Jacques Poitou
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Signes diacritiques du français : état des lieux


Outre les 26 lettres de l’alphabet, l’écriture standard du français met en jeu cinq signes diacritiques (accents aigu, grave et circonflexe, tréma et cédille) et les deux ligatures <æ> et <œ>. S’ajoutent ainsi 16 lettres : é, è, ê, ë, à, â, î, ï, ô, ù, û, ü, ÿ, æ, œ et ç.

A titre de comparaison, l’écriture de l’anglais ne met en jeu aucun signe diacritique (sauf pour les mots étrangers), l’écriture de l’allemand requiert <ä>, <ö>, <ü> et la ligature <ß>.

voirEcriture de l'allemand

Les accents aigu, grave et circonflexe et le tréma ont été empruntés au grec, la cédille à l’espagnol. Les ligatures <æ> et <œ> ont leur origine dans l’écriture médiévale du latin.


Juste un mot d'histoire

Des signes diacritiques ont commencé à être utilisés pour l’écriture du français à partir du XVIe siècle. Ils ont été développés progressivement jusqu’au XVIIIe siècle. Depuis, l’inventaire des signes utilisés est resté stable, même si leur emploi a été, dans quelques cas, modifié ou limité, notamment avec les Rectifications de 1990.

En 1540, Estienne Dolet (1540 : 25 sq.) ne mentionne que trois signes :

– accent aigu sur e : é = e masculin, par opposition au e féminin, qui est dans certains cas élidé devant voyelle, la marque de l’élision étant alors l’apostrophe ;
– accent grave sur a : à = préposition (ou article, dit Dolet), par opposition à une forme du verbe avoir ;
– signe ¨, auquel Dolet ne donne pas de nom, et dont il précise qu’il "signifie diuision, & separation, & que d’une syllabe en sont faictes deux". Exemples : païs, poëte.


Accent aigu

L’accent aigu a été l’un des premiers signes diacritiques employés pour l’écriture du français, d’abord pour représenter [e] à la finale (verité). Il ne concerne que la voyelle <e>.

<é> représente [e], sauf dans deux cas (dans ces deux cas, les Rectifications de 1990 ont remplacé l’accent aigu par l’accent grave) :

– les constructions verbales : aussi parlé-je [ɛ] ; selon les Rectifications de 1990 : aussi parlè-je ;
– quelques mots isolés : événement [e.vɛn.mɑ̃] ; selon les Rectifications de 1990 : évènement (comme avènement) ; voir la liste plus bas.

Mais [e] peut être représenté par d’autres graphèmes :

– <e> devant <z> (aimez), devant <d> (pied), devant <f> (clef), ou en syllabe graphique ouverte dans quelques noms propres (Clemenceau) et dans des mots d’origine étrangère ; pour certains d’entre eux, la réforme de 1990 a adopté l’accent aigu : artéfact, critérium, déléatur, délirium trémens, désidérata, duodénum, exéat, exéquatur, facsimilé, jéjunum, linoléum, média, mémento, mémorandum, placébo, proscénium, référendum, satisfécit, sénior, sérapéum, spéculum, tépidarium, vadémécum, vélarium, vélum, véto ; allégretto, allégro, braséro, candéla, chébec, chéchia, cicérone, condottière, décrescendo, diésel, édelweiss, impresario, kakémono, méhalla, pédigrée, pérestroïka, péséta, péso, piéta, révolver, séquoia, sombréro, téocalli, trémolo, zarzuéla ;
– <ai> (j’ai) – mais la voyelle peut être réalisée aussi [ɛ] ;
– <a> devant <y> (pays) ;
– <œ> (œsophage) ;
– <æ> (Lætitia).

[e] n’existe qu’en syllabe phonique ouverte (CV). <é> n’existe qu’en syllabe graphique ouverte et, à la finale, également devant <s> marque de pluriel (dés).

La réforme de 1990 a ajouté un accent aigu – correspondant à [e] – dans les mots suivants : asséner, bélitre, bésicles, gélinotte, québécois, recéler, recépage, recépée, recéper, réclusionnaire, réfréner, sénescence, sénestre.


Accent grave

è

<è> représente [ɛ]. <è> peut être présent dans une syllabe graphique ouverte (CV). Dans le cas d’une syllabe graphique fermée (CVC), [E] est marqué par <e>, sauf devant un <s> final (voir plus bas).

Exemples (syllabes séparées par des points) : è.re, lè.che, fè.ve, bè.gue, bè.le, pè.se, rè.gne, pas.tè.que, cé.lè.bre, col.lè.ge, o.xy.gè.ne ; bec, pes.te, net, net.te, so.leil, est, per.te

Devant un <s> final, <è> est employé pour transcrire [ɛ], tandis que <e> correspond à un e muet : près, accès, décès ; rades, raves, rames, râpes.

Les Rectifications de 1990 ont introduit un accent grave dans sèneçon et remplacé l’accent aigu par un accent grave dans les mots suivants : abrègement, affèterie, allègement, assèchement, cèleri, complètement, crèmerie, crèteler, crènelage, crèneler, crènelure, empiètement, évènement, fèverole, hébètement, règlementaire, règlementairement, règlementation, règlementer, sècheresse, sècherie, sènevé, vènerie.

[ɛ] peut être représenté aussi par <ê> (tête), <ai> (mais), <ei> (neige).

à

<à> n’est présent que dans à (préposition, par opposition à une forme conjuguée du verbe avoir), là, delà, çà, deçà (adverbes de lieu, par opposition à l’article la et le démonstratif ça), voilà, holà, déjà.

Cependant, dans les Pyrénées Atlantiques, huit noms de communes comportent <à> : Coslédaà-Lube-Boast, Laà-Mondrans, Laàs, Lanneplaà, Mascaraàs-Haron, Morlaàs, Oraàs, Serres-Morlaàs.

L’opposition entre <où> et <ou> correspond à la distinction entre la conjonction de coordination et le pronom interrogatif ou relatif. <ù> n’est présent que dans ce seul mot.


Accent circonflexe

L’origine de l’utilisation de l’accent circonflexe (issu graphiquement de la réunion d’un accent aigu et d’un accent grave) apparaît dans la présentation qu’en font les éditions successives du dictionnaire de l’Académie.

– 1694 : On met un accent circonflexe sur les mots dont a retranché une lettre, comme sur le mot âge qui s'écrivoit autrefois aage.
– 1762 : Et l'on met un accent circonflexe sur les syllabes longues, comme dans ces mots, âge, tête, gîte, côte, flûte.
– 1832-1835 : On met un accent circonflexe sur les voyelles longues où il indique la suppression d'une voyelle, comme dans Age, rôle (Aage, roole), ou celle d'une s, comme dans Tête, gîte, côte, flûte (Teste, giste, coste, fluste).
– 1935 : On met un accent circonflexe sur les voyelles longues où il indique ordinairement la suppression d'une voyelle ou d'une consonne qui figuraient anciennement, comme dans Âge, rôle (Aage, roole); Âne, fête, tête, gîte, côte (Asne, feste, teste, giste, coste).
– 9e édition : en français, signe d'accentuation en forme de v renversé (^) placé sur une voyelle, indiquant le plus souvent la disparition d'une lettre voisine (âge s'écrivait aage, tôt s'écrivait tost) et employé comme notation de certaines particularités phonétiques, étymologiques, morphologiques, ou pour distinguer dans l'écriture certains homophones.

L’accent circonflexe a donc – selon cette présentation – une double fonction : il représente une trace d’états anciens de l’écriture et il marque « certaines particularités ».

Fonction phonographique

Dans l’état actuel de la prononciation standard, l’accent circonflexe n’a de valeur distinctive que dans les cas suivants :

– <ê> correspond toujours à la voyelle [ɛ], comme <è> : tête/tète ;
– l’opposition <ô> ~ <o> correspond à l’opposition [oː] ~ [ɔ] dans trois paires de mots qui seraient homographes sans l'accent circonflexe : côte/cote, nôtre/notre, vôtre/votre ;
– l’opposition <eû> ~ <eu> correspond à l’opposition [ø] ~ [œ] dans une paire de mots : jeûne/jeune ;
– l’opposition <â> ~ <a> correspond à l’opposition [a:] ~ [a] dans une paire de mots : mâtin/matin (dans le cas de pâte/patte, cette opposition est également marquée par le segment consonantique (<t> ~ <tt>).

Mais dans ces trois cas, les oppositions tendent à disparaitre, c’est surtout le cas de l’opposition entre les deux a en français standard. L’opposition de quantité entre les mots de chacune de ces paires tend également à disparaître.

Fonction logographique

L’accent circonflexe permet de distinguer graphiquement les homophones suivants : âcre/acre, bailler/bâiller, chasse/châsse, mâtin/matin, tâche/tache, pâle/pale (mât/mat, qui ne se distinguent que par l’accent circonflexe, ne sont pas homophones : [ma], [mat]) ; crû/cru, dû/du, mûr/mur, sûr/sur ; croît (du verbe croître)/croit (du verbe croire), boite (du verbe boiter)/boîte ; gêne/gène, tête/tète ; jeûne/jeune (prononciation généralement différente : [ø] ~ [œ]) ; côlon/colon, rôder/roder, nôtre/notre vôtre/votre (pour ces deux derniers termes, prononciation généralement différente : [o] ~ [ɔ])

Fonction morphographique

L’accent circonflexe apparaît dans les formes de troisième personne du singulier du subjonctif imparfait et les distingue des formes correspondantes de passé simple : aima/aimât, fît/fit, lût/lut, eût/eut.

N.B. Pour les verbes du premier groupe et aller, cette distinction est également assurée par la présence de <t> au subjonctif imparfait.

Il apparaît également dans les formes de première et deuxième personnes du pluriel du passé simple : aimâmes, aimâtes ; fîmes, fîtes ; eûmes, eûtes.

Valeur étymologique

Dans certains mots, l’accent circonflexe marque qu’une lettre a été supprimée : âne (< asne), âge (< aage). Dans d’autres, il a été ajouté pour marquer une voyelle longue : théâtre (< theatrum), grâce (< gratia). Dans d’autres encore, il a été ajouté pour assurer une identité formelle de mots de même famille (appas > appâts [1990] comme appâter). Identité formelle qui n’est pas toujours assurée : âcre/acreté, câble/encablure, grâce/gracieux, râteau, ratisser ; mûr/murir, sûr/assurer ; jeûne/déjeuner ; arôme/aromatique, cône/conique, côte/coteau, dépôt/déposer, drôle/drolatique, fantôme/fantomatique, diplôme/diplomatique, icône/iconique, pôle/polaire ; bête/bétail, conquête/conquérant, extrême/extrémité, etc.

Rectifications de 1990

Les Rectifications de 1990 suppriment l’accent circonflexe sur <i> et sur <u>, sauf quand il a une fonction distinctive. Donc : traine, traitre, ile, mu, piqure (dans ce dernier mot, l’accent circonflexe servait à marquer que <u> devait être réalisé comme voyelle), assidument, dument, etc. Cette disposition ne s’applique pas aux noms propres ni à leurs dérivés. Donc : Nîmes, nîmois.
Pour une critique détaillée de la distribution de l’accent circonflexe avant les rectifications, voir Catach (2003 : 68-71).


Tréma

Le mot tréma, qui vient du grec (trouer), est ainsi défini dans la deuxième édition du dictionnaire de l’Académie (1762 : 874) :

TRÉMA. adj. de t. g. & de t. nomb. Il se dit d'Une voyelle accentuée de deux points qui avertissent que cette voyelle forme seule une syllabe, & ne doit pas s'unir avec une autre. Ces deux points ne se mettent que sur trois voyelles, ë, ï, ü. Poëte, naïf, ïambe, Saül.

L’édition de 1832-1835 (2/880) ajoute : "Il est quelquefois substantif masculin ; et alors il se dit de Ces deux points. Mettez un tréma sur cet i." Et celle de 1935 (la dernière en date – soixante-quatorze ans après !) ne donne plus tréma que comme substantif.

Dans une suite de deux voyelles graphiques, le tréma sur l’une peut indiquer une fonction particulière soit de l'une, soit de l’autre. On peut distinguer quatre cas :

1. <güe>, <güi> (<guë>, <guï>) : le tréma, placé avant les Rectifications de 1990 sur la deuxième voyelle, indique que <gu> doit être prononcé [gy] ou [gɥ] et que <u> n’est pas le second élément d’un digramme <gu> représentant [g] devant <e> ou <i>) :

<güe> [gy] : aigüe, ambigüe, argüe, begüe, cigüe, contigüe, exigüe
<güi> [gɥi] : ambigüité, contigüité, exigüité – même prononciation, en l’absence de tréma, dans linguiste

2. Le tréma indique que la seconde voyelle ne constitue pas, avec la première, un digramme représentant une voyelle phonique.

– <geü> : la nouvelle graphie stipulée dans les Rectifications de 1990 a pour but de bloquer la prononciation [ʒœ] au profit de [ʒy] : gageüre, mangeüre, rongeüre, vergeüre (écrits sans tréma avant 1990) ;
– dans les autres cas, les deux éléments appartiennent à des syllabes différentes :

<oë> [o.e] canoë ; [o.ɛ] boëte, Joël, Noël – même prononciation, en l’absence de tréma, dans troène, poète

<aë> [a.ɛ] maërl ; Azraël, Gaëlle, Ismaël, Israël, Judicaël, Michaël, Raphaël – même prononciation, en l'absence de tréma dans aère

<aï> [a.j] aïeul, païen, baïonnette, faïence – N.B. Différence avec <ay> = [ɛ.j] (essayer) ; [a.i] archaïque, haïr, naïf

<oï> [ɔ.j] paranoïa  ; [ɔ.i] stoïque ; [o.i] taoïste, maoïste

<oïn> [ɔ.œ̃] coïncider

<aü> [a.ɔ] capharnaüm ; [a.y] Esaü, Emmaüs

<oÿ> Croÿ, Moÿ-de-l'Aisne, Cloÿs

<aÿ> Aÿ, Le Blanc de Nicolaÿ, l'Haÿ-les-Roses, Faÿ-lès-Nemours

N.B. Seuls quelques noms propres ont <ÿ>.

3. Le tréma indique que la voyelle n’a pas de valeur phonique.

<aë> Saint-Saëns [sɑ̃s], Madame de Staël [stal]

4. La présence du tréma n’indique rien d’autre que ce qu’indiquerait la voyelle sans tréma.

<uï> [ɥi] amuï – même prononciation que <ui> dans nuit et aujourd’hui
<ouï> [wi] ouïe, ouïr – même prononciation que <oui> dans oui, jouir
<ouÿ> [wi] Louÿs – même prononciation que <oui> dans Louis
<ïam> [jɑ̃] ïambe – même prononciation que <i> dans hiatus, iode
<ÿ> [i] Ghÿs – même prononciation que Ghys.


Cédille

La cédille s’emploie avec <c> et uniquement devant les voyelles graphiques <a>, <o> et <u>. Dans cet environnement, <ç> correspond à [s] et <c> à [k].

Dans le mot douceâtre, <e> indiquait avant 1990 la valeur [s] de <c>, de même que <e> indiquait avec <g> la valeur [ʒ] (geai/gai). Nouvelle graphie : douçâtre.


æ

La ligature <æ> n’apparaît que dans quelques mots d’origine latine. Elle est issue d'une ancienne diphtongue latine, monophtonguée au début de notre ère et réalisée comme ligature dans l'écriture du latin au Moyen Age.

En français actuel, elle correspond à [e]. Pour la plupart des mots d’origine latine qui avaient la même diphtongue, la graphie <e> a d'ailleurs été adoptée.

ad vitam æternam, cæcum, curriculum vitæ, et cætera (et cetera), ex æquo, præsidium (présidium).

Les variantes orthographiques attestées du prénom féminin Lætitia témoignent des évolutions et des incertitudes actuelles : Laetitia, Lætitia, Leticia – et même Laëtitia (par analogie graphique avec <aë> dans des mots comme Raphaël, Israël ?)


œ

La ligature <œ> a trois emplois distincts en français actuel.

1. Dans quelques mots savants, <œ> correspond à [e] ou à [ø] ; la prononciation [ø] est fréquente, mais parfois considérée comme fautive.

fœtus, cœlacanthe, cœliaque, diœcie, monoœcie, œdème, œnologie, œsophage, œstrogène, pœcile, lœss (pour ce dernier mot : [ø])

2. Dans quelques mots, <œu> correspond à [ø] (en syllabe phonique ouverte) ou [œ] (en syllabe phonique fermée), qui sont, dans d’autres mots, transcrits <eu>.

bœuf, cœur, chœur, mœurs, œuvre, manœuvre, chef-d'œuvre, hors d'œuvre, sœur, œil, clin d’œil, œuf ; vœu, nœud, bœufs, œufs

3. Dans quelques noms propres d’origines diverses :

Kœchlin, Kœnig, Kœnigs, Mœbius, Œdipe, Œrsted, Schœlcher – en face de Goethe
Œuilly
(Champagne) Quœux-Haut-Maînil (Nord de la France)

N.B. <oe> (sans ligature) peut correspondre à [o.e] ou [o.E] (coercition, coexistence) ou à [wa] (moelle), de même que <oê> (poêle).


Références bibliographiques

Catach, Nina, 2003. L'orthographe française. Paris : Nathan.

Dictionnaire de l’Académie. Documents en ligne, consulté le 2006-01-08.
– 1ère-8e éditions :http://artfl-project.uchicago.edu/node/17.
– 9e édition : http://atilf.atilf.fr/academie9.htm.

Dolet, Estienne, 1540. La maniere de bien tradvire d'vne langve en avltre. Lyon : Dolet. Document en ligne sur le site de la BnF, consulté le 2005-01-06.
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k505680.

Le Petit Robert en ligne. Document en ligne (accès restreint), consulté le 2006-01-08.

Les rectifications de l'orthographe. Document en ligne, consulté le 2006-01-08.
http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf.

Le Trésor de la langue française informatisé. Document en ligne, consulté le 2006-01-08.
http://atilf.atilf.fr.


© Jacques Poitou 2017.