Jacques Poitou
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Ecriture gothique


Naissance et développement de l'écriture gothique

Avant Gutenberg

L'écriture gothique est issue d'une transformation de l'écriture adoptée à l'époque de Charlemagne (la minuscule caroline). L'écriture subit la même transformation que l'architecture, avec le passage du roman au gothique : de la même façon que les arcs des ogives se brisent, de la même façon, le tracé des lettres, arrondi dans les minuscules carolines, devient anguleux. Mais par delà la coïncidence chronologique, les raisons précises de cette évolution de l'écriture demeurent incertaines. Selon Mediavilla (1993 : 153-156), plusieurs facteurs ont pu jouer : l'utilisation de plumes taillées différemment, la volonté d'obtenir une écriture plus économique en place, donc plus resserrée, la recherche d'une esthétique nouvelle.

voirMinuscule caroline

Une première variante de cette nouvelle écriture, la minuscule gothique, apparaît d'abord dans le Nord de la France, en Flandre et en Angleterre au cours du XIe siècle. Elle s'étend en Allemagne à partir du XIIe siècle. La minuscule gothique est ainsi caractérisée par Steffens (1910 : XX) :

Contrairement à la minuscule carolingienne, caractérisée par les formes rondes et larges, la minuscule gothique se distingue par les formes pointues et anguleuses des lettres ; les lettres sont aussi plus hautes que larges, elles sont plus serrées et plus étroitement liées entre elle ; la distinction entre pleins et déliés est plus apparente.

minuscule Exemple de minuscule gothique : haut d'une page d'un manuscrit daté de 1339 : Iura domini archiepiscopi Treuerensis.
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De cette écriture sont issues la textura (littera textura ou littera formatalettre de forme – ou black letter) et de nombreuses écritures cursives : la bastarda, moins anguleuse et moins austère que la textura, et la rotunda, adoptée en Italie et qui marque un retour partiel aux formes arrondies.

– Exemple de textura : texte de 1297 avec commentaire paléographique, sur le site de l'Ecole nationale des chartes ; on trouvera sur le même site d'autres reproductions de textes médiévaux dans divers styles d'écriture :
http://theleme.enc.sorbonne.fr/dossiers/notice7.php.

– Exemples de bastarda dans les manuscrits présentés par l'université de Heidelberg (bibliotheca palatina) :
http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/cpg403/0057.

A partir de Gutenberg

C'est la textura que Gutenberg utilise pour les premiers livres imprimés en Europe occidentale, vers le milieu du XVe siècle. L'édition de la Bible est sa première grande réalisation.

Plusieurs exemplaires en sont numérisés et visibles gratuitement sur Internet en reproductions de très bonne qualité, notamment :
– sur le site Gutenberg digital de la Niedersächsische Staats- und Universitätsbibliothek Göttingen (les meilleures reproductions) : http://www.gutenbergdigital.de ;
– sur le site de la British Library  : http://www.bl.uk/treasures/gutenberg/homepage.html (deux exemplaires numérisés) ;
– sur le site de la Bayrische Staatsbibliothek : http://daten.digitale-sammlungen.de/~db/0000/bsb00004647/images/ ;
– sur le site du musée Gutenberg à Mainz (Mayence) : http://www.gutenberg-museum.de/index.php?id=60 ;
– sur le site de l'université Keio (Tokyo), uniquement le premier volume :
http://www.humi.keio.ac.jp/treasures/incunabula/B42/keio/vol_1/contents.html.

Dès avant la fin du XVe siècle, l'écriture humanistique développée en Italie supplante l'écriture gothique pour l'édition des livres imprimés dans la plus grande partie de l'Europe – sauf en Allemagne, où l'évolution de l'écriture gothique se poursuit.

voirTypes de polices pour l'écriture latine

Une variante de la bastarda, la Schwabacher, y est créée à la fin du XVe siècle. Moins austère et plus lisible que la textura, elle connaît immédiatement une grande diffusion en cette période d'effervescence religieuse et culturelle. En est issue, au début du XVIe siècle, la Fraktur, qui sera utilisée dans l'imprimerie, en concurrence avec les caractères latins, jusqu'au milieu du XXe siècle.

Querelle des écritures au XXe siècle : nazisme et après-nazisme

voirUtilisation de l'écriture gothique sous le nazisme et son devenir depuis 1945


Classement des écritures gothiques imprimées

On peut distinguer quatre familles d'écritures gothiques. La forme de la lettre o peut servir de critère, chaque type d'écriture se distinguant par son caractère plus ou moins anguleux :

o

De gauche à droite, textura (4 angles, lignes droites), rotunda (zéro angle), bastarda (2 angles, au centre en haut et en bas), Fraktur (4 angles, verticale de droite arrondie) – voir Kapr (1959 : 94).

En voici quelques exemples (ne figurent pas dans ces échantillons les nombreuses ligatures) :

textura

textura

rotunda

rotunda

Schwabacher

schwabacher

Fraktur

fraktur

N.B. Les échantillons ci-dessus sont réalisés avec des polices numérisées : Fraktur Gutenberg B42, Rotunda, Alte Schwabacher, Zentenar Fraktur.

Quelques spécificités de la Fraktur

Deux formes de s, "s long" et "s rond", distinction qui a existé aussi dans l'écriture humanistique, mais en a été éliminée au XVIIe siècle. Le "s rond" est employé en fin de mot (ou de composant dans un mot composé), le "s long" ailleurs.

Similitude de forme de plusieurs paires de lettres : s (long) et f (qui ne se distinguent que par un petit trait), n et y minuscules, o et v minuscules, B et V majuscules, K et R majuscules, I et J majuscules, D et O majuscules.

Le dessin des majuscules ne permet pas de les utiliser pour l'écriture de tout un texte ou de tout un mot, qui serait difficilement lisible – à la différence des capitales romaines. De même, il n'y a pas de correspondant italique à cette écriture droite. Le procédé le plus couramment employé si l'on veut mettre en valeur un mot ou une expression est d'espacer légèrement les lettres (gesperrt schreiben).

voirMonologue de Faust en Fraktur, Kurrent et Sütterlin (fichier pdf)

faust Exemples de livres imprimés en Fraktur.

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Précision terminologique : en allemand, on appelle l'ensemble de ces écritures "gebrochene Schriften" (littéralement : écritures brisées). Ce que l'on appelle "gotische Schrift" est la textura. A la différence du français, où le terme "écritures gothiques" correspond à l'ensemble de ces écritures.


Diversité des écritures gothiques imprimées

L'écriture gothique imprimée a donné lieu à de nombreuses variantes.

Ci-dessous figurent des échantillons de douze polices gothiques créées au XXe siècle – douze parmi beaucoup d'autres. Tel qu'il est, cet échantillon en montre la diversité : à côté de polices assez traditionnelles comme la Missal (inspirée de la textura) ou la Kleist-Fraktur, d'autres apparaissent plus novatrices, avec des formes plus dépouillées, des traits qui tendent à être d'égale épaisseur – évolutions qui traduisent l'influence des recherches esthétiques qui ont marqué également les caractères latins. Ainsi, il n'est pas surprenant de retrouver les mêmes influences dans deux polices de Paul Renner, Ballade (la dernière présentée ici) et Futura, l'une des polices les plus célèbres de caractères romains sans empattements.

N.B. Les échantillons ci-dessous ont été réalisés avec des polices numérisées, disponibles sur le site Typoasis. Les indications biographiques sont celles fournies avec les polices ou par le Klingspor-Museum Offenbach.

Neudeutsch – Otto Hupp (1859-1949), 1900.

neudeutsch

Belwe-Gotisch – Georg Belwe (1878-1954), 1912.

belwe

Missal – Rudolf Koch (1876-1934), 1925.

missal

Kleist-Fraktur – Walther Tiemann (1876-1951), 1928.

kleist

Burte-Fraktur – Christian Friedrich Kleukens (1880-1954), 1928.

burte

Wallau-Rundgotisch – Robert Koch (1876-1934), 1930.

wallau

Werbedeutsch – Herbert Thannhaeuser (1898-1963), 1933.

werbedeutsch

Potsdam – Robert Golpon, 1934.

potsdam

Bayreuth – Friedrich Hermann Ernst Schneidler (1882-1956), 1935.

bayreuth

Gotenburg – Friedrich Heinrichsen (1901-1980), 1936.

gotenburg

Brahms-Gotisch – Heinz Beck, 1937.

brahms

Ballade – Paul Renner (1878-1956), 1937.

ballade

voirEcritures gothiques hier et aujourd'hui


Ecritures cursives : Kurrent et Sütterlin

Parallèlement aux caractères gothiques d'imprimerie se développent des écritures cursives dont la forme se fixe au XIXe siècle : c'est la Kurrentschrift, écriture penchée, anguleuse, serrée :

kurrent

kurrent Exemple de modèle de Kurrent, extrait d'un manuel d'écriture datant de 1716 (Steffens 1910, pl. 124a).
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– Cours en ligne d'apprentissage de la Kurrentschrift sur le site de l'Institut d'histoire de l'université de Vienne :
http://gonline.univie.ac.at/htdocs/site/browse.php?a=2267&arttyp=k.

La Kurrentschrift est enseignée dans les écoles jusqu'au début du XXe siècle. Lui succède, après la fin de la Première Guerre mondiale, l'écriture créée par Ludwig Sütterlin : écriture droite, plus aérée que la Kurrentschrift dont elle reprend l'essentiel du tracé.

suetterlin

Reproduction des écritures extraites de : Der Sprach-Brockhaus 1935.

voirMonologue de Faust en Fraktur, Kurrent et Sütterlin (fichier pdf)

voirEcriture de l'allemand


Références bibliographiques

Der Sprach-Brockhaus. Deutsches Bildwörterbuch für jedermann. Leipzig : Brockhaus, 1935.

Kapr, Albert, 1959. Deutsche Schriftkunst. Versuch einer neuen historischen Darstellung. 2. Auflage. Dresden : Verlag der Kunst.

Kapr, Albert, 1976. Schriftkunst. Geschichte, Anatomie und Schönheit der lateinischen Buchstaben. Dresden : Verlag der Kunst.

Kapr, Albert, 1993. Fraktur. Form und Gesichichte der gebrochenen Schriften. Mainz : Hermann Schmidt.

Mediavilla, Claude, 1993. Calligraphie. Du signe calligraphié à la peinture abstraite. Paris : Imprimerie nationale.

Steffens, Franz, 1910. Paléographie latine. Trèves : Schaar & Dathe, Paris : Champion. Document en ligne sur le site de la Direction générale des archives du ministère italien de la culture, consulté le 2008-01-08.
http://archivi.beniculturali.it/Biblioteca/indexSteffens.html.

Wehde, Susanne, 2000. Typographische Kutur. Eine zeichentheoretische und kulturgeschichtliche Studie zur Typographie und ihrer Entwicklung. Tübingen : Niemeyer.

– Polices gothiques : on peut en trouver un grand nombre en téléchargement libre et gratuit sur le site Typoasis :
http://moorstation.org/typoasis/designers/steffmann/index.htm et
http://moorstation.org/typoasis/blackletter/index.htm.


© Jacques Poitou 2009.