurs ſemblables, mais de leur meſme Perſonne.

Dans Pantagruel (ch. 6), Rabelais raille ces "écumeurs de latin" en mettant un exemple de leurs productions dans la bouche du "Lymoſin qui contrefaiſoit le langage Francoys". Extrait portant sur les occupations dudit Limousin à Lutèce, c'est-à-dire à Paris (Rabelais 1542b : 37) :

Nous tranſfretons la Sequane au dilucule, & crepuſcule, nous deambulons par les compites et quadriuies de l'urbe, nous deſpumons la uerbocination Latiale, & comme ueriſimiles amorabonds captons la beneuolence de l'omniiuge, omniforme, et omnigene ſexe feminin, certaines diecules nous inuiſons les lupanaires de Champgaillard, de Matcon, de Cul de ſac, de Bourbon, de Huſlieu, & en ecſtaſe Venereique inculcons noz ueretres es penitiſſimes receſſes des pudendes de ces meritricules amicabiliſſimes : puis cauponizons es tabernes meritoires de la pomme du pin, du caſtel, de la Magdaleine, & de la Mulle, belles ſpatules ueruecines perforaminées de petroſil. Et ſi par forte fortune y a rarité, ou penurie de pecune en noz marſupies, & ſoyent exhauſtes de metal ferrugine, pour l'eſcot nous dimittons nos codices, & ueſtez opignerées, preſtolants les tabellaires à uenir des penates, & lares patriotiques.

Notes. A l'exception de escot et des noms propres, tous les termes sont empruntés au latin. – transfretons < transfretare = traverser. – Sequane < Sequana = Seine. – dilucule < diluculum = aube. – deambulons < deambulare = se promener. – compites < compitum = carrefour. – quadriuies < quadriuium = bifurcation. – urbe < urbs = ville. – despumons < despumare = écumer. – uerbocination < uerbocinatio = langue. – Latiale < latialis = du Latium. – – uerisimiles < ueri similis = très semblable. – amorabonds < amorabundus = amoureux. – captons < capire = prendre. – beneuolence < beuolontia = bienveillance. – omniiuge, omniforme, omnigene < omnis = tout + jugis = inépuisable (?), formis = forme, genus = genre. – sexe < sexus = sexe. – feminin < femininus = féminin. – diecules < dies = jour. – lupanaires < lupanarium = bordel. – inuisons < invisire = visiter. – ecstase < ecstasis = extase. – Venereique < Venus. – inculcons < inculare = presser, enfoncer. – ueretres < ueretrum = verge. – penitissimes < penitus (au superlatif) = intime. – recesses < recessus = cavité. – pudendes < pudere = avoir honte. – meritricule < meretricula = prostituée. – amicabilissimes < amicabilis (au superlatif) = amical. – cauponizons < caupona = cabaret. – tabernes < taberna = échoppe. – meritoires < meritorius = qui se paye. – spatules < spatula = large morceau. – ueruecines < vervex = mouton. – perforaminées < perforare = percer. – petrosil < petroselium = persil. – rarité < raritas = rareté. – penurie < penuria = pénurie. – pecune < pecunia = argent. – marsupies < marsupium = bourse. – exhaustes < exhaurire = vider. – ferrugine < ferrum = fer. – dimittons < dimittere = envoyer. – codices < codex = livre. – uestez < uestis = vêtement. – opignerées < oppignerare = mettre en gage. – prestolants < praestolari = attendre. – tabellaires < tabellarius < tabella = lettre. – uenir < uenire = venir. – penates < penates = dieux tutélaires. – lares < lares = dieux tutélaires, foyer. – patriotiques < patria < pater = père.


Latin de cuisine et latin macaronique

Latin de cuisine

Littré (1874 : 261) définit le latin de cuisine comme du "mauvais latin ; on a dit que cette expression vient des jésuites qui étaient dans l'usage de faire demander par les élèves aux valets les objets de première nécessité. C'est du latin de cuisine, il n'y a que les marmitons qui l'entendent." Sainéan (1922 : 384) l'appelle aussi "latin culinaire" et le définit ainsi : "C'est du latin corrompu ou déguisé, contraire au génie de la langue classique. La substance du lexique reste latine, mais la tournure est plutôt nationale et moderne." Marot (1873 : 273) parle de "latin de marmite".

Les écarts entre le latin de cuisine et le latin classique – c'est-à-dire les fautes par rapport à la norme classique – peuvent être de divers types. Dans les exercices de thème latin, on distingue traditionnellement les solécismes et les barbarismes.

solécisme : erreur dans le choix d'une forme ou d'une construction grammaticale. < latin soloecismus < grec σ‪ολοικισμός. Ce terme est dérivé du nom de la ville de Soles (Σόλοι) en Cilicie (nom turc actuel Mezitli), dont les habitants étaient connus pour faire beaucoup de fautes en parlant grec.
barbarisme : utilisation d'une forme morphologique ou d'un mot qui n'existe pas. < latin barbarismus < grec βαρβαρισμὸς < grec βάρβαρος = étranger, qui ne parle pas ; "mot formé sur une onomatopée évoquant le bredouillement, l'expression incompréhensible" (Rey 1998 : 325).

Latin macaronique

Le latin macaronique est défini ainsi par Nodier (1834 : 5) : "dans la macaronée, c'est la langue vulgaire qui fournit le radical, et la langue latine qui fournit les flexions, pour former une phrase latine avec des expressions qui ne le sont pas" ; le terme vient, selon Nodier (p. 8), "de l'italien inusité macarone, qui signifioit un homme lourd, grossier, et de mauvais langage". Le latin macaronique est en quelque sorte l'inverse du latin de cuisine : les règles grammaticales du latin sont respectées, mais le lexique utilisé est issu d'une autre langue.

Ce genre littéraire a été pratiqué dans plusieurs pays d'Europe occidentale à tradition latine (voir Delepierre 1852), surtout aux XVIe et XVIIe siècles, c'est-à-dire à une époque où l'usage des langues modernes commençait à s'affirmer face au latin et où, également, la connaissance du latin était encore bien développée dans les milieux cultivés (voir Waquet [1996] sur l'histoire de la pratique du latin en France). Garavini (1982) montre bien que l'émergence des premières productions macaroniques en Italie du Nord a été favorisée par trois facteurs : outre l'existence d'importants centres universitaires, la situation de di- ou triglossie (dialecte local, toscan, latin) et la proximité linguistique de l'italien (toscan) avec le latin. La distance plus grande entre le français et le latin fait que le latin macaronique y a été moins prisé, et le déclin de l'apprentissage du latin en France, surtout à partir de la fin du XVIIIe siècle, a entraîné la quasi-extinction de ce genre.

Parmi les pièces macaroniques françaises les plus connues : Dictamen metrificum de bello Huguenotico & Reistrorum piglamine ad sodales, de Rémy Belleau (Belleau 1878 : 101-108) et Micheli Morini funestissimus trepassus (in Philomneste 1824 : 120-121).

Exemples

La distinction entre latin de cuisine et latin macaronique est claire sur le plan théorique. On pourrait la résumer en disant que le latin de cuisine est à base de solécismes et le latin macaronique à base de barbarismes. Mais en pratique, ils sont souvent mêlés dans un même texte, et mêlés également avec du latin classique, voire aussi avec du français.

– Rabelais : La harangue de maistre Ianotus de Bragmardo, pour recouvrer les cloches. (Gargantua, chapitre XVIII*, Rabelais 1542 : 85-86) – Extrait.

Par ma foy domine, ſi uoulez ſoupper auecq' moy, in camera, par le corps Dieu charitatis, nos faciemus bonum cherubin. Ego occidi unum porcum, & ego habet bonus uina**. Mais de bon uin on ne peult faire mauluais latin. Or ſus, de parte Dei, date nobis clochas noſtras. Tenez, ie uous donne de par la faculté ung ſermones de Vtino, que utinam uous nous baillez noz cloches, Vultis etiam pardonos ? per diem, uos habebitis, & nihil poyabitis. O monſieur domine, clochidonna minor nobis. Dea eſt bonum urbis. Tout le monde ſ'en ſert. Si uoſtre iument ſ'en trouue bien : auſſi faict noſtre faculté, quæ comparata eſt iumentis inſipientibus : & ſimilis facta eſt eis, pſalmo nescio quo, Si Pauoys ie bien quotté en mon paperat***. Hen, hen, ehen, haſch. Ca ie uous prouue, que me les debuez bailler. Ego ſic argumentor.

Omnis clocha clochabilis, in clocherio clochando, clochans clochatiuo clochare facit clochabiliter clochantes Pariſius habet clochas. Ergo gluc, Ha, ha, ha. C'eſt parlé cela. Il eſt in tertio primæ en Darii, ou ailleurs. Par mon ame, j'ay ueu le temps, que ie faiſoys diables d'arguer. Mais de preſent ie ne fays plus, que reſuer. Et ne me fault plus doreſnavant, que bon uin, bon lict, le doz au feu, le uentre à table et eſcuelle bien profonde. Hay domine : ie vous prie in nomine patris, & filii, & ſpiritus ſancti Amen, que uous rendez noz cloches : & Dieu uous guard de mal, & noſtre Dame de ſante, qui uiuit, & regnat per omnia ſecula ſeculorum, Amen. Hen, ehaſch, granhenhaſch !

* Dans d'autres éditions, chapitre XIX. – ** Dans d'autres éditions : bonum uino. – *** Dans d'autres éditions est inséré après paperat : & est unum bonum Achilles.

Notes sur les termes latins. – Les indications issues des notes qui figurent dans l'édition de Rabelais de 1875 (et qui reprennent celles figurant dans plusieurs éditions antérieures) sont indiquées par (R). Les citations directes sont entre guillemets.

domine = maître, seigneur (vocatif). – in camera charitatis = dans la chambre de charité. Il s'agit de la pièce où les moines mendiants mangent ce qu'on leur donne par charité. (R). – nos faciemus bonum cherubin : "Nous ferons bonne chère, et à force de boire nous nous rendons la face Chérubique." (R) < chérubin = ange du second chœur de la première hiérarchie. "On dit prov. d'Un homme qui a le visage rouge & enflâmé, qu'Il est rouge comme un cherubin." (Académie 1ère). – ego occidi porcum = j'ai tué un porc. En latin classique, la présence du pronom personnel (ego) est une marque d'insistance. – ego habet bonus uina : 1er solécisme : ce devrait être ego habeo (1ère personne), habet est la forme de 3e personne. Mais la construction est licite selon "un grand nombre de docteurs de toutes les facultés", dans la mesure où cela se comprend aisément (R) ; bonus vina : 2e solécisme : ce devrait être bonum vinum (accusatif signulier, neutre). – De parte Dei = par Dieu (R). – date nobis clochas nostras = donnez-nous nos cloches. cloche = campana en latin classique ; clocha formé sur cloche avec flexion sur le modèle de rosa. – Ung sermones de Vtino […] utinam : – Utinum est une ville italienne (nom italien : Udine). En était originaire un dominicain dont les sermons étoient en vogue à l'époque. "La Faculté, qui croyoit flater le goût du Prince, s'étant persuadée que Gargantua pourroit se laisser fléchir à rendre les Cloches, si dans le même tems qu'on l'en prieroit de sa part, elle lui faisoit présenter un Exemplaire des Sermones de Utino, le Pédant Janotus crut ne pouvoir faire plus à propos son present, qu'en accompagnant d'un affectueux Utinam [plût aux dieux/au Ciel] la très-humble supplication qu'il faisoit à Gargantua de rendre les Cloches de l'Eglise Notre-Dame." (R) – Vultis etiam pardonos ? = voulez-vous aussi des pardons ? – Per diem : juron à la place de per Deum [dies = jour] (R). – Uos habebitis, & nihil poyabitis = vous en aurez et ne paierez rien. Base lexicale française *poyare (< payare < latin pocare). – clochidonna minor nobis : donne-nous la petite cloche (?). Construction complexe : impératif d'un verbe composé clochi-donnare (latin dare) et adjectif minor. – est bonum urbis = c'est le bien de la ville. – quæ comparata est iumentis insipientibus & similis facta est eis : qui est comparée aux bêtes stupides et a été faite semblable à elles. Citation du psaume 49 : "homo, cum in honore esset, non intellexit ; comparatus est iumentis insipientibus et similis factus est illis." "L'homme dans les honneurs ne comprend pas /] Il ressemble aux bêtes réduites au silence (La Bible II, 998) – Psalmo nescio quo = je ne sais dans quel psaume.paperat = (ici) brouillon (R). – hen hen ehen hasch : toussotement prémédité, imitation du comportement d'Olivier Maillard. (R) – ergo sic argumentor = donc, j'argumente ainsi.

Omnis clocha clochabilis, in clocherio clochando, clochans clochatiuo clochare facit clochabiliter clochantes Parisius habet clochas : Toute cloche apte à clocher, dans un clocher destiné à clocher, fait clocher d'une façon clochative celles qui clochent clochablement. Le Parisien a des cloches. – Base lexicale française : substantif clocha, ae, f., verbe : clochare. Dérivés adjectivaux en -bilis et en -iuus, dérivé nominal : clocherius (masc.) = clocher ; dérivé adverbial en -biliter.Ergo gluc : deux hypothèses. 1. gluc est peut-être la contraction de Goguelu. Goguelu est un terme de mépris, < (selon Ménage) cucullutus [< latin cucullus = capuchon], "c'est-à-dire comme les Moines encoqueluché, qui autrefois prêtoient le collet à tous venans dans les Disputes & qui le plus souvent concluoient fort mal. (R). 2. : "Ergo-glu : Façon de parler du style plaisant et moqueur, dont on se sert pour se moquer de ceux qui font de grands raisonemens qui ne concluent rien. C'est l'abregé de, ergo glu capiuntur aves, donc on prend les oiseaux avec de la glu" (Féraud 1787) Littré (1874 : II, 1479) donne la même explication avec les deux orthographes ergo-glu et ergo-gluc. – in tertio primæ en Darii : Darii = troisième syllogisme de la première figure dans la logique aristotélicienne : "Tout A est B, or quelque C est A, donc quelque C est B" (Tout homme est mortel, or Socrate est mortel, donc Socrate est mortel). en est la préposition française. Hay : interjection d'origine italienne, français : eh. (R).in nomine patris, & filii, & spiritus sancti Amen = au nom du Père [= dieu unique dans la mythologie chrétienne], du Fils [= Jésus Christ, mis au monde par Marie, et considéré comme fils du dieu unique] et du Saint-Esprit [responsable de l'"immaculée conception" de Marie, considérée comme vierge]. Amen (< hébreu) : ainsi soit-il. – qui uiuit, & regnat per omnia seculorum = qui vit et règne dans tous les âges. – granhenhasch : grand hen hasch (R).

– Molière : Le Malade imaginaire, III, 10 (Molière 1947: X, 163-164)

    Toinette [en médecin]
Le poulmon, le poulmon, vous dis-je. Que vous ordonne vostre Medecin pour vostre nourriture ?

    Argan
Il m'ordonne du potage.

    Toinette
Ignorant.

    Argan
De la volaille.

    Toinette
Ignorant.

[…]

    Toinette
Ignorantus, ignoranta, ignorantum.

Le participe présent de ignorare est ignorans, ignorantis. Ce que dit Toinette est formé à partir du français ignorant avec terminaisons latines sur le modèle de bonus, bona, bonum.

– Molière : Le Malade imaginaire, troisième intermède (Molière 1947 : X, 180 sq.)

Sçavantissimi Doctores,
Medicinæ Professores
Qui hic assemblati estis ;
Et vos altri Messiores,
Sententiarum Facultatis
Fideles executores,
Chirurgiani & Apothicari,
Atque tota compania aussi,
Salus, honor, & argentum,
Atque bonum appetitum.
[…]

– Bases lexicales françaises (mais certaines sont également latines) pour les catégories majeures, fléchies comme en latin classique : nominatif pluriel en -i ou en -es, nominatif singulier de finales diverses (masculin en -us, -or, féminin en -a, neutre en -um), verbe esse à la deuxième personne du pluriel (estis).

– expression vulgum pecus

voirvulgum pecus

– Alphonse Allais : Graves déclarations (Allais 1990 : 813)

Pie X ne s'exprime pas volontiers en français.
De leur côté, mes parents négligèrent de me pousser dans la langue italienne.
Nous colloquâmes donc en latin.
Quid pro tuo servitio, fili mi ? s'informa le Saint-Père.
Primo, répondit son indigne serviteur, obtenire benedictionem tuam, ensuito, tibi extirpare petitam interviewam.
Interviewam ! Pesto ! Non y vas manu morte, fili mi !
Habeo, ô Suprême pontifex, maximum culotum. – Devisa mia : "Nihil homini impossibile. Quid non possit facere, laissit."
Habes bonas ! fili mi, habes bonas ! […]
Je crus tout de même bon de manifester le regret de ce que le gouvernement de mon pays se fût si mal conduit à l'égard de l'Administration centrale de l'Eglise catholique.
Sancte Pater, éprouvo maximam hontam videndo Combum persecutare tuam Sacratam Apostolicamque Entreprisam. Combensis attitudo non est digna boni Galli !

– Latin macaronique. Traduction : Qu'y a-t-il pour ton service, mon fils ? – Primo, obtenir ta bénédiction, ensuite, t'extirper une petite interview. – Une interview ! Peste ! Tu n'y vas pas de main morte, mon fils ! – J'ai, ô suprême pontife, un culot maximal. Ma devise : "Rien n'est impossible à l'homme. Ce qu'il ne peut faire, il le laisse." – Tu en as de bonnes, mon fils ! Tu en as de bonnes ! – Saint Père, j'éprouve une honte maximale en voyant Combes persécuter ton Entreprise Apostolique Sacrée. L'attitude de Combes n'est pas digne d'un bon Gaulois. [Emile Combes (1835-1921), président du Conseil de 1902 à 1905, partisan de la laïcité.]

– Alphonse Allais : Un bizarre correspondant (Allais 1894 : 251)

[L'auteur se promène sur le boulevard Saint-Michel quand un collégien, le képi à la main, l'aborde et lui demande de le rentrer au lycée Saint-Louis comme s'il était son oncle.]

Dans le parloir, devant le censeur qui préside à la rentrée des élèves, je redouble de respectability.
– Bonsoir, mon neveu.
– Bonsoir, mon oncle.
– Travaille bien, mon neveu, et fais en sorte de n'être point collé dimanche. Que ta devise soit celle de Tacite : Laboremus et bene nos conduisemus, car, ainsi que l'a très bien fait observer Lucrèce en un vers immortel : Sine labore et bona conduita, arrivabimus ad nihil. Et surtout, sois poli et convenable avec tes maîtres : Maxima pionibus debetur reverentia.

– Latin macaronique, avec trois citations inventées. conduisemus (subjonctif présent 1ère pl.), conduita (ablatif singulier), arrivabimus (indicatif futur 1ère pl.) et pionibus (datif pluriel) sont créés à partir du français avec désinences latines. – Traduction : Travaillons et conduisons-nous bien. Sans travail et bonne conduite, nous n'arriverons à rien. Un respect maximal est dû aux pions.

– Raymond Queneau : Exercices de style (Queneau 1982 : 126)

Sol erat in regionem zenithi et calor atmospheri magnissima. Senatus populusque parisiensis sudebant. Autobi passebant completi. […]

– Les deux premières phrases relèvent du latin de cuisine (atmospheri au lieu de atmospherae, sudebant au lieu de sudabant) : le soleil était dans la région du zénith et la chaleur de l'atmosphère maximale. La troisième phrase est du latin macaronique (autobi < français autobus et terminaison de nominatif pluriel sur le modèle de domini ; passebant < français passer et terminaison d'imparfait sur le modèle de delebant).


Du latin au charabia

in mediotas virtus

Le 5 mai 2015, Le Figaro révèle que François Bayrou et Alain Juppé, tous deux hommes politiques et anciens agrégés de lettres classiques, s'envoient parfois des SMS en latin. Le 7 mai, interrogé par Jean-Claude Bourdin sur BFMTV et RMC, Bayrou confirme :

ça nous arrive en matière de plaisanterie […] Simplement, ça peut nous faire rire, vous savez, dire en latin In medio stat virtus "C'est au centre que se trouve le courage" (les gens traduisent par "la vertu", non). Mais ça peut être aussi un clin d'œil dans les moments où cette idée est mise à mal.
    Transcription d'après la vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=lxmO-qk43Xo bfmTV, consulté le 2015-10-15.

Cette citation se trouve dans les pages roses, avec la traduction "La vertu est au milieu" et cette précision : "C'est-à-dire également éloignée des extrêmes."

Sur la base d'une dépêche de l'AFP, plusieurs organes de presse (notamment RTL, France 3, Le Dauphiné, Le Point, Sud-Ouest) se font l'écho des propos de Bayrou et les rapportent ainsi :

Cela peut nous faire rire. Vous savez, dire en latin in mediotas virtus, c'est au centre que se trouve le courage -les gens traduisent par la vertu, non-, cela peut être aussi un clin d'oeil dans les moments où cette idée est mise à mal. [souligné par moi, JP]
    Source : http://www.sudouest.fr/2015/05/07/quand-francois-bayrou-et-alain-juppe-echangent-des-sms-en-latin-1914442-4344.php, consulté le 2015-10-15.

Belle traduction du latin "in medio stat virtus" en charabia journalistique "in mediotas virtus", écrit par l'un et reproduit consciencieusement par d'autres…

Deux précisions : 1. De tous les commentaires postés à ce sujet dans les médias cités ci-dessus, un seul demandait timidement : "Ne serait-ce pas plutôt In medio stat virtus ?" – 2. La citation correcte se trouvait dans d'autres organes de presse, notamment Libération, Le Journal du Dimanche, L'Obs. Sites de presse consultés le 2015-10-15.

urbi et torbi

De la même façon, l'expression d'origine latine urbi et orbi (= à la ville et au monde > partout) a été transformée à Pâques 2015 en "urbi et torbi" sur un bandeau de la chaîne iTélé : "Bénédiction "urbi et torbi" du pape François". Forme employée aussi consciencieusement par Bertrand Plancher, député "Les Républicains" de la Meuse, sur son blog le 6 avril 2015 : "Lors de sa bénédiction « Urbi et Torbi » il [= le pape] a aussi rappelé nos responsabilités […]".
    Source : http://www.bertrandpancher.fr/le-billet-de-la-semaine-du-6-avril-2015/ (site consulté le 2017-03-20). – Ce député est diplômé de l'enseignement supérieur (bac + 4)…

voirurbi et orbi


De l'agrégation de lettres classiques au latin de cuisine

Lors d'une émission sur France-Info le 13 juillet 2015, François Bayrou, reçu à l'agrégation de lettres classiques en 1974, indique qu'il lui arrive d'échanger des SMS avec Fred Vargas… en latin de cuisine.
    Source : http://www.franceinfo.fr/emission/tout-et-son-contraire/2015-ete/francois-bayrou-l-ecole-je-ne-faisais-pas-mes-devoirs-aujourd-hui-ca-me-fait-rire-13-07, consulté le 2015-11-09.


Hors classe – Alphonse Allais : Réponse à monsieur Ousquémont-Hyatt, à Gand (Allais 1895 : 197-198)

  Car le vélo, cher monsieur, n’est pas d’invention aussi récente que vous semblez le croire.
  Des morceaux de silex me tombèrent sous la main dernièrement qui sont les fragments de vélocipèdes préhistoriques.
  Sans remonter si haut, le tandem, ce fameux tandem dont vous faites votre Dieu, était une machine courante (courante est le mot) à l’époque de la vieille Rome.
  Une des marques les plus appréciées alors était le Quousque tandem dont se servait, à l’exclusion de tout autre, l’équipe des frères Catilina.
  Quand Cicéron (voyez la première Catilinaire) avait parlé du Quousque tandem aux Catilina, il avait tout dit.
  Et il ajoutait, ce Marcus Tullius, abutere patienta nostra, ce qui signifiait : Est-ce que l’équipe des frères Catilina ne nous fichera pas bientôt la paix avec leur dangereux Quousque tandem ?
  Allusion transparente au recordium Roma-Tusculum établi, la veille, par les frères Catilina, recordium fertile en accidents de toute sorte : écrasement d’un puer en train d’abiger muscas, le cheval effrayé d’un vieux magister equitum, fraîchement débarqué des guerres puniques, etc., etc.
  (De ces frères Catilina, l’histoire a conservé le nom d’un seul, Lucien, que les courtisanes appelaient familièrement Lulu.)
  Cicéron, d’ailleurs, se couvrit de ridicule dans cette affaire. Il y mêla des noms qui n’avaient rien à y voir. O Tempora ! O Mores !
  Le marquis de Morès — est-il nécessaire de l’ajouter ? — ne connaissait même pas Catilina de vue.
  Le plus comique, c’est que Cicéron invectivait ainsi le Quousque tandem des frères Catilina… en hémicycle, lequel, ainsi que l’indique son nom, était une sorte de vélocipède composé de la moitié d’une roue. (Comme ça devait être commode de rouler là-dessus !)

– La première Catilinaire – discours prononcé par Cicéron contre Catilina en 63 avant notre ère – débute ainsi : "Quousque tandem, Catilina, abutere patentia nostra ? […] O tempora ! o mores !". (Jusqu'à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? […] O temps ! ô mœurs !). – recordium : < latin médiéval recordor = se rappeler. – Tusculum : ville de la province de Roma. – puer = enfant. – abiger : < abigere = chasser. – muscas = mouche (accusatif pluriel). – magister equitum = maître de cavalerie. – Lucien : Lucius Sergius Catilina. – marquis de Morès : personnage authentique qui fit parler de lui à la fin du XIXe siècle.


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