Jacques Poitou
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Ecritures gothiques hier et aujourd'hui



L'opposition, en Allemagne, entre partisans des caractères gothiques et des caractères latins a toujours eu un caractère idéologique (voir sur cette question Kapr 1993 et Wehde 2000). Mais par delà les polémiques, le choix de l'écriture gothique n'a pas toujours – loin de là – été motivé par des options politiques.

voirGenèse des écritures gothiques

rote fahne Ainsi, sous la république de Weimar (1918-1933), les journaux, indépendamment de leur couleur politique, étaient en grande partie imprimés en gothique, même si les caractères latins n'y étaient pas exclus. Voir p. ex. la manchette de l'organe central du parti communiste, Die Rote Fahne, du 12 septembre 1930.
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Du XVIe siècle au XXe siècle

Au XVIe siècle, Luther demandait qu'on emploie le gothique pour sa traduction de la Bible en allemand, car "die lateinischen Buchstaben hindern uns über die Maßen sehr, gut Deutsch zu reden" (cité in Wehde 2000 – "les caractères latins nous empêchent trop de parler bien allemand"). Les caractères latins étaient ceux employés pour les textes en latin (y compris ceux de l'église catholique), et seule une élite cultivée y avait accès, pas le peuple. L'écriture gothique a ainsi été connotée culturellement et plus encore nationalement (écriture allemande contre écriture étrangère). Les débats entre partisans des caractères latins et caractères gothiques allaient durer quatre cents ans.

L'écriture gothique a eu ses défenseurs et ses détracteurs.

Parmi ses nombreux défenseurs, la maman de Goethe :

froh bin ich über allen Ausdruck, daß deine Schrieften alte und neue nicht mit den mir so fatalen Lateinischen Lettern das Licht der Welt erblickt haben – beym Römischen Carneval da mags noch hingehen – aber sonst im übrigen bitte ich dich bleibe deutsch auch in den buchstaben... – 15. Juni 1794. (Briefe der Frau Rat Goethe, 85).

je suis heureuse au-delà de toute expression que tes écrits, les anciens et les nouveaux, n'aient pas vu le jour avec ces lettres latines qui me paraissent si fatales – pour le Carnaval romain, ça peut encore aller, mais autrement, pour le reste, je t'en prie, reste allemand même dans les lettres. (traduit par moi, JP)

Parmi ses nombreux détracteurs, les frères Grimm, qui ont puissamment contribué à la connaissance de la langue et de la culture allemandes anciennes. Ainsi, dans la préface de leur monumental dictionnaire, Jacob Grimm (1984 : I/LII-LIV) explique pourquoi il n'a pas utilisé les caractères gothiques, contre lesquels il dresse un véritable réquisitoire :

die ungestalte und häszliche schrift, die noch immer unsere meisten bücher gegenüber denen aller übrigen gebildeten völker von auszen barbarisch erscheinen läszt, [...] Leider nennt man diese verdorbne und geschmacklose schrift sogar eine deutsche, als ob alle unter uns im schwang gehenden misbräuche zu ursprünglich deutschen gestempelt, dadurch empfohlen werden dürften. nichts ist falscher, und jeder kundige weisz, dasz im mittelalter durch das ganze Europa nur éine schrift, nemlich die lateinische für alle sprachen galt und gebraucht wurde.

l'écriture informe et laide qui donne encore maintenant une apparence barbare à la plupart de nos livres par différence avec ceux de tous les autres peuples cultivés […] Malheureusement, on va même jusqu'à appeler écriture allemande cette écriture dégénérée et sans goût, comme si tous les mauvais usages à la mode chez nous pouvaient être considérés comme estampillés d'origine allemande et donc être recommandés. Rien n'est plus faux, et quiconque s'y connaît sait qu'au Moyen Age, dans toute l'Europe, une seule écriture valait et était utilisée pour toutes les langues : l'écriture latine. (traduit par moi, JP)

La querelle s'est amplifiée après l'unification de l'Allemagne, en liaison avec le développement du nationalisme. En 1886, Bismarck a refusé de lire un livre que lui envoyait la mairie de Berlin sur les services sanitaires de la ville sous prétexte qu'il était écrit en caractères latins (Kapr 1993 : 68). Et le 4 mai 1911, le Reichstag a repoussé à une courte majorité, en séance restreinte, la proposition, soutenue par les sociaux-démocrates, d'adopter l'"écriture latine" – avant de la rejeter massivement peu après. On était à la veille de la guerre...

voirConclusions d'une étude de August Kirschmann (1912 – document pdf, en allemand)


Sous le nazisme

Sous le IIIe Reich, le gothique a d'abord semblé connaître son heure de gloire : on le célébrait comme "écriture allemande". A ce titre, en 1937, on a été jusqu'à interdire aux juifs de l'utiliser. Mais les caractères latins n'en ont pas pour autant été éliminés, et les deux types d'écriture ont continué à être utilisés, selon les types de publications et selon les destinataires ; p. ex., les livres à caractère scientifique et ceux destinés à l'exportation étaient écrits en caractères latins. Par delà les prises de position idéologiques, l'attitude des autorités en la matière a été assez pragmatique (voir Wehde 2000 pour une analyse détaillée).

En mars 1940, les autorités ont décidé que les publications à destination des pays étrangers, et surtout des pays occupés, devaient être en caractères latins. Et le 3 janvier 1941, Hitler a décrété qu'il fallait désormais utiliser et enseigner uniquement l'écriture latine, baptisée "Normalschrift". Dans un document interne signé de Martin Bormann, l'écriture gothique était condamnée sans autre précision comme "écriture de juifs" (Schwabacher Judenlettern). Du point de vue historique, l'argument ne tenait pas, mais cette décision, sur laquelle aucune discussion publique n'a été admise, a mis fin à la querelle idéologique des écritures (Schriftenstreit). Le 10 janvier 1941, un communiqué de presse expliquait : "Un peuple qui a l'ambition d'être une puissance mondiale doit avoir une écriture qui permette à tous les peuples d'étudier la langue allemande, sans qu'une prétendue écriture nationale [eine sogenannte völkische Schrift] les en empêche." (cité in Wehde 2000, qui souligne le mot "sogenannt" dans ce texte)

Des préoccupations purement économiques ont pu jouer un rôle dans cette décision, note Wehde 2000. Elle permettait d'une part de développer l'exportation de livres à l'étranger et en un temps où la priorité était l'industrie d'armement, elle permettait aussi de faire l'économie de l'une des deux séries de fontes utilisées jusqu'alors et de réutiliser pour l'armement le plomb des fontes devenues inutiles.

La décision du 3 janvier 1941 n'a cependant pas mis fin à toute utilisation des caractères gothiques, même si leur usage a été limité à des inscriptions courtes. Voir ci-contre, par exemple, la manchette du Berliner Morgenpost du 22 avril 1945 (le jour où l'Armée rouge entrait dans Berlin...).
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morgenpost

Depuis 1945

gaststaette Après 1945, l'écriture gothique a pratiquement disparu des usages courants. Seules exceptions à l'heure actuelle : son utilisation, pas seulement en Allemagne, à des fins ornementales pour des inscriptions courtes qui doivent être vues plutôt que lues (et dont la plupart sont en caractères latins) : titres d'ouvrages en rapport avec l'Allemagne des temps anciens, enseignes, surtout de restaurants ou d'hôtels, marques de bière, titres de journaux, plaques de rues, etc. Signes d'un lien avec des traditions culturelles anciennes.
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Mais à part ces exceptions, l'écriture gothique reste aussi fréquemment associée non seulement à l'Allemagne (qui l'a conservée plusieurs siècles après les autres pays d'Europe), mais aussi au nationalisme allemand et au nazisme (Wehde 2000 : 293, Kapr 1993 : 85 sq.). Non sans raison d'ailleurs, car des inscriptions en gothique restent dans les mémoires comme des symboles d'un régime qui a causé la mort de dizaines de millions de personnes en Europe. Exemple ci-contre (Berlin, 1933).
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kauf nicht
hass Ainsi, l'écriture gothique est utilisée pour marquer des idées et des comportements réactionnaires, dignes des nazis, inacceptables. Voir p. ex. ce panneau de propagande du parti social-démocrate : "Zéro tolérance pour les nazis. Halte à la xénophobie. SPD" (Berlin, 2007), où Fremdenhass (xénophobie) est écrit en caractères gothiques.

A l'inverse, mais pour les mêmes raisons, elle est employée à des fins démonstratives par des groupuscules néonazis. La brochure publiée en 2001 par le Sénat de Berlin sur l'extrême-droite, Symbole und Kennzeichen des Rechtsextremismus, donne quelques exemples d'utilisation de caractères gothiques dans cette mouvance.

Mais elle est aussi utilisée, toujours pour des inscriptions courtes, par certains groupes de jeunes (titres de groupes ou de morceaux musicaux, tatouages, etc.), sans doute pour souligner de façon provoquante une différence avec la culture dominante. Voir à ce sujet Schalansky 2007.

Nostalgies

L'écriture gothique a ses nostalgiques. Nostalgie liée parfois à des motivations simplement esthétiques et culturelles, mais elle a parfois aussi une dimension idéologique et politique. Ainsi, dans la préface d'un opuscule diffusé par le Bund für deutsche Schrift und Sprache e.V., Kleiner Fraktur-Knigge, la Fraktur, célébrée comme "écriture allemande", est présentée comme ayant été d'abord victime des nazis qui l'avaient interdite, puis de ceux qui, après 1945, n'ont pas voulu lui accorder "réparation" ("Wiedergutmachung") comme à toutes les victimes du nazisme, et lui redonner le statut qu'elle avait auparavant... Extrait :

delbanco

Malheureusement, après 1945, ni en Allemagne ni en Autriche, les écritures gothiques n'ont été prises en compte dans la politique de réparation vis-à-vis de tout ce qui avait été insulté, détourné, banni et interdit sous le nazisme. (traduit par moi, JP)

Le combat de cette association pour le gothique comme "écriture allemande" va de pair avec son combat contre l'utilisation de mots étrangers en allemand et aussi, bien que de façon plus discrète, avec sa dénonciation de l'étranger tout court ; voir cette remarque qui figure dans un article de Arthur Wohe publié par ladite association en 1998 (et disponible sur son site internet) : "Wird nicht der "Gesellschaft" in Deutschland, die sich mehr und mehr aus Misch- und Fremdbevölkerung zusammensetzt, die Sprache Luthers, Goethes und Schillers in wenigen Jahrzehnten gleichgültig sein?" (Est-ce que la "société" en Allemagne, qui se compose de plus en plus de population mélangée et étrangère, ne va pas devenir indifférente à la langue de Luther, de Goethe et de Schiller ?")

– Pour une analyse de l'arrière-plan idéologique de cette association et de ses rapports avec l'idéologie d'extrême-droite (même si elle-même se targue d'être "antifasciste" – puisqu'elle dénonce l'interdiction du gothique décrétée par Hitler...), voir Dietzsch & Maegerle 1995 et Schuler 2002.


Bilan

De telles positions sont tout à fait marginales. La querelle des écritures est bel et bien terminée. L'écriture gothique n'est plus couramment utilisée que dans des cas bien précis et limités, mais les raisons de son utilisation et les connotations qu'elle véhicule sont tout sauf homogènes :

– rapport à une tradition culturelle ancienne avec l'effet sécurisant que peut avoir la référence à l'ancien, le connu, comme gage de qualité, pourrait-on dire ;
– expression d'une différence avec la culture ambiante, avec un souci de provocation ;
– référence directe à un nationalisme qui l'a fait connaître, avec la brutalité que l'on sait, dans toute l'Europe.

Cette situation est le résultat des évolutions idéologiques et culturelles complexes des dernières décennies. Dans la décennie qui a suivi la guerre, il n'en était pas encore ainsi. A preuve (parmi beaucoup d'autres), ce slogan en caractères gothiques en Allemagne de l'Est en 1953...
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ddr-su

Références bibliographiques

Beck, Friedrich, 2006. „Schwabacher Judenlettern“. Schriftverruf im Dritten Reich. in : Brachmann, botho, Knüppel, Helmut et al. (eds.), 2006. Die Kunst des Vernetzens. Festschrift für Wolfgang Hempel. Berlin : Verlag für Berlin und Brandenburg, 251-269. Document en ligne, consulté le 2014-01-02.
http://opus4.kobv.de/opus4-fhpotsdam/frontdoor/deliver/index/docId/32/file/Beck.pdf.

Briefe der Frau Rat Goethe. Ausgewählt von Rudolf Bach. Frankfurt/M. : Magistrat der Stadt, s.d.

Dietzsch, Martin & Maegerle, Anton, 1995. Gralshüter der deutschen Schrift und Sprache. Document en ligne, consulté le 2008-10-30.
http://www.diss-duisburg.de/Internetbibliothek/Artikel/Gralshueter.htm.

Grimm, Jacob & Wilhelm, 1984. Deutsches Wörterbuch. 33 volumes. München : dtv. 1ère édition 1854.

Kapr, Albert, 1959. Deutsche Schriftkunst. Versuch einer neuen historischen Darstellung. 2. Auflage. Dresden : Verlag der Kunst.

Kapr, Albert, 1976. Schriftkunst. Geschichte, Anatomie und Schönheit der lateinischen Buchstaben. Dresden : Verlag der Kunst.

Kapr, Albert, 1993. Fraktur. Form und Geschichte der gebrochenen Schriften. Mainz : Hermann Schmidt.

Kirschmann, August, 1912. Antiqua oder Fraktur ? (Lateinische oder deutsche Schrift). 2. Auflage. Leipzig : Verlag des Deutschen Buchgewerbevereins. Monographien des Buchgewerbes 1.

Rück, Peter, 1993. Die Sprache der Schrift. Zur Geschichte des Frakturverbots von 1941. Document en ligne, consulté le 2008-10-31.
http://www.peterrueck.ch/pdf/sprache%20der%20schrift.pdf, 2008-10-29 (lien caduc).

Schalansky, Judith, 2007. Hitler mochte Futura. Freitag, 2007, 22. Document en ligne, consulté le 2014-01-02.
http://www.freitag.de/autoren/der-freitag/hitler-mochte-futura.

Schuler, Günter, 2002. Fraktur-Schriften. invers 2002, 11 : 51-55 et 2002, 12 : 51-55. Document en ligne, consulté le 2005-12-23.
http://www.invers.de/artikel/archiv/pdf/2002_11_1.PDF, http://www.invers.de/artikel/archiv/pdf/2002_12_1.PDF.

Senatsverwaltung für Inneres (ed.), 2001. Symbole und Kennzeichen des Rechtsextremismus. Document en ligne, consulté le 2008-12-30.
http://www.verfassungsschutz.brandenburg.de/media_fast/4055/Info%20Symbole%20u.%20Kennz.%2020.pdf.

Wehde, Susanne, 2000. Typographische Kutur. Eine zeichentheoretische und kulturgeschichtliche Studie zur Typographie und ihrer Entwicklung. Tübingen : Niemeyer.

Willberg, Hans, 2001. Die Fraktur und der Nationalsozialismus. Die Gazette, 2001. Document en ligne, consulté le 2008-10-07.
http://www.gazette.de/Archiv/Gazette-Mai2001/Willberg.html.


© Jacques Poitou 2009.