Jacques Poitou
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Notions de sémantique lexicale


Lexème, sémème, sème

– lexème = unité lexicale
– sémème = contenu sémantique de l'unité lexicale
– sème (propriété sémantique) = constituant du contenu sémantique de l'unité lexicale


Quelques distinctions essentielles

Dénotation et connotation

– dénotation : propriétés telles qu'elles sont inférées des propriétés (inhérentes ou fonctionnelles) des référents

– connotation : propriétés qui peuvent être associées à l'unité lexicale par tel ou tel locuteur (ou un groupe de locuteurs)

Exemple de rose, qui dénote un type de fleurs, mais qui se charge de connotations diverses (douceur, affection, etc.). Voir des expressions comme alld sie ist schön wie eine Rose, keine Rose ohne Dornen, fr. Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses / L'espace d'un matin (Malherbe), etc.

Cette distinction traditionnelle est problématique. Les connotations peuvent être largement partagées et s'intégrer au sens lexical. Ainsi, le mot allemand Führer (nom d'agent dérivé du verbe führen = diriger), du fait qu'il a été utilisé pour désigner Hitler, s'est chargé des connotations qui lui sont liées et ne peut par suite plus guère être utilisé pour désigner simplement un dirigeant. De même, le mot français rapatrié évoque irrésistiblement, pour des générations de Français, les rapatriés d'Algérie et ne peut donc être employé que dans ce sens – pour d'autres gens, le mot n'a pas ces connotations. De même, les noms de maladie (fr. sida, cancer, peste, alld Aids, Krebs, Pest) peuvent se charger de connotations affectives plus ou moins fortes selon les rapports que les locuteurs ont avec cette maladie ou des connaissances qui en sont ou en ont été affectées). Mais les connotations négatives peuvent être largement partagées. Voir fr. Quelle peste, ce type ! et le mot allemand Ölpest (marée noire).

Valeur sémantique et savoir encyclopédique

Exemple de Wal / baleine).
Définitions de Wal dans deux dictionnaires.
– Wal = "dem Leben im Wasser angepaßtes, fast haarloses, lungenatmendes, warmblütiges, in vielen Arten vorkommendes, riesiges Säugetier, dessen torpedoförmiger, glatter Körper hinten in eine waagerecht stehende, der Bewegung dienende Schwanzflosse ausläuft" Walfisch = Wal (umg) .(WDG).
– Wal = "ein im Meer lebendes Säugetier, das sich so sehr dem Leben im Wasser angepaßt hat, daß es eine fischförmige Gestalt bekommen hat. Daher wird es auch unrichtig als "Walfisch" bezeichnet." (Knaurs Jugendlexikon)
Définition de baleine dans le Robert : "mammifère cétacé de très grande taille (jusqu'à 20 m. de long), dont la bouche est garnie de lames cornées"

Exemple de bouton d'or / Butterblume. Dans le langage courant, le bouton d'or est un fleur qui se distingue essentiellement par sa couleur, d'où son nom. Pour le botaniste, le bouton d'or (ranunculus acris L.) est une espèce du genre des renoncules, dont d'autres espèces ont des fleurs blanches.

Définition du contenu sémantique hors contexte et en contexte

Thèse 1. On ne peut établir les propriétés d'un terme linguistique qu'en contexte.

Exemples allemands.

groß : ein 500 Quadratmeter großes Grundstück ; große Wälder ; ein großer Garten ; ein großes Haus ; ein großes Land ; ein großer Tisch ; ein großer Mann ; ein großer Junge ; ein für sein Alter großes Kind ; eine große Summe ; eine große Lampe ; ein großer Trinker ; ein großer Denker ; ein großer Tag / ein großer Tag in seinem Leben ; große Sorgen

alt (la plupart des exemples sont extraits de WDG) : sie ist fünfzehn Jahre alt, ein alter Mann, dazu ist er zu alt, der Alte (= der Chef), alte Kleider, das Alte Testament, ein alter Freund, eine alte Wahrheit, in der Art der alten Meister, etwas zum alten Preis verkaufen, ein alter Sünder, eine alte Hexe, der Alt-Kanzler

Zeitung : Er gibt eine Zeitung heraus. Er druckt die Zeitung. Ich habe drei Zeitungen gekauft. Er liest drei Zeitungen. Er faltet die Zeitung zusammen. Er wickelt die Schachtel in eine Zeitung ein. Als Klopapier benutzt er nur alte Zeitungen. Es steht noch nicht in der Zeitung. Er arbeitet bei irgendeiner Zeitung. Das ist eine linksliberale Zeitung.

grün : grüne Wiesen, die grüne Lunge der Stadt, gehen wir ins Grüne, bei Grün über die Straße gehen, dazu bist du viel zu grün, die Grünen, die grüne Welle, jm grünes Licht geben

Vater (Lutzeier 1995) : Vater werden ist nicht schwer, es sein dagegen sehr.

Schule (Bierwisch in Lutzeier 1995) : Die Schule steht neben dem Sportplatz. (Gebäude) Die Schule wird von der Gemeinde unterstützt. (Institution) Die Schule langweilt ihn. (Beschäftigungsart) Die Schule ist aus der Geschichte Europas nicht mehr wegzudenken. (Instiututionstyp) Die Schule macht ihm Sorgen. (??)

Exemples français.

journal
J'ai enveloppé le vase dans un journal. – Objet ayant une certaine forme (se prêtant à certains usages).
J'ai jeté les journaux à la poubelle. – Objet (de consommation - qui se jette après usage).
J'ai lu le journal. – Texte imprimé.
Dans le journal, il est dit que... – Texte imprimé ayant un certain contenu.
Le journal dit que… – Auteur d'un texte contenu dans le journal.
Le journal sort de l'imprimerie à 13 heures. – Résultat d'un processus de production.
On boucle le journal à midi. – Ensemble de textes élaboré par un collectif de journalistes et destiné à être imprimé.
Va chez le marchand de journaux. – Objet commercial (de transactions commerciales).
Pierre a fini le journal. – ?? Le sens de journal dépend du rapport de Pierre à lui, voire du métier de Pierre (journaliste, imprimeur, ...)

grand : une grande ville, une grande maison, un grand jeune homme, une grande lampe, un grand dessein, une grande idée, la grande révolution française, un grand garçon, un grand homme qui a fait de grandes choses, la France est un grand pays, notre grand Staline

Thèse 2 : il est possible d'établir les propriétés sémantiques d'un terme hors contexte. Le sens = une "donnée initiale indépendante du texte environnant " (Gayral 1998 : 69). En contexte, certaines propriétés sont activées ou désactivées.

Exemple : chaise. Un siège donné relève de la catégorie des chaises ss'il a quatre pieds, une surface sur laquelle une personne peut s'asseoir et un dossier.
– si on ne peut pas s'asseoir dessus, ce n'est pas un siège,
– si plusieurs personnes peuvent s'asseoir dessus, ce n'est pas une chaise, (banc, canapé)
– si ce siège n'a pas de dossier, ce n'est pas une chaise. (tabouret)
– s'il n'a pas de pieds, ce n'est pas une chaise.
– s'il a des accoudoirs, ce n'est pas une chaise (fauteuil)

Exemples : fr. grand et alld groß. Sauf dans l'exemple allemand ein 500 Quadratmeter großes Grundstück, groß et grand impliquent un dépassement par rapport à une norme-repère (un grand jardin est un jardin plus grand que la moyenne).


Analyse componentielle, propriétés sémantiques (sèmes)

La signification comme matrice de propriétés

Analyser la signification nécessite de la décomposer et de mettre en évidence les éléments qui la constituent. On appelle sèmes (ou plus simplement propriétés sémantiques) ces éléments. Cette analyse s'appelle l'analyse componentielle. Elle permet d'abord de représenter la signification comme une matrice de propriétés (voir plus bas la matrice des récipients à boire).

Exemple allemand de quelques boissons (O-Saft, Wein, Schnaps, Likör, Sekt, Kaffee, Cola, Glühwein, Leitungswasser, Selters, Milch), définissables à partir des propriétés suivantes : [+ Getränk], [± kalt], [± alkoholisches Getränk], [± hochprozentig], [± süß], [± Kohlensäure]. Voir une analyse détaillée dans Poitou & Dubois 1999.

voirFichier pdf "Getränke"

On appelle attribut une propriété qui a un nombre limité de valeurs qui s'excluent mutuellement. Ainsi, l'attribut couleur a comme valeurs rouge, vert, bleu, etc. On précise parfois en appelant trait (anglais feature) un attribut qui n'a que deux valeurs. Ainsi, pour l'attribut température (appliqué aux boissons), on peut distinguer deux valeurs, froid et chaud. Comme ces deux valeurs s'excluent mutuellement, on pourra ne noter qu'une seule valeur précédée des signes + ou –. Ainsi, le café est normalement [– froid] et le coca [+ froid].

L'analyse componentielle vise à réduire les significations à des combinaisons d'un nombre limité d'éléments minimaux. Mais si utile qu'elle soit, il est clair que la signification ne peut se réduire à une liste non ordonnée de propriétés : d'une part, il existe des relations entre les propriétés (p. ex. pour les boissons, la propriété [+ gazeux] implique la propriété [+ froid] et exclut la propriété [+ alcool fort], d'autre part, les propriétés n'ont pas toutes le même statut (il y a les propriétés descriptives, les propriétés fonctionnelles, etc.).

Les propriétés pertinentes (définitoires) et les autres

Toutes les propriétés des référents désignés par les unités lexicales ne sont pas pertinentes sur le plan sémantique.

Exemple : soit les lexèmes alld Auto ou fr. voiture dans les syntagmes mein Auto / ma voiture. Ma voiture a de multiples propriétés, parmi lesquelles : (1) elle a un moteur, (2) elle a trois portes, (3) elle a quatre roues, (4) elle est toute neuve, (5) elle est rouge, etc. – Ces propriétés de la référence actuelle de ma voiture ne font pas partie de la signification du lexème voiture (je peux appeler voiture des référents qui n'ont pas les propriétés (2), (4) et (5)). Par contre, les propriétés (1) et (3) sont constitutives de la signification de voiture. Si l'objet dont je parle n'avait pas de moteur, ce pourrait être un carrosse ou une chaise à porteur, mais pas une voiture. S'il n'avait pas quatre roues, ce pourrait être une moto, mais pas une voiture.

Les propriétés pertinentes (définitoires) sont celles par lesquelles un signifié se distingue d'autres. Le contenu d'une unité lexicale s'établit par différence avec le contenu d'autres unités lexicales. Voir les exemples ci-dessus de chaise et de boisson et l'analyse de tasse.

Exemple de l'humoriste allemand Karl Valentin. VERKÄUFERIN: Guten Tag. Sie wünschen? – KARL VALENTIN: Einen Hut. – VERKÄUFERIN: Was soll da für ein Hut sein? – KARL VALENTIN: Einer zum Aufsetzen. –
Si la réponse de Karl Valentin est bizarre, c'est parce que zum Aufsetzen est une propriété définitoire de Hut et ne peut donc servir à en définir une sous-catégorie.

Ces propriétés fonctionnent comme conditions nécessaires et suffisantes pour la définition de la signification.

Mais cette conception est problématique : si l'on considère que [+ aptitude à voler] est une propriété définitoire de oiseau, pourquoi considérer le pingoin ou l'autruche comme des oiseaux ?

voirCatégorisation et prototypes

Réfléchir à l'exemple célèbre de Lichtenberg : "Ein Messer ohne Klinge, an welchem der Steil fehlt." (Un couteau sans manche et qui n'a pas de la lame).

Propriétés génériques et propriétés spécifiques

Les propriétés génériques sont celles qui situent les référents désignés dans une catégorie plus étendue. Ainsi, jus d'orange et café ont comme propriétés génériques [+ liquide] [+ à boire], qui caractérisent d'autres référents qui font partie de la même catégorie ainsi définie, celle des boissons. jus d'orange et café héritent en quelque sorte de toutes les propriétés de catégorie sémantique dont ils font partie. A l'inverse, les propriétés spécifiques sont celles par lesquelles des éléments d'une même catégorie se distinguent les uns des autres.

Propriétés inhérentes et propriétés afférentes (contextuelles)

On dsitingue les propriétés inhérentes des propriétés afférentes, liées au contexte. Les sèmes afférents sont les "traits sémantiques dont l'actualisation résulte d'une contrainte contextuelle (à la différence des traits inhérents, qui sont hérités par défaut du type de l'occurrence)" (Rastier et al. 1994 : 38)

Exemple de Rastier. "Guillaume était la femme dans le ménage." femme a pour propriété inhérente, entre autres, [+ sexe féminin], propriété qui est ici neutralisée. Par contre, femme a, dans ce contexte, comme sème afférent quelque chose qu'on peut définir comme [+ faiblesse], mais qui pourrait être analysé plus précisément en fonction d'un contexte précis.

Deuxième exemple. chaise a pour propriété inhérente [+ pour s'asseoir]. Mais dans le contexte : "Il est monté sur la chaise pour changer la lampe.", cette propriété est neutralisée, tandis que la propriété [+ à une certaine hauteur du sol] devient saillante.

Troisième exemple. Sèmes afférents dans les deux occurrences suivantes du mot dictionnaire : "Il a pris un dictionnaire pour poser le projecteur-diapo dessus." "Il fait sécher des fleurs dans un vieux dictionnaire latin."

Exemple de tasse/Tasse.

voirFichier pdf "tasse"


Valeur sémantique et propriétés syntaxiques des unités lexicales

Etudes de cas

voirFichier "demander"
voirFichier pdf "paraître"
voirFichier pdf "regarder
voirFichier pdf "voir"

voirFichier pdf "sehen"


Références bibliographiques

Gayral, Françoise, 1998. Créativité du sens en contexte et hypothèse de compositionnalité. t.a.l. [Traitement automatique des langues] 39, 1 : 67-98.

Kleiber, Georges, 1989. La sémantique des prototypes. Paris : PUF.

Kleiber, Georges, 1994. Contexte, interprétation et mémoire : approche standard versus approche cognitive. La phrase française 103 : 9-22.

Kleiber, Georges, 1997a. Sens, référence et existence : que faire de l'extralinguistique ? Langages 127 : 9-37.

Kleiber, Georges, 1997b. Quand le contexte va, tout va et... inversement. in : Co-texte et calcul du sens. Guimier, Claude (ed.). Caen : ELSAP-CNRS, 11-29.

Kühn, Ingrid, 1994. Lexikologie: eine Einführung. Tübingen : Niemeyer. Germanistische Arbeitshefte 35.

Lutzeier, Peter Rolf, 1985. Linguistische Semantik. Stuttgart/Weimar : Metzler. Sammlung Metzler 219.

Lutzeier, Peter, 1995. Lexikologie. Ein Arbeitsbuch. Tübingen : Stauffenburg.

Martin, Robert, 1991. Typicalité et sens des mots. in : Dubois, Danièle, 1991. Sémantique et cognition. Catégories, prototypes, typicalité. Dubois, Danièle (sd.), 1991. Paris : CNRS. Collection Sciences du Langage, 151-159.

Mortureux, Marie-Françoise, 1997. La lexicologie entre langue et discours. Paris : SEDES.

Pérennec, Marcel, 1995. La construction du signifié. Cahiers du CIEL 3 : 15-42.

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Poitou, Jacques, 2004. Prototypentheorie und lexikalische Semantik. = LYLIA 3 (2004).
http://langues.univ-lyon2.fr/article.php3?id_article=540.

Rastier, François, Cavazza, Marc & Abeillé, Anne, 1994. Sémantique pour l'analyse. De la linguistique à l'informatique. Paris/Milan/Barcelone : Masson. Collection Sciences cognitives.

Ullmann, Stephen, 1967. Grundzüge der Semantik. Die Bedeutung in sprachwissenschaftlicher Sicht. Aus dem Englischen übersetzt. Berlin : De Gruyter.


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