Jacques Poitou
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Pratiques langagières : généralités


Acte de parole

Un acte de parole met en jeu au moins cinq éléments : la situation de discours et le contexte, l'émetteur, le récepteur, le message et le code.

– Voir le schéma célèbre de Jakobson 1963 (Article "Linguistique et poétique").

Tout acte de parole s'inscrit dans une pratique sociale (qu'il s'agisse de l'écrit ou de l'oral).

On appelle déictiques les objets linguistiques qui renvoient directement ou indirectement aux éléments de la situation de discours et qui les représentent dans la langue. D'autres références sont construites à partir de celles-là.

Locuteur

= énonciateur, auteur, scripteur

La représentation du locuteur dans la langue est assurée par les pronoms de la 1ère personne du singulier ou du pluriel, qui lui sont réservés.

nous peut avoir trois valeurs différentes :
– il peut représenter le locuteur seul (pluriel dit de majesté). Nous, Roi de France, ... ; ce nous est utilisé dans d'autres pratiques sociales, notamment dans des communications scientifiques à l'écrit ;
nous inclusif : représente le locuteur et l'interlocuteur ;
nous exclusif : représente le locuteur et une (ou plusieurs) personne(s) absent(e)s de la situation de discours.

Le locuteur peut se cacher dans son discours (On a décidé que... Il a été décidé que...).

Interlocuteur

= allocuté, auditeur, lecteur (pour les textes écrits)

La représentation de l'interlocuteur dans la langue est variable selon les langues (mais en tout cas il est représenté par d'autres moyens que ceux utilisés pour représenter le locuteur).

1. Pronoms. Deux formes principales en français tu et vous (tutoiement et vouvoiement). Le choix entre ces deux variantes est conditionné par les rapports sociaux et il fonctionne sauf cas particuliers (rapports prof – élève ; marquage d'un rapport hiérarchique) sur la base de la réciprocité. Le vouvoiement est baptisé improprement "forme de politesse", mais il s'agit simplement de conventions spécifiques à chaque milieu socio-culturel. Entre adultes qui ne se connaissent pas, le vouvoiement est, en français, la forme normale, entre enfants, adolescents ou la plupart du temps entre étudiants, c'est le tutoiement. Quand elles sont en public, les personnalités politiques se vouvoient généralement, quels que soient leurs usages en privé. Etc.

Les pronoms utilisés (et les usages) varient selon les langues :
– en français, il est parfois utilisé, mais son emploi n'est pas général, il exprime, par rapport à vous, une plus grande familiarité ;
– en anglais, l'emploi de you (=2e pluriel) est généralisé, sauf dans certaines pratiques sociales (religion : thou, correspond à la 2e sing.) ;
– en allemand, du (2e sing.) s'oppose à Sie (3e pluriel), mais au XVIIIe siècle, Er (3e sing.) et Ihr (2e pluriel) étaient aussi utilisés.
– en français, on peut désigner le locuteur et/ou l'interlocuteur : On va parler maintenant de... ; On se porte bien ? ; On m'a demandé de m'adresser ici.

2. Nom et/ou titre (en vocatif, rarement intégré, selon les usages actuels, à la proposition) : Monsieur le président ! Monsieur le Premier ministre ! Monseigneur ! Altesse ! Maître ! Madame ! Philippe ! Madame Martin ! etc. L'intégration du titre à la proposition est rare : on dit "Monsieur, vous me marchez sur les pieds." sauf dans certaines pratiques sociales (au café : "Et pour Madame, ce sera ?").

Enfin, l'interlocuteur peut ne pas être représenté : "Interdit (= à l'interlocuteur) d'entrer". "Entrée interdite (à l'interlocuteur)".

Temps et lieu

Lieu. Il faut distinguer le lieu de l'émission et le lieu de la réception, qui ne coïncident tous les deux que dans l'oral non médiatisé.

Temps. Il faut de même distinguer le temps de l'émission et le temps de la réception.


Diversité des situations de discours

Dans la conversation ou dans d'autres formes d'oral, le locuteur et l'interlocuteur sont co-présents dans la situation de discours (même temps, même lieu). L'émission du message par le locuteur et sa réception sont donc quasi-simultanés.

Il y a différence de lieu pour l'émission et la réception dans certaines formes d'oral médiatisé : conversations téléphoniques, émissions radiophoniques ou télévisées en direct, audioconférence, vidéoconférence.

Il y a différence de temps et de lieu :

– dans le cas de la quasi-totalité de la communication écrite et numérique (même si, dans ce dernier cas, l'intervalle de temps entre l'émission et la réception peut être très court (chat) ;
– dans le cas de la communication orale où le message est d'abord sauvegardé avant d'être diffusé (émissions en différé, messages sauvegardés sur des supports divers – disques, bandes, K7, etc.) ou d'être reçu (répondeur téléphonique).


Deux manifestations fondamentales de la langue, l'oral et l'écrit

Il n'y a pas d'écrit sans support, alors que l'oral n'en a pas besoin (même s'il peut être lui aussi fixé sur un support). Le numérique est, fondamentalement, de l'écrit.

L'oral s'inscrit dans une dimension temporelle, l'écrit s'inscrit dans une dimension spatiale.

voirDiversité des textes écrits

Pratiques sociales différentes

Ecrit et oral correspondent à des pratiques sociales différentes, dont certaines impliquent l'une et l'autre des deux formes :

– les examens : l'écrit conditionne l'admissibilité à l'oral ;
– les candidatures : d'abord un dossier, puis un entretien ;
– la conclusion d'un mariage : acte écrit (la publication des bans), acte oral ("oui"), puis acte écrit ;
– le médecin : l'ordonnance est toujours un texte écrit ;
– le prof qui fait un cours magistral (à partir de notes) ;
– le droit écrit et le droit coutumier ;
– le diplôme, l'attestation (proclamation orale des résultats, attestation écrite).

Oral et oral

Il faut distinguer deux acceptions du terme d'"oral" : un certain type de production (opposé à l'écrit) et un certain style qui correspondrait à des caractéristiques de l'oral spontané (dérivé : oralité).

Antériorité de l'oral

Sur le plan phylogénétique, l'écrit est apparu bien plus tard que l'oral. Il y a des langues qui ne sont pas écrites. Toute langue est parlée, alors que toutes n'ont pas une tradition écrite (l'écriture remonte au plus à trois ou quatre millénaires).

Sur le plan ontogénétique, on parle avant d'écrire. Il y a des gens qui maîtrisent l'oral, mais pas l'écrit. Les cas inverses sont rares et d'ordre pathologique :

– les enfants autistes qui ne peuvent pas communiquer à l'oral, mais qui communiquent parfois à l'écrit ;
– les sourds-muets qui communiquent soit en langue des signes soit par écrit ;
– des aphasiques (dont les compétences à l'écrit et à l'oral sont différentes).

Peut-on considérer l'écrit seulement comme un produit dérivé, comme une simple transcription de l'oral ? Bien que l'écrit soit fondamentalement cela, chacune de ces deux formes a ses spécificités.

Supériorité de l'écrit sur l'oral ?

Avantages de l'oral : on lit plus vite que l'on parle, mais on écrit moins vite qu'on ne parle. Selon Richaudeau (1969: 59), on dit 9000 mots à l'heure, on en lit 27 000 (soit 150 000 signes).

Le prestige de l'écrit par rapport à l'oral est une réalité culturelle et sociale – pas seulement dans les sociétés occidentales.

Voir cette citation de l'Encyclopædia universalis à propos de l'invention de l'alphabet cyrillique : "Les deux frères Cyrille et Méthode ont accompli une œuvre d'une portée mondiale en arrachant aux ténèbres la vieille langue des Slaves et en élevant cet idiome méprisé à la dignité d'une langue écrite."

A l'inverse, l'oral est souvent connoté négativement : repère de fautes, parler des banlieues, inachèvement, etc.

Oral, écrit et linguistique

La linguistique a d'abord été surtout une linguistique de l'écrit, puis, à partir du structuralisme (Saussure, etc), une linguistique de l'oral, mais qui n'est pas vu dans sa spécificité d'oral spontané. Après Saussure, le linguiste travaille sur l'écrit pris comme voie d'accès direct à l'oral.

La linguistique de l'oral spontané ne se développe qu'avec l'utilisation massive des moyens techniques de conservation et de traitement de l'oral (magnétophones).

Oral, écrit et diglossie

La répartition entre productions orales et productions écrites correspond parfois à des langues différentes. Voir Goody (1994 : 286 sq.) :

– les livres imprimés avant 1500 étaient à 70 % en latin, 7 % en italien, 5-6 % en allemand, 4-5 % en français et 1 % en flamand ;
– dans l'Angleterre médiévale, on écrivait en latin, on parlait anglais ou français ;
– dans les pays africains de culture essentiellement orale comme le Ghana, les adultes qui veulent apprendre à lire veulent apprendre à lire l'anglais ;
– en Bretagne, jusqu'à une époque récente, le français était la langue (écrite et orale) de l'école (et de l'administration), le breton était la langue orale (à l'extérieur de l'école...) ;
– en Suisse allémanique, on parle Schwyzertütsch et on écrit en allemand standard.

Oral, écrit et moyens techniques

Pendant longtemps, l'écrit reste coûteux, lié à la réunion des conditions matérielles requises (parchemin, encre...) et le privilège d'une petite minorité (seule une élite sait lire et écrire). L'oral (sauf cas pathologiques) est à la portée de chacun en toutes circonstances.


Variétés de l'oral

On peut distinguer :

– l'oral spontané (la conversation), fondamentalement dialogique, avec la règle de l'alternance des tours de parole (à préciser, car des chevauchements et des silences sont possibles) ;
– l'oral médiatisé (émissions radiophoniques ou télévisées, téléphone, répondeur, oral stocké sur des supports divers (y compris numérique) ;
– l'écrit oralisé : conférence ou discours prononcé à partir de notes, énonciation d'un texte (la plupart du temps) écrit mémorisé (récitation, p. ex. au théâtre, slogans dans les manifestations), lecture à haute voix (= énonciation d'un texte non mémorisé).

Les remarques qui suivent valent pour l'oral spontané de la conversation.

Verbal et non verbal

Interactions avec d'autres types de communication non verbale

Dans la conversation, où le locuteur et l'interlocuteur sont co-présents, la communication n'est pas seulement verbale. Elle s'accompagne du regard (das Gespräch als "Ergänzung der einander zugeworfenen Blicke" – Wygotski 1972 : 335), de gestes, de mouvements des mains, des mouvements de la tête, de mimiques, etc. Notamment, les signaux non-verbaux émis par l'interlocuteur peuvent amener le locuteur à modifier son discours, etc.

Situation de discours

Dans la conversation, le message est produit et perçu quasi-simultanément dans la même situation de discours, c'est-à-dire aussi dans un même lieu.

Le locuteur peut être multiple (chœurs, slogans dans des manifestations), mais le locuteur ne peut être multiple que s'il y a accord entre les différents locuteurs individuels sur le dit (sinon : cacophonie inaudible).

L'interlocuteur peut être multiple (cours, théâtre, discours, conversation à plus de deux participants, etc.).

Production de l'oral

L'oral spontané est une improvisation : on planifie son discours en même temps qu'on le produit. La préméditation n'est possible que dans certaines limites, du fait de l'alternance des tours de parole. Ce fait a deux conséquences.

Traces de la non planification dans le produit

Blanche-Benveniste (1997 : 17) : "Dans l'usage de la conversation, la langue parlée laisse voir les étapes de sa confection". Au contraire, l'écrit apparaît comme un produit fini, dont on ne transmet au destinataire que la dernière version.

– recherche de mots = déroulement en ligne d'un paradigme (une succession de 7 tentatives pour trouver le mot "juste" est considérée comme normale) ;
– commentaire sur les mots : "je ne sais pas si c'est le mot juste" ;
– corrections et ajouts en ligne : "des systèmes nouveaux, des systèmes mécaniques nouveaux" ;
– interruptions, incidentes = délinéarisation (limitée) de la parole : plusieurs textes sont déroulés en parallèle ;
– particularités morphologiques, syntaxiques et lexicales.

A noter : langue utilisée à l'oral ne veut pas dire parataxe, phrases nominales, etc. La langue utilisée à l'oral a une complexité particulière, liée aux parenthèses, aux subordonnées en cascades, aux phénomènes de détachement ("Pierre, son ordinateur, il l'a acheté en Amérique"), etc.

voirCode linguistique

L'oral comme création collective, négociée entre les partenaires de la communication

La présence de l'interlocuteur et ses réactions influent sur le discours du locuteur, qui modifie ce qu'il dit en fonction des réactions (verbales et non verbales) de l'interlocuteur. D'où des auto-interruptions, des redémarrages, etc. Voir à ce sujet les travaux des spécialistes de l'analyse conversationnelle (notamment Kerbrat-Orecchioni 2001). Kerbrat-Orecchioni (1999 : 45) parle de "bricolage interactif" : "Toute conversation est en fait une série de "mini-incidents", aussitôt neutralisés, d'accrocs et d'accrochages bien vite réparés, et c'est seulement au prix d'un incessant travail de rafistolage (un bricolage interactif) que les interactants parviennent à construire ensemble un texte à peu près cohérent." D'où négociation des termes, des contenus, des formes, etc

Le décodage par l'interlocuteur de ce que vient de dire le locuteur se poursuit en même temps qu'il y répond.

Exemple de Kerbrat-Orecchioni (1999 : 43) :
A : elle est là Sophie ou elle est partie ?
B : oui non elle est partie prendre un café

Rituels de l'oral

Chaque type de conversation (correspondant donc à des pratiques sociales différentes) s'accompagne de rituels spécifiques, concernant notamment l'établissement du contact, sa fermeture, les interruptions possibles du locuteur par l'interlocuteur ("Excusez-moi de vous interrompre, mais..."). A chaque type de pratique sociale correspond un paradigme de rituels différents.

Etablissement du contact :
– français : (a) Hep ! (b) Bonjour ! Salut ! Ah, vous voilà ! Coucou ! (c) Monsieur ! Msieu ! Pierre ! (d) Ça va ?
– allemand : Hallo! Grüß dich! Guten Tag! Herr X! Meine Herrn! Peter!

Fermeture du contact :
– français : Salut ! Mes hommages, Madame ! Au revoir ! Ciao ! Adios !
– allemand : Tschüss! Auf Wiedersehen! Mach's gut!

Structuration de l'oral

L'oral se caractérise fondamentalement par une alternance des tours de parole, qui n'exclut pas des chevauchements.

L'oral est marqué par des pauses de longueur diverse. On peut distinguer les pauses liées simplement à la nécessité qu'a le locuteur de reprendre sa respiration et celles qui dépassent cette nécessité : recherche de mots, recherche d'une réponse à ce que vient de dire l'interlocuteur, pause marquant une réaction du locuteur à ce qui est dit, par lui ou par l'interlocuteur (pause destinée p. ex. à permettre à l'interlocuteur d'engager une réflexion sur ce qui vient d'être dit), etc.

L'oral s'accompagne aussi – comme l'écrit – d'expressions démarcatives indiquant une structuration du contenu : "Je voudrais te parler d'autre chose..." "A propos, ça n'a rien à voir, mais..."


Références bibliographiques

Benveniste, Emile, 1966. Problèmes de linguistique générale. Paris : Gallimard.

Bilger, Mireille & Blanche-Benveniste, Claire, 1999. Français parlé – oral spontané. Quelques réflexions. Revue française de linguistique appliquée 1999, 4-2 : 21-30.

Blanche-Benveniste, Claire, 1997. Approches de la langue parlée en français. Paris/Gap : Ophrys. Collection l'essentiel français.

Boyer, Henri (ed.), 1996. Sociolinguistique : territoires et objets. Lausanne : Delachaux & Niestlé.

Goody, Jack, 1994. Entre l'oralité et l'écriture. Paris : PUF.

Jakobson, Roman, 1963. Essais de linguistique générale. Paris : Minuit.

Kerbrat-Orecchioni, Catherine, 1999. L'oral dans l'interaction : une liberté surveillée. Revue française de linguistique appliquée 1999, 4-2 : 41-55.

Kerbrat-Orecchioni, Catherine, 2001. Les actes de langage dans le discours. Théories et fonctionnement. Paris : Nathan. Nathan Universités.

Richaudeau, François, 1976. La lisibilité. Paris : CEPL.

Sapir, Edward, 1970. Le langage. Traduit de l'anglais. Paris : Payot. Petite bibliothèque Payot 104.


© Jacques Poitou 2017.