Jacques Poitou
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Morphème


Mot et morphème

Un mot n'est pas nécessairement le plus petit signe. Il existe des mots simples et des mots complexes.

Exemple allemand. Habt ihr schon diese neuen Computer gesehen?diese contient au moins une représentation du démonstratif (dies-), une marque de pluriel et une marque d'accusatif. Le même pluriel et le même cas sont également marqués dans neuen. schon ne peut pas être décomposé en unités plus petites pourvues d'un sens.

Exemple français. Il y avait des pâtes à la sauce tomate.y, à ne peuvent pas être décomposés en signes plus petits. Mais dans pâtes, il y a la représentation du signifié pâte et une marque de pluriel.

L'analyse morphologique consiste en la mise en évidence des signes minimaux et l'analyse de la façon dont ces signes minimaux peuvent constituer des mots.


Définition du mot

Molino (1985) : le mot est "une unité complexe, difficile à définir selon des critères universels, mais une unité réelle".

On peut aborder la question de la définition du mot de deux façons : soit par la définition de critères de segmentation de la phrase en mots, soit par la définition de la structure interne du mot.

Segmentation

Délimitation du mot à l'écrit : espace graphique, signe de ponctuation... – On peut définir ainsi un mot graphique, mais le maniement de ce critère est délicat : les usages concernant l'espace inter-mots peuvent varier (voir la réforme de l'orthographe en Allemagne), mais l'analyse morphologique varie-t-elle pour autant ? Par ailleurs, certains signes de ponctuation peuvent figurer à l'intérieur de mots (p. ex. le trait d'union, mais aussi le point dans certaines abréviations : alld Ein- und Ausfuhr, F.A.Z.).

Délimitation du mot à l'oral :

pause possible : "A word is thus any segment of a sentence bounded by successive points at which pausing is possible." (Hockett 1962 : 105) – Remarques : a) aucune pause n'est obligatoire ; b) il n'est pas impossible de marquer une pause même à l'intérieur d'un mot, entre deux syllabes.
démarcatifs phonologiques (en allemand /h/ uniquement en début de mot, /s/ et <ng> jamais en début de mot, /z/ jamais en fin de mot, etc.)
– en français, les phénomènes de liaison entraînent des discordances entre segmentation des réalisations graphique et phonique ; cf. la division en syllabes (marquée par des points) dans la phrase : [le.zo.tr@.ze.lEv.vo.ta.le.kOl.l@.sam.di]/

Délimitation du mot à l'écrit et à l'oral :

– le mot peut être isolé et constituer un énoncé à lui seul : on peut citer un mot :
– on peut séparer les mots les uns des autres en intercalant entre eux des mots, ce qui n'est pas possible à l'intérieur du mot ;
– commutabilité des mots (mais ce critère vaut aussi pour des syntagmes et partiellement pour des fragments de mots.

Analyse interne de la structure du mot = analyse morphologique

– cohérence et stabilité interne du mot
– le mot constitue une unité accentuelle (un seul accent principal par mot – sauf cas particuliers)


Morphème

= le signe minimal, constitué d'un signifiant et d'un signifié

Grewendorf (1989 : 254) : "einfache ("kleinste") sprachliche Zeichen, die nicht mehr weiter in kleinere Einheiten mit bestimmter Lautung und bestimmter Bedeutung zerlegt werden können"

On peut distinguer les morphèmes grammaticaux (appelés parfois grammèmes) et les morphèmes lexicaux (= lexèmes). Le linguiste français André Martinet utilise le terme de monème au sens où est employé ici le terme de morphème) et distingue, parmi les monèmes, les morphèmes grammaticaux et les lexèmes.

Pour Martinet (1967 : 114), le mot est "un syntagme autonome formé de morphèmes non séparables". "Il serait vain de chercher à définir plus précisément cette notion de mot en linguistique générale. On peut le tenter dans le cadre d'un langage particulier." – Pour la linguistique structurale (à la différence d'autres conceptions plus anciennes et... plus récentes), dont Martinet a été l'un des principaux représentants au XXe siècle, le mot n'est pas une unité de base de l'analyse linguistique. L'unité de base est le morphème.


Identification des morphèmes

Les manipulations pratiquées sont les mêmes que celles pratiquées en syntaxe, mais sur des objets linguistiques différents.

Test de substitution

– allemand : ich spiele, du spielst (substitution d'une personne grammaticale à une autre) ; sie singen, sie sangen ; sie spielen, sie spielten (substitution d'un temps à un autre)

Test de suppression

– allemand : ungeduldig (geduldig, Geduld), Eröffnung (Öffnung, öffn-, eröffn-)


Amalgames et signifiants discontinus

Amalgames : les signifiants correspondant à plusieurs signifiés ne peuvent pas être isolés les uns des autres.

Exemple : alld (er) ist. La même analyse vaudrait pour fr. est.

etre

Pour une part, les amalgames sont, des les langues indo-européennes actuelles, le produit diachronique de la fusion et de l'érosion des formes morphologiques. Voir l'évolution des formes de pluriel de alld Gast (hôte), de l'indo-européen reconstruit à l'allemand actuel.

  *Indo-européen Vieux-haut-allemand Allemand actuel
Nominatif *gast-i-es gesti Gäste
Accusatif *gast-i-ns gesti Gäste
Datif *gast-i-mis gestim Gästen
Génitif *gest-i-ôm gestio Gäste

Signifiant discontinu

On appelle signifiant discontinu le signifiant correspondant à un signifié unique et porté par plusieurs mots.

discontinu

Exemple de la flexion du syntagme nominal allemand : au signifié génitif correspond le signifiant discontinu (en gras) d-es neu-en Computer-s – 3 types de marques : marque portée par le substantif et marques faibles et fortes portées par les adjectifs. Ces marques ont une syntaxe : si les marques portées par le déterminant et le substantif sont l'une et l'autre indépendantes des autres marques qui figurent dans le syntagme, la marque de l'adjectif (faible ou forte) est conditionnée par la présence des deux autres. Pour plus de précisions sur la flexion du groupe nominal allemand, voir Poitou 1996.

Exemple de la marque du pluriel en français. Dans les grands chevaux, le signifiant correspondant au signifié pluriel est discontinu, comme le montre le test de commutation (remplacement du pluriel par le singulier) : à l'oral, le signifiant est constitué de /ɛ/ par opposition à /ə/ et de /o/ par opposition à /al/ et à l'écrit, il est constitué de <s>... <s>... <aux>.


Morphème-zéro

Morphème-zéro = morphème sans signifiant

– fr. /Em/ (réalisation orale). On peut considérer qu'à la 1ère personne du singulier, à l'indicatif et au présent correspondent autant de morphèmes-zéro, que l'on marque Em-ø-ø
– alld Herzens = Herz-en-s ; Herzen = Herz-en-ø, Herz = Herz-ø-ø ; Menschen = Mensch-en-ø, Mensch = Mensch-ø-ø. Voir, pour plus de précisions sur cette analyse, Bech 1963.

Le concept de morphème-zéro est contestable (et contesté). Les morphèmes-zéro se calculent par comparaison de formes simples avec des formes plus complexes – mais est-ce légitime ? Est-il légitime d'analyser des formes verbales françaises hyperfréquentes comme /Em/ ou /Eme/ à partir de la comparaison avec des formes rares et complexes comme /Emasjo/ ? A l'analyse élaborée à l'aide de morphèmes-zéro, on peut en opposer une autre, reposant sur la distinction entre formes marquées (c'est-à-dire portant une marque = un signifiant correspondant à un signifié) et formes non marquées : on peut dire qu'en français, pour un verbe du premier groupe à l'indicatif présent, les seules personnes marquées à l'oral sont les 1ère et 2e du pluriel (/Emo~/, /Eme/). Pour toutes les autres vaut la même forme simple, constituée du radical seul. Voir, pour plus de précisions, Matthews (1991 : 122 sq.).


Morphème vide

Morphème vide = morphème sans signifié (ici en gras)

– allemand : ent-behr-en, ver-leumd-en, Schorn-stein ; Him-beere, Brom-beere

voirFichier pdf X-beere

– anglais : huckle-berry, boysenberry ; -mit dans remit, permit, submit (et les termes corrélés remissive, permissive, submissive) (Matthews 1972)
– français : stit- dans restituer, constituer, destituer, instituer, substituer, institution, restitution, substitution
– français : penserai, sentirai, aimassions… (cité dans Anderson 1992 : 53 : problème des voyelles thématiques dans certaines langues, notamment romanes).


Morphèmes additifs et morphèmes substitutifs

On appelle morphème additif des morphèmes dont le signifiant est ajouté à celui d'un autre morphème et morphème substitutif un morphème dont le signifiant est substitué au signifiant d'un autre morphème.

– morphèmes additifs : le morphème de prétérit (faible) en anglais : ajout de -ed au signifiant du verbe
– morphèmes substitutifs : le morphème de pluriel dans des mots français comme cieux (~ ciel), baux (~ bail), chevaux (~ cheval)


Eléments phonesthétiques

Les éléments phonesthétiques sont des segments plus courts que des morphèmes et que l'on peut mettre en relation, dans certaines series de mots, avec une valeur sémantique. Leur analyse comme morphèmes s'avère impossible du fait de l'impossibilité de considérer le reste du mot comme un morphème ou une combinaison de morphèmes.

– anglais : gl- (brillance) dans glare (briller), glass (verre), glaze (vernir), gleam (lueur), glint (étinceler), glitter (scintiller), gloss (lustrer), glow (rougeoyer), etc. (cf. Anderson 1992 : 49)
– allemand : gl- (brillance) dans Glanz, Glas, glasieren, Glast, glatt, Glatze, glimmen, glitzern, glühen, Glut
– anglais : tw- dans twist (tordre), twirl (tournoiement), twiddle (tourner) (Matthews 1972, qui se réfère à Bolinger)
– anglais : sn- dans sneeze (éternuer), snore (ronfler), snort (reniflement), sniff (reniflement), sniffle (rhume), snivel (reniflement larmoyant), snoop (fouiner), snout (museau), snot (morve) (Bybee 1988 : 128)


Redoublement

On appelle redoublement, dans une formation morphologique, l'ajout à un mot d'une syllabe identique (ou partiellement identique) à la syllabe radicale. Ce procédé est utilisé (notamment...) en gotique (langue germanique attestée au IVe siècle) pour la formation du prétérit de certains verbes, mais aussi dans des langues actuelles pour la formation de nouveaux mots.

voirGotique

Formation du prétérit des verbes forts de classe VII en gotique. La première forme indiquée est celle de l'infinitif, la seconde celle du prétérit.
fâhan, faifah (attraper) ; aukan, aiauk (augmenter) ; fraisan, faifrais (essayer) ; slêpan, slaislêp (dormir) ; skaidan, saiskaid (séparer)
lêtan, lailôt (laisser)

Formation de certains mots en français.
– noms communs : baba, bibi, bébé, bobo, bonbon, mémé, maman, foufou, tata, titi, tutu, toutou, tonton, dada, doudou, dodo, dondon, nana, nounou, néné, neuneu, nonnon, zizi, zozo, zinzin,joujou, chichi, chouchou, jaja, caca, kiki, cucul, coucou, coco, quinquin, concon, lolo, couincouin, cancan, gnangnan, gaga, ronron, yoyo, etc.
– formes le plus souvent familières de prénoms ou de noms : Fafa (Fabius), Fifi, Fanfan, Toto, Tintin, Dédé, Nini, Sissi, Gigi, Juju, Gégé, Jojo, Nono, Lili, Lulu, Loulou, Mimi, Momo


Morphème et allomorphes

A un même signifié peuvent correspondre des signifiants différents selon le co-texte. On appelle allomorphes ces signifiants en distribution complémentaire.

Morphème de pluriel pour les substantifs allemands : Tisch-e, Lampe-n, Kind-er, Auto-s, Stühl-e, etc. : un même signifié (pluriel), plusieurs signifiants en distribution complémentaire (non interchangeables) = plusieurs allomorphes ; chacun de ces allomorphes a pluriel pour signifié et un signifiant différent.


Références bibliographiques

Anderson, Stephen R., 1992. A-morphous Morphology. Cambridge : University Press. Studies in Linguistics 62.

Bech, Gunnar, 1963. Zur Morphologie der deutschen Substantive. Lingua 12 : 177-189.

Bergenholtz, Henning & Mugdan, Joachim, 1979. Einführung in die Morphologie. Stuttgart/Berlin...: Kohlhammer. Urban-Taschenbücher 296.

Bloomfield, Leonard, 1970. Le langage. Traduit de l'américain. Paris : Payot.

Bybee Joan L., Moder, Carol Lynn, 1983. Morphological Classes as Natural Categories. Language 59, 2 : 251-270.

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Grewendorf, Günther, Hamm, Fritz, Sternefeld, Wolfgang, 1993. Sprachliches Grundwissen. Eine Einführung in moderne Theorien der grammatischen Beschreibung. 6e édition. Frankfurt: Suhrkamp.

Hockett, Charles F., 1962. A course in modern linguistics. 4e édition. New York : The macmillan company 1962.

Katamba, Francis, 1993. Morphology. Basingstoke : Pelgrave.

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Martinet, André, 1967. Eléments de linguistique générale. Paris : Armand Colin

Matthews, P.H., 1972. Inflectional morphology. Cambridge : University Press. Cambridge Studies in Linguistics 6.

Matthews, Peter H., 1991. Morphology. Cambridge: Cambridge University Press.

Molino, Jean, 1985. Où en est la morphologie ? Langages 78 : 5-40.

Nida, Eugene A., 1949. Morphology. The Descriptive Analysis of Words. 2e édition. Michigan : Ann Arbor.

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Poitou, Jacques, 1997. Les suffixes flexionnels en allemand actuel. Cahiers d'Etudes Germaniques 32 : 215-230.


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