Jacques Poitou
Accueil
Plan du site
Langages | Ecritures | Ecritures latines | Ecriture chinoise | Numérique | Cryptographie | Typographie | Reproduction et transmission | Censure | Lexique | Jeux
Généralités | Signe | Code | Forme phonique | Transcription phonétique | Types de textes | Morphème | Flexion | Sens et référence | Sémantique lexicale | Relations sémantiques | Catégorisation

Notions sur la typologie des langues


La question de la typologie des langues est liée à la question des universaux, et toutes deux soulèvent deux autres questions : quels sont les caractères communs à toutes les langues du monde ? et comment les langues se différencient-elles les unes des autres ? Ces deux questions sont fondamentales et nécessiteraient plus qu'une petite page web... L'objet de cette page se limite à la présentation succincte d'une typologie – très classique – des langues.

Problématique de la typologie des langues

La question d'une typologie des langues a son origine dans les développements de la linguistique comparée, au début du XIXe siècle. La découverte du sanskrit (langue indienne ancienne) et sa comparaison avec des langues européennes anciennes (grec, latin) et modernes ont amené à une classification génétique des langues, dont l'objectif était d'établir des relations de parenté entre langues dans une perspective diachronique. Ces recherches sont étroitement liées à l'étude des langues indo-européennes.

Dans le cadre de ces recherches historiques s'est posée aussi la question d'une classification des langues selon leurs caractéristiques considérées comme principales. En 1818, August Wilhelm von Schlegel a proposé de distinguer trois classes de langues : les langues sans aucune structure grammaticale, les langues qui utilisent des affixes et les langues flexionnelles (on appelle isolantes les premières et agglutinantes les secondes). L'analyse d'autres langues "exotiques" a amené depuis l'établissement d'un quatrième type, dit incorporant.

Cette typologie a dominé la linguistique au XIXe siècle, elle est, depuis le début du XXe siècle, l'objet de nombreuses critiques qui ont été accompagnées par d'autres approches de la typologie des langues et de la question des universaux.

Remarques critiques

1. La typologie fondée par Schlegel s'inscrit dans la perspective historique qui était celle de la linguistique comparée au début du XIXe siècle. L'idée sous-jacente était qu'au fil de leur développement, les langues changent de type – du type isolant au type agglutinant et du type agglutinant au type flexionnel, considéré comme le plus élaboré et représenté essentiellement par les langues indo-européennes anciennes (sanskrit, grec, latin). – C'est-à-dire que la question de la typologie des langues (qui devrait relever d'une analyse synchronique) n'était pas distinguée de la question des parentés diachroniques entre langues.

2. Cette typologie repose sur l'analyse de la structure des mots complexes. Elle est donc d'ordre morphologique. Mais pourquoi limiter une typologie des langues à cette dimension ? Pourquoi ne pas prendre en considération la structure des phrases ou les modes de symbolisation de relations sémantiques ? Poser ces questions permet de cerner les limites de cette typologie.

3. La caractérisation de types morphologiques est une chose. La catégorisation des langues selon ces types en est une autre. Une langue ne relève pas nécessairement d'un seul type. Ainsi, en français, il a des restes de flexion (plus pour le verbe que pour le substantif), mais l'érosion des cas depuis le latin et le développement de règles concernant l'ordre des mots et aussi d'un système varié de prépositions correspond à un changement typologique en cours, mais partiel, du type flexionnel au type isolant. Il sera ci-dessous uniquement question de types.

Pour des éléments de critiques de la perspective fondée par Schlegel, voir (parmi une littérature abondante) entre autres Sapir 1970, Benveniste (1966 : 99 sq.), Hagège (1982 : 7 sq.).


Type flexionnel

Le type flexionnel se caractérise par trois propriétés :

a) une même unité lexicale peut avoir plusieurs formes selon les valeurs grammaticales qui lui sont associées. Ces variations de forme se font à l'aide de deux procédés :

– l'affixation (suffixation, préfixation, infixation)
– les alternances internes, vocaliques ou consonantiques.

b) les signifiants correspondant aux différentes valeurs grammaticales ne sont pas autonomes les uns par rapport aux autres, ils sont fusionnés (ou amalgamés), voire même aussi fusionnés avec le signifiant de l'unité lexicale.

c) les segments représentant les valeurs grammaticales correspondent souvent à plusieurs valeurs distinctes.

Quelques exemples :

latin : les substantifs de la première déclinaison (rosa) ont des formes qui peuvent être décomposées en deux segments : un segment stable présent dans toutes les formes de la même unité (ros-) et un segment variable selon les valeurs grammaticales associées et dont les représentations sont amalgamées : dans rosa, -a correspond au nominatif ou au vocatif (= une valeur casuelle) et au singulier (= nombre). Dans ce cas, donc, les valeurs grammaticales sont représentées par des suffixes adjoints au segment stable (= le radical). Le même suffixe -a représente aussi le vocatif et le singulier. De même -ae vaut pour le génitif singulier, le nominatif pluriel et le vocatif pluriel.

anglais : certains verbes forts présentent des voyelles différentes au présent, au prétérit et au participe passé : sing, sang, sung. Ces alternances vocaliques concernent le segment qui représente aussi l'unité lexicale. De même en allemand : sing-en (infinitif), sang (prétérit), ge-sung-en (participe passé)

allemand : l'adjectif varie en cas (4 cas), nombre (2 nombres) et genre (3 genres), ce qui donne au maximum 24 valeurs distinctes. Compte tenu du fait que les oppositions de genre sont neutralisées au pluriel, le paradigme adjectival représente 16 valeurs distinctes. Mais pour la flexion dite forte de l'adjectif, il n'existe que 5 formes distinctes (-e, -er, -en, -em, -es) et pour la flexion faible seulement deux (-e et -en). Ainsi, -en peut représenter, dans la flexion forte, l'accusatif masculin singulier (einen Baum) ou le datif pluriel (diesen Bäumen), dans la flexion faible, il peut représenter toutes les valeurs grammaticales sauf le nominatif singulier des trois genres et l'accusatif singulier féminin et neutre) : des alten Baums (gén. sing. masc.), der alten Bäume (génitif pluriel).

français : dans la flexion verbale (verbes du premier groupe), -ais marque les 1ère et 2e personnes du singulier de l'indicatif imparfait, mais aussi, en combinaison avec -er- ces mêmes personnes aux conditionnel présent.

Le type flexionnel est représenté dans les langues indo-européennes et les langues sémitiques (hébreu, arabe, ...), mais à des degrés divers : il l'est plus en latin qu'en français, plus en islandais qu'en allemand, plus en allemand qu'en anglais, etc.

Type agglutinant

Le type agglutinant se caractérise, comme le type flexionnel, par une forme variable des unités lexicales en fonction des valeurs grammaticales associées, mais à la différence du type flexionnel, ces valeurs grammaticales sont représentées par des segments distincts (des affixes, suffixes ou préfixes) qui s'agglutinent les uns aux autres.

Exemples (extraits de Sternemann et Gutschmidt 1989 : 81)

turc : ev = maison, ev-in = maison + génitif, ev-ler = maison + pluriel, ev-ler-im = maison + pluriel + possessif (1ère personne : mon, ma, mes), ev-ler-im-in = maison + pluriel + possessif + génitif

hongrois : kert = jardin, kert-ek = jardin + pluriel, kert-ben = jardin + locatif, kert-ek-ben = jardin + pluriel + locatif

swahili : ki-su = singulier + couteau, vi-su = pluriel + couteau

Type isolant

Le type isolant se caractérise par le fait que chaque mot est constitué d'un seul morphème et a une forme invariable. Les valeurs grammaticales sont symbolisées par d'autres mots ou par l'ordre des mots. En d'autres termes, tous les mots sont simples.

Exemples (extraits de Alleton 1973) :

chinois (transcription sans marquage des tons) : wo chi rou = moi manger viande (je mange de la viande) ; ta bu lai = lui pas venir (il ne vient pas) ; ta bu he jiu ma ? lui pas boire vin interrogation (est-ce qu'il ne boit pas de vin ?). – N.B. Tous les mots ne sont pas simples ni monosyllabiques en chinois !

Type incorporant

Le type isolant se caractérise par l'existence de mots complexes formés par incorporation d'éléments variés qui n'ont pas nécessairement d'existence autonome par ailleurs.

Exemples extraits de Sternemann et Gutschmidt (1989 : 86) :

fox : ne-kiis-weepi-wiiseni : je + valeur accomplie du procès + valeur ingressive du procès + manger = j'ai fini de commencer à manger

De quels types relève le français ?

En tant que langue d'origine indo-européenne, le français relève en partie du type flexionnel : voir la flexion de l'article (le, la, les), la flexion de certains substantifs et adjectifs (cheval-chevaux, original-originaux), la flexion verbale.

Mais le français d'aujourd'hui a aussi des caractéristiques qui relèvent des trois autres types.

Soit la forme phonique de la phrase : Dans les villes modernes, il y a toujours beaucoup de bruit. /da~.lE.vil.mO.dErn.i.lja.bo.ku.d@.brHi/. Seuls les et a relèvent du type flexionnel. Le segment il y a relève du type incorporant, dans la mesure où deux éléments, il et y ne peuvent pas constituer des éléments autonomes et fonctionnent comme clitiques (y toujours avant le verbe, il avant ou après : il y a, y a-t-il). Pour les autres éléments, on a une correspondance mot (mono- ou polysyllabique)- morphème, soient des éléments qui relèvent du type isolant. Et de pourrait être analysé ici comme une sorte de suffixe de beaucoup et signifiant que beaucoup fonctionne comme quantificateur incident à un syntagme nominal.

Globalement, l'érosion, voire la disparition de la flexion marque une évolution – pour le français et les autres langues indo-européennes – du type flexionnel vers le type isolant. Voir la différence avec une phrase latine comme Dominus amat puellam (Le maître aime la jeune fille) : domin- = maître, -us = désinence de nominatif singulier, ama- = aimer + radical du présent (sauf à la première personne) – voir l'opposition entre amat = il aime et amabat = il aimait, -t = 3e personne du singulier, puell- = jeune fille, -am = désinence d'accusatif singulier.


Références bibliographiques

Alleton, Viviane, 1973. Grammaire du chinois. Paris : PUF. Que sais-je ? 1519.

Benveniste, Emile, 1966. Problèmes de linguistique générale. Paris : Gallimard.

Hagège, Claude, 1982. La structure des langues. Paris : PUF. Que sais-je ? 2006.

Sapir, Edward, 1970. Le langage. Traduit de l'anglais. Paris : Payot. Petite bibliothèque Payot 104.

Sternemann, Reinhard & Gutschmidt, Karl, 1989. Einführung in die vergleichende Sprachwissenschaft. Berlin : Akademie-Verlag.


© Jacques Poitou 2017.